‹ La lutte: roman d'une guérisonChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Notre embarquement &ur la Titania eut lieu à Marseille le 4*' novembre au soir, .par un temps sec et calme. C'était un yacht de plaisance fort élégant, avec un capitaine, un second, un stewart, six matelots aiiglais et quatre chauffeurs indiens. Talloires avait Sioigné minutieusement rinslaliation des «cabines, le confortable et Thydrothérapie. Son goût était affreux, compliqué, modem style, tel que d'un apBche qui aurait lu Ruskia. CreLonnes Bt ibibeJiots étai.en.t à hurler. Je remarquai notammexit sur ma petite tuble laquée vert un crocodile de porcelaine blanche capable d'animer plusieurs cau^îhemars.

Notre hôte s*étuit adjugé la cabiiae intermédiaire «entre Mijana Sem et moi. Mais dès le début Minna modi&a tout et transporta son logement à Tautre

extrémité du petit corridor € pour être plus libre. » C'était une femme brune, longue et mince de torse, aux yeux vagues, comme piqués chacun d'un point laiteux et presque phosphorescent. Des bras charnus et des jambes de coureur. Elle eût été très jolie si son nez n'eût paru un peu grêle dans une figure plate de serpent distingué. Sa voix, quand elle chantait, était claire, quand elle parlait, légèrement enrouée. Elle se plaignait des nerfs et d'une bronchite chronique. Elle s'habillait étrangement, tantôt comme une souillon, tantôt comme une reine de féerie. Sa femme de chambre anglaise raccompagnait. Moi j'avais Grégorio. Talloires emmenait son fidèle Albin, sorte de singe grimaçant, et un cuisinier qu'il prétendait unique pour les crèmes et la pâtisserie.

La connaissance fut vite faite. Talloires semblait aux anges. Il réalisait un vieux rêve. Il commença par nous imposer une manière de cérémonial: petit breakfast du matin en commun à 10 heures, « comme à Londres »; promenade sur le pont, rocking-chair jusqu'à une heure; déjeuner; après midi chacun chez soi jusqu'au coucher du soleil. Dîner en smoking, fumoir, conversation ou musique sous les étoiles. Ce romancier était à la fois extravagant et bourgeois. Il s'efforçait d'épater le capitaine, placide et rougeaud natif de Portsmouth, avec des récits de chasse en Ecosse. Tel lord était son ami intime. Telle lady ne pouvait le perdre de vue plus

de six mois. Minna Sem se moqua de lui ouvertetement. Alors il changea de marotte et nous entretint de sa culture physique, des poids qu'il soulevait, de son adresse au trapèze.

• Quand on part à trois pour un long voyage, il est naturel que deux se liguent contre le troisième. Les Français aiment à former des clans. Dès le premier soir Minna me laissa entendre qu'aucun lien charnel ne l'attachait à Emery. Gelui-ci jouait à Thomme de mer avec le capitaine et le second, leur donnait en mauvais anglais d'absurdes conseils qu'ils écoutaient avec une respectueuse ironie. La juive, fort occupée de son petit déménagement, s'interrompit pour me dire : « Plus souvent que je dormirais à côté de mon maboul. 11 essayerait de forcer ma porte... »

Comme je prenais un air naïf et étonné, elle ajouta : € Eh bien!... vous vous figuriez donc... Pouah 1... » et embrassant le petit caniche blanc Paponet qui était toujours dans ses jupes : « Qu'est-ce que tu dis de ça, mon chéri? Il en a de bonnes, le docteur!... »

Le docteur. Tel fut mon titre, au début du moins, tel fut mon rôle déterminé. Je commençais à être un peu choqué de ma fonction gratuite et obligatoire quand la perfide me laissa entendre que cette appellation faciliterait bien des choses : « L'adjudant — c'était encore Talloires — est terriblement jaloux. Il ne me permet que la Faculté... mais il me la permet jusqu'à l'os. »

Ge ton libi'eet ceirtains regards langoureiiK étaieM é\i!iide;mj»eQt destinés à in';amoreier, puis à me pro- AieBfir au ibowt du £1 y comme la ifcrop .gracielise dainae l'avait déjà fait pour maintsoupinant. On lui iprêtait des amajiîLs de cinq minutes, d'autres d'un moh^ les plus favorisés d'un aa. Ses fantaisies se lernijinaieiit dans le suicide, un duel, ou un fort emprajxt. Elle ébail riche, mais ostesntatoire comine celles de sa race et perpétuellemenl à court d'argeûat. Ces anecdotes, célèbres à Paris, stimulaient l'ardeur de Talloires.

J^e ne pouvais échapper à ses confidiences. A fiept heures il frappait chez moi : « Ètes-Yioas pnêi, cher voisin? Le «temps est magnifique et voici un bout de côte vraiment ipas vilain. Le pays (du sorcier Almanzor. »

: Je venais d'achever .ma première piqûre. Douze centigrammes en trais injections, le malin, l'aprèsmidi et le soir avaat de m'endo«rmir^ telle était désormais ma ration. J'employais, comme pins prompte et d'un moindre volume, une solution plus concentrée au cinquantiième. Esl-il besoin de dire que je m'étais largement approvisioiMaé de chlorhydrate de morphine, de seringues et d'aiguilles, avant d 'etmbarquen Je m'avais qu'une demi- confiance dans ks pharmacies d'Espagne el du Maroc.

Ëmery ne tarissait pas sur ma bonne humeur :

« A quelque heure qu'on le prenne, il est content de tout. Ah ! vous devriez bien me livrer vôtre se-

oret. » Ce secret était tout chiradqxie. On le vendait dafis dies petits flacons verts jde trente grammes, à large ouverture.

Lui geignait sans cesse pour quelque motif. 11 avait mal dormi. Le bruit de la machine le réveillait. Il .flottait dans sa chambre un parfum bizarre. Sa délicieuse amie rayait bousculé la veille pendaM le dîner. Son valet de chambre Albin avait oublié à Paris trois chemises de couleur et ses plus bjelles cravates.

11 me montrait ses yeux : « Quoi de nouveau, mon cher? Il me semble que ça se détend un peu. Tout à rbenre, à la lorgnette, j'ai aperçu les moindres détails du rivage, »

ftiis à voix basse : « Encore rêvé d'elle.. «Je ne sais ce qui lui prend de faire chambre à part depuis Marseille..- j'en crèverai. .» Car il désirait me faire croire que Minna l'avait an.térieu rement comblé de jses foveuirs. il était loin de supposer qu'elle me A^acoiLtait la situation vraie. A sa muflerie vaniteuse il Joignait une confiance d'enfant.

Ma lubercuJose lui était devenue chère, comme une compensation à ses maux et une garantie — il ie supposait du moiji«-, — contre la coquetterie de sa bien-aimée. Au cours de cette promenade matijiate, il me répétait trois ou quatre fois : « Elle n'aime pas les patraques d^ ou : a Son imagination •est haiiLtée par les niicrobes ». Cela sognifiait en bon

français : « Ne t'y frotte pas, mon vieux. On t'enverrait paître. » Jamais homme si prêt à s'alarmer ne fut si prompt à se rassurer.

« Mon cher Guisanne, vous n'avez plus la fièvre?...

— Mais non..., tout au moins je ne le crois pas. (Ce petit interrogatoire m'était odieux.)

— Vous ne toussez plus?

— Presque plus...

— Eh bien, alors, vous êtes guéri. »

C'était son entrée en matière. Nous montions sur le pont. La Titania marchait très lentement, par ordre, car à quoi bon se hâter quand on voyage pour son plaisir et quand le spectacle est admirable. Il nous arriva même de séjourner deux ou trois jours dans plusieurs de ces ports où font escale les bateaux d'oranges, qui embaument comme des paniers de fruits. Celte partie de l'Espagne est abrupte et sauvage. Les premiers feux du jour frappaient des remparts de grès rouge, des criques désolées et découpées nettement à la façon des paysages lunaires. La mer demeurait étale, pareille à une cuve d'étain en fusion. Il ne faisait pas froid. Nous marchions côte à côte sur le plancher de bois que notre pas faisait résonner.

Talloires se croyait un descendant des Wikings, parce qu'il était né en Normandie, dans la banlieue de Rouen. Sa douteuse noblesse le préoccupait et il

rajoutait chaque année quelque attribut nouveau à. son blason : une merlette, une guivre ou un petit canon. Innocent travers dont riaient ses belles admiratrices. Il prétendait que Teau l'attirait :

« ... Un petit bain, docteur?... » Quand il me proposait une fantaisie, il m'appelait docteur. Quand il me demandait un conseil, « mon cher, Pierre ou Guisanne... »

Je refusais le petit bain... Alors il me fallait subir le plan du prochain chapitre d'Entre ses mains, essai autobiographique sur les souffrances sentimentales et gastriques d'un écrivain célèbre et nerveux entre tous. C'est une triste manie qu'ont les hommes de lettres de vous exposer leurs projets littéraires, ce qu'ils appellent « les grandes lignes ». Tout pleins de leur sujet, ils le déversent dans vos oreilles, comme un baquet de blanchisseuse, mêlé de noir et d'azur.

L'arrivée de Minna Sem interrompait ce coup de rasoir. Après un petit bavardage aigre-doux, on descendait manger les œufs au bacon, la viande froide, les pommes de terre chaudes et boire du whisky soda ou du pale aie. A chaque repas on retrouvait le capitaine muet et souriant, le second aux yeux de chat tout raide dans son uniforme de fantaisie, si bien qu'on ne faisait plus attention à eux. Le lunch suivait de si près le breakfast que, de dix heures à deux heures, nous ne cessions

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presque pas ie nous 'emipiffrer. Aussi Talloifres et Miona absoi^bment isans di&ooniintifer des pendres, des élixirs ei des pU«tes d'éltier. Mes plaisanteries sur leur extravagant régime les laissaiem ai>»8ola- •menl; froids. Ils répondai-ent : ^ C'est po«rr éviter le mal éemer... Je neliens pas â avoir mes crampes... Je ne puis digérer sans charbon... » et autres insanités habituelles aux névropathes.

Ensuite chacun rentrait chez soi pour la sieste et la oonrespondance. C'étaitle moment de «ma seconde piqûre. Je faisais durer les préparatifs. Je dhaiaffais lentement raiguitle. Je «m^étendais s:ur mon lit et savourais avec volupté le cercle de ciel et de mer que me découpait moe hu^blat. Xy installais ma rêverie, tantôt un souvewÎTtbeureux, tantôt le chaste visage de Blanche Contrat L'air salé me faisait du bien. Je n'aurais plus songé «qwe j'ébûs poitrinaire sans un petit graillonnement hmnide (jai me chatouillait le fonid de la gorge, sans la fièvre «qui entrait en m'ai avec te dernier rayon de lumière. La nnorphine avait faiit oe miracle de Chasser ma peur de Tliémoptysie.

EJn générail, pour ce somptueux epéolaele >du îsoteil couchant, on se retrouvait sur le pont à quattre 'heures. Nous glissi<i»ns imperoeptiiblemeintà la 'Sutface de l'eau ^enchaoslée. Rotige et rond, l'astre en fuâioB touchait de ison orbe in cime des onschtagines ocneuses, La Méditerranée ilrissoitnaiL'eomiiie

l'afflaiite cpui attend Tamaat. A,ve& une pcasiiite majesté,, la* girossse s^phèra, telle q<iai'uQe goutte d'cff pâteuse, coulait de raut^eeôié delà teire. Un teiaa^, UB sileneô* Bes bandes violeltes^ frangées de ^ert nuffquaient là-bas la place encore chaude. Il semblait alors en^tendre dans Tadr déserté le GOup> de goiif , du magicien.

Noiu^ applaadiss^ions ainsi qu'au théâtre,, et Minnâ criait: « Braivo, soleil!... »

Le dîner plus cérémonieux se passait en galants bavardages, en potins sur les amis de Paris, qui nouâ déchiraient sans doute dans le même temps.. Gomme toutes les irrégulières, Minna Sem prètarit aux auties femmes des vices atroces^ des manies de voi^ et de luxure. Celle-ci se faisait avorter. Celle-là dévalisait les étalages» Presque tous les hommies étaient entretenus, presque tous les enfants étaient adultérins, pfesqiue tout le monde avait empoisonné ou se préparait à empoisonner. Nous appelions: ce jeu c rabattage :». Nos marins anglais, sans coiXKprendre^mais ravis de notre gaieté, approuvaient ces discours d^e leurs grognements» et nous leur version^ du Champagne.

Les serviteurs à l'office renchérissaient sur nos ealônwaies. J'en avais Técho par Grégorio, qui soupirait en levant les bras : « Jamais, jamais, en Italie, oane aoanait ces tourpitoudes. Ah, sang de la Madone, quelle corrouption que la française ! :»

Le huitième 'our de navigation, près d'AIicanle, un soir avant le dîner, par une belle lune, Talloires manifesta le désir de prendre ce « grand bain dans la grande baignoire » dont il parlait sans cesse. Malgré nos protestations, il se déshabilla, fit stopper le navire, mettra une chaloupe à la mer. On l'aperçut qui baibolait dans la lueur d'argent. On entendit ses appels joyeux. Cependant sa chérie, accoudée près de moi sur le bastingage, rapprocha son corps du mien, enroula ma jambe de sa jambe et murmura : « Ce sera bon cette nuit si lu viens... à onze heures et demie... Tu n'auras qu'à pousser la porte. j>

Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à une conjonction aussi brusque. J'avais bien remarqué ses agaceries, ses mines langoureuses, ses « docteur, ah! docteur » suivis de longs silences. Mais je la croyais plus hésitante, plus coquette. l'hypocrisie envers nous-mêmes ! Je me rappelai à Tinstant même mon vieux grief du bal costumé et mon serment de tromper l'égoïste en train de plonger là-bas sous la lune. Je répondis cette phrase burlesque : « Il ne l'aura certes pas volé... Je viendrai. » Et je rendis pression pour pression.

On se sépara à neuf heures, Minna prétextant la migraine. Comme Talloires la suppliait déjouer un morceau de Siegfried sur le beau Pleyel acheté tout exprès, elle déclara sèchement : « Mon cher, je ne

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suis pas une pianiste. i> Le romancier se tourna vers moi : « Insistez donc... » J'eus un geste évasif.

Nous nous chuchotions ces détails à l'oreille deux heures plus tard dans la couchette où nous étouffions aussi le bruit de nos baisers et de nos soupirs : « On croirait s'aimer dans une boîte à sardines », murmurait Minna Sem tout bas^ tout bas, car le jaloux dormait ou veillait à quelques mètres. En partant, j'avais fermé ma cabine à clé pour le ca^ où il serait venu me réveillée*. lî y a de ces hasards malencontreux. Une double dose de morphine me rendait doublement sensible à la peau glissante et musquée de celle belle juive, à sa bouche fermée, puis sèche, puis humide, à ses crispations qui se détendaient soudain comme une corde qu'on coupe, à l'errante caresse de ses mains. Autour de nous, la mer et la lune avaient l'air de nous imiter, de se rencontrer, de se pénétrer, de se perdre suivant les hasards d'un roulis qui balançait notre berceau. Nous avions éteint l'électricité. 11 me fallut exécuter une vraie gymnastique à tâtons pour retrouver mes vêtements, mes pantoufles et la porte. J'étais rassasié et pas très fier.

Le lendemain elle me dit ceci : « Quand on pense que cette petite faree coûte à Talloires trente mille francs... C'est donné. » Sa frivole imagination ne se prenait qu'à la question d'argent.

Tromper un ami une fois et de tout près est aisé.

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C'est continuer qui est difficile. On ne se met pas moralement en état d'innocence. On n'oublie pas. On €ache. Puis on prend la place de k victime et Ton devient jaloux dji privilège qu'on lui a volé.

Le sublil instinct de Talloires s'aiarraa bien avant sa faible lucidité. Il tomba dans ane humeur sombre qu'il attribua à son bain noaturne. Chose plus étrange, il me bouda et je n'osais solliciter de •lui la moindre explication.

Nous nous étions juré, Minna et moi, de ne pas presser la cadence. Mais allez donc réglementer le désir avec la congestion de la tuberculose et de t'opium, devant ces magnifiques paysages liquides qui vous chargent de mélancolie comme une bouteille de Leyde. Je n'ai jamais mieux compris qu'entre ses bras longs et robustes combien la sensualité est le déversoir de toutes les impressions vives d« la journée. La belle lecture, le beau reflet, l'odeuT •àe mer, le poisson électrique qui troue la vague cendreuse, l'appel de la sirène, la buée du soir, le verre de whisky, le rire et l'angoisse, tout aboutit là, au plaisir étroit de la couchette.

Une nuit nous entendîmes Talloires sortir àe chez lui. Ce fut une alerte. Pendant plusieurs minutes on vécut lesjtranses exquises des amants surpris. Mais non, il allait chercher le frais sur le pont, donner de l'air à sa neurasthénie. Une autre ifois, trébuchant .'dans le corridor à quatre heuves du

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matia, je croisai le sisisire Albin couraat de son côté, je ne sais où. J'eus l'intuilion que notre sécurité ne pourrait pas durer.

Elle dura cependant, avec des scènes assez fréq,ttenjtes et un échange de paroles aigres : « Il devient embêtant, notre cocu », me disait la cruelle Minna quand Talloires taquiaé par elle s'emballait et nous quittait avec véhémence... Une heure après il lui Taisait de plates excuses et me serrait la main à la briser, en marmonnant : (c Je Taima tant! Elle est si indispensable à mou cerveau ! »

Elle lui était plutôt néfaste à ce cerveau toujours en rumeur. J'ai pu étudier là, sur le vif, une perversion très moderne: Tanimalisation progj?essive d'un homme de talent sQus factioa lente d'une juive matérialiste. Une Française aurait eu pitié ou mis quelque idéal dans son jeu. Celle-là, c'était la guenon de la Bibk^ avec ua vernis intellectuel. Elle était tAtouée de connaissances sur une chair insatiable. Elle affichait un hautain mépris pour toute coiiviction religieuse, toute aspiration vers l'au-delà. Comme je m'étais laissé aller à leur raconJ;er mon &isaoiL mystique des borda de la Loire, elle éclata d'un rire irrité. Ce serin. d'Emery fit chorus : « Alors vous croyez à Tenfer... Pour un savant, c'est plutôt rigolo. Ek bien, moi, mon cher, je me moque de DÂeti et. du diable. C'est tellement plus simple et phis beau de constater que nous sommes un jeu

des atomes et que nous retournerons demain participer à d'autres..., à d'autres...

— . . .agrégats moléculaires, » lui souffla Talloires^ heureux d'être d'accord avec elle.

Cet athéisme aveugle et sourd donne à la femme qui l'affiche et le pratique un cynisme monstrueux. Il la rend uniquement sexuelle. Il la restitue au sabbat. Quant à l'homme, il n'a plus de pôle, plus de direction au-dessus du tiraillement des instincts. S'il est bête, il devient une brute. S'il est intelligent, il s*avilit. S'il est remarquablement doué, il devient fou.

Je pensais déjà cela à bord de la Titaniay mais le poison estompait mes remarques et dissipait mes appréhensions. Il me jouait aussi de vilains tours. Dans là journée qui précéda notre arrivée à Gibraltar, je résolus de me passer de morphine. Il y avait alors environ un mois que je me piquais presque sans interruption et deux semaines que j'avais adopté le système des heures fixes. Ce fut supportable jusqu'au déjeuner. Je bâillais comme un tigre toutes les minutes. Mes nerfs étaient pareils à des cordes à violon. Le côlé grotesque ou odieux de mes compagnons me traversait l'âme. Je me forçai à manger et à rire. Mais à partir de quatre heures après midi, une tristesse morne, noire, lourde s'empara de moi. Assis dans un rocking-chair, je comparais l'immense étendue d'eau à une cuve pleine de suicidés que dé-

voraient des poissons géants. Toute la rancœur de ma maladie, de mon travail interrompu, toute la nausée de ce voyage inutile, de celte ignoble coucherie à goût de trahison me donnaient envie de Yomir. En Talloires, en Minna, dans les marins et dans tous les êtres y compris moi-même, je distinguais l'automate et la fatalité.

Justement nous ne nous étions pas « rencontrés » — comme disait Minna — depuis l'avant-veille. Elle se promenait au bras d'Emery et me jetait au passage des regards de complicité. En descendant à la salle à manger pour le dîner, elle murmura : « A tout à l'heure. » Réchauffé outre mesure par la nourriture et les vins qui descendaient dans mon estomac irrité, je crus pouvoir m'abstenir aisément de poison jusqu'au lendemain. Crac, une petite toux mêlée de hoquet vint me rendre la crainte de Thémoptysie. N'importe, je tins bon sous l'œil scrutateur du romancier; il n'était en défaut que pour sa fausse maîtresse, parce qu'ici sa fatuité obscurcissait sa vision. Â minuit je me glissais dans la cabine scélérate. J'en ressortais penaud à une heure, après une séance vraiment nulle où l'expérience de la juive s'était trouvée comme moi en défaut. La réaliste avait

même flairé le motif de ce fiasco. Elle chuchota ceci :

c Tâche de revenir après ta piqûre. »

Donc j'étais deviné... tant mieux... Ce secret me devenait une courbature. Je fis ma piqûre, mais ne

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rcFviiïs pas. Qu'était le plaisir physique à oôté de Fintense et intime volupté qui courait le long de mes veines, gonflait mon imagination, apaisait mes remords et mes angoisses et me donnait la paix morale dans une béatitude de chaque pore de ma peau! Par exemple, j'étaift averti, 11 me faudrait vivre en tutelle. L'opium ne me permettrait plus.de le quitter tout un jour.

Il m'est resté de ce voyage un Gibraltar de cauchemar, guerrier, protestant et pelé où nous nous promenions tous les trois au milieu d'effluves mêlés desympathie et de haine. Je souffrais de la contnaiaiâ morale à laquelle m'asservissait la. nécessité de mes piqûres. Gela me faisait une existence disparate, alternée d'optimisme et de mauvaise humeur, et oine coloration tantôt rose, tantôt noire des choses et des gens qui m'entouraient. Ge snob d'Emery voulut à toute force nous piésenler un jeune officier de la garnison, fils de lord, très gourmé et silencieux d'ailleurs, qui nous guida à travers les batteries. Il désignait de sa petite badine les galeries de taupe et les canons formidables qui constituent la défense: de la place. Emery lui demandait des explications en anglais. L'autre balbutiait sa réponse en français. Minna mise en train par mon intoxication suçait d«s pilules de cocaïne et d'étber à la dérobée. Basuite nous allions nous asseoir dans ce sinistre petit jardin de l'Alameda qui a l'air d'un» préau en pente.

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et le voyage tant désiré prenait pour nous tout à coup cette physionomie hideuse du dépaysement^ pareille à une grimace de Texil.

La nuit tombe vit6 à la fm de novembre, même à la pointe anglaise de l'Espagne : « Rentrons, j'ai froid... » dit Minna en serrant les épaules. Elle m' apparaissait laide, avec un petit bout, de niesL r^uge et des yeux déçus, k l'hôtel — car nous n'étions pas fâchés de nous dégourdir àa yacht — sa miss vint me demander : « Médème prie pour natonsieur qu'il arrive tout souilte! > Sous prétexte d'auscultation:, on ferma la porte à. clef et je dos réparer tant bien qm mal l'offense involontaire de la nuit.

— Mais c'est fou... Emery va nous surprendre.

— Il est à l'autre étage. Et puis n'es-tu pas métdiecin?

Un joli médecin en vérité. L'idée que j'avais un vice enflammait la charmante dame : « Pourquoi ae pas te confier à moi. Va, j'en ai entendu d'autres... Eli moi-même j'adore les poisons, tous, ceux qui font vivre et ceux, qui font mourir. »

Ensuite le parallèle obligatoire entre le poison féminin, et celui de l'opium : «c Tu ne poun^as pas davantage te passer de moL Regarde TadjudanA, ouiy enfin, Emery. Ce que je lui ai donné de moi ou rien^ c'esH à peu près la même chose. Eh, bien, qaand je suis seule avec lui,, il me poursuit comme

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un maniaque. Ses yeux me font peur el plaisir à la fois. Il se détraquerait, que je n'en serais pas surprise.,.

Puis, après un petit silence orgueilleux : « Ce ne serait pas le premier... »

Nous avions allumé du feu. Les flammes dansaient joyeusement dans la pièce aménagée à l'anglaise avec des cretonnes et des meubles noirs laqués. A chaque instant, je guettais le « pan, paû, pan » furieux de notre compagnon. Minna crierait : « On n'entre pas. Je suis avec le docteur... » Et ce jaloux, calmé par un titre, patienterait dans le corridor jusqu'à ce que j'eusse fini ma consultation. force moderne du diplôme! Mais personne ne vint nous interrompre.

Cette circonstance m'est demeurée présente parce

que, soit nostalgie, soit dédoublement de la crainte, je m'attendais à un crachement de sang. Gibraltar est un endroit fiévreux. Je parlai à Minna de la contagion. Elle eut une moue d'indifférence :

« Emery m'a déjà prévenu. Il croyait le truc excellent pour m'empêcher d'avoir envie de toi... Hein, quel résultat! j'en suis moite... >

Décidément elle ne mentait pas quand elle affirmait se ficher de tout. Ce genre me plaisait plus que le vampirisme de Viviane Chaveu.

Talloires avait le tic littéraire qui consiste à dire de tout paysage, de toute ville, de toute circons-

tance : « Il faudra que je colle ça dans mon prochain bouquin. » Cette manie marquait les plus jolies heures du signe fâcheux de Tutilisation. En me quittant, Minna me jeta dans un baiser : oc C'est bon de pouvoir parler presque à haute voix... je mettrai ça... »

« Prochain bouquin », fis-je un doigt sur ses lèvres gercées et salées.

On fit halte huit jours à Gibraltar, parce que Emery avait le désir de visiter Ronda. Là s'étend pour moi une nuée d'opium, qui coïncide évidemment avec une augmentation de ma dose. Mon petit cahier ne me renseigne pas. Je n'étais pas fier de ma manie, et je ne tenais point à l'inscrire. Le médecin a beau connaître tous les pièges, il franchit les étapes classiques comme les camarades, du moment qu'il est entré dans l'engrenage. Marchonsnous moins vers la mort parce que nous savons que nous mourrons? La fatalité intérieure se moque un peu de la culture, de l'érudition, de l'appréhension renseignée. Elle tourne aisément ou elle crève ces fi:agiles obstacles de papier noirci.

On décida de ne pas aller à Tanger. Le temps se gâtait. Le capitaine était d'avis de rester quelques jours encore à l'abri en rade de Gibraltar. Mais Emery, que les rigueurs de sa belle rendaient de plus en plus quinteux et bizarre, résolut de partir quand même.

Ce soir-là, il y avait eu repos. Je m'étais couché de bonne heure et endormi peu de temps après ma piqûre dans le double et délicieux berceau de la vague et du venin. Ou plutôt ma personne s'était défaite fibre à fibre, chacuaie me laissant un trèssaillemenl, ainsi que dans une adorable agonie. J'avais songé à Cléopâtre, à l'aspic caché sous les figues, image de la seringue Pravaz, Ces figues devaient être des pavots.

Je fus réveillé en sursaut par un vacarme fantastique. Tout dansait, tout roulait à bord. Je tournai le boulon électrique et n'obtins qu'ua louche éclairage. J'entendais sur le pont des ordres brefs mêlés au ruissellement de la pluie. De temps en temps le navire tout entier tremblait, l'hélifce soulevée tournant à vide*.

Je ne me levai pas. Je pensais : « C'est une tempâte Nous allons sombrer. Et puis après... fini le trac de la tuberculose. Finis les crachements de sang. Finie la morphine. Les gros poissons aux yeux vilreux viendront flairer mes petites bouteilles. Chez Neptune on ne se pique pas. »

Tout naturellement aussi ma prière d'enfant me vint aux lèvres. J'étais à peu près seul ici-bas. Personne, pas même mon père, ne m'y regretterait beaucoup. J'avais péché de toutes les façoss, Kvjé mon âme au scepticisme et au poison, sali comme à plaisir ma loque charnelle. D'autant plus je devais

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me rattacher à cet espoir lumineux qui s'élance de la créature même indigne vers son créateur méconnu.

Une poussée se produisit sur ma porte : « Montez vite », gémit la voix de Talloires. Sa crispation avouait l'effroi. Il n'entra pas et repartit. Je réfléchis encore une minute à l'inanité de l'effort, puis je me décidai, glissai de ma couchette et m'habillai rapidement. L'intîtinct de la conservation me revenait avec la station verticale. On n'egt pas le même en chaussettes ou botté.

Le couloir des cabines était inondé. Le petit escalier aussi. Un mât de la Tilanm, avec son gtréement, gisait arraché en travers du pont. Dans les ténèbres -imparfaites on devinait à ses mugissements la mer démontée. Les hommes couraient de tous côtés. Le commandant sifflait. Paponet aboyait. Le vent, musicien effréné, jouait de tous les bois du bateau. Une main tremblante méprit le bras. C'était Talloires qui, l'haleine mauvaise et d'un ton pleurard, déclarait que nous étions perdus, que nous devions couler à pic, que c'était là une fin horrible.

Je lui demandai : « Et Minna? »

Comme un hébété, il répéta deux fois : « Dans la salle à manger », puis sauta de côté et faillit rouler à terre sous un coup de tangage plus fort. S'accrochant un peu partout, le second s'avança avec un felot et nous rassura en anglais : « Don't be afraid, sir... » J'eus envie de lui répliquer que toat ça

m'était bien égal. J'apercevais dans la lueur les cheveux ébouriffés d'Emery. Il ressemblait cette fois au roi Lear, beaucoup plus que le soir du bal masqué.

Il me fallut un quart d'heure pour descendre dans la salle à manger, également inondée, car deux hublots mal fixés s'étaient cassés en ballottant. Là se tenaient Minna et sa miss, avec le petit chien entre elles deux. Elles avaient allumé. deux bougies dans la suspension à la Cardan qui doublait l'électricité défaillante. Je crus d'abord, je ne sais pourquoi, que Minna riait; et cette bravade, chez une aussi parfaite matérialiste, me plaisait fort. Mais non, hélas I elle pleurait comme une gosse, sous ses triples manteaux de laine et de caoutchouc, plus du tout perverse, plus du tout affronleuse. Dès qu'elle m'aperçut, elle tendit les bras, me suppliant de la sauver, m'appelant capitaine, docteur, Albin, comme quelqu'un qui a perdu la tète.

Elle m'apparut carrément grotesque, dépouillée de son attrait malsain, piteuse. La terreur la restituait au ghetto. Ses grand'mères marchandes de haillons à la vermine et ses grands-pères usuriers se réveillaient dans ses traits écarquillés. Je souhaitais que Talloires la vît à cru dans cet état. Justement il arrivait à tâtons, fondu, ratatiné de peur, guidé par mon Grégorio aussi pâle que lui. Et que

fit-il, l'animal en présence de sa déplorable chérie? Il se jeta à ses pieds sans pudeur, en sanglotant : « Minna, Minna! >, comme si après une longue absence il retrouvait enfin sa mère, et il frotta sa crinière humide sur les genoux de caoutchouc. Alors je reconnus qu'il était de ceux que la réalité ne réveille pas, qui sont nés pour subir les caprices des femmes et mourir stupidement de leurs mensonges.

Au petit matin la mer se calma. Les colères de la Méditerranée sont courtes. Eraery se félicitait d'avoir enfin vécu une tempête et harcelait les marins pour savoir si nous avions couru un vrai, danger. Minna m'en voulait d'avoir assisté à sa transformation nocturne. J'étais profondément écœuré par la lâcheté de mes deux compagnons. En souvenir de celte alerte mémorable, j'augmentai ma piqûre de trois centigrammes. Il ne m'en fallait pas moins pour récupérer mon équilibre.

A Alger la poste me remit une lettre de Geneviève parfaitement vide et sèche et qui me laissa supposer qu'elle était la maîtresse de Fadî... quatre petits billets de mon père assez énigmaliques, me recommandant de tenir bon, de ne pas me décourager... une dizaine de pages de conseils et d'avertissements de Marcel Norris qui s'épouvantait de mon habitude enfin un lot de niaiseries de Nanard, toujours

épris de sa petite danseuse, toujours convaincu de

sa virginité.

J'en avais assez. Je pris le premier prétexte venu, celui d'un brusque rappel à mon laboratoire ; et les laissant continuer leur croisière sans moi, je m'embarquai aussitôt avec Grégorio pour Marseille. Les adieux avaient été flasques. Talloires paraissait enchanté. Minna me boudait toujours., mais soi^geait sans doute qu'un peu d'éloignement l'aiderait à reconquérir son prestige. Je me jurai que jamais plus je n'accepterais de faire le troisième sur un yacht de plaisance.

CHAPrFRE vr

Dès mon retour d'Algérie, ma préoccupation con^ stante fîit ma triple piqûre quotidienne recouvrant la terreur de rhémoptysie et de la tuberculose. L'engourdîssera:ent béat de Tinjection me laissait indifférent au souvenir récent de Minna Sera, comme à celui plus lointain de Geneviève Fleuré; tont le temps que^ durait cette extase intellectuelle dénommée « euphorie > par mesconfrères, je chassais aisément l'ennui, le regret, le remords et n'admettais dans mon cerveau devenu lumineux que des images attendrissantes ou agréables. Assis dans un fauteuil, étendu sur mon lit ou flânant à travers les rues d*hiver qu'active l'approche du jour de Tan, j'harmonisais les plus aimables et les plus vaines perspectives, je me rassasiais d*irréel.

Puis, à mesure que les heures passaient, je sen-

tais rentrer en moi, dans ce moi qu^abandonnait la morphine enchanteresse, les eaux noires de la fatigue, du dégoût, de l'angoisse. C'étaient comme

autant de filets vaseux qui se rejoignaient en ruisseau, en rivière, en torrent. Par bonheur, ma seringue Pravaz n'était pas loin et je savais qu'elle contenait de quoi ramener la sérénité dans mon cœur.

J'ai compris depuis que l'infeclion microbienne me rendait plus sensible encore à l'intoxication. Les deux poisons se multipliaient l'un par l'autre. Si au début ils avaient eu l'air de se combs^tlre, cette période favorable était close. Leurs deux lièvres se surajoutaient.

L'opium a ceci de redoutable qu'avec lui on ne revient jamais en arrière. Chaque circonstance, joyeuse ou douloureuse, où nous dépensons un peu plus de nous-même, exige aussi une dose plus forte. A partir de là on est à cran. On pourra bien monter encore. Il est interdit de redescendre. Les raisonnements par lesquels un médecin arrive à s'aveugler sur le danger sont infinis. La casuistique prêtée par Pascal dans les Provinciales à ses Jésuites n'est rien à côté delà comédie retorse que se joue perpétuellement la conscience avertie du possédé.

Mon faible désir d'échapper à la prise de l'alcaloïde était suffisant pour me faire reculer d'une heure ou deux l'instant béni de la piqûre. Je tâtais, sans l'essayer vraiment, l'abominable supplice de l'absti-

nence. J'écoutais monter sur mon âme une marée de désolation où se rejoignaient toutes les plaintes de l'enfance, toutes les déconvenues de radolescence, toutes les amertumes de la maturité. Je commençais à tousser nerveusement, sèchement, par petites saccades brusques qui me déchiraient l'arrière-gorge. J'éternuais vingt fois de suite. Mes mains et mes pieds me brûlaient. Je n'aurais pu, dans ce triste élat, ni parler, ni écouter, ni lire, ni écrire. Les jardins, vus de ma fenêtre, me semblaient des antres de désespoir.

Quand sonnait la limite fixée à cet exercice inutile, je me jetais sur mon attirail et régulièrement j'augmentais ma ration d'un ou deux centigrammes, pour me récompenser de mon effort. Tout au moins l'esprit de perversion me soufflait cette absurdité. Voilà comment, quelques semaines après avoir quitté la Tiiania, j'absorbais mes quinze à dix-huit centigrammes en vingt-quatre heures.

Bientôt je me mentis et j'évitai de calculer exactement. Je puisais au flacon sans compter, laissant l'aiguille à demeure dans ma chair, ne déplaçant que le corps de pompe. La volonté est dissoute par l'opium ainsi que le sucre par l'eau. Les stades de cet effritement sont fixes. Il ne sert pas plus au savant de les connaître, s'il s'est livré à cette passion, qu'à Tamoureux d'ayojr lu les livres qui chantent la fin

tragique de l'amour.

On comprend aisément que ma' mine se ressefftaii; de ces exercices. J'avais les traits jaunes et flétris. Quand je rencontrais un camarade, j'avais d'abord un mal infini à Ki^ttre un nom sur sa figure, vu les défaillances croissantes de ma mémoire. Purs je lisais dans ses yeux Télonnement, la pitié, la hâte de me quitter, et cela m'était insupportable. Ma température, que je continuais à noter, passait par de biziarres variations, oscillait le soir de 37 1/2 à 39-. C'est de cette façon que je 'descendais la spire avec une singulière rapidité. /

Je soutenais mon appétit avec de la bière de malt, de la viande crue et du quinquina préparé selon une fornïule spéciale. Je m'arrangeais pour que mes piqûres fussent le plus rapprochées possible de mes repas, car autrement la nourriture me causait une nausée, et je nlgnorais point, dans mon cas, Timportance vitale de la suralimentation. Je l'avais assez conseillée à autrui. Vers le milieu du mois de janvier je ne pesais plus tout à fait soixante-cinq kilos.

Mon père, informé de ma rentrée à Paris, m'écrivait lettre sur lettre pour me prier d'aller à Mbnt- Ibuis. Je ne parvenais pas à m'y décider. Le ressort de l'activité la plus élémentaire était briisé en moi.

La neige de l'hiver battait mes fenêtres. Mbwilteblanc marié avait sous-loué sa boutique jugée insuffisante, émigré vers le Marais avec sa femme; et la concierge m'affirmait qu'il ne tarderait pa« S se

LA LUTTE f27

repentir d-e cette combinaison. Gomme il avait perdu ses forces, c'était Caroline Balkan qui le battait mainteB'ant. Aussi avait-il honte de se montrer à ses anciennes relations. Cet êloignemenl me parut excelr lent, le ne tenais pas, après ce qui s'était passé entre nous, à avoir comme voisine l'ardente madame Mouilleblanc.

Ma visite initiale fut po-ur Norris. Fâcheuse idée. Le brave garçon s'autorisa de notre vieille amitié pour ra'abrutir avec le sermon le plus intempestif et le plus inutile. Il me déclara que je me laissais aller, que pavais un faciès atroce, que la double congestion de la Méditerranée et de la morphine me mènerait rapidement au tombeau. Il fut brutal et maladroit: Je lui reprochai ses contradictions. &n se sépara avec mauvaise humeur. Le lendemain il sonnait chez moi pour s'ei:cuser et reprendre la direction de mon traitement. Mais mon ombrageuse susceptibilité ne lui pardonna pas son algarade.

J'avais à l'a fois le désir fou de revoir Blanche Contrat et la crainte de me présenter à mon maître. Le premier sentiment fut le plus fort et par un soir de gel et de givre où les gens couraient emmitouflés je pris le chemin du boulevard Saint-Germain. J>e ne sentais pas la température, ni l'imprudence qu'il y a pour un poitrinaire S affronter ainsi les frimas. La morphine me réchauffait le corps et l'âme. J'en avais absorM assez povr me donner de roptiraisme

et de Tassurance, pour me maquiller moralement. Je me rappelle que la fixité des étoiles palpitantes au fond du ciel noir et glacé ra'apparut comme la brillante projection de nos intimes cellules cérébrales, comme le dernier terme d'un réseau nerveux. Ce système de Kant expliqué par l'anatomie m'enchanta.

Comme je l'avais prévu, Blanche Contrat cousait sous la lampe auprès de la grande table ou son oncle relisait et colligeail ses observations. Le visage attentif du savant, la ligne pure de la nuque et du cou de sa nièce composaient un de ces chefs-d'œuvre familiers tels qu'en a peint Vermeer de Delft. Ils m'accueillirent, lui avec cette paternelle cordialité, elle avec cette délicieuse sympathie contenue, auxquelles je pensais sans cesse quand j'étais loin d'eux. On m'interrogea sur mon voyage, les pays visités, aussi sur Emery de Talloires dont Blanche admirait les livres. « Oui, ajouta Coutrat bonhomme, j'ai lu quelques petits contes de lui qui m'ont paru bien construits et intéressants, encore que je n'y entende pas grand'chose. »

La jeune fille se récriait : « Bien construits!... Tu veux dire admirables. Il est un des plus grands talents modernes. Ah que j'aimerais l'approcher ! Monsieur Guisanne, jurez-moi que je n'aurais pas de désillusion, n

Je jurai que Talloires était, en effet, un esprit des

plus distingués avec quelques bizarreries de caractère. « C'est une rude épreuve que le yacht, mademoiselle. On se rencontre à toute heure du jour, au lieu qu'à l'ordinaire, dans les villégiatures en commun...

— Avouez donc que c'est un loufoque, mon cher » , interrompit Contrat en riant. Il était assez taquin et éprouvait du plaisir à contrecarrer les enthousiasmes de sa nièce. Comme nous prolestions, elle et moi, il reprit : « Je le connais, cet homme génial, par les récits de mes confrères qui lui ont donné leurs soins... Il prend dé l'élher. Il se pique à la cocaïne. Il a glissé dans toutes les bêtises à la mode, depuis le snobisme jusqu'à l'admiralion béate des médecins... Ah, ah... quel observateur ! C'est au petit Varant qu'il confle sa précieuse santé quand il a comme ami Pierre Guisanne, et il n'a pas encore remarqué l'ignorance elle charlatanisme qui éclatent dans le petit Varant. »

L'éloge par la femme qu'il aime d'une personnalité ardente et célèbre ne plaît jamais à un amoureux. Je ne pus m'empêcher de faire une allusion discrète aux troubles oculaires fréquents dont se plaignait le pauvre Emery. Blanche ne comprit pas toute l'importance de la remarque, mais Contrat eut un € ah fichtre ! » qui corroborait mes suppositions. Quelques minutes plus tard, sa nièce s'étant éloignée discrètement pour nous laisser causer, il

me dit : « C'est bien cela... votre romancier doit être un candidat à la paralysie générale. .• Oh! il y en a qui traînent des dix, quinze ans, vous le s^svbz aussi bien que moi. Mais avec les poisons, ça va plus vite. »

Marcel Norris lui avait-il parlé de ma nouvelle habitude? Cherchait-il à m'eflrayer indirectseraent? Je n'arrivai pas à le démêler. Bans le doute je me lus. Il m'eût été douloureux, quelle que fût sa professionnelle indulgence, d'avouer un vice à l'oncle de Blanche. Ma gêne et mon silence sur ce point délicat, en présence de mon vieux maître, me firent souhaiter obscurément de briser me^ fers, de me délivrer de la morphine.

Sur le reste, je fus prolixe. Je relraçai. au grand 'clinicien le vivant tableau de mes craintes quanta la fièvre du soir, quant à la tous, quant au crachement de sang. J'entrai dans le menu détail de cette coeh science frémissante, puis desséchée tour à tour, que fait au médecin poitrinaire l'examen perpétuel de son mal. Les termes exacts et douloureux me veinaient aux lèvres avec facilita, comme il an'ive pour les tourments mûris dans le* silence.

Coutrat m'écoutait avec un intérêt très franc, ca*ressant de sa main son menton rasé, sans me quitter des yeux, rejeté en arrière dans son fauteuil. La lu^ mière de la lampe rendait visibles le pli désenchanté de sa bouche et la beauté de son front.

LA LUTTE iM

Quand j'eus fini, il me posa deux ou trois questions précises — sueurs, digestion, appétit sexuel

— m'invita .à me déshabiller, puis se leva, \'int à moi avec ses jambes pesantes et m'ausculta minutieusement. J'avais sa grosse tête et son parfum d'eau de Cologne tantôt en avant, tantôt en arrière, sur la poitrineou dans le dos. On eût dit qu'il pompait avec son oreille, en plusieurs endroits, la vie cachée de mon poumon et de mon cœur. Il me prenait à tâtons le pouls, puis le relâchait, m'ordonnait de parler, de compter, de respirer la bouche ouverte. Je faisais volontairement le vide de l'ignorance dans mon esprit et m'abstenais de suivre sa piste, ses hésitations, ses revenez-y. Gela dura une bonne demi-heure, sans un mot, sans un soupir, sa££ aucun de ces petits ge&tes qui révèlent au patient averti les conclusions d'un pareil examen. Enfin mon maître me déclara : « Mon petit, ça ne va pas mah Vous n'êtes pas guéri, non, pas complètement, mais il ya tendance à la guérison. Le sommet droit se dégage et s'il ne se ^produit pas une nouvelle poussée — que rien ne permet de conjecturer

— vous serez bientôt kors d'-affaire.

— C'est vrai, patron?

— C'est l'évidence même.

Je sonp^eai à Mouilleblanc : <( Vous ne trouvez pas en moi une lésion si irrémédiable que vous préfériez

— Je vous répète : C'est Tévidence même. »

J'étais tellement content que je bredouillais. Je n'avais certes pas mérité cette amélioration. Je m'étais plutôt comporté avec insouciance, laissant la maladie suivre son cours. Il n'était pas vraisemblable que la sensualité de Minna Sem eût agi à la façon d'un sérum. Devais-je donc remercier la morphine, mon bon tyran?

La voix de Contrat reprit; elle me parvenait comme dans un rêve heureux :

« Ah! par exemple, votre mine ne correspond pas à votre poumon. C'est peut-être la faute de ma lampe, mais vous avez là sous les yeux des poches qui me déplaisent. Vous seriez-vous fatigué ces temps derniers ? »

J'affirmai sans rougir que ma sagesse au cours de la croisière avait été exemplaire. Le vieux tenait à son idée : « Oui, l'état général est inférieur à l'état local. Il faut surveiller ça si nous ne voulons pas perdre en douze heures le bénéfice d'une cicatrisation de plusieurs mois. Pourquoi n'essayeriez-vous pas, pendant quelques semaines, d'une altitude?... En plein hiver c'est excellent.

— Mais où cela, patron... j'ai horreur du sanatorium.

— Eh bien, ce père... comment diantre..., dont vous parlait ici l'abbé Gilbourgeon.

— Ah, le père Ruitor. Voudrait-il de moi ?

— On pourrait toujours s'informer. »

Je répondais sans entrain. La perspective d'une complète solitude dans les neiges, entre un moine philosophe et la morphine, m'atterrait. Puis je ne comprenais pas comment la nécessité d'une cure d'hiver apparaissait à Goutrat dans le moment même où il proclamait mon retour à la santé. Je sus plus tard que mon aspect l'avait effrayé, qu'il avait exagéré le bon état de mon poumon dans le but de me donner du courage.

Devant ma répugnance, il n'insista pas et murmura seulement : « Nous verrons ça. » Il m'ordonna de nouveau le repos au lit, avec la fenêtre ouverte, et la suralimentalîon. Je lui demandai, pour finir, la permission de le consulter plus souvent. J'avais l'espérance de rencontrer Blanche. Cet homme fin et bon eut un sourire qui me donna envie de l'embrasser : « Venez tant que vous voudrez, mon cher enfant. Ma maison est la vôtre et je sacrifierais bien volontiers deux années du temps qui me reste à vivre, à moi vieille bête, pour vous tirer de ce tracaslà, vous qui avez tant de belles et utiles choses à faire. »

Cette allusion à mes travaux interrompus acheva de me fondre le cœur. Je partis juste à temps pour cacher mon émotion.

Je revins la semaine suivante. Blanche était au

théâtre avec une amie et son oncle me parla d'elle.

iU lA LUTTE

Pendant qu'il me la racontait, avec cette subtilité d'analyse qu'il met dans tout, je reconstituais son apparence physique, la conjon^iion pour le sourire ou l'apitoiement de sa lèvre et de son regard, la hai diesse de son fr^ont, la finesse de toute sa personne. Il ne me manquait plus que la préseûce réelle, qui est à la fois l'étoffe d<e l'amour et un obstacle à l'adoration.

a Je ne saurais mieux vous la définir, mon cher Guisanne,que par ce mot : une cornélienne. Elle^est héroïque dans le familier. Les plus nobles actions lui sont naturelles. Sa mère, ma sœur Marie, était ainsi. Elle donna le tiers de sa fortune à. une amie ruinée et paralysée, comme elle lui aurait offert un billet de mille francs. Elle avait réussi à presquie consoler par avance de sa mort son mari qui l'adorait, mais ensuite il se reprît et ne lui survécu! pas plus d'un an. A l'agonie il murmurait : Pourvu qtie Marie me pardotme,.. 11 voulait dire : de Ja rejoindre si vite, alors que je laisse une fille de quinze ans. J'étais d'abord un peu troublé, moi célibataire, de ce nouveau devoir d'éducation qui tombait sur mes vieilles épaules. Bah... C'est Blanche qui m'a formé. Elle était, il y a dix ans, telle qu'aujourd'hui, aussi sereine. Elle m'a appnis Dieu,, que je connaissais mal, n'ayant jamais eu le temps de l'approfondir. J'ai vu se développer devant moi une petite àme candide et .clairvoyante... parXaitemeat,

LA LUTTE l'35

VLïïe petite flamme qui m''éclairait la route. C'est que la sciience, vous avez: dû lé remarquer, ne perfecti'oiioepas du tout la s<yi«ibililé. Elle l'engourdirait plutôt, en nous habituant à la douleur d'autrui... »

Si je l'avais remarqué! Chez la plupart de mes confrères, la médecine était l'école de la dureté. Moi-même j'avais subi cet entraînement et je commençais seulement à m'affiner depuis que j'étais saisi à mon tour par les griffes de la maladie. ' Cette expression si .piste, a une cornélienne »,me resta dans l'imagination. Je relus le vieux tragique normand le mutin, dans mon lit, une boule aux pieds, sous un amoncellement de couvertures et de fourrures, tandis que pénétraient, par la fenêtre large ouverte tes Mancs tourbillons de la neige. Ils* entraient par rayons obliques, tels qu'un essaim de pâles abeilles, et je les suivais des yeux jusqu'au ciel jaune, jusqu'au rucher d'où ils émanaient.

La joie profonde de ma première piqûre, l'air vif STirma ftice, le silence des jardins et de l'a vrlle, kmt cela m'^excrtait à plonger dans la genèse de Cînnœ, de Nicomèdey de Rodogune, Le dramaturge de la cité, rénovateur du culte des ancêtres, le sacrificateur de la passion au devoir m'apparaissait semblable à la lutte dti feu clair de ma cheminée contre la froide cristallerie céleste. En lui les dieux dti foyer bataillaient avec la chute morne, muette et glacée du destin. Son dialogue était fait de

ce combat et, s'il se gravait si souvent en formules et en épitaphes, c'est que ses héros et ses héroïnes entraient debout, la bouche ouverte, au tombeau.

Grâce à la morphine révélatrice, j'entendais la voix de Corneille. Elle était grave et douce, avec des éclats de cuivre aux passages de force; elle n'avait rien de théâtral, je veux dire de factice ni d'emprunté. L'accent sincère de la grandeur lui donnait un écho prophétique. Elle était aux institutions et aux pierres ce qu'est le rugissement du lion aux arbres de la forêt mystérieuse.

On frappait. Grégorio, le cache-nez jusqu'aux oreilles, entrait portant le plateau de mon premier repas : de ia viande crue, des œufs, un verre de bordeaux. Mon mode de traitement lui paraissait insensé, et il accusait Contrat de vouloir me tuer : « Si c'est du bon sens d'airer ainsi par un temps qui gèlerait oune ours blanque. :» Remis à sa place plusieurs fois, il se contentait d'écarquiller des yeux d'une pitié infinie. Il n'ouvrait pas la bouche, de peur d'avaler le mauvais air, et fuyait vite c la chambre dou crime ».

Je ne sortais de mes fourrures que mes poignets et mes mains. Tout était préparé de telle sorte que j'eusse à faire le minimum de mouvements pour porter les aUments à ma bouche. Cette petite gymnastique m'amusait. Elle était à la taille de mon

effort. J*avalais mon menu gloutonnement; ensuite je me replongeais dans la moiteur combinée de l'opium et de la digestion, celle-ci refoulant celui-là.

On fermait à trois heures de l'après-midi, alors que l'obscurité venait, pour ne plus ouvrir qu'à neuf heures du soir. Je faisais ma toilette lentement; déjà je commençais à bâiller et à me sentir mal à l'aise. /Quelquefois j'atteignais cinq heures, et considérais ce retard comme une victoire. Il signifiait simplement que mon injection du matin avait été plus forte qu'à l'ordinaire. La lumière des lampes me ranimait. 11 y avait toujours là quelques minutes de décision courageuse : je pouvais bien sauter une piqûre et patienter jusqu'au coucher... Un quart d'heure après, j'empoignais fébrilement ma seringue et mqn flacon.

De quatre à sept, bien couvert, je déambulais. Vénardel m'avait vu revenir sans surprise, et je l'avais retrouvé sans plaisir. C'est à peine s'il m'interrogea sur le voyage en yacht. On avait dû lui apprendre en quoi consistait ma gastrite, mais il l'avait certainement oublié. La force d'inattention de ce gros homme pour tout ce qui ne le concerne pas est incommensurable. Il s'était déjà brouillé, puis réconcilié une demi-douzaine de fois avec Nanie Barbois. Il commençait à douter d'elle, de sa constante et platonique affection. Il déclarait que, sans son appui, l'avenir moral et artistique de la

petite danseuse s'écroulerait : c Tous cenx qui se sont lâchés avec moi sont m-orts d'ans Tannée ouont été rurnés et désespérés. Je ne voudrais pas quela pauvre enfant eût trop à pâtir de m^avoir méconnu. »

Il m'apprit, non sans surveiller ma figure, que Fadi avait lâché Viviane et faisait la cour à Geneviève Fleuré : « Oh! en tout bien tout honneur... Geneviève... tu Tas compromise... mais elle est sage, et si Fadi veut l'avoir, il faudra bien qu'il se décide à Tépouser. »

Je contins mon envie de rire. Il était temps, en effet, que la pauvre Geneviève fît une fin. La fortune du vicomte, sa sottise, sa situation mondaine devaient la tenter. Cette union eût été pour elle une aubaine inespérée :

a Et que pense Viviane Chaveu de cet arrangement?... »

Nanard prit une mine confidentielle. C'est un de ses tics de recommander le secret pour des potins connus de tout Paris :

(( Tu me promets de garder ça pour toi...

— Je le le jure... sur ton crâne luisant.

— Eh bien, Viviane a fait une scène terrible et brisé le buste cause de tout le mal, le chef-d'œuvre de la maman Fleuré. Ensuite, elle est venue pleurer chez moi. Tu penses comme ma situation était embarrassante...

— Qu'as-tu fait?

— Bien du tout. Elle aurait voulu que je la console. Merci bien. C'est une personne trop bruyante et trop vindicative pour moi.

— En outre, eHe est vierge-

— Allons donc, pas possible ! » s'écriait Nanard, alléché déjà par cette hypothèse, mais soupçonnant vaguement que je me fichais de lui.

"Vea^ le milieu du mois de janvier, je* reçus une lettre affectueuse d'Emery de Talloires, datée de Tuais. La 7ï/anm poursuivait sa croisière. Minna et son romancier ne rentreraient à Paris qu'en février, fl me vantait son bonheur en termes crus, n me reprochait amicalement de les avoir abandonnés. Tout ceci démontrait que ses soupçons s'étaient complètement dissipés. Sous la même enveloppe, pour bien me prouver que l'entente était complète et que je n'avais plus rien à attendre d'une sirème irritée, Minna m^adressait un petit bonjour à l'anglaise, ironique et sec. Elle ne me pardonnait pas mon brusque départ, ni ma façon de la traiter comme elle avait jusqu'alors traité ses amants.

Leurs deux silhouettes, ma cabine, la couchette delà belle juive, la tempête,... tout cela était déjà brumeux. Jfe n'y croyais plus guère qu'en raison du témoignage matériel de ces deux billets parfumés, avec l'enveloppe au timbre d'oulre-mer.

lis revinrent cependant, las du voyage et n'osant Tavouer, fatigués aussi l'un de l'autre. Le surlendemain, au cours d'une visite de reproches que je lui faisais chez elle, à son petit hôtel de la rue de Prony, l'inconséquente Minna tombait dans mes bras. Le fantôme de Talloires nous illusionna. Ce fut une excellente reprise.

Je ne l'aimais pas plus qu'elle ne m'aimait. Sa peau froide et satinée, ses yeux troubles, ses gros bras, sa fureur sensuelle m'attiraient. En moi elle respectait le médecin et l'opium. Je détestais son cynisme et surlout son matérialisme. Ma phtisie chronique la dégoûtait et l'apitoyait. Gela faisait un mélange d'attractions et de répulsions qui se succédaient parfois au cours d'une même séance et nous laissaient fourbus, haletants, partagés entre l'amour et la haine.

Je m'arrangeais pour la rencontrer après ma seconde piqûre, au jour tombant, en un point quelconque de Paris. Nous arrivions en fiacre chacun de notre côté. Nous n'avions plus que quelques pas à . faire pour nous engouffrer dans l'hôtel meublé si conforme au désarroi de noire désir. Chez elle, nous eussions redouté à chaque instant l'arrivée inopinée de Talloires, qui recommençait à se méfier, avec l'intuition habituelle aux grands nerveux. De la rue Murillo, où il habitait, à la rue de Prony, la distance est courte.

Je recommençais à respirer mal ; j'avais riutestin faible, le pouls rapide, la fçorge sèche. Mais la morphine recouvrait mes craintes. L'idée de la mort, quand elle devient chronique, est loin de nuire à la volupté. C'était dans le plus triste décor, si différent des nuits en pleine mer, quelque chose d'âpre, de fiévreux, de savoureux.

Il n'y avait pas, autour de Minna, la moindre parcelle d'idéalisme. Elle me rappelait les Yahous de Gulliver, ces caricatures de l'humanité, qui courent à l'assouvissement de leur besoin et de leur prurit en aveugles, avec des cheveux emmêlés et des cris rauques. Dès que la plus barbare des divinités antiques avait cessé de l'agiter, la satiété la rendait discutante, ergoteuse, un professeur nu d'athéisme. Ses discours* en cet appareil, sous la lueur du feu ou de l'électricité, la faisaient semblable à une bête luxurieuse et instruite, m'inspiraient une terreur sacrée.

Elle concluait généralement : « Vous n'êtes que des petits Français imbéciles... » Vous, c'étaient Emery, moi et quelques autres. Elle me disait aussi : t A quoi te sert-elle, ta science, si tu ne soufflettes pas ton Dieu avec? »

Tandis qu'elle se rhabillait sans hâte, avec des mouvements lents d'animal repu, je m'ociroyais une piqûre supplémentaire. Je ne me gênais pas avec elle. Elle n'y faisait même pas attention. Elle

prétendait s'être guérie de Théroîne par la cocaïne. Elle affirmait aussi qn'ayant essayé de tous tes poîson's, elle était désormais mithridatisée. C'était peutêlre vrai.

Nous nous quittions avec la certitude àe ne jamais nous revoir et six jours après nou^ reprenions rendez-vous.

Dans rintervalle, j'avais eu généralement la visite d'Emery, tourmenté, soupçonneux, le front plissé, mais qui se rassurait, puisqu'il me voyait couché, ou en robe' de chambre et lisant. H me tenait dés discours imbéciles sur l'art de conquérir et de garder les femmes, puis du général glissant au particulier, rabâchait des confidences quant à Minna : a Mon cher, je peux bien vous l'avouer maintenant, j'ai été jaloux de vous pendant la croi^ ■ sière... » '

Sur mon geste d'étonnement jovial :

« C'était idiot, je n'en disconviens pas, étant doané surtout votre état de santé. Les amoureux soïit de mauvais amis. Cest pourqut)i je m^excuse et reconnais mes torts. Il faudra recommencer cette* petite partie, en Bretagne cette fois, et en automobile... Mais si..., au printemps, ça vous fera le plus grand bien. Je vous emmènerai à Guérande et Nanard sera de la fêle. »

J<e songeais ironiquement que ce pauvre* diaM« représentait la psychologie moderne, dirigeait^ et

LA LUTTE im

formait des consciences lointaines à rétranger et eji pEOvince. Quel singulier dédoublement s'opère donc à la table de travail, entre la clairvoyance littéraire et l'autre, .celle q.ui sert à la vie !

Quand je rapportais à Minna ces grotesques entretiens, elle en pleiirait de rire. Elle redevejiait inhumaine, sauvage même, pour ridiculiser son souf&e-douleur.

« Cet homm€-là, c'est ma joie. Je ne pourrais plus me passer de lui. Il coupe dans tout, il avale tout; chaque fois qu'il ouvre une lettre, ça n'est pas celle-là; chaque fois qu'il interroge un concierge, ça n'est pas celui-là. *Sa méfiance est à contre-temps. Sa subtilité est de traviole. J'espère bien que, quand il sera enfermé, il se trompera de délire.

— On croirait, à vous entendre, que vous le détestez....

iFllie attachait sm^ moi ses yeux étranges : 4 Oui, jie le déteste, parce que je l'ai trop tourmenté, parce que je l'ai déjà dégradé, parce qu'il est un criime inachevé^ un demi-remords, quelque chose ^i barre uma plaisir. y>

Cette gueuse-là me communiquait de sa méchanceté. Le p^drlson rend poreux et influençable. 11 ouvre les portes de la personnalité. Il livre les clefs au. pas- &atïU La déisor^nisation progressive d'un cerveau magniCque et puéril comme celui d'Ëm^ery eut dû

lii LA LUTTE

me remplir d'horreur. Eh bien, pas du tout. Elle m'inléressait ainsi qu'une expérience de laboratoire sur un cobaye ou un lapin. J'en suivais avidement les phases. Cela me distrayait de mes propres maux. Ceux qui prétendent que la science moralise et qu'elle pourra un jour remplacer la religion, ceux-là ne sont jamais descendus dans les abîmes de la curiosité, si voisine de la perversité. Le dernier terme de la science moderne, c'est de détruire l'âme pour reconstruire un automate, c'est la caricature de la vie. Quiconque s'adonne exclusivement à la besogne de l'analyse prend bien vite un cœur de bourreau.

Il est probable qu'entre temps quelque chose de généreux protestait dans les profondeurs encore saines de ma conscience, car au début de mars j'allais enfin à Montlouis avec l'espoir de m'y retremper.

Mon père me reçut sans reproches. C'était la première année que je passais le jour de l'an loin de lui, mais j'avais plusieurs excuses prêtes. Il les écouta de cet air froid et sérieux que j'ai pris si souvent pour de l'indifférence. Je tenais avant tout, par une sorte de pudeur, à ce qu'il ne soupçonnât pas ma morphinomanie. Je connaissais de longue date son opinion sur les poisons considérés comme palliatifs. 11 les proscrivait avec énergie. Il n'administrait l'opium qu'en dernier ressort et dans les cas désespérés. 11 voyait en lui un des fléaux les plus retors,

les plus sournois de rhumanité, puisqu'il nous mène à la déchéance par la cessation de la douleur et au tombeau par l'illusion de la joie.

Je m'étais promis de surveiller les variations brusques de mon humeur et de bien cacher mon bagage, lampe à alcool pour la stérilisation des aiguilles, seringue perfectionnée, petit flacon de solution au cinquantième.

J'avais une mine atroce, révélatrice, mais qu'on pouvait aussi bien mettre sur le compte de la tuberculose. Dès la descente du train, je vis que mon émaciation, mon teint jaune, mes yeux trop brillants impressionnaient mon père. Je le compris à sa feinte distraction, aux quelques renseignements oiseux qu'il me donna sur la maison, la culture, le personnel. Nous étions en voiture l'un à côté de l'autre et il évitait de me regarder.

J'étais attendri par une piqûre récente, dans le wagon :

« Voyons, papa, pourquoi dissimuler que ma figure te fait de la peine?... t>

Il eut un air étonné, pareil à un masque barbu de vieux jardinier pris en faute :

« De la peine!.,. Mais, mon enfant, en cette saison et sous ce ciel, tous les convalescents ont des teints de papier mâché. . . et puis ta croisière était une sottise. . . La Méditerranée ne vautrien... Au contraire, je suis enchanté de ne pas constater plus de dégâts. >

Gomme il s'abstenait de ra'interroger, je lui donnai une foule de détails. Je m'aperçus qu'il écoutait avec soin quelque chose qui n'était pas mon récit, peut-être une intonation, une modification de ma voix. Je palpais la poche de mon paletot et je songeais : c Eh bi^n, docteur Jean, devine un peu ce que je trimbale là. >

Cette première journée se passa bien. Mon père lit une tournée de trois heures et j'eu^ tout le loisir de me piquer, de m'organiser une cachette dans un tiroir fermant à clé.

Le lendemain, comme le ciel était clair et le temps doux, feus la malencontreuse idée de proposer une promenade. On choisit les bords de la Loire où il llolte toujours un air tiède et humide, particulièrement favorable aux poumons. Je pensais que nous rentrerions au bout d'une demi-heure, je ne m'étais pas muni de l'indispensable ; mais, entraînés par la marche à petits pas et la causerie, nous étions encore à une lieue de la maison quand je ressentis le premier malaise de l'abstinence. Je regardai ma montre. L'heure de ma seconde injection était déjà passée depuis trente-cinq minutes. Cette constatation me donna de l'angoisse. Je parlai d'abord avec volubilité, puis je me tus soudain, comme un mécanisme (jui s'arrête. Je voulus hâter le pas. Mon père me retint. Il ne fallait pasra'cssouffler. Nous avions bien le temps. A ces mots, si inexacts, je ne fus plus

maîlre de mon irritation ni dé mon désir. Je prétextai je ne sais quelle négligence d armoire ouverte, de papiers précieux exposés à Tindiscrélion des domestiques, et je partis au pas gymnastique, laissant mon compagnon à sa stupeur.

Une fois à domicile et soulagé, je réfléchis à mon imprudence. Mon père, pendant le dîner, n'insista pas, mais je me rendis compte, au ton de sa causerie sur le danger des stupéfiants, qu'il avait le flair éveillé. J'eus envie de fuir, puis je me dis qu'après tout il ne s'agissait que d'un sermon et que je n'étais plus un enfant. Le sermon ne vint pas. Seulement je continuais à sentir la surveillance minutieuse du clinicien flottante autour de moi. Elle m'était pénible, odieuse même, et je ne voulais pas l'interrompre par un départ, je désirais la -tromper. Ce fut une belle joute, de tous les instants, d'où je sortis finalement vaincu.

Il y avait dix. jours que j'étais à Montlouis. L'atonie de ma volonté me clouait sur place. J'étais tel que celui qui dort et qui rêve qu'il s'éveille et qu'il ne peut plus se lever ni se mouvoir. J'éprouvais aussi un soulagement à ne plus suBir la sinistre emprise de Minna. Je restais couché jusqu'à midi, la fenêtre ouverte ainsi qu'à Paris, et mon appétit, vivifié par l'air de la Loire, allait au devant de la suralimentation.

Un matin mon père entra à l'improviste dans ma

chambre, ce qui ne lui arrivait jamais. Je venais de faille ma première piqûre. J'eus tout juste le temps de refermer le tiroir de ma table de nuit. Il surprit mon trouble, mais n'eut pas Fair de le remarquer. Il alla tranquillement à la fenêtre, la ferma, puis revint s'asseoir au pied de mon lit. Alors il me dit de sa voix de médecin :

« A quelle dose en es-tu, exactement? » Je compris l'inutilité de toute comédie. Ma gorge se serra. J'indiquai, par un geste, que je ne savais plus au juste : ,

« C'est ce que je pensais. Tu es en train de te noyer. » Il empoigna mes maigres bras au-dessus du coude, eft de tout près, avec une tendresse rude qui me communiquait son tremblen^ent : « Monpetit gars — c'était son terme affectueux, — mon pauvre petit, je te jure que, si je te croyais inguérissable, j'aurais continué à fermer les yeux... Mais tu peux guérir... Écoute-moi... Crois-moi... Pendant ces deijx séjours,- à si long intervalle, je n'ai cessé de t'observer... Ton sort est dans la tète, dans la solide caboche/jue nous t'avons formée ta mère et moi. Ce que ,tu as là — il montra le tiroir — c'est la i\xi de tout, c'est l'abandon; ton mal perfide te conseille un soulagement qui tue la volonté, qui le ligolè, qui te livre à lui... Il y a combien de temps?

— ...Septembre dernier.

— Va àRothdorf, chez Uberthurm, et débarrasse-

loi d'abord du poison... Ensuite, mais ensuite seulement, tu pourras lutter contre le bacille... Sans doute tu n'as pas encore essayé. Je n'ai pas pu te déterminera vouloir... Que te conseille Coulrat?

— Il me ment. Tout le monde me ment. J'en ai assez. J'aime mieux mourir. »

Je disais vrai. La partie me semblait perdue. Mon père reprit :

« Il est plus beau de ne pas mourir. Quand on a une tâche devant soi, l'héroïsme c'est de résister. Tu es maître de ton corps comme le capitaine de son bateau. Défends-le d'abord contre un ennemi, puis contre l'autre. Tu verras comme c'est amusant. Qui sait si en te sauvant tu ne sauveras pas une découverte médicale qui disparaîtrait avec toi. >

Il avait gardé pour la fin l'argument de l'orgueil, le plus fort. Je secouais tristement la tête comme un qui persévère dans son erreur, mais ma lâcheté était ébranlée. Derrière la parole paternelle et l'approuvant j'apercevais les yeux de Blanche Contrat.

Un mois après celte scène je n'avais pris aucune décision. Je me donnais des délais, puis je les dépassais. La morphine me rivait à Minna et Minna me rivait à la morphine. C'était une de ces sombres alliances comme ils*en forme entre les vices.

Un matin du début d'avril, Grégorio m'apprit que Mouilleblanc mourait à l'hôpital Saint-Antoine. Il

UO LA LUTTii

tenait la nouvelle du « gomecierge », qui la tenait lui-même de Caroline Mouilleblai>c,née Baikan. Une irrésistible curiosité me prit de voir, avant qu'il disparût, mon émule en luberculose et en esclavage sensuel. Je fis le voyage de Tàpre faubourg où le printemps ne se manifeste que par une acuité plusvive des mauvaises odeurs.

On me conduisit à la salle Bichat. Là, dans le lit numéro douze, haletait et râlait un Etienne réduit au squelette. Ses yeux dansaient au fond d'orbites bleuâtres. L'interne m'avait averti que son cas tenait du prodige, car il n'avait plus pour respirer que deux infimes tronçons pulmonaires. Pourtant l'infortuné, dès qu'il m'aperçut, murmura d'une voix d'outre-tombe : « Ça, docteur, c'est chouette et gentil de venir à ma convalescence... Dès que je me lèverai, dans quelques jours, nous irons avec Caroline... vous nous ferez l'honneur... >

Il n'avait presque plus la force de tousser, et on lui passa son crachoir. Mais il tenait à son idée :

« Vous nous ferez l'honneur de manger une gibelotte aux bords de la Seine avec nous... à Boulogne... chez Fpère Lecoinle... Il n'y a que là... ))

Il ne put achever et les os de sa main esquissèrent la perfection de cette bombance.

Je demandai tout bas à la surveillante : « Vienton le voir... »

Elle me répandit sur le même ton : n Non, monsieur. Sa pauvre femme a terriblement peur d^attraper la maladie, mais elle s'y prend un peu tard pour avoir peur... tf^

« Qu'est-ce que c'est? — fit Mouilleblanc inquiet. — G'est-il que Caroline est avec vous? »

11 la réclamait, d'apcès ses voisins, toute la journée, pleurant doucement comme un petit enfant. Il avait son portrait sous son traversin. Il le couvrait de baisers. La nuit il implorait du chloral « pour ne pas trop penser à elle ». Il lui griffonnait au crayon des billets d'adoration que les filles de salie lui promettaient de faire parvenir à leur adresse. Cela eût été difficile. Mme Mouilleblanc ne couchait pas souvent dans le même lit.

Depuis quarante-huit heures, les choses s'accéléraient. Le maréchal-ferrant en était à cette béatitude affreuse que le peuple appelle éloquemment c le mieux de la mort ». Cependant, de temps à autre, il avait encore un sursaut d'angoisse pour s'informer si « elle était là ».

« Au revoir, Mouilleblanc, à bientôt.

— A bientôt, docteur, ramenez-/a. »

Ce furent ses dernières paroles. Je traversai mélancoliquement cette longue salle, où jadis mon insouciantejeunesse ne s'arrêtait guère aux suprêmes désirs des agonisants. Nulle part plus durement qu'à l'hôpital ne voisinent le mal et l'indifférence.

Je me retournai, sur le pas de la porte vitrée, vers la suite des draps blancs pareils à des linceuls, et je ne distinguais plus Mouilleblanc dans cette enfilade de misères semblables, anonymes, promises à un même oubli.

Le surlendemain, Caroline Balkan méconnaissable, d'une pâleur de cire, vint en personne m'annoncer la fin de celui qu'elle appelait « son pauvre mari >. Il ne restait de sa beauté que ses cheveux rouges, surabondants, autour d'un visage émacié et fébrile, d'un cou tout en muscles et comme verni. Ce n'était plus la bonne fille d'autrefois. Elle ne s'apitoya pas longtemps sur son homme. En revanche, elle m'expliqua qu'elle avait des dettes — pour cinq cents francs au moins — et elle regardait avec une mine avide mes tableaux, mes rideaux, ma pendule. Elle eût voulu tout emporter. Sa cupidité hésitait seulement, pour me dévaliser, entre la luxure et Tinlimidalion. Je la tirai d'embarras en lui remettant avec cérémonie un beau billet qu'elle empocha sans remercier... comme une chose due. N'avais-je pas trompé avec elle son défunt?

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