I. — La désorganisation de l'enseignement officiel
Reconstitution des cadres supérieurs de renseignement. — Pénurie d'instituteurs et d'institutrices. — Les nominations de M. Van Humbeeck. — Décadence de l'enseignement officiel au point de vue pédagogique. — Les écoles désertes.
— La chasse à l'élève. — Les loisirs du corps enseignant.
— Son impopularité.
Le premier soin du ministère de l'instruction publique fut de reconstituer les cadres supérieurs de l'enseignement, désorganisés à demi par la retraite des fonctionnaires les plus expérimentés. Il fut pourvu à la direction des écoles normales. Neuf nouvelles places d'inspecteurs principaux furent créées, et vingtsept d'inspecteurs cantonaux.Ces fonctionnaires allaient devenir des alliés précieux pour le gouvernement : ils furent chargés d'espionner les communes et de signaler à l'autorité supérieure les résistances locales. Leur recrutement ne souffrit pas de difficultés.
Il en fut autrement des instituteurs et des institutrices, dont il fallait pourvoir, en un espace de temps fort limité, les écoles nouvelles et celles qui étaient devenues vacantes à la suite des démissions données par les maîtres chrétiens.
Ces démissions, M. Van Humbeeck les voyait avec
effroi se multiplier à mesure qu'approchait la date de la rentrée des classes, en 1879. Pour doter d'écoles officielles toutes les communes du pays, il lui fallait plus de 2000 instituteurs nouveaux, et chaque jour des vides se produisaient, en dépit des procédés d'intimidation auxquels il avait recours. Le ministre adressa des circulaires aux élèves des écoles normales libres pour leur offrir des places dans son enseignement, mais, de ce côté encore, il ne rencontra que fort peu de succès. La chasse aux instituteurs fut organisée. Les inspecteurs furent chargés partout de recruter des maîtres diplômés « ou même non diplômés, disait une circulaire, pour le cas où les démissions deviendraient encore plus nombreuses. » Un arrêté royal suspendit la loi qui réservait les fonctions d'instituteur exclusivement aux Belges (i). Le département de la guerre invita les colonels à signaler au gouvernement les anciens moniteurs de l'armée capables (?) de remplir les fonctions d'instituteur primaire.
La disette subsistant toujours, on prit dans les écoles normales de l'Etat un énorme contingent d'élèves de 16 à 17 ans, non diplômés, et on les nomma d'office instituteurs communaux. On finit par s'adresser à des jeunes gens dépourvus de toute expérience pédagogique. A Reppel on envoya un instituteur qui
(i) C'est un des clichés favoris de nos adversaires de soutenir que nous faisons une concurrence déloyale à l'enseignement officiel en nous servant, pour diriger nos écoles libres, de religieux et de religieuses venus ■de l'étranger. L'accusation est fausse; mais, quand même elle serait fondée, ce n'est pas aux libéraux à nous reprocher de faire usage de ce qui est, en définitive, notre droit : eux, c'est avec l'argent de l'Etat qu'ils payaient les étrangers appelés en Belgique pour combattre l'enseignement librement fondé et entretenu par des Belges.
n'avait qu'une année d'école normale; Brée fut gratifié d'un sous- maître âgé de moins de i6 ans et qui n'avait fréquenté aucun cours normal; Oedelem sévit imposer un instituteur de 15 ans, Geerdingen un jeune homme n'ayant passé que par l'école primaire. Ces nominations incroyables, faites contre le gré et contre le droit des communes, devinrent très fréquentes ; le ministre finit par s'adresser couramment à des gens d'une incapacité notoire. A EUicom, il chargea de la direction de l'école officielle un commis-voyageur. A Nederheim, il nomma d'office le fils non diplômé d'un instituteur de Tongres, lui-même dépourvu de diplôme; ce jeune homme suivait jusqu'alors les cours de 6® latine; il n'avait pas 15 ans. A Greindl, les fonctions d'instituteur furent confiées à un enfant de 13 ans. Ailleurs on ne craignit pas de nommer des indignes : c'est ainsi qu'à Woubrechtegem l'instruction des deux élèves de l'école officielle fut confiée à un pédagogue s'adonnant notoirement à l'ivTognerie, tandis que Opoeteren était affligé d'un instituteur qui, à la suite de graves démêlés avec la justice, avait été forcé de donner sa démission dans une autre commune.
Les difficultés du recrutement n'étaient pas moindres dans les écoles de filles. Le ministre avait beau vider les écoles normales, prendre toutes les postulantes qui lui offraient leurs services, se contenter même de jeunes filles qui n'avaient jamais fréquenté qu'une école primaire ou un atelier de couture (i):
(l) A Saint-Gérard et à Saint-Médard, l'enseignement des iilles fut confié à des institutrices qui n'avaient jamais fréquenté qu'un atelier de couture. A Tellin, le ministre nomma institutrices deux c demoiselles > -qui dirigeaient un café à Saint-Hubert.
pendant plusieurs mois, nombre de classes restèrent vides, faute de maîtresses pour les diriger, et, jusqu'en 1884, le personnel féminin des écoles primaires resta insuffisant.
Quant aux écoles normales des deux sexes, il ne fut guère aisé non plus de les peupler. L'interdit jeté par le clergé sur ces établissements était partout observé avec une extrême rigueur, et, en dépit des efforts de M, Van Humbeeck, les familles chrétiennes se refusaient obstinément à envoyer leurs enfants dans les établissements officiel?. La situation devenait d'autant plus difficile pour le gouvernement, qu'il avait besoin d'un nombre considérable d'aspirants pour garnir les nouvelles écoles normales qu'il créait sur plusieurs points. L'une d'elles s'ouvrait à Namur en novembre. « La gueuserie de Namur, disait à ce propos Y A mi de l'Ordre, a dû se mettre en quatre pour raccoler un nombre présentable d'aspirantes. On a été jusqu'à embaucher des bonnes d'enfants et des servantes, plus aptes à balayer la rue et à soigner le pot-au-feu qu'à s'initier auX. choses de l'enseignement. Tout a fait nombre. » Mais, dès le lendemain, les désertions commençaient, et les vides ainsi produits ne pouvaient plus être comblés.
Le gouvernement, cependant, ne se tenait pas pour battu : il augmentait de neuf le nombre de ses écoles normales et poussait démesurément la production de ses instituteurs. Pendant les cinq années de la lutte scolaire, les établissements officiels délivrèrent
jusque 3496 diplômes, soit seulement 300 diplômes de moins que pendant les 34 années précédentes (i).
Tels maîtres, tel enseignement : dans l'école Van Humbeeck, l'enseignement fut à la hauteur du corps professoral, c'est-à-dire que son infériorité devint flagrante. Les programmes scolaires du gouvernement furent surchargés d'une foule de matières inutiles, que les écoliers n'étaient pas plus en mesure de comprendre ni de retenir, que la plupart des maîtres n'étaient capables de les enseigner. Dans un petit nombre d'écoles, les maîtres essayèrent d'inculquer à leurs élèves cette masse de connaissances disparates : ils firent de ces malheureux enfants des « petits savants > ou plutôt de jeunes déclassés, à qui il ne resta de leur séjour à l'école qu'une énorme dose de suffisance. Mais le plus souvent les instituteurs se montraient complètement inférieurs à la tâche qui leur était imposée par la francmaçonnerie. Dans certains ressorts des Flandres, c'était à peine si, au témoignage des inspecteurs, on pouvait découvrir une seule école où toutes les branches du programme étaient enseignées. Même dans
(l) Si la quantité des candidats-instituteurs augmenta, la qualité, en revanche, ne s'améliora guère. Le fait suivant, qui nous fut certifié par un témoin de la lutte scolaire, est significatif à cet égard et montre combien, à difficultés égales, l'enseignement libre resta supérieur à l'enseignement officiel sur le terrain pédagogique. Une élève de l'école normale privée de Champion avait échoué, en 1879, à l'examen de passage de la première à la seconde année. Le ministre de l'instruction publique lui offrit, contrairement aux règlements, de l'admettre, sans examen, comme élève de seconde année dans une école officielle. La jeune fille refusa et préféra retourner à Champion; mais elle n'y fut admise qu'à condition de recommencer sa première année.
les sphères libérales, on considérait les programmes officiels comme des réclames dénuées de toute valeur pratique et destinées à éblouir les badauds, plutôt que comme des règlements à observer par les instituteurs; à Gand, non seulement les programmes du ministère de l'instruction publique n'étaient pas suivis dans les écoles communales, mais les instituteurs reçurent l'ordre formel de n'en tenir aucun compte (i).
Les rapports des inspecteurs scolaires de cette époque contiennent de curieux détails sur la situation de l'enseignement officiel.
Qu'on en juge par cet extrait d'un rapport de l'inspecteur du ressort de Charleroi :
<; Des instituteurs semblent n'avoir accepté leurs fonctions qu'à défaut d'autre position. Ils donnent aux amusements le temps qu'ils devraient consacrer à la lecture de nos grands écrivains. Les meilleurs ouvrages de pédagogie leur sont inconnus. Ils sont aussi pressés d'abandonner leur école qu'ils sont lents à s'y rendre ; parfois même ils la ferment arbitrairement. La prospérité de l'enseignement les touche peu ; aussi les résultats qu'ils obtiennent sont en rapport avec leur indifférence et leur apathie.
« Des mesures de rigueur devront être prises contre eux... 190 écoles ont un mobilier complet ; dans 103 autres il laisse à désirer: il est mauvais dans 52. ;
Les concours annuels institués par le gouvernement entre les élèves des écoles primaires officielles achevèrent de révéler le désarroi de la situation. Le nombre de certificats délivrés chaque année diminua progressivement: en 1880,8802 élèves prirent part au concours et obtinrent 5000 certificats; en 1SS2, 7803
(l) Voy. à ce sujet le Bulletin officiel des séances du conseil connraunal de Gand (année 1880, séance du 15 novembre, p. 675).
élèves n'obtinrent que 4066 certificats ; en 1884, le nombre des certificats s'éleva seulement à 2678 pour 10,055 concurrents.
Au fond, le mal était souvent plus apparent que réel, étant donnée l'infériorité écrasante de la population scolaire officielle.
Dans la séance de la Chambre du 18 novembre 187Q, M. Frère-Orban déclara, avec une certaine complaisance, qu'il n'y avait dans le pays que 168 écoles officielles absolument désertes. Pour significatif qu'il fût, l'aveu du chef du cabinet n'était pas complet. Le nombre des écoles vides était, en réalité, bien plus considérable, et il fallait y ajouter une quantité plus grande encore d'établissements à peu près déserts (i).
Le Limbourg contenait 38 écoles communales complètement vides.
En Flandre Orientale, il y avait 53 écoles officielles qui ne comptaient pas un seul élève ; dans 68 autres, le chiffre des élèves ne dépassait pas la dizaine ; en Flandre Occidentale, la situation était sensiblement
la même.
Dans la province de Namur, 38 communes entretenaient une ou plusieurs écoles absolument désertes, il y avait, de plus, 61 écoles ne contenant pas 10 élèves.
En Luxembourg, la proportion était plus forte encore : on y trouvait 32 communes dont les écoles n'étaient fréquentées par aucun garçon ni aucune fille,
(1) Un recensement de la population des écoles officielles, publié en 1884 par la célèbre commission d'enquête scolaire, constata « qu'il y avait dans le pays, au 31 décembre 1883, 285 écoles que l'on pouvait considérer comme désertes. » Voy. aussi le tableau de la page 216.
59 écoles n'atteignant pas le chiffre de 5 élèves, 64 qui en avaient de 5 à 9, sans arriver au chiffre de 10.
Dans le pays entier, 728 communes, soit environ un tiers du nombre total, ne comptaient pas dans leurs écoles une population supérieure à 25 élèves.
Un petit fait, qui dépeint la situation de l'enseignement officiel, telle qu'elle se présentait dans de nombreuses localités : l'école communale de Moerkerke n'avait comme unique élève qu'un bambin de 9 ans ; le curé rencontre un jour le pauvre petit se promenant tout seul dans les champs. « Eh bien ! mon ami, lui dit-il, il n'y a donc pas école aujourd'hui ?» — « Non, M. le curé, quand je 7ie vais pas à l'école, il n'y a pas école. »
Encore n'était-ce point faute de peines qu'on obtenait ces brillants résultats.
Sur tous les points du pays, une véritable traque à l'élève avait été organisée. On s'était adressé d'abord à tous ceux que leur situation plaçait dans la dépendance de l'administration centrale ; de fait, presque partout, la population scolaire se composait en majorité d'enfants appartenant aux instituteurs, aux agents de l'Etat ou aux Hospices civils (i); dans beaucoup de communes rurales les enfants de fonctionnaires étaient
(1) Dans plusieurs villes, notamment à Nivelles, l'administration des Hospices fut sommée par le gouvernement de retirer des écoles catholiques les orphelins qu'elle y avait placés et de les envoyer aux écoles officielles.
Les Hospices de Bruxelles pratiquèrent eux-mêmes sur de pauvres enfants l'expropriation pour cause d'utilité libérale : c'est ainsi qu'à Teralphène ils arrachèrent de force un orphelin à des parents qui l'avaient recueilli chez eux deux ans auparavant et qui s'étaient attachés à lui comme y leur propre fils.
même les seuls élèves des établissements neutres (i). D'autre part, les membres des comités scolaires officiels, les pédagogues de tout rang, les maîtres des pauvres, les gardes champêtres libéraux et autres libres penseurs de village s'étaient mis en campagne, battant consciencieusement jusqu'aux moindres hameaux, ramassant tout ce qu'ils parvenaient à découvrir, enrôlant indistinctement les grands et les petits élèves, qui n'allaient à aucune école pour le bon motif qu'ils étaient ou trop jeunes ou trop âgés. A HoufFalize, on rencontrait dans les écoles d'adultes des élèves de 40, 50, 60 et même 70 ans. Par contre, de nombreuses classes primaires étaient fréquentées par des enfants de l'âge le plus tendre. M. Beernaert signala à la Chambre une école de filles de la Flandre Occidentale qui con-
(i) M. Woeste produisit à la Chambre d'innombrables exemples
de cette situation. Nous extrayons d'un de ses discours ce tableau de
la population scolaire officielle dans quelques communes du Limbourg :
Alken : 3 élèves — tous trois enfants de l'instituteur.
Gellick : 2 élèves — enfants de l'instituteur.
RosTneer : i élève — fils de l'instituteur.
Caulille : 4 élèves — 2 enfants de l'instituteur, 2 des brigadiers des douanes.
Hechîel : 9 élèves — 4 enfants du garde-forestier, 2 du facteur de la poste, I d'un gendarme.
Mopertingen : 3 élèves — enfants de l'instituteur.
Kessenich : 8 élèves — 4 enfants d'un douanier, i du brigadier des douanes, 3 de l'instituteur.
Kinroy : 7 élèves — 3 enfants du cantonnier, 4 de l'insliiuteur.
Bilsen : 5 élèves — i enfant d'un brigadier de gendarmerie, 3 d'un gendarme, I d'un géomètre du cadastre.
Fall-et-Mheer : 3 élèves — l enfant du facteur, 2 du sous-instituteur.
Lanaeken : 40 élèves — 2 enfants de l'instituteur, 17 de douaniers, 5 d'un brigadier des douanes, 4 du sous-brigadier, 2 de gendarmes,
2 du contrôleur des douanes, i du receveur des contributions,
3 d'un entrepreneur de chemins pour le gouvernement.
tenait lo élèves n'ayant pas plus de 3 ans et demi (i). « Il y a des classes, disait M. Malou, qui sont remplies de moutards, à ce point qu'à la sortie de l'école la moitié des élèves porte l'autre ; on ajoute même qu'à raison de l'inexpérience des élèves, on dût mettre, dans certaines écoles, du sable derrière les bancs (2). » Dans une importante commune de la Flandre Orientale, un membre du comité scolaire officiel apporta un jour triomphalement à l'institutrice gardienne un enfant dont il voulait peupler son école, déserte jusque là. L'institutrice se récria : le petit n'avait qu'un an et demi. L'agent recruteur insista, menaça d'une destitution; rien n'y fit. L'enfant fut rapporté à sa mère, mais un rapport défavorable à l'institutrice fut envoyé au ministère de l'instruction publique. On conçoit que, dans ces conditions, le métier d'instituteur était souvent une sinécure. Maîtres et maîtresses coulaient leurs jours dans une douce oisiveté. Quelques-uns cependant, se morfondant d'ennui, utilisaient d'une manière plus profitable les loisirs que leur laissait l'enseignement officiel. A Saint-Paul, en Flandre Orientale, l'instituteur, jeune homme industrieux et actif, ne trouva rien de mieux que d'installer dans le local absolument vide de son école, un élevage de lapins; l'instituteur de Carlsbourg, qui n'avait pour élèves que ses propres enfants, envoya ceux-ci à l'école libre et transforma ses classes en volières à corneilles. Un jeune limbourgeois, qui « dirigeait » dans une commune rurale une école sans
(i) Séance du 4 février 1880.
2) Séance du 29 janvier 1880.
élèves, avait été nommé instituteur à Tongres, en remplacement d'un confrère mis à la pension ; il trouva ingénieux de cumuler ce nouveau poste, qui lui procurait 12 élèves, avec son ancienne place de magister de campagne. Mais ceci dépassait les bornes permises. L'administration rurale se refusa formellement à payer son instituteur ubiquiste; par extraordinaire, l'autorité centrale lui donna raison et reconnut qu'il n'était pas possible de faire la leçon, à une lieue de distance, dans deux écoles [k la fois.
Certains instituteurs occupaient joyeusement leurs loisirs.5 On cite un maître d'école du Luxembourg qui passait jle plus clair de son temps à faire danser au violon les filles des villages voisins. A Sainte-Croix, près de Bruges, l'instituteur en chef et le sous-instituteur, à peine installés de quelque temps, s'étaient vu retirer le seul enfant qui eût continué à fréquenter l'école communale. Ils furent tout d'abord désolés : n'avoir qu'un seul élève pour deu^ pédagogues, et le perdre : c'était navrant. Aussi ces zélés fonctionnaires essayèrent-ils de se consoler en faisant, à partir de ce moment, de quotidiennes excursions à Bruges. Mais le bourgmestre de Sainte- Croix, M. de Bie, ne l'entendait pas ainsi. On obligeait la commune à payer deux instituteurs, sous prétexte que des élèves pourraient se présenter à l'école : M. de Bie obligea les deux instituteurs à se trouver chaque jour dans leur établissement pendant les heures fixées par les règlements, sans même leur faire grâce de la demi-heure consacrée à la récitation du catéchisme officiel. Le bourgmestre faisait constater ou bien allait lui-même
constater chaque jour si les deux budgétivores de la commune étaient à leur poste.
L'enseignement officiel était battu à plate couture; le gouvernement s'en apercevait avec terreur. Pour masquer la situation, il recourait à tous les artifices imaginables. Ainsi, il grossissait le chiffre d'élèves de certaines écoles vides, en y envoyant des élèves d'autres communes (i). Il se refusait, malgré les sommations de la Droite, à faire connaître au pays la population scolaire détaillée de ses établissements (2). Il alla jusqu'à casser, au nom de l'intérêt général, la décision d'une députaiion permanente qui avait prescrit aux communes de son ressort de lui fournir des renseignements sur la situation de leurs écoles (3).
Mais ces dissimulations ne trompaient personne. Les écoles désertes ne se remplissaient pas; les autres continuaient de se vider. L'hostilité du pays contre la loi scolaire se faisait menaçante. Surtout dans les campagnes, on ne ménageait aucune marque d'antipathie aux instituteurs neutres. Ceux-ci étaient parvenus à se rendre odieux à tel point que les habitants de beaucoup de villages, les traitant comme des renégats, s'abstenaient de toute communication avec eux. Ici les voituriers refusent de les transpor-
(i) Cas des communes d'Enghien et de Mont-Saint-Ainand.
(2) Annales parlementaires, 17 février 1880.
(3) Arrêté royal du 2 juillet 1880, cassant la décision prise le 22 juin 1880 par la députation permanente de la Flandre Occidentale.
ter, eux et leurs meubles, à leur nouveau domicile; ailleurs les paysans s'entendent pour ne leur vendre aucune denrée alimentaire, et il faut qu'ils fassent venir de la ville voisine le pain, la viande, la bière. Les fournisseurs à qui ils s'adressent les éconduisent. Parfois l'école ne contient pas de logement, et l'instituteur doit chercher une chambre dans le village; alors les propriétaires se coalisent pour repousser ses propositions, et il est obligé de s'installer hors de la localité.
Les administrations communales n'étaient, en général, pas moins hostiles au nouvel enseignement. Le plus souvent elles refusaient d'user de leur droit de nommer l'instituteur et s'abstenaient de voter son traitement; la plupart s'opposaient énergiquement à la construction de nouvelles écoles et soutenaient indirectement l'enseignement libre, qui était seul dans les vœux de la population.
Ne pouvant compter sur aucun appui dans la plupart de ces administrations, le gouvernement voulut au moins y introduire des éléments favorables à ses vues. L'occasion lui en fut donnée au début de 1S79 : le mandat des bourgmestres et des échevins devait être renouvelé; le choix du ministre de l'intérieur se porta, partout où il put s'exercer, sur des hommes entièrement dévoués à la politique du gouvernement. M. Rolin les prit dans la minorité du conseil; souvent même il désigna comme bourgmestre le seul membre libéral de l'administration, sans tenir aucun compte des garanties de capacité ni de dignité.
Ces vexations demeurèrent sans effet. Les « bourgmestres roliniens » n'en imposaient pas plus aux com-
munes forcées de les subir que les « gouverneurs de combat » n'étaient écoutés par les assemblées provinciales.
Devant la menace de cette opposition formidable, le gouvernement n'avait qu'une chose à faire : c'était de désarmer. Il fit tout juste le contraire : il se lança à corps perdu dans la lutte contre la liberté des consciences et contre l'autonomie locale. Nous allons le suivre dans les phases diverses de cette néfaste stratégie, si féconde en abus de pouvoir et en coups de parti; nous le verrons combattre l'enseignement libre au moyen des gaspillages scolaires ; s'efforcer de capter les sympathies des familles par l'appât de l'instruction gratuite; travailler à endormir leur vigilance par la simulation hypocrite d'un beau zèle religieux ; recourir contre elles à une pression éhontée; s'en prendre enfin à la liberté d'enseignement elle-même et susciter à son expansion des obstacles de toute nature.