CHAPITRE VIII
J'arrive maintenant à une période trouble, profondément morbide, pleine de [terreurs irraisonnées, où les sensations physiques immédiates prennent le pas sur les sentiments. La cage de la morphine se resserrait. Sous le coup de mon dernier crachement de sang, j'en avais renforcé les barreaux. J'atteignais la dose considérable de soixante centigrammes environ en vingt-quatre heures. Je me donnais comme prétexte la menace de l'hémoptysie. En réalité, je voulais oublier. Je n'avais plus que trois quarts d'heure de bien-être par jour, un après chacune de mes piqûres. Le flot de béatitude m'avait dépassé. Il courait là-bas à l'horizon vers d'autres débutants en partance. Un
Ilot long et noir le reniplaçait, celui de la manie déjà ancienne, que commencent à hanter les songes effrayants.
Mon cahier de notes est, à cet égard, significatif. Depuis le retour de Bretagne, c'est-à-dire depuis la fin de mai jusqu'au mois d'août, je ne relève que des indications brèves, crispées, douloureuses, dans le genre de celle-ci : « Je n'ose plus m'endorrair, à cause du cauchemar du matérialisme. Je l'ai baptisé ainsi : c'est une roule verte dans une forêt. Elle tourne autour d'une vallée, qui est elle-même un abîme de verdure. Des sources. Des chants d'oiseaux. Ruissellement de lumière. On est bien. Tout à coup, comme à un signal muet, dessèchement des arbres qui se recroquevillent, brûlés. Obscurcissement du ciel. Crépitement des branches mortes qui se cassent, des feuilles mortes qui tombent avec elles. Intuition que le monde entier dérive ainsi vers les ténèbres, que la nature heureuse a dit son dernier mot... Au réveil, encore angoissé, je devine que mes conjectures sur l'état de mon poumon ont amené ce rêve automatique. Son titre est un souvenir de mes discussions avec Minna. »
Autre remarque qui me donne le frisson : « On n'imagine pas la vase de l'être que le poison met en mouvement. J'ai passé ma semaine dans une atmosphère trouble, sans un dessein précis, mais avec toutes les possibilités amorales. » Il faut voir
l'écriture tremblée, inégale, qui souligne ce dernier aveu.
Je vivais seul et presque reclus. Je ne supportais qu'avec peine les regards, les voix, les manifestations de mon entourage. Les apparitions soudaines de Grégorio me mettaient hors de moi. Je fermai impitoyablement ma porte à tous leç visiteurs.
La seule Viviane Chaveu réussit à forcer la consigne. Comment? C'est encore son secret. Sans doute elle graissa la patte de mon fidèle Italien, ou sut lui persuader qu'elle venait pour ma santé. Elle me surprit dans une de ces fausses méditations qui me menaient de l'aube au crépuscule. Je ne quittais guère mon canapé, installé auprès de ma fenêtre grande ouverte. Car, au milieu de mon abrutissement, je continuais machinalement à soigner ma phtisie. J'étais de ceux que la morphine attaque plus au cerveau qu'à l'estomac.
Viviane eut la précaution de se nommer. Elle me parla de Fadi et de Geneviève qui allaient se marier et qu'elle détestait; elle me demanda s'il était vrai qu'Emery de Talloires fût complètement fou. Je lui répondis que c'était bien possible. J'avais reçu quelques jours auparavant une lettre de Minna, que je n'avais pas ouverte parce que tout m'était égal. Vénardel était venu vainement six ou sept fois pour me voir. Pendant que la cabotine, étonnée de mon indifférence, continuait à me renseigner sur
les avatars des uns et des autres, je cherchais à me rappeler la physionomie de Geneviève, et je n'y parvenais que difficilement. Celle de la juive se superposait ù elle, Teffaçait. C'était une impression pénible.
Viviane s'en aperçut. Elle passa à un sujet qui devait, pensait-elle, m'intéresser davantage : ma misanthropie, mon isolement. Pourquoi le docteur Guisanne n'avait-il pas auprès délai une compagne diserèle et dévouée, ni brillante, ni tapageuse, revenue comme lui de bien des choses et de bien des gens? Elle reprenait ainsi sa tentative au poifit même où nous l'avions laissée, lors du dîner de la place Blanche. Or son côté garde-malade, son amour des plaies et des potions étaient précisément ce qui m'écartait d'elle, et je crois bien que je le lui déclarai sans ménagement. Un éclair de colère vile dissimulé éclaira sa figure étroite et pâle de vicieuse. Seules sa voix et ses mains me plaisaient. . Mais je ne pouvais les séparer du reste.
Après son départ, je lus la lettre de Minna. Elle m'annonçait en effet qu'Emery, depuis le voyage en automobile et l'alerte de Guérande, donnait des signes non équivoques d'aliénation mentale. Il avait menacé de la tuer : « Tu comprends bien, mon petit Pierre, qu'il me serait désagréable d'assister à cet internement et d'être accusée par une
faraille iujiiste d'avoir précîpilé la marche de h maladie... Quand l'adjudant Ta fait ces ridicules excuses au Champagne, ça y était déjà. Il faUait être cornichon comme Nanard pour ne pas s'en apercevoir... Donc je file, je disparais de la circulation jusqu'à ce que les potins soient calmés. Tâche de t'inforroer. Le pauvre diable doit être à Auteuil, chez le docteur Varant, un chouette patelin d'où Ton ne revient guère. Envoie-moi des détails circonstanciés poste restante, Edimbourg. Sans rancune, mille caresses, et tâche de ne pas trop augmenter tes doses. Ta M. S. »
J'envoyai acheter les journaux. II y avait des semaines que je n*en ouvrais plus un seul. Tous s'occupaient du cas de Talloires, avec une profusion de racontars stupides et faux. Il y était fait allusion à une femme fatale, à de mauvais amis, à des orgies, à des drogues, à un héritage convoité. Comment la vérité sortirait-elle de ce puits de papier imprimé, où chaque malin et chaque soir la sottise publique jette des seaux d'encre? Mon nom n'était pas prononcé. C'était toujours ça. Mais je m'imaginais la voilure, les gardiens, la remise du fou hagard et hurlant, puis l'arrivée au petit pavillon de banlieue, la cellule modem style, la douche, pouah!... Mon regard tombant sur les flacons de morphine et la seringue, une association sinistre se fit dans mon esprit : aujourd'hui Talloires, demain moi... Non,
non, plutôt la mort immédiate... Mais comment échapper au poison?
De nouveau j'essayai, sans autre secours qu'une volonté désespérée. J'arrivai, avec des efforts incroyables, à retarder ma piqûre de quatre heures. Je tenais les yeux fixés sur la pendule, ou bien je comptais les minutes, montre en main, en me tordant de douleur et d'impatience. J'avais la sensation que tous mes organes étaient décrochés. La peau me cuisait. Une toux enflammée m'incendiait la poitrine.
La deuxième tentative fut si dure que je l'interrompis brusquement, et je sanglotais cette fois en cédant à ma funeste manie. Ah les servitudes extérieures, celles du garde-chiourme, de la misère, de la méchanceté humaine ne sont lîen ! On peut espérer dans l'inattention du bourreau, dans un retour de veine, dans la vengeance. Mais celui qui est rivé à la morphine par l'habitude doit renoncer à la délivrance. Il a, au dedans de lui, un ennemi diabolique, de plus en plus exigeant et sauvage, qui ne se relâche jamais, que ni le fer, ni le feu, ni la supplication n'atteignent. C'est la marque du bagne sur la chair et l'esprit. C'est la déchéance sans rémission.
Je lus dans un traité récent que la napelline, alcaloïde extrait de l'aconit napel, avait donné de bons résultats quant au soulagement des tortures
de rabstinence. L'opium rend inattenlif et imprudent. Quoique parfaitement renseigné sur les dangers de toute substance dérivée de Taconit, je fis demander celle-ci au grand dépôt de la Pharmacie centrale. L'étiquette « très dangereux » collée sur le flacon ne me troubla pas. J'attendis. Au moment où le besoin de morphine commençait à me pincer, je remplis ma seringue du redoutable prQduit, et préparai tout pour l'injection. Sôit que l'aiguille fut bouchée, soit que le piston manœuvrât mal, je ne pus faire passer dans mon organisme une seule goutte du poison substitué. Ce hasard me parut un avertissement. Sur-le-champ je me documentai avec plus de soin, et j'appris qu'il y a deux sortes de napelline, l'une presque inoffensîve, Tautre foudroyante. C'était cette dernière que j'avais failli employer. Je n'avais été séparé de la mort que par un tout petit obstacle matériel, une légère pression en plus ou en moins. A cette idée, une sueur profuse me couvrit le corps. Qu'aurait-on pensé en me découvrant ainsi, sur le sol, dans l'appareil de cette piqûre meurtrière? Que j'avais cherché le suicide ou que j'étais victime d'une erreur...
L'émotion fut telle, l'instinct d'une protection d'en haut — ma mère peut-être — si direct, que je tombai à genoux et remerciai. Les mots sont faibles. Ils ne peuvent donner que le contour d'un enthousiasme vrai, succédant à une grande terreur.
m LA LUTTE
l\ y eut une déchirure dans mon enfer et par elle j'entrevis une silhouette penchée sur les sommets de la paix éterneHe.
Avoir frôlé une pareille catastrophe ne s'efface pas. Aujourd'hui encore, si j'évoque celte scène solitaire, je tremble, je frémis des pieds à la tête. Certes le miracle existe et il m'a traversé. Mais il est toujours individuel, donc intransmissible et voilé. Sauf en ces lieux de pèlerinage où il a la permission de se manifester, il demeure un phénomène des profondeurs, une soudaine évidence au fond du gouffre.
Le bourdonnement de l'été, sa fête en bleu et or ne me parvenaient plus que par ma fenêtre large ouverte, ainsi qu'un spectacle auquel je ne me mêlais point. Je descendais marche à marche ces cercles de solitude morale où mène le poison plus sûrement que la tuberculose. Je me sentais de plus en plus séparé des autres hommes^ de leur tumulte, de leurs convoitises. Je me sentais séparé de moi-même, de l'ancien Pierre Guisanne, entreprenanty laborieux, ambitieux. Il m'arrivait encore, après une piqûre ou dans la digestion, d'avoir une velléité de travail et de lecture. Je m'asseyais devant ma table, je coupais mon papier, je prenais un livre dans la bibliothèque. Je préparais tout. Mais à peine ma pensée cherchait-elle à se fixer sur un point qu'une sorte de cendre fine et voltigeante
s'interposait, que mon intention s'effilochait, se perdait en rêverie. Ou bien je fixais dans des termes vagues quelque réflexion banale qui m'enchantait d'abord, puis, à mesure que l'opium s'éloignait, me laissait déçu et découragé. Ce n'était plus l'alacrilé mentale du début, alors que tout me semblait facile, •attirant, glorieux. C'était comme un vacillement de la flamme intellectuelle, haute et courte dans la même seconde.
Je quittais ma table. Je regagnais mon canapé. Là, je m'imaginais méditer quelques minutes. Eu réa~ lité cinq heures s'étaient écoulées. Le désirde la morphine me tiraillait de nouveau et il arrivait que l'injection ne me soulageât pas tout de suite. Alors je songeais avec épouvante : ^ Son effet se serait-il usé? Que deviendrai-je s'il me faut encore dépasser soixante centigrammes? » Je me mettais à pleurer nerveusement. Je toussais. Le soir tombait avec son cortège de craintes indéterminées. Les angles obscurs de mon appartement se remplissaient de ces silhouettes étranges que prennent les objets dans les imaginations dévoyées. Je sonnais Grégorio et demandais ma lampe :
« Déjà, moussieur, mais il fait cependant encore clare, bien clare même.
— Fais ce que je te dis. » Avais-je perdu le sens des saisons comme celui*de la durée? Je me répétais les dates d'après les journaux qui gisaient à
côté de moi, non dépliés : vingt juin, dix juillet... août... déjà! Ces appellations, la chaleur, la lumière, les bruits qui leur correspondent me plongeaient dans une série d'étonnements moroses et'stupides, difficiles à concevoir pour les entendements sains.
Là phtisie en dessous continuait-elle sa sape? Ou bien était-elle engourdie, intoxiquée comme le malheureux qui l'hébergeait? Telle était la question que je me posais sans cesse. Je ne pouvais m'ausculter moi-même. Les appareils inventés à cet effet sont grotesques et impraticables. Je n'osais plus, dans l'état où je supposais être, me présenter ni chez Contrat, ni chez Norris, ni chez aucun de mes confrères. Je savais trop que mon père ne pourrait que me répéter son dernier conseil et que je n'aurais pas le courage de le suivre. Uberlhurm, le célèbre vainqueur de l'opium, qu'il supprimait dans son sanatorium de Rothdorf aux bords du Rhin, Uberthurm passait pour brutal. J'avais une peur d'enfant à l'idée que son traitement, une fois commencé, devait être poursuivi jusqu'au bout, quel que fût Vétat du malade. Ainsi s'exprimaient son grand ouvrage et ses prospectus.
Je me rappelais la dramatique aventure du professeur W..., de Berlin, morphinomane invétéré qui .s'éiait remis aux mains de son meilleur élève pour que celui-ci le débarrassât à tout prix du poison.
Enfermé dans une cellule capitonnée et abandonné à lui-même, — c'était l'époque barbare de la méthode dite brusque, — W... avait hurlé à la mort pendant dix-huit heures, puis avait fini par se taire. On retrouvait son cadavre sur le sol, tordu de crampes. 11 s'était déchiré la figure et la poitrine à coups d'ongles et il avait cherché à s'étrangler. Fidèle à sa promesse, l'élève l'avait sevré à la fois de l'existence et de l'opium. La littérature médicale abondait en récits aussi décourageants.
Enfin le médecin, sachant ce qu'est la maison de santé, avec ses promiscuités affreuses et son discrédit, répugne plus que personne à y entrer. Quelle perspective! Mourir là-bas, seul, en terre étrangère, entre les bras d'un infirmier qui ne parle même pas votre langue.
Ces visions funèbres ne me quittaient pas. Elles renforçaient ma misanthropie. Je connaissais par cœur tous les ouvrages anglais, allemands, français qui traitent de l'habitude de la morphine. Il m'en revenait toujours un fragment pour alimenter ma détresse.
Je ne me pesais plus. Je n'envoyais plus mes crachats à l'analyse. A quoi bon? Le venin prenait le pas sur le bacille. La frayeur irraisonnée qui entrait en moi avec les ténèbres m'empêchait de déterminer si j'avais ou non la fièvre. J'ai raconté le cauchemar du matérialisme; mais bientôt il se déplia en une^
infinité de planches accessoires, dont chacune avait sa lerreur propre et son malaise indépendant. Je rêvais que je me réveillais dans une réalité pire que le songe. Des faces grimaçantes m'environnaient et donnaient chacune un conseil sur mon étal ou proposaient mon autopsie. Je n'avais pas la force de prolester. Les scalpels s'approchaient de moi. Étendu nu sur la dalle froide, je distinguais leur scintillement. Pois il arrivait une voix douce qui dissuadait les docteurs de cet acte criminel, qui insinuait la possibilité d'une survie. Là-dessus de gros rires atroces, incrédulité générale : « Qu'il remue seulement le petit doigt pour nous prouver qu'il n'est pas mort. >
On commençait à me dépecer. Mes poumons, extraits de la cage thoracique, n'étaient plus qu'un lambeau saignant, creusé de cavernes purulentes. Mon cœur, au contraire, était pâle et mince. Un opérateur le jetait dans le seau où il rendait un son métallique. J'entendais cette réflexion baroque : « La pièce est bonne. >
A cet instant précis un bruit de pas. Talloires entrail, plus grand et plus maigre que nature, avec un chapeau de paille et une mine furieuse. Il hurlait : « Allons debout, coquin f > Puis, je ne sais comment, je me trouvais rôder avec lui dans une Guérande qui n'était plus Goérande, où rampaient des vers gigantesques, La panique ici s'aggravait
LA LUTTE 17i)
d'une odeur fade, celle de ma solution de morphine, et la haine d'Emery à côté de moi devenait quelque chose d'impersonnel, une a aura » d'une extraordinaire intensité.
Je sortais de ces hideuses filières haletant, rompu, la tête en feu. La nuit douce et tiède enveloppait les jardins. Je n'osais me découvrir, de peur du froid, je redoutais de me rendormir et j'attendais, en claquant des dents, qu'une lueur grise reflélée dans ma ^lace annonçât l'aube.
A partir de là je patientais dans une lucidité presque complète. Mon cerveau, débarrassé des larves nocturnes, n'embrouillait pas encore les images du jour. Mais les pei^pectives qui s'offraient à moi n'eussent guèœ été plus apaisantes, si je n'avais eu le souvenir de Blanche Contrat.
Celle-ci ne touchait plus à la terre que par quelques détails précis : le sourire, le charme de la voix, la couleur d'un ruban, la finesse des mains. Elle était devenue une de ces personnes spirituelles qui guident les poètes à travers les tourments, veillent sur les marins en perdition, au chevet des agonies solitaires et parcourent les espaces de la pensée en déroute. Je l'invoquais. Je lui parlais. Elle me répondait par des regards où je lisais de façon distincte l'encouragement, la compassion, le reproche. Dialogue presque
mystique qui demeurait pour moi la seule douceur d'un calendrier sans merci; la journée chassait ensuite la journée comme si le pouce pressé d'un mauvais ange tournait les sept feuillets de la semaine. Deux mois se sont écoulés là sans laisser de trace dans ma conscience.
C'est sous celte impression de sauvegarde que j'osai écrire une lettre émue et respectueuse comme une prière. Je ne me rappelle pas le texte exact et je n'ai jamais voulu le revoir. J'y demandais conseil en termes pressants à celle en qui me semblait réfugié tout ce qu'il y a de bon et de noble ici-bas. J'indiquais de façon sybilline — mais le génie du cœur devine tout — un mal artificiel surajouté à un mal connu et le masquant. J'insinuais que la permission d'aimer me donnerait le courage nécessaire à mon double salut.
J'implorais un mot d'espoir.
Certains actes semblent invraisemblables une fois qu'on les a accomplis. Je ne comprends pas encore maintenant comment je glissai ce papier dans une enveloppe et ordonnai à Grégorio de la remettre en mains propres à Mademoiselle Blanche, quand elle sortirait de la messe. C'était un dimanche. J'avais choisi ce jour par superstition. Afin de dérouter la malice de mon Italien, j'ajoutai : f C'est très important. J'ai besoin du docteur qui s'absente, i^a nièce seule sait son adresse. Mais tu n'atten-
dras pas la réponse. Elle me l'enverra par écrit. y> Elle me l'envoya. Trois heures sonnaient quarid on me remit un pneumatique; je reconnus aussitôt la longue écriture, fine et penchée comme une pluie d'automne. Force de l'amour ! Je ne sentais plus le poids de l'opium, ni ma fièvre, ni l'ulcération de mes bronches. Pendant quelques minutes bénies, le spectre d'une fin dégradante cessa de hanter mqn cerveau. Je n'osais ouvrir ce message. Il contenait un arrêt de vie ou de mort. Selon ce qu'allait me dire cette bouche si chère, je tenterais ou non de remonter à la surface, hors du flot noir...
Sur la page légère, teintée de bleu, je lus ceci, puis le relus avec les yeux de l'âme; et comme on écoute une sublime musique je laissais les mots fondre et s'évaporer dans ma reconnaissance baignée de pleurs.
« Extrait de Vlmitation,
« La Vie de l'homme sur la terre est un combat « perpétuel, contre le démon, contre le monde et « contre lui-même. Les uns se retirent dans le « cloître, pour résister plus aisément; les autres « demeurent au milieu du siècle : mais tous ne a peuvent vaincre que par l'exercice d'une conti- « nuelle vigilance. »
Partant du mot <( combat >,une mince ligne ondulée aboutissait aux deux vers héroïques :
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris,
Sors Vainqueur d'un combat dont Chiméne est le prix.
C'était un engagement et un ordre, un anneau d'or à r horizon de ma misère. Je baisai avec transports ces textes glorieux qui s'humanisaient pour me sauver. Je demeurai jusqu'au soir dans un ravissement qu'exaltait encore une demi-abstinence. N'était-ce pas un -sacrilège que de mêler l'ivresse du poison à une joie si pure... Il le fallut pourtant, et la morphine hostile, en se répandant dans mes veines, me montrait l'énormité de la tâche à accomplir, rayait d'un doute ma belle certitude.
Le lendemain je m'aperçus, à la lourdeur de ma jambe, qu'un abcès était en train de s'y former. Je ne négligeais cependant aucune précaution antiseptique. Je stérilisais mes aiguilles avec soin. Mais il y a de ces fatalités.
La peau de ma cuisse rougit. Le dépôt augmentait rapidement. Il atteignait au bout de quarantehuit heures la grosseur d'une mandarine. J'avais la langue blanche €t ma fièvre quotidienne s'exaspérait.
Afin d'éprouver mon énergie, je résolus de m'opé-
rer moi-même. Quand tout le monde fut couché, je préparai une cuvette, les objets de pansement indispensables; je m'assis sur mon lit et délibérément enfonçai le bistouri dans ma chair. Ce fut une belle douleur, nette et aiguë, qui ne réussit pas à m'arracher un cri. Par exemple, je me mordis les lèvres jusqu'au sang. Un flot de crème rouge commença de couler. J'appuyais sur la plaie de mes deux mains, ravivant avec une sorte d'allégresse cette souffrance qui, au moins, n'avait rien de moral. Je me traitais sans ménagement, à la façon d'un chirurgien bourru, comme s'il se fût agi d'un autre. Je me rendis compte de cette façon que derrière le tuberculeux et l'empoisonné il subsistait en moi un gaillard capable de se tirer d'affaire.
Cette nuit-là, brisé de fatigue, je dormis bien et sans rêves. Il s'agissait de profiter de mes bonnes dispositions. Au matin je m'habillai, je me chaussai, ce qui ne m'était pas arrivé de longue date. Je ne perdis pas de temps à m'apitoyer sur le visage creux et farouche que me renvoyait mon armoire à glace. Je me répétais cette phrase bête : « Nous sommes les sculpteurs de notre corps », qui me revenait de je ne sais quelle lecture, et s'adaptait à la circonstance.
L'étroite rue Saint-André- des -Arts m'apparut vaste et vertigineuse. Mes jambes de coton me portaient mal. Celle de l'abcès me tirait un peu. N'im-
porte. J'appelai un fiacre et me fis conduire rue Pérou, où habitait Tabbé Gilbourgeon. Il était allé dire sa messe à Saint-Sulpice, mais devait rentrer d'une minute à l'autre. Je l'attendis dans un petit salon qui servait aussi de salle à manger et je croîs bien de cabinet de travail. Car il y avait entre les bibliothèques un guéridon avec un plateau et un café au lait préparé. On entendit un pas robuste. Le prêtre entra. Sans préambule et supposant qu'il se rappelait notre causerie de chez Coutrat, je le priai d'écrire à mon sujet au père Ruitor, de lui annoncer qu'au mois de janvier — nous étions à la moitié de septembre — je deviendrais probablement son hôte. J'avais calculé le temps nécessaire à mon traitement chez Uberthurm et à un court répit consécutif.
Je m'aperçus alors que le bon abbé faisait un effort de mémoire pour savoir à qui ilavait affaire. J'avais tellement changé qu'il nej[me reconnaissait pas. Ce fut une minute pénible pour nous deux. Mais dès que je me fus nommé, il se récria, s'excusa sur son peu de cervelle ; et sa rougeur témoignait de son charitable embarras. Il devait précisément partir pour le Dauphiné la semaine suivante. Il s'expliquerait encore mieux verbalement avec son vieil ami.
Pendant qu'il me parlait je lisais dans ses yeux distraits : « Pauvre garçon, arrivera-t-il jusquelà?... » L'envie me traversa de lui exposer, comme
en confession, la complexité de mon cas et le motif sentimental qui me faisait agir. Puis je craignis qu'il ne comprît pas, qu'il doutât de mon bon sens. Même en présence de ce saint homme ma sensation d'isolement persistait et me gâtait la joie de mon effort. Comme je le quittais, en le remerciant, il me remit une petite médaille bénite et une prière à la Sainte Croix dont il me vanta les miraculeux effets : « En quelque péril que vous soyez, elle vous préservera, si vous avez le soin de la porter toujours sur vous. »
Comme je sortais de là, il faisait si beau que je me fis conduire au Jardin des Plantes. Je désirais, avant de quitter Paris, jeter un coup d'œil à mon pauvre laboratoire. Je l'aperçus entre les arbres tel que jadis, abri discret d'une science en laquelle j'avais moins dé foi. Kulm nettoyait un instrument sur l'appui de la fenêtre. Alors que nous ne les oublions pas, les choses nous oublient vite. J'eus là pendant quelques instants la cruelle impression des petites morts que lés vivants sèment derrière eux. Le monde change pendant que nous changeons.
Notre courte adhérence est imaginaire.
Le besoin de la morphine me prenait. Je lui dis : « Attends un peu... tu vas voir la belle surprise. » Dans un bureau télégraphique, j'envoyai une longue dépêche au docteur Uberthurm, à Rothdorf. Je lui annonçais mon arrivée pour le surlendemain et lui
recommandais dans sa langue la discrétion obligatoire en pareil cas. Avec ces orgueilleux Allemands, si flers de soigner un confrère français, on ne saurait trop se précautionner... Je prévins aussi mon père et Marcel Norris de ma décision.