COMMUNES. MOYENNE PAR HABITANT
Impôts. Dépenses scolaires.
Bruxelles fr. 22 fr. 21
Anvers 15 12
Gand 10 16
Liège 17 13
du pays devaient vivre d'aumônes gouvernementales ou solder leur budget en déficit.
Les administrations soucieuses des intérêts de leurs commettants luttaient aussi longtemps que possible et résistaient de leur mieux aux exigences du ministère (i). Parfois elles obtenaient gain de cause, grâce à l'énergie et à la persévérance de leur opposition (2), mais le plus souvent leurs protestations se butaient, impuissantes, aux forces coalisées de la
Bruges 5 5
Malines 6 8
Verviers 12 12
Louvain 6 9
Tournai 7 13
Molenbeek-Saint-Jean 7 5
Ixelles 9 8
Schaerbeek 10 II
Namur 10 7
Courtrai 9 3
Saint-] osse-ten-Noode .... 13 9
Saint-Gilles (Bruxelles) .... 11 13
Saint-Nicolas (Waes) 4 2
Seraing 8 6
Mons 17 27
Alost 5 4
Jumet 6 8
(i) Les administrations communales de Renaix, Audenarde, Bruges, Saint-Nicolas, Nivelles, Mont-Saint- Aman d se distinguèrent particulièrement par la vigueur de leur résistance.
(2) La victoiieuse résistance de la petite ville de Laroche est restée célèbre dans les Ardennes. En réponse aux injonctions ministérielles, le conseil communal de Laroche décida successivement de supprimer l'école des filles, de ne pas accueillir les sous-institutrices intérimaires imposées par le gouvernement, de ne pas payer leurs traitements; il adressa à ce sujet des protestations à la Chambre, au Sénat, au Roi lui-même, tint bon devant les menaces du commissaire d'arrondissement, de l'inspecteur cantonal et du ministre Van Humbeeck, et obtint finalement un gain de cause partiel par la suppression des places de sousinstituteur et de sous-inslilutrice (20 mars 1883).
centralisation et de la bureaucratie; elles ne réussissaient qu'à attiser les colères et à provoquer de nouvelles vexations, telles que l'envoi de commissaires spéciaux aux communes les plus opiniâtres.
Il semblait qu'un quatrième pouvoir se fût établi dans l'Etat, pouvoir absorbant tous les autres, s'imposant à tous et s'intitulant lui-même Xaiitorité scolaire. Devant le despotisme de cette autorité tout devait plier et tout pliait : elle escomptait à l'avance la signature ministérielle et même la signature royale. On cherchait en vain à connaître quelles étaient les règles qui guidaient cette autorité scolaire, quels étaient les principes sur lesquels elle se basait, qui la dirigeaient, qui la portaient à majorer le traitement de tel instituteur de 200 francs, les émoluments de tel autre de 300, de 400 francs, alors que la position de ces instituteurs était parfaitement identique : ils se trouvaient tous ou presque tous devant des écoles vides. Ennuyer les communes « cléricales, » contrecarrer l'enseignement libre, espionner, dénoncer les fonctionnaires et les bourgmestres trop indépendants pour se faire les serviles complices du ministère, telle était au fond l'occupation unique de ce pouvoir mystérieux; à cela s'employaient les gouverneurs de province, les commissaires d'arrondissement, les inspecteurs, les membres des comités scolaires, les instituteurs pourvus de lucratives sinécures. La délation sévissait partout. Les instituteurs qui voulaient plaire la considéraient comme le chemin de l'avancement; ils savaient qu'en espionnant, en dénonçant, ils se faisaient bien noter, et ils espionnaient, ils dénonçaient à outrance. Non seulement les délations étaient accueillies, mais elles
étaient sollicitées, provoquées par les agents du gouvernement. Souvent elles donnaient lieu à des enquêtes administratives ou judiciaires. On vit un gouverneur partir en guerre contre une administration communale réputée factieuse, et cela sur la foi de dénonciations anonymes (i). Quant à l'autorité scolaire supérieure, elle agissait envers les pouvoirs locaux exactement comme si elle se fût trouvée en pays conquis. Poussée par les délateurs à sa solde, elle faisait ou défaisait les budgets des communes, elle bâtissait ou agrandissait les écoles, elle multipliait sans cesse le personnel scolaire et introduisait d'office ses créatures dans les grasses prébendes de l'enseignement officiel (2).
La commune n'avait plus rien à dire dans ses écoles. La loi lui attribuait la nomination des instituteurs; or, dès qu'une nomination déplaisait, l'inspecteur refusait la prestation de serment à l'élu et faisait nommer par le gouvernement un de ses protégés, en violation flagrante de la loi. Un instituteur est accusé par la rumeur publique de vivre en relations adultérines avec une cabaretière chez qui il demeure. Le fait est porté par le bourgmestre à la connaissance de r« autorité scolaire. » L'instituteur porte plainte contre le bourgmestre et l'accuse de calomnie. Une
(1) DénoncialioDS contre l'administration communale d'Audeuarde (avril-mai 1882).
(2) On est frappé de voir combien, à vingt-cinq ans de distance, les procédés mis en œuvre sous le gouvernement de M. Frère-Orbaa ressemblent à ceux qui fleurissent actuellement en France. La délatioo érigée à la hauteur d'une institution officielle est un nouveau trait d'analogie entre les deux régimes. A ces signes on reconnaît l'inspiration commune de la franc-inaçonnerie.
enquête judiciaire a lieu : elle doit révéler des faits graves à charge de l'instituteur, puisque sa plainte est repoussée. Que fait le ministère? Il nomme celle que la rumeur publique accuse de complicité, il la nomme maîtresse de couture dans l'école de cet instituteur. M. Jacobs a dénoncé le fait à la Chambre.
Il n'était pas même possible aux contribuables d'avoir connaissance de l'emploi de leur argent : ce fut ainsi que la Belgique étonnée put lire au Moniteur du 20 janvier 1881 un arrêté annulant la délibération d'une députation permanente qui, pour affirmer son droit de s'intéresser aux affaires de la province {sic)^ avait décidé que les budgets scolaires des communes seraient déposés sur son bureau (i).
Jamais période ne fut plus féconde en arrêtés d'annulation. En un seul exercice, le gouverneur de la Flandre Orientale prit de 600 à 700 recours contre des décisions de conseils communaux relatives aux écoles; le gouverneur de la Flandre Occidentale avoua une proportion analogue. Il n'était pas rare de voir au Moniteur des arrêtés royaux annulant globalement une cinquantaine de délibérations émanées d'autorités locales.
Les provinces n'étaient pas traitées avec plus de ménagements que les communes. Dès 1879, les six conseils provinciaux ayant une majorité catholique avaient rayé de leurs budgets, comme constituant des dépenses non obligatoires, les subsides aux écoles gardiennes et d'adultes et ceux qui leur étaient demandés pour construction de bâtiments d'école. Le gouverne-
(i) Délibération de la députaiion permanente de la Flandre Occidentale (13 janvier 1881).
ment, violant sa propre loi scolaire, imposa d'office aux provinces les dépenses dont elles ne voulaient pas se charger. Les provinces tinrent bon : elles refusèrent unanimement de voter les crédits sollicités. Leurs budgets furent remariiés de fond en comble ; le déficit s'y introduisit et y régna bientôt à l'état chronique (i). Quant aux ressources de l'Etat, le gouvernement y puisait avec une désinvolture d'autant plus insouciante qu'aucun obstacle n'était ici dans son chemin. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces prodigalités que stigmatisaient même certains journaux libéraux. Signalons seulement, à titre exemplaiif, les abus de l'inspection scolaire, avec ses traitements de 12,000 à 15,000 francs, ses frais de route et de séjour d'une exagération fabuleuse, ses suppléments encaissés sous les formes les plus variées et sous les prétextes les plus futiles. Rappelons encore les millions inutilement engloutis dans la construction des écoles normales, et ce Musée scolaire, une des plus célèbres créations de M. Van Humbeeck, qui absorba en un seul exercice 60,000 francs, sur lesquels 47,000 passèrent en gratifications au personnel supérieur de l'instruction publique et en « indemnités pour travaux extraordinaires. » N'oublions pas, enfin, l'hôtel de celui qui présidait à ce noble emploi de l'argent des contribuables et la stupeur de ceux-ci lorsqu'ils apprirent que l'ameublement du ministère de l'instruction publique avait coûté 442,000 francs.
^I) La lésistance des provinces catholiques ne fut pas cependant sans efficacité. Une loi du 28 décembre 1883 fit remise aux provinces de Flandre Occidentale, Flandre Orientale, Limbourg et Namur, d'une somme de 166,000 francs sur les dépenses scolaires inscrites d'office aux budgets de ces provinces.
Le budget de l'instruction publique s'élevait, en 1877, ^ 11,582,041 francs; en 1884, ce même budget atteignait le chiffre de 22,107,013 francs.
L'année 1877 soldait les dépenses de l'enseignement primaire par une somme globale de 26,260,214 francs; à cette époque, 597,624 élèves fréquentaient les écoles communales ou inspectées. En 1883, tous les pouvoirs publics consacraient au même service la somme de 35,028,1 16 francs, alors que la population des écoles primaires officielles était descendue à 346,012 enfants. Ainsi, la dépense, qui revenait à 43 francs 80 par élève, en 1877, s'élevait, en 1884, grâce aux gaspillages scolaires, à loi francs 20 par tête.
Pour couvrir ces dépenses, le gouvernement fit appel à l'impôt. Il commença, en 1879, P^i" se faire allouer 12 millions, sous prétexte de combler le déficit prétendument laissé par le ministère Malou. Les dépenses augmentant et le déficit devenant cette fois indéniable, le cabinet, dans la session de 1882-1883, proposa un ensemble d'impôts s'élevant à 19 millions et frappant l'agriculture, le commerce et l'industrie. Il dut renoncer à un impôt projeté sur les cafés, vit rejeter des droits d'entrée sur le vinaigre, mais l'ensemble des impôts votés ne s'éleva pas moins à un total de 12 millions.
L'emprunt se développa progressivement. Au 31 décembre 1878, la dette publique du royaume s'élevait à 1,253,994,648 francs. Au 31 décembre 1884, elle était de 1,768,022,048 francs. Ainsi, en six années, le capital de la dette s'était augmenté de 514,027,400 francs, soit par an, en moyenne, de 85,671,233 francs.
Le déficit suivit la même progression. Il était de 3 millions en 1879 ; il n'était plus que de 88 mille francs
en 1880; il fut de 6 millions en 1S81 et s'éleva l'année suivante à 15 millions; il atteignit, pour l'ensemble des six années de la domination libérale, le chiffre de 59,767,177 francs (i).