V. — La pression
Pression gouvernementale. — Pression des particuliers libéraux. — Pression des bureaux de bienfaisance et des administrations communales. — Les arrêtés de Comblain-au-Pont et de Waremme. — Quelques faits de pression. — Résistance des pauvres à la pression administrative. — Héroïsme de la femme De Backer. — Le bouc de Chàtillon. — Pétitions au Roi. — Indignation des catholiques et de quelques libéraux. — La masse du parti libéral applaudit à la pression exercée sur les pauvres. — Réponse des catholiques à la pression libérale : les comités de protection des catholiques pauvres.
Dès les» débuts de la lutte scolaire, le gouvernement et les administrations à sa dévotion s'étaient servi de la pression pour peupler les écoles neutres et maintenir les cadres du corps enseignant. La pression devint la grande arme de guerre du libéralisme; ce fut sa seule arme efficace. Sans les menaces et les violences auxquelles furent en butte les fonctionnaires, les pères de famille pauvres et, d'une manière générale, tous ceux qui sont accessibles à l'argument de la faim, l'enseignement officiel n'eût jamais pu s'organiser, les écoles athées fussent restées complètement désertes.
Le cabinet commença par exercer une pression inouïe sur tous ses agents, pour les contraindre à mettre leurs enfants dans les écoles publiques ou à les y laisser (i). Fonctionnaires de tout ordre, employés des contributions ou de la voirie, ouvriers des arsenaux, fournisseurs de l'Etat, solliciteurs qui présentaient une requête ou demandaient une place, étaient mis en demeure de choisir entre leurs intérêts et leur conscience. On a vu à quelle pression étaient soumis les
(() Voy. supra la note de la page 228.
instituteurs qui se refusaient à donner la leçon de catéchisme ; les gouverneurs de province furent chargés, en outre, de dresser parmi les membres du corps enseignant des listes de suspects comprenant tous ceux qui paraissaient disposés à renoncer à leur place, afin que le gouvernement pût les menacer de leur réclamer les bourses d'études dont ils avaient joui. De leur côté, les inspecteurs faisaient aux instituteurs une vie d'enfer, les traquant et les harcelant sans cesse pour cause de tiédeur. Des politiciens de bas étage les «- invitaient » à se faire membres de l'association libérale de la région (1). On vit jusqu'à des fonctionnaires supérieurs enrôler de force les maîtres officiels dans les rangs de la franc-maçonnerie (2). L'immense armée des employés des chemins de fer de l'Etat n'échappait pas davantage à la contrainte morale qui pesait sur les agents des autres administrations. La politique scolaire s'introduisit même dans l'armée. Les militaires furent
(i) L'Association libérale de l'arrondissement de Virton, dans sa séance du 5 août 1881, < décida que les instituteurs seraient invites à faire partie de rassociation libérale de leur canton, en raison de V appui que leur prétait l'opinion soutenue par celle-ci. »
(2) L'affiliation en masse des instituteurs officiels à la franc-maçonnerie fut un des symptômes caractéristiques du régime. M. Woeste signala à la Chambre, dans la séance du 19 février 1884, le cas d'un commissaire d'arrondissement, sergent-recruteur de la Loge, qui invitait ouvertement les instituteurs à s'enrcMer dans la franc-maçonnerie, sous peine d'être signalés comme indignes à la vindicte libérale. L'une de ces missives ne parvint pas à son but, son auteur l'ayant adressée par mégarde à un instituteur catholique. La pièce fut lue à la Chambre par M. Woeste, au milieu des cris de fureur de la Gauche ; voici ce petit chef-d'œuvre d'éloquence persuasive :
Commissariat de l'arrondissement d\Aiidenarde. — Cabinet.
c Mon cher Monsieur, » Si vous persistez dans la résolution que vous m'avez exprimée
invités à renseigner le ministre de la guerre sur les établissements d'instruction qu'ils avaient fréquentés (i) ; ceux d'entre eux qui étaient pères de famille durent indiquer combien ils avaient d'enfants fréquentant l'école et dans quelle école ils les envoyaient (2) ; on alla jusqu'à menacer de pauvres gens, qui refusaient de mettre leurs enfants dans les écoles officielles, de ne tenir aucun compte de leurs réclamations lorsque leurs fils devraient tirer au sort.
Un trait entre mille. M. Victor Lebrun, commis des accises à Saint-Léger, en Luxembourg, avait placé son fils unique à l'école catholique fondée par le curé. En 1880, les libéraux de la localité le dénoncent à l'autorité
naguère, et que des atnis m'ont récemment rappelée, veuillez signer la pièce ci-incluse et me la renvoyer.
» Sinon, renvoyez-la-moi telle quelle.
» Votre dévoué, G. Van Butsele.
» 30 janvier 1884.
» Il n'y a phts d'exceptions ni de favetirs, comme on a dû vous le dire. »
La pièce suivante se trouvait jointe à la lettre du commissaire :
« Le soussigné ,,néà...,..,le ,
demeurant actuellement à rue ....... n" . . . ,
sollicite, de sa pleine et libre volonté, l'initiation aux mystères maçonniques.
« Il est prêt à subir les épreuves auxquelles on voudra le soumettre et s'engage, si sa demande est agréée, à remplir tidèlement les obligations imposées aux membres de l'ordre maçonnique.
» Il affirme n'avoir jamais, avant ce jour, sollicité son admission dans une loge maçonnique.
^ En foi de quoi il a signé.
» Le candidat est averti que s'il est rejeté comme indigne d'appai tenir à l'association maçonnique, son nom sera immédiatement signalé à tous les membres de l'ordre. »
(i) Circulaire* d'octobre 1882.
(2) Circulaire de mai 1879.
supérieure. Aussitôt tout est mis en œuvre pour amener le père à retirer son enfant de 1' « école du curé : » on a recours aux menaces, aux punitions administratives ; on promet au pauvre homme une promotion supérieure dans l'administration des finances et la gratuité des cours pour son fils à l'athénée d'Arlon. Tout est noblement refusé : M. Lebrun était de ces chrétiens convaincus qui mettaient la sauvegarde religieuse de leurs enfants au dessus des avantages matériels. Cependant le libéralisme ne se tient pas pour battu. Le ministre des finances crée un nouveau bureau des accises au hameau de Sugny; il y envoie M.Lebrun. Il avait choisi le poste de Sugny, parce que ce village était le seul, dans tout le Luxembourg, où il n'y avait pas d'école catholique : désormais le père serait forcé de briser sa carrière ou d'envoyer son enfant à l'école officielle, puisqu'il n'en existait pas d'autre à Sugny. C'était trop tôt escompter la victoire. M. Lebrun se rendit à son nouveau poste ; mais il préféra conserver son enfant chez lui et le priver de tout enseignement, plutôt que de l'envoyer à l'école sans Dieu. Cela dura pendant quatre ans. En 1884, le poste de Sugny, qui était parfaitement inutile, fut supprimé par le ministère cathoHque ; M. Lebrun obtint enfin la liberté de donner à son fils l'enseignement de son choix.
Les bourgmestres libéraux imitaient ces beaux exemples et quelquefois même les dépassaient. Dans mainte commune, aucun employé des bureaux, aucun agent de la police locale, pas même un simple balayeur public n'eût envoyé impunément ses enfants à l'école « cléricale ; » ceux qui se hasardaient à le faire ne tardaient pas à être congédiés de leur place ; ils appre-
naient ainsi de combien d'acceptions diverses sont susceptibles les termes de liberté de conscience et d' égalité de tous les citoyens devant la loi.
Les notables du parti libéral, propriétaires d'immeubles, grands cultivateurs, industriels surtout, usaient fréquemment de procédés semblables à l'égard de leurs locataires, de leurs fermiers et de leurs ouvriers. A Wichelen, c'est le comte de Kerchove de Denterghem, le richissime bourgmestre de Gand, qui signifie congé à treize de ses tenanciers, parce qu'ils se sont cru le droit de choisir pour leurs enfants une éducation catholique (i). A Schepdael, c'est un grand propriétaire bruxellois qui insère dans ses contrats de bail une clause obligeant tous ses locataires âgés de moins de 70 ans à se faire inscrire comme élèves à l'école d'adultes officielle. Dans le canton de Dinant, c'est un important manufacturier, bourgmestre libéral de sa commune, qui fait prévenir ses ouvriers que ceux qui retireront leurs fils de l'école communale seront aussitôt congédiés. Plusieurs pères de familles n'ayant pas tenu compte de cette injonction, la menace est exécutée ; mais les industriels catholiques des environs s'empressent d'ouvrir leurs ateliers aux victimes, et le bourgmestre y perd la meilleure partie de son personnel. Ailleurs, c'est par une grève que les ouvriers répondent à la pression patronale, et ils ne reprennent le travail que lorsqu'on les laisse libre d'agir selon leur conscience.
Certains gérants de sociétés houillères ou métallurgiques se distinguaient si bien dans cette campagne
(i) Fait attesté par V Etoile belge.
contre la liberté des parents chrétiens qu'ils réussissaient quelquefois à paralyser complètement les efforts des comités catholiques et du clergé, ainsi que les bonnes dispositions des familles. Dans le canton de Charleroi, par exemple, il restait encore, à la fin de 1879, treize communes, sur une centaine, dépourvues d'écoles catholiques, et cela moins par suite du manque de ressources, que parce que ces localités se trouvaient sous la dépendance exclusive de grands établissements industriels, dont les chefs exerçaient une pression éhontée sur les ouvriers et sur les petits commerçants. A diverses reprises, des conseils d'administrations intervinrent pour faire cesser les abus de pouvoir commis par leurs directeurs ou leurs employés subalternes. Le personnel dirigeant de la compagnie des chemins de fer de la Flandre Occidentale refusait systématiquement du travail à tout ouvrier dont les enfants fréquentaient les écoles catholiques. Il fallut que quelques actionnaires avertissent de ce fait le conseil, qui avait son siège à Londres : la loyauté anglaise des membres en fut révoltée, et des ordres sévères vinrent immédiatement mettre fin à ce scandale. A Falisolles, dans l'arrondissement de Namur, il se produisit un fait encore plus significatif Cette commune, habitée par un grand nombre d'ouvriers mineurs, était parmi les rares localités où l'école officielle avait une population supérieure à celle de l'école catholique. En 1882, la composition du conseil d'administration du charbonnage où travaillaient les ouvriers de Falisolles vient à être modifiée; une proclamation fait savoir aux habitants qu'ils sont libres d'envoyer leurs enfants à telle école qui leur convient. Aussitôt la situation