IV. — Rien n'est changé
Le mot d'ordre du cabinet libéral. — Zèle religieux du ministre de l'instruction publique, des instituteurs officiels, des bourgmestres libéraux et des fonctionnaires de tout rang. — Attitude des catholiques. — La presse. — Chanson : Mien n'est changé. — Résistance des administrations communales catholiques et de quelques instituteurs officiels. — Mécontentement des radicaux contre le gouvernement.
Si le gouvernement finissait par obliger les contribuables à payer les frais de ses écoles, il n'avait pas les mêmes moyens coërcitifs pour contraindre les familles à y envoyer leurs enfants. Il comprenait trop tard
la faute politique qu'il avait commise en heurtant de front le sentiment religieux des populations ; devant les répugnances générales que sa loi soulevait, il se décida à la modifier administrativement, pour en masquer le caractère antireligieux.
Déjà avant la discussion parlementaire de la loi, on avait pu démêler dans l'attitude du cabinet les premiers indices de cette tactique (i). A mesure que le conflit s'aggrave et que devient plus manifeste la répulsion du pays pour l'enseignement neutre, le gouvernement s'engage plus avant dans le système des concessions; il use de tous les subterfuges pour endormir la défiance des familles. Montrant ce que serait l'enseignement religieux dans les écoles officielles, sous l'empire de la nouvelle loi scolaire, ]\I. Frère-Orban s'écrie à la Chambre, quelques jours avant le vote: « On fera comme aujourd'hui; il n'y a rien de changé. » — « Rien n'est change', reprend M. Van Humbeeck, si ce n'est qu'on ramène le pouvoir civil à son indépendance (2). »
Rien n'est changé: tel est le mot d'ordre qui désormais va être colporté comme un message de paix, en tout lieu et en toute occasion. « Rien n'est changé ! disent les circulaires lénifiantes de M. Van Humbeeck; c'est l'organisation de 1842 qui continue ; l'enseignement de la religion dans les écoles publiques sera donné exactement comme par le passé ; il sera même obligatoire, sauf en cas de désaveu formel des parents. »
(1) Voy. supra, p. 96, la circulaire de M. Rolin.
(2) Chambre des représentants, séance du 4 juin 1879. [Annales parlementaires, p. 12 18.)
— « Rien n'est changé ! » répètent en chœur les agents du g-ouvernement, et aussitôt la bonne nouvelle ei-t annoncée partout; elle est commentée dans les instructions confidentielles adressées aux fonctionnaires de tout rang ; elle est communiquée aux parents par les inspecteurs et les membres des comités scolaires ; les orateurs de distributions de prix en font le thème préféré de leurs discours.
Pour montrer l'importance capitale qu'il attache à l'enseignement de la morale dogmatique, M. Van Humbeeck ne recule devant aucun sacrifice. Il achète en une fois pour 300,000 francs de catéchismes et les fait répandre à profusion dans toutes les communes. Il fixe à 100 francs par année et par classe l'indemnité à payer à ceux qui seront chargés de l'enseignement religieux dans les écoles officielles (i). Il prescrit aux instituteurs de donner le cours de catéchisme aux heures accoutumées, alors même que les parents ne l'auraient pas formellement demandé ; il les encourage à conduire leurs élèves à l'église comme par le passé, à veiller à ce que les prières soient récitées régulièrement avant et après la classe. Il engage, il contraint même les autorités communales à maintenir dans leurs écoles les emblèmes religieux qui s'y trouvaient autrefois. Les ouvrages classiques, dans beaucoup d'endroits, restent les mêmes ; les livres de lecture, les livres de prix approuvés par le clergé demeurent en usage ; on se borne à y introduire de légers changements (2).
(i) Circulaire ministérielle du 14 août 1879. . (2) Certains pédagogues officiels trouvèrent dans ce remaniement des ouvrages classiques un moyen très lucratif de faire oublier leur * cléricalisme » de la veille. C'est ainsi que deux fonctionnaires supérieurs de l'eiiseigui.-
Ces dispositions édifiantes du ministère trouvent un écho immédiat dans le corps enseignant. On voit se produire partout des conversions inattendues et presque miraculeuses; où avaient échoué tous les efforts des inspecteurs ecclésiastiques et des curés, les circulaires de M. Van Humbecck réussissent du premier coup. En les lisant, des maîtres d'école fort peu dévots jusque là se sentent touchés de la grâce et se mettent à pratiquer avec ferveur. La messe du dimanche ne leur sufiit plus ; on les aperçoit presque chaque jour à l'église ; aux prières ordinaires de l'école, qu'ils font dire avec une régularité inusitée, ils ajoutent quelquefois le chapelet ; bref, ils s'efforcent de prouver au pubhc étonné qu'ils sont meilleurs chrétiens que les « cléricaux, » leurs adversaires. Un M. Palmaerts, directeur d'une école officielle à Louvain, annonce par voie de circulaire que « son enseignement et ses livres classiques seront les mêmes qu'auparavant et qu'il
ment primaire, M. Genonceaux et M. Germain, qui avaient publié de nombreux ouvrages scolaires sous le régime de la loi de 1842, se mirent à reviser leurs manuels, biffant partout les mots Dieu et Providence, ainsi que le nom de Je'szis-Chrïst, et s'évertuant à donner à leurs livres, jusqu'alors pleins d'onction, l'allure que réclamaient les besoins de l'enseignement neutre. On leur sut gré de leur soumission, et on maintint les livres ainsi expurgés au programme des écoles officielles, pendant que, d'autre part, sous leur ancien costume, ils étaient reçus sans défiance dans les écoles libres. Ces zélés fonctionnaires publièrent, enlr'autres, \\n livre de lecture dont il existait deux éditions, une édition à couverture verte et une autre à couverture jaune. Les deux éditions paraissaient identiques. Mais l'édiiion Jaune était destinée à pénétrer dans les écoles où la religion était en honneur; aussi trouvait-on à la page 63 un chapitre IV intitulé : La Religion. L'édition verte, au contraire, était destinée aux écoles où le rationalisme remplaçait l'atmosphère religieuse; celte cditioi;-là ne contenait pas un mot de religion, et le chapitre IV, page 63, était intitulé : L'homme, Dmmanitc.
n'aura jamais en vue que d'élever chrétiennement ses élèves. » Un autre, instituteur communal à Bevere, écrit à ses concitoyens : « Je déclare solennellement que jamais je n'agirai autrement que depuis 36 années de professorat, et qu'en fait de livres ou de morale, rien ne sera jamais enseigné ou expliqué qui n'ait son fondement sur les dix commandements de Dieu et sur les cinq commandements de la Sainte Eglise. » A la Hulpe, la directrice de l'école communale oblige toutes ses élèves à assister au cours de catéchisme. A Hollain, l'institutrice, suivie de ses élèves vêtues d'un costume excentrique, prend place, malgré les injonctions du curé, dans une procession du Saint-Sacrement, où sa présence cause d'ailleurs un véritable scandale ; elle s'obstine à y rester jusqu'à ce que le curé, excédé, se voie obligé d'arrêter la cérémonie et de rentrer à l'église.
Certains bourgmestres gueux forcent encore la note. Jaloux de faire étalage de leur zèle pour «l'auguste religion de leurs pères, » les plus enragés prennent des airs tolérants, dévots ; ils transforment les écoles neutres en espèces de chapelles, et ils y parlent le langage le plus respectueux : « Soyez persuadés, déclare le bourgmestre libéral de Willaupuis, dans une circulaire-réclame adressée à ses administrés, soyez persuadés que vos enfants verront, comme par le passé, devant eux, dans l'école, l'image vénérée et respectée de Notrc-Seigneur Jésus- Christ et de sa divine Mère, la Sainte Vierge. Leurs maîtres continueront, avec plus de zèle encore, à les entretenir de Dieu, de l'âme, des grandes vérités de la religion...; ils leur montreront que le témoignage d'une bonne conscience est le plus
grand bienfait de Dieu et la plus chère consolation de la vie. » A Mechelen-sur-Meuse, le bourgmestre place au frontispice de l'école officielle une pancarte portant les mots : « Ecole communale catholique. » Dans une autre commune on voit se détacher sur la façade de l'école cette inscription édifiante: « Ici l'on apprend à servir Dieu et la patrie. »
Ailleurs, les administrations libérales accentuent le caractère rehgieux de leurs écoles, en y installant force emblèmes de piété. Dans une commune des environs d'Anvers, l'administration fait connaître par voie d'affiche qu'elle a placé dans l'école officielle « deux crucifix, deux statues de la Sainte Vierge Marie, une statue de Saint Joseph, une statue de la Sainte Enfance de Jésus. » — « On vit, raconte M. Wasseige, certain bourgmestre, des plus libéral, traverser en plein jour la place du village, tenant entre ses bras la statue de la Sainte Vierge, pour la placer luimême dans l'école communale. D'autres bourgmestres, dans l'arrondissement de Philippeville, distribuent des chapelets en pleine école (i). » A Péruwelz, le comte Oswald de Kerchove, gouverneur du Hainaut, présidant une distribution de prix, parle, avec des larmes dans la voix, de « l'image vénérée du Christ, cette douce consolation des affligés, cet exemple saint de dév^ouement et de bonté. » — « Soyez tranquilles, ajoute-t-il, elle continuera à occuper la place d'honneur à l'école ! »
Dans une commune des environs de Gedinne, le bourgmestre, un libre penseur de village, 'écrit à son curé : « Je crois devoir vous rappeler que c'est
(i) Chambre des rcpiésentant^, séance du 20 janvier 1880.
à l'église que vous devez donner le catéchisme pour tous les enfants indistinctement, et non dans une maison particulière. J'ajoute que si vous continuez à vous y refuser et à ne pas admettre à la première communion les enfants qui la réclament (!), ayant l'âge et les dispositions w^V^jj'az>(?j' (!!), non seulement vous manquez à votre devoir, mais vous ne remplissez pas les obligations imposées par la commune en vous accordant un supplément de traitement que vous acceptez. » Après le catéchisme laïque, la première communion obligatoire !
Toute la gent officielle exécutait les mêmes variations sur l'air connu : Rien n'est changé. Le bureau de bienfaisance de Wavre faisait savoir officiellement « aux pères de famille pauvres dont les enfants fréquentaient les écoles communales et qui étaient menacés, pour ce motif, de ne pas faire leur première communion, qu'en cas de refus il se chargerait d'habiller tous les enfants de 1 1 ans assez instruits pour pouvoir approcher de la table sainte, et qu'il conduirait ceux-ci, aux frais de la ville, à Bruxelles, où se ferait, — en ce cas, — la sainte cérémonie. » A Court Saint-Etienne, l'instituteur communal, ayant fait la même promesse, partit pour Bruxelles avec quatre petites filles jugées par le curé incapables de faire leur première communion, et se vanta, à son retour, de les avoir fait admettre à recevoir pour la première fois l'Eucharistie.
M. Heyvaert, gouverneur de la Flandre Occidentale, ayant une petite fille en âge de faire sa première communion, fit annoncer par les journaux gueux qu'il habillerait douze enfants des écoles communales faisant également leur première communion. Le zèle religieux
se compliquait ici d'une générosité tout- à-fait contraire aux us et coutumes du libéralisme en général et de M. Heyvaert en particulier. Ce mystère fut bientôt éclairci : on apprit que le successeur de M.Ruzette avait fait circuler dans les bureaux de la province une liste de souscription destinée à payer les frais de sa largesse; tous les employés avaient signé, quelques-uns par principe, les autres par crainte de perdre leur place.
Cette indigne comédie ne réussissait pas à tromper les populations. Les lévêques, le clergé, les comités^ tout ce qui de loin ou de près s'occupait à propager et à défendre l'enseignement libre, ne cessaient d'appeler l'attention des catholiques sur le véritable esprit de la loi de guerre et sur le cachet transitoire et précaire des dispositions par lesquelles on tempérait momentanément sa rigueur. La presse et les tracts populaires faisaient quotidiennement justice des habiletés ministérielles. « Si rien n'est changé dans le régime de l'école, écrivait le Bien Public, pourquoi fallait-il remplacer la loi de 1842, signée avec bonheur par Léopold P"", par la loi de 1879, que les hommes d'Etat les moins suspects d'exagération ont qualifiée de loi de guerre et de malheur?... En réalité, tout est changé. On a plus ou moins respecté la façade de l'organisation scolaire, mais la distribution intérieure du bâtiment est complètement modifiée. »
Une chanson très populaire dans les provinces wallonnes retraça, en ces termes excellents, le tableau des hypocrisies libérales :
Rien n'est changé.
Rien n'est changé dans nos écoles neuties, Disent en chœur les ministres du Roi : Nous respectons, ô piètres, vos syllkboles; Rien n'est change' par la nouvelle loi. Il est vrai qu'en dépit de l'Eglise, Hors de l'école on jette le clergé :
C'est un détail ; nous crions, quoi qu'on dise : Rien n'est changé, Messieurs, rien n'est changé!
,Hier encor, reste du Moyen-Age, L'instituteur prônait le crucifix; De la Madone il vénérait l'image; Le Décalogue avait aussi son prix...
Autant d'abus, marques d'intolérance, C'est bien prouvé par Bara, par Berge! Au lieu du Christ nous mettrons la science : A part cela. Messieurs, rien n'est changé!
Nous supprimons, du coup, le catéchisme. Livre inventé pour former des crétins.
Qu'importe, un jour, si nous créons un schisme. Et si nos fils deviennent des gredins ! Un lourd cadavre a pesé sur le monde. Cadavre infect par les dogmes rongés; Nous le poussons vers la fosse profonde : Sauf ces détails, ma foi, rien n'est changé!
Nous avons mis le prêtre hors de l'école.
Et c'en est fait de son autorité;
Mais des parents le scrupule est frivole ;
Donnons le change à leur crédulité :
Qu'il vienne avant, qu'il vienne après les classes.
Hors du local, sans être dérangé;
Et les gamins lui feront des grimaces.
Vous le voyez, Messieurs, rien n'est changé!
Rien n'est change', familles catholiques; Nous respectons vos dogmes, votre foi, Vos syllabus, vos sombres encycliques; Rien n'est .changé par la nouvelle loi! Il est bien vrai, nous choisirons les livres, Et le programme est un peu dérangé; Pour le budget, nous vous coupons les vivres. Sauf ces détails, Messieurs, rien n'est change !
C'est un mensonge, hypocrites sectaires!
Tout est change' par la loi de malheur! Oui, votre loi, c'est une loi de guerre; Le vrai pays la voit avec douleur.
Nous maudissons cette loi qui nous navre. Qui foule aux pieds l'Eglise et le clergé; Et nous disons : Fossoyeurs du cadavre : Tout est changé! cafards, tout est change'!
Les communes catholiques secondaient cette propagande, et, tandis que le gouvernement s'efforçait de voiler le principe et les tendances de ses écoles, bourgmestres et conseillers s'appliquaient au contraire à les faire ressortir chaque fois que l'occasion s'en présentait.
Plusieurs administrations communales, se référant au texte de la loi, refusent de voter des fonds pour l'achat des catéchismes destinés aux écoles publiques, et le gouvernement doit inscrire d'office cette dépense à leurs budgets. Le bourgmestre et les échevins de Bruges interdisent aux instituteurs officiels de faire réciter les leçons de religion par leurs élèves; cette décision est suspendue par le gouverneur Heyvaert. A Eecloo, le conseil prend la résolution suivante : « Vu la lettre de M. le curé-doyen de cette ville, par laquelle l'administration est informée que le clergé ne
peut se charger de donripr Finstruciion religieuse dans l'école communale officielle, le conseil, à l'unanimité, se déclare incompétent pour charj^er une autre personne du susdit enseignement. » L'administration communale de Leers-ès-Fosteau refuse de subsidier l'enseignement du catéchisme et prend, à ce sujet, l'admirable délibération que voici :
Considérant : 1° que nous sommes forcés d'exécuter une loi contraire à tous nos sentiments religieux;
2° Que, selon le vœu des pères de famille de Leers-ès- Fosteau, l'enseignement du catéchisme se cioune d'une manière suffisante et peu onéreuse dans le local qui lui est naturellement destiné, c'est-à-dire à l'église;
3° Que, selon la doctrine du gouvernement lui-même, nous entendons par l'Eglise qui enseigne et commande, le Pape et les évêques qui gouvernent l'Eglise de Dieu, et qu'il faut leur obéir parce que Notre-Seigneur leur a dit : qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise ;
4° Que le Pape et les évêques défendent, d'un côté, d'enseigner le catéchisme dans l'école officielle et nous ordonnent, de l'autre, de respecter dans leurs légitimes enseignements l'autorité tant ecclésiastique que séculière;
Nous décidons de maintenir l'unique école qu'il y a dans la commune pour l'enseignement de toutes les branches étrangères à la religion, de refuser comme inutile et superflu tout subside pour l'enseignement du catéchisme et de la morale dans l'école officielle (i).
(i) 15 novembre 1879. Cette délibération fut cassée comme toutes les autres décisions analogues.
Une loi du 28 décembre 1883 vint faciliter sur ce point la tâche du gouvernement. Elle décidait que dans le cas où une commune se refuserait à ordonnancer une dépense qui lui était imposée par la loi (il faut lire : par l'inspection scolaire) la députalion permanente ou, à son défaut, le gouverneur, devrait en solder immédiatement le montant, et en recouvrer le coût sur les sommes à payer par l'Etat à la commune récalcitrante. Les gouverneurs étaient chargés par la même loi de mandater d'office les dépenses imposées à la province, en cas de refus de la députalion permanente.
A Duffel, le collège échevinal, après avoir pris une délibération du même genre, et voulant marquer plus fortement le cachet de neutralité que la loi imprimait aux établissements officiels, fait enlever de ses écoles les crucifix et les statues de la Vierge qui s'y trouvaient. Le gouvernement, instruit par ses limiers de l'efifet que cette manifestation a produit dans la commune, et estimant que les autorités locales ont agi dans un esprit d'hostilité, ordonne que les emblèmes religieux soient remis en place. Les partisans de l'école officielle, conduits par les notabilités libérales du lieu, rapportent les emblèmes et les installent triomphalement. L'arrêté royal qui casse les délibérations du collège et du conseil communal est un modèle du genre :
Attendu que recelé de Duffel est fréquentée exclusivement par des élèves appartenant à la communion catholique ; qu'il n'y a donc aucun motif d'en faire disparaître les emblèmes de cette communion;
Considérant que les chefs de famille ont formellement exprimé le désir de voir réciter les leçons de religion par leurs enfants à l'école communale, et qu'afin d'obtenir que les emblèmes religieux soient placés dans toutes les salles où ces récitations ont lieu, ils en ont fait l'acquisition de leurs propres deniers;
Attendu : 1° Qu'en faisant enlever les symboles religieux des salles de classe, l'administration communale a méconnu le vœu des pères de famille ;
2° Que l'acte posé par cette administration est de nature à nuire à l'enseignement officiel et à tromper les parents, en leur faisant croire que cet enlèvement est imposé par la loi du i^r juillet 1879, à laquelle un caractère d'hostilité envers le culte catholique serait ainsi injustement attribué;
Vu la protestation des pères de famille, en date du 16 octobre 1B79, contre l'enlèvement des symboles dont il s'agit;
Vu l'article 87 de la loi communale et attendu que les délibérations susmentionnées blessent l'intérêt général;
Les délibérations susdites sont annulées (i).
Parmi les instituteurs officiels restés en place, un -certain nombre, profitant de la faculté que la loi leur laissait, refusèrent, eux aussi, de se prêter aux hypocrites manœuvres du gouvernement. L'autorité centrale les pressant de revenir sur leur décision, quelquesuns cédèrent devant ses menaces; les autres furent cassés impitoyablement (2).
L'instituteur communal de Cuerne, M. Thomas Catry, s'était refusé à donner la leçon de religion dans son école, d'ailleurs complètement déserte dès les premiers jours d'octobre 1879. Peu de temps après,
(1) La Chronique blâma cette pitoyable comédie administratÏTe. « Le ministère, écrivit-elle, a-t-il écouté les vœux des pères de famille qui, avant et pendant la discussion de la nouvelle loi, ont protesté contre la revision de la loi de 1842? A-t-il tenu le moindre compte des pétitions qui ont été adressées à la Chambre, et l'enseignement de la religion n'a-t-il pas été biffé du programme obligatoire des cours ? // est vrai que ces pères de
yamille-là étaient pour la plupart des catholiques. »
A rapprocher encore de l'ukaze ministériel relatif à Duffel cette déclaration faite à la Chambre par M. Van Humbeeck lui-même, quelques mois auparavant :
AL WoESTE. — Qui décidera du maintien ou de Tenlèvement des emblèmes religieux?
M. Van Humbeeck, ministre de l'instruction publique. — L'administration communale. Nous n'allons pas faire ce que n a pas fait l'honorable AL Delcour, contraindre les administrations communales à placer des symboles religieux dans les écoles, alors qu'elles s'abstenaient quelquefois de le faire sous le règlement actuel. {Annales parlementaires de 187g, p. II 72.)
(2) C'est ainsi que le gouvernement tenait ses promesses. L'Exposé des motifs de la loi de 1879 avait déclaré qu'en cas de refus du clergé de donner l'enseignement religieux dans l'école, « l'instituteur pourrait être chargé de ce soin, sans qu'on ait le droit de l'y contraindre. » Interrogé à cet égard, le gouvernement avait répondu : « L'instituteur ne sera pas tenu d'accepter cette tâche, soit que. ses convictions s'y opposent, soit qu'il ne désire pas ce surcroit de travail. » (Voy. le rapport de la section centrale.)
il s'abstient de prendre part à une manifestation organisée en l'honneur d'un magister des environs. Aussitôt il est signalé au ministère comme suspect; voici l'arrêté qui le révoque :
Vu les rapports du gouverneur de la Flandre Occidentale et de l'inspection scolaire, concluant à la révocation du sieur Catry Thomas ;
Attendu : 1° que l'instituteur en cause se range publiquement du côté des adversaires de l'enseignement public; 2° qu'il saisit toutes les occasions de donner cours à son antipathie pour cet enseignement; 3° que par son fait il a provoqué la désertion de l'école communale; et 4° qu'il ne conserve ses fonctions officielles que pour jouir de l'exemption résultant de l'art. 28 § 3 de la loi sur la milice, etc.
Chose remarquable, les instituteurs dont on pouvait soupçonner que leur abstention s'appuyait sur des motifs de conscience étaient moralement contraints d'enseigner le catéchisme ; leur refus devenait aussitôt une trahison. Mais d'autres refusaient d'obtempérer aux sollicitations ministérielles, parce qu'ils professaient des idées radicales en matière de religion. — telle cette institutrice de Hervé, qui se vantait publiquement de ce que son école « était et resterait une école sans Dieu : » ceux-là étaient laissés libres ; on savait qu'ils n'agissaient ainsi que par excès de zèle (1).
On observait d'ailleurs la même distinction entre les communes.Tandis que les délibérations des admini-
(1) Leur refus causait parfois de sérieux embarras au gouvernement, qui avait toutes les peines du monde à mettre la main sur des « personnes aptes > consentant à remplacer ces fonctionnaires trop francs. Dans la commune de Pael, en Limbourg, l'inspection officielle dut se résoudre à désigner, pour l'enseignement du catéchisme, un militaire en activité de service.
straiions de Bruufes, d'Eecloo, de Duffel étaient improuvées, annulées, déclarées actes de rébellion, les décisions toutes pareilles de l'édilité bruxelloise étaient reconnues légales et appliquées. Les autorités de la capitale pouvaient à leur aise décréter la neutralité absolue dans les écoles primaires, en proscrire tout exercice religieux, y présider à l'enlèvement des emblèmes de piété (i). Le conseil communal de Schaerbeek protestait impunément contre les circulaires édulcorées de M. Van Humbeeck et déclarait s'en tenir au texte pur et simple de la loi, c'est-à-dire « à la séparation franche et complète de l'enseignement scientifique et de l'enseignement religieux. »
C'est qu'en effet l'hypocrisie du cabinet n'excitait pas seulement le dégoût des catholiques ; elle irritait profondément les progressistes. Ceux-ci se demandaient chaque jour si. après avoir détruit par la loi le régime scolaire confessionnel, le pouvoir allait le rétablir en fait, sans tirer d'ailleurs de ses concessions aucun avantage sérieux. « On nous écrit de divers côtés, disait la Chronique, que le catéchisme et l'histoire sainte font encore partie des matières sur lesquelles portent les examens. Si absurde que cela soit, nous ne le mettons pas en dou^^e un seul instant ; le contraire même nous étonnerait fort.... Le plus clair de tout cela c'est que le gouvernement, depuis le i^'' juillet, s'est livré à un travail de Pénélope et qu'il s'est ingénié à défaire en détail ce que le Parlement avait voté en gros... Rien n'est plus comique à nos yeux que ce ministère libre penseur reculant devant les consé-
(i) Janvier l88i.
quences de la loi qu'il a proposée, et se faisant professeur de catéchisme et collectionneur d'images, avec un zèle pieux que n'eurent jamais les cléricaux les plus fanatiques. » Parlant de l'arrêté royal qui avait ordonné le rétablissement du crucifix à l'école de Duffel, Y Etoile belge s'écriait : « C'est le monde à l'envers, le renversement de toutes choses : les fanatiques expulsent Dieu de l'école, et les gueux, les iconoclastes l'y font rentrer. » La Flandre avouait tout net qu'elle avait lu cet arrêté « avec une certaine humiliation » — « La loi, écrivait-elle, ne fait nullement un devoir au gouvernement d'écouter, au point de vue de l'enseignement religieux, les vœux des pères de famille. Bien au contraire... ; et ce serait s'engager dans une voie pleine de contradictions et sans issue que de provoquer leurs vues et d'y satisfaire en dehors des limites de l'article 4. — Nous, libres penseurs, nous voulons l'école strictement, rigoureusement neutre, qui seule aura pour résultat inévitable d' arracher les âmes au joug dégradant que V Eglise fait peser sur elles ! »
Au début, le gouvernement résista à ces sollicitations. Il doutait avec raison du bon effet des mesures coërcitives sur des hommes aussi résolus que les catholiques belges. Il n'entrait pas, d'ailleurs, dans sa politique de se donner les apparences d'une persécution religieuse, alors justement qu'il s'efforçait d'étouffer le bruit fait autour de la malheureuse loi du i*^"" juillet. Peu à peu, cependant, il va glisser sur la pente du radicalisme et recourir aux voies de rigueur réclamées par les libéraux avancés ; bientôt, nous le verrons, il ne mettra plus aucun frein à son intolérance et à son sectarisme.