‹ La lutte scolaire en Belgique (volume 2)Chapitre 25 sur 47 · SI · texte numérisé non relu

SI

se modifie complètement : l'école catholique, qui contenait 35 élèves, voit monter, en quelques jours, sa population à plus de i6o enfants. La liberté : il n'en a pas fallu davantage pour faire déserter l'école neutre et faire regorger l'école catholique.

Plus odieuse encore était la pression exercée sur les pauvres et sur les malades indigents par certains bureaux de bienfaisance et par les communes libérales. Ce genre de pression est celui que le libéralisme a toujours pratiqué le plus volontiers et sur l'échelle la plus large : outre qu'il peut s'exercer d'une manière secrète, il offre plus de chances de succès que n'importe quel autre, parce qu'il s'attaque lâchement aux petits, aux faibles, aux misérables, bref à tous ceux qui souffrent ou qui plient en silence.

Les bureaux de bienfaisance et les collèges libéraux se prêtèrent main-forte pour cette besogne, digne de la philanthropie officielle. Ils furent aidés par tout ce qui portait l'estampille gouvernementale et, plus particulièrement, par les membres des comités scolaires (i).

(i) La constitution des comités scolaires n'avait pas été exempte de difficultés. Dans beaucoup de communes catholiques, le gouvernement, malgré les peines inouïes que s'étaient données ses agents, n'était parvenu à composer les comités qu'en nommant, à tout hasard et même à leur insu, des personnes étrangères ou hostiles à sa politique. De tous côtés, <les protestations s'étaient élevées; la presse catholique avait publié de nombreuses lettres de démission. Pour empêcher la décomposition complète des comités, il fallut s'adresser à des anticléricaux de bas étage, parfois à la lie de la population. Par contre, dans les communes libérales, les cornues scolaires furent recrutés d'emblée dans les rangs du libéralisme le plus fanatique, sur la désignation très visible des Loges et des associaiions radicales. Dans nombre de cantons ruraux, le juge de paix et son greffier en faisaient partie; on cite même un canton où le )uge de paix, ie greffier et le commissaire de police formaient à eux seuls le comité

— 2ii2 —

Ce que fut cette pression de la faim, on a peine à s'en faire une idée : promesses, menaces, abus d'influence, intimidations, distribution partiale des secours par les communes et les bureaux de bienfaisance, tout fut mis en œuvre pour étouffer chez les pauvres l'appel de la conscience; l'achat des âmes fut pratiqué avec un esprit de système, avec une cruauté froide qu'aucune misère ne parvenait à attendrir.

scolaire. Ainsi composés, les comités scolaires étaient pleinement à la hauteur de leur rôle: dans les communes gangrenées de libéralisme, ils devinrent les auxiliaires les plus précieux de la politique locale; dans les régions catholiques, où leur nomination était réservée au ministre, ils furent les serviteurs complaisants du pouvoir central.

Un règlement organique du 3 décembre 1879 détermina comme suit les attributions de ces délateurs officiels :

« Le comité scolaire, y était-il dit, n'a pas d'autoiité propre à exercer j il se borne à signaler aux administrations communales et à l'inspection scolaire les abus à répiimer ou les améliorations à introduire dans l'enseignement primaire... La surveillance générale des écoles, dont il est chargé, a pour but de contribuer à assurer l'observation rigoureuse de la loi et des règlements relatifs à l'enseignement primaire... Elle comprend la visite du local d'école et de ses dépendances, l'examen du matériel scolaire, l'assistance aux leçons et aux exercices des diverses classes.,. Dans le but de remplir les devoirs qui leur sont imposés par les articles- 21 et 22 de la loi, les membres des comités scolaires se répartissent la surveillance des enfants qui fréquentent les écoles et la recherche des enfants de six à quatorze ans qui ne la fréquentent pas. Il est tenu par chaque comité un livre où sont inscrits tous les enfants en âge d'école habitant la circonscription. Ce livre indique les noms et prénoms, l'âge et la demeure de chaque enfant; il mentionne les renseignements recueillis au sujet de la fréquentation ou de la non fréquentation de l'école. A chaque réunion mensuelle du comité, il est rendu compte, s'il y a lieu,, des visites faites aux parents et aux chefs d'industrie dans le but de les déterminer à envoyer à l'école les enfants placés sous leur autoiiié... Dans le but de favoriser la fréquentation régulière des écoles, le comité scolaire sollicite du bureau de bienfaisance ou du conseil communal, ainsi que des personnes dévouées à l'enseignement public, des récompenses pour les élèves les plus assidus, des vêtements pour les élèves les plus pauvres et même des secours en argent pour les paients les plus dénuésde ressources, lorsqu'ils envoient régulièrement leurs enfants à l'école. >

Au début on mit quelque retenue dans les menaces adressées aux familles indigentes; on parlait à mots couverts; on avait parfois l'air de s'avouer à soi-même qu'on commettait une lâcheté. Mais cette période de tâtonnement et d'incubation de la tyrannie libérale ne fut pas longue; les agents de la conscription scolaire officielle pratiquèrent bientôt la persécution ouverte.

Dans la plupart des grandes villes, on eût dit que la principale mission des maîtres des pauvres n'était pas de répartir équitablement et efficacement les secours de l'assistance publique, mais bien d'en exclure les parents catholiques qui refusaient de trahir leurs devoirs envers leurs enfants. Beaucoup d'administrateurs communaux et de bureaux de bienfaisance ne se contentaient pas de ces moyens occultes; ils prenaient des arrêtés interdisant aux indigents d'envoyer leurs enfants aux écoles libres, sous peine de privation de tout secours.

A Comblain-au-Pont, le bourgmestre et les échevins font afficher l'avis suivant :

Le Collège des bourgmestre et échevins avertit les familles pauvres auxquelles les soins mcdicaiix se donnent à charge de la commune, que celles d'entre elles qui enverraient leurs enfants à l'école privée seront aussitôt rayées de la liste des bénéficiaires de cette mesure.

Qu'on se le dise.

Corablain-au-Pont, i'^'' novembre 1879.

Des arrêtés analogues sont pris par les bureayx de bienfaisance d'Ostende, de AVavre et de Jodoigne. Voici le texte de la décision adoptée par le bureau de Nil-Saint- Vincent, en séance du 10 septembre 1879 :

« Le bureau de bienfaisance de Nil-Saint-Vincent, considérant que le défaut d'instruction est la principale cause de l'indigence;

« Considérant que le plus grand bienfait que l'on puisse accorder à l'indigent est l'instruction ;

^ Considérant que l'argent distribué aux pauvres ne leur profite qu'imparfaitement s'il n'est pas employé avec intelligence ;

« Considérant que le bureau de bienfaisance subvient pour sa quote-part dans l'instruction publique, puisqu'il verse chaque année 8=0 francs à cet usage;

« Considérant que les parents qui ne mettent pas leurs enfants aux écoles communales subsidiées renoncent par ce fait même aux bienfaits de l'instruction que leur procure ledit bureau (!);

« Considérant que cette manière de i-due est arbitraire i^.), puisque l'indigent refuse par ce moyen une partie des secours qui lui sont accordés.

. « Décide ;

« Tout secours sera retiré aux parents qui enverraient leurs enfants dans une école privée. »

La palme revient au bureau de bienfaisaiîce de Waremme. Les philanthropes officiels de cette ville ne trouvèrent rien de mieux que de décréter l'enseignement offi,ciel obligatoire pour les parents pauvres. C'est ce qu'ils firent connaître par le placard suivant, apposé le 14 décembre 1879 sur la porte de l'église :

« Les parents qui ont des enfants âgés de 6 ans au moins sont obligés de les envoyer, avant mardi prochain, aux écoles communales, ou de faire connaître les motifs au bureau de bienfaisance, qui doit se réunir ce jour-là. S'ils ne le font pas, ils seront rayés pour toujours de la liste des indigents patronnés par ledit bureau. »

L'exécution suivit de près l'arrêté : le 7 janvier

1880, le nommé Legros recevait la lettre suivante :

« Dans sa séance du 6 courant, le bureau de bienfaisance, ayant appris que vous aviez retiré vos enfants des écoles

— 2ii5 -

communales, a décidé, à runanimité des membres présents, que vous serez rayé, à dater de ce jour, de toutes les listes de secours, y compris celles des médecins et des phaimaciens.

'■■ Pour le président : le secrétaire,

« {S/o/lé) SCHOFFENIELS (l). »

Les « bourreaux de bienfaisance, » comme on les appelait dans la presse catholique, ne reculaient devant aucune extrémité : au lieu de leur adoucir le cœur, le spectacle habituel de la misère et l'exercice de la « bienfaisance » légale semblaient les cuirasser contre rémotion et contre le remords. A Olloy, une vieille femme gravement malade fait demander au bourgmestre de signer l'ordonnance du médecin qui lui prescrit des médicaments: le bourgmestre s'y refuse, parce que les petits-enfants de la vieille vont à l'école libre; le lendemain la pauvresse meurt... A Diest, une malheureuse hydropique, âgée de 85 ans, est privée de son secours mensuel de cinq francs, parce que sa sœur, une béguine, a donné sa démission comme maîtresse de l'école gardienne officielle; dans la même

(i) A rapprocher de ces hauts faits de la politique libérale la déclaration suivante faite à la Chambre par M. Bara en 1864 :

« Pour que la liberté de l'enseignement soit sincère et porte d'heureux fruits, il faut que, d'aucune manière, par des secours ou des bourses, l'élève ne soit attiré dans ud étaolissement plutôt que dans un autre. Il n'y a plus de liberté si l'on force les familles peu aisées à envoyer leurs enfants à un établissement déterminé, si la conscience des familles est mise en opposition avec leur intérêt. Le triomphe de la vérité et le progrès dépendent de l'enseignement, et quel obstacle n'y apporte-t-on pas, si on oblige la jeunesse à se former l'intelligence et le cœur selon telle ou telle doctrine, si on dit aux jeunes gens pauvres : « Vous prendrez « nos idées ou vous resterez sans instruction, faute de ressources pécu- « niaires; vous viendrez dans nos écoles et vous n'irez pas ailleurs.?» Un pareil langage ne pourrait être tenu par l'enseignement public... v

On le voit, les temps étaient bien changés!

ville, le bureau de bienfaisance refuse une accoucheuse à la femme Warnots et des cercueils à plusieurs familles dont les enfants ont été enlevés par une épidémie de variole,

A Furnes, un pauvre aveugle est rayé pendant tout un hiver de la liste des assistés, parce que ses deux petites filles fréquentent l'école des sœurs; l'une d'elles vient à mourir, faute de soins. L'homme demande un cercueil pour son enfant; le bureau de bienfaisance écarte sa demande : « Vous n'aurez rien, lui dit-on, tant que la seconde de vos filles ne sera pas retirée de l'école libre. » Le malheureux tient bon; il se rend chez tous les membres du bureau; partout il est éconduit. Cependant la population s'indigne; l'irritation menace de dégénérer en émeute. Devant l'effervescence populaire, le bourgmestre cède enfin.

Les mêmes faits se reproduisaient dans un grand nombre de communes. Quelques malheureux, poussés à bout, cédaient à la pression (i). D'autres retiraient leurs enfants des écoles libres et les gardaient chez eux. Le plus grand nombre résistaient. A Anvers, 2400 familles, représentant plus de 8000 enfants, préférèrent se laisser rayer des listes du bureau de bienfaisance, plutôt que de faillir à leur devoir en retirant leurs enfants des écoles libres.

(i) M. Herman, iuspecteur scolaire officiel dans la province de Liège, fit, à l'enquête scolaire de Dolhain, cette déclaration significative, que reproduisit le Journal de Licge : « Partout où l'appui des administrations communales nous fait défaut, nos écoles sont mal fréquentées. » On ne pouvait avouer plus clairement que, sans la pression, les écoles communales seraient restées vides.

La foi des martyrs revivait parmi ces humbles. A mesure que la persécution devenait plus rigoureuse, les dévouements héroïques se multipliaient. Un pauvre malade de Chiny, Forget-Camus, poursuivi jusque sur son lit de souffrances par les représentants de la philantropie officielle, leur fait cette fière réponse : « Si je dois mourir, faute de soins et de ressources, et laisser mes enfants dans la misère, je veux au moins leur laisser l'exemple de ma fidélité à ma religion. » Un ouvrier de Berlaer, que l'institutrice communale veut contraindre à envoyer ses enfants à l'école neutre, déclare « qu'il aimerait mieux creuser avec ses mains un trou en terre et s'y réfugier avec sa femme et ses enfants, plutôt que livrer ceux-ci à des gens qui ont ruiné la foi de ses ancêtres. » A Lonzée, le fossoyeur communal, excédé des sollicitations de son bourgmestre, va lui remettre sa démission le jour de l'ouverture de l'école libre. Le mayeur, irrité, lui demande aussitôt : « Vos filles, ou les enverrez-vous? » — « Dès aujourd'hui, répond le fossoyeur, j'envoie toutes mes filles à l'école de nos bonnes Sœurs. ■» — « C'est bien! c'est bien!» réplique le bourgmestre. — € Comment, c'est bien? continua le fossoyeur, mais. Monsieur le mayeur, étant bon chrétien et bon citoyen, que pourrais-je craindre de vous? » — Toute la commune applaudit à cet acte de courage.

A Anvers vivait un pauvre ménage composé du père, un nommé De Backer, infirme et incapable de tout travail, de cinq petits enfants et de la mère, seul soutien de la famille. Pendant le rude hiver de 187g- 1880, le dénuement de ces pauvres gens était devenu terrible; il arrivait que pendant deux jours entiers leur

réduit était sans feu et sans pain. Les limiers de la chasse scolaire découvrent cette misère ; un aide-bourreau de bienfaisance croit flairer des âmes à vendre. Le tentateur se présente. Il commence par se lamenter sur le triste sort de la famille et, sans dévoiler ses intentions, il présente à la mère un papier pour qu'elle le signe. Ce papier et cette signature excitent la défiance de la femme : avant de signer elle veut savoir ce que contient le papier. L'agent-recruteur élude sa question et se contente de lui affirmer que ce sera pour son bien; puis, recourant aux moyens extrêmes, il lui offre cent francs. La brave femme tient ferme. Force est au tentateur d'avouer que ce papier porte l'engagement d'envoyer les trois enfants aînés aux écoles libérales. Il promet à la pauvre femme des secours pour son mari, du pain, du charbon, des vêtements pour ses enfants et pour elle. Il insiste pour faire accepter les cent francs, avec promesse d'en apporter dans peu de jours cinquante autres. Il allait promettre encore bien des choses, mais l'indignation de la mère ne peut se maîtriser plus longtemps : elle montre la porte au lâche tentateur et lui déclare qu'elle préfère mourir do faim, elle et ses enfants, plutôt que vendre son âme et la leur.

Les traits de ce genre abondent dans les annales de la résistance ; le plus saillant de tous est celui qui eut pour héros un inofifensif chevreau, connu sous le nom de bouc de Châtillon. L'histoire de ce bouc est restée justement fameuse : la presse en fit des gorges chaudes; le Parlement s'en émut. On nous permettra de la reproduire ici, avec son parfum de terroir.

La commune de Châtillon était une de ces loca-

— 2Sg —

lités, nombreuses dans le Luxembourg-, où la direction de l'enseignement officiel laissait à l'instituteur gueux et à son collègue en jupons des loisirs ininterrompus : leur école était déserte. Le bourgmestre de l'endroit, seul libéral du conseil, s'était efforcé de remédier à cette situation, en sollicitant de M. Van Humbeeck la création d'une école gardienne communale ; M. Van Humbeeck avait satisfait à ce désir et expédié à Châtillon une jeune institutrice, profondément pénétrée des préceptes de la morale maçonnique.

Un incendie éclate dans la commune et jette sur le pavé six familles pauvres, dont une composée d'un pâtre, de sa femme et de neuf enfants. Chacun s'empresse de recueillir ces malheureux. On se gêne, on se serre pour les loger, en attendant que la commune ait pu leur procurer quelque abri. La famille du pâtre étant trop nombreuse, on demande à la nouvelle institutrice de la recevoir dans les caves de son école. Elle y consent. Mais il se trouve que depuis longtemps le pâtre envoie ses enfants chez les Sœurs. Mademoiselle découvre alors que ces enfants ont amené avec eux un chevreau de quelques semaines, le plus inodore assurément des habitants de la cave. De là colère, dénonciation au ministre de l'instruction publique : le chevrotin devient un bouc émissaire, dont l'odeur insupportable est un outrage permanent pour l'institutrice; quant au pâtre, il exhale une puanteur morale que le parti de la tolérance ne saurait lui pardonner. Le ministre ordonne aè irato les mesures les plus rigoureuses : l'administration communale est sommée par lui de faire déguerpir aussitôt le pâtre, sa femme, ses neuf enfants et son petit chevreau. Mais

— 2go —

personne ne bouge à Châtillon : l'administration et le pâtre attendent dans un calme parfait que le ministre procède lui-même à ce bel exploit. Un beau matin de février — ceci se passait en 1880 — quatre gendarmes à cheval arrivent au village ; ils se rendent aux caves de l'école, accompagnés du bourgmestre, et intiment Tordre à Gobert — c'était le nom du pâtre — de vider les lieux sur le champ.

Tout le village était là, attendant avec anxiété la fin de cette pitoyable exécution. Aux représentants de la force publique le pauvre pâtre ne pouvait opposer que la force d*inertie; la mère et les enfants pleuraient; le père était sombre. Les gendarmes poussèrent Gobert dehors le premier; la mère, portant sur les bras son plus jeune enfant et suivie des huit autres, parut ensuite; puis vint le fameux bouc. La famille expulsée, il fallut procéder à l'enlèvement des meubles; personne ne voulant se prêter à cette odieuse opération, le bourgmestre dut requérir du monde. Pendant que s'opérait ce déménagement forcé, un des piliers du libéralisme châtillonnais eut l'impudence de s'approcher de la femme Gobert et de lui dire : « Promettez que vos enfants iront aux écoles officielles, et vous pourrez reprendre votre logement. » — « Je préfère, répondit noblement cette humble femme, voir mourir mes enfants sous mes yeux, plutôt que de les envoyer à l'école sans Dieu. » Une heure plus tard, la rue était encombrée des misérables meubles de Gobert; le fourneau était allumé en plein air et la mère cuisait les pommes de terre destinées à apaiser la faim de ses enfants. Mais déjà les villageois, indignés et émus de pitié, prenaient sur eux l'engagement de

procurer à Gobert un logis. Le soir même ils lui en remettaient les clefs; le lendemain, tous les habitants de Châtillon, les membres catholiques du conseil communal en tête, transportaient les pauvres meubles de Gobert dans sa nouvelle demeure. Quant au bouc, il fit son tour de Belgique; on l'exposa dans les principales villes, et il y fut reçu avec les égards dus à cet intéressant objet des colères de M. Van Humbeeck. On le reproduisit par le crayon et la photographie ; on le mit en couplets. Portrait et chanson firent fiareur; l'un et l'autre furent vendus au profit des écoles catholiques.

Parmi ceux qu'on persécutait ainsi, il s'en trouvait qui ne se laissaient pas étrangler sans défense. Plusieurs de ces malheureux dénoncèrent à la justice les agissements des bureaux de bienfaisance ; d'autres les signalèrent au Roi. Un pauvre père de famille de Liège envoya la requête suivante :

Liège, 22 janvier iSiio.

A Sa Majesté le Roi des Belges,

Sire,

Je viens dénoncer un acte de cruauté inouï, commis par M. Legros, visiteur des pauvres, paroisse St-Nicolas, à Liège. Depuis quatre ans, le bureau de bienfaisance me donnait quatre francs par mois, j'ai trente-neuf ans et suis malade à ce point de ne plus pouvoir gagner la moindre chose. J'ai femme et six enfants. L'aîné des enfants, âgé de 15 ans, est malade : il gagne un franc par semaine. Les autres vont à l'école des Frères. Ils ont 11, 8, 6, 5 et 2 ans. On m'a retiré tout secours, même ceux du médecin, parce que je ne voulais pas retirer mes enfants des écoles où ils ont toujours été.

Je ne changerai pas, malgré toutes les menaces, malgré toutes les offres qu'on m'a faites pour le cas où j'obtempérerais aux injonctions de ces messieurs; mais je demande protection contre de pareils actes. On punit de la prison des actes qui me paraissent autrement excusables que ces détournements de fonds auxquels tous les Belges réduits à la misère ont un droit égal.

Veuillez agréer, Sire, l'hommage respectueux jde votre sujet dévoué et soumis. Denis Maréchal.

A Gand, où, comme ailleurs, on arrachait le pain de l'assistance publique de la bouche des malheureux trop indépendants pour renier leurs croyances, la protestation suivante fut affichée à tous les coins de rue :

Pères, Mères!

Lisez et jugez! J'ai envoyé la pétition suivante au Roi :

Sire,

Je suis veuve et j'ai six enfants, pour l'entretien'desquels je travaille sans cesse. Malgré tous mes efforts, je ne puis pourvoir aux besoins de ma nombreuse famille, et jusqu'ici j'avais reçu, pour y faire face, 15 francs par mois de l'administration des hospices civils et 5 francs du bureau de bienfaisance. Aujourd'hui ce secours m'est retiré, et je me trouve dans la plus grande misère.

Je croyais que, quoique pauvre, je pouvais user de la liberté de conscience et d'instruction inscrite dans la Constitution, sans devoir pour cela faire souffrir la faim à mes enfants. Je croyais que, pour être libre, il ne fallait pas être riche, qu'il suffisait d'être Belge! Et voyez, il ne me reste plus qu'une liberté, celle de choisir entre l'enseignement officiel et la faim.

Sire, Votre Majesté comprendra l'anxiété qui m'étreint le cœur! Je ne veux aucunement de l'enseignement officiel pour mes enfants, j'ai le droit de choisir pour eux l'enseignement libre, comme Votre Majesté l'a fait elle-même, et c'est parce que j'use de mon droit que mes enfants souffrent la faim! Sire,.

montrez-vous le père du peuple et le protecteur de vos sujets pauvres. Daignez accorder quelque secours à une veuve et à des orphelins opprimés.

Daignez agréer, Sire, l'humble hommage de votre pauvre sujette. Ve Vax der Meersch,

Quai du Sud, i"]!*, à Gand.

Concito^'ens !

Si vous êtes opprimés, faites comme moi. Faisons savoir au Roi comment on traite le peuple.

V^ Van der Meersch.

Ces procédés inouïs, qui transformaient les secours de l'assistance légale en une sorte de prime à l'apostasie, excitaient l'indignation générale des catholiques. Quelques organes libéraux eurent la loyauté de les désavouer. La Chronique qualifia les décisions des bureaux de bienfaisance d' « injustes, arbitraires, absolument contraires aux principes du libéralisme » (elle eût mieux fait de reconnaître qu'ils en étaient la naturelle application); \q Journal de la Franc-maçonnerie écrivit : <- Couper les vivres à des charrues croyant en Dieu, qui n'ont d'autre ressource que le produit de leurs bras, c'est l'oppression la plus ■méprisable, parce qu'elle est la plus lâche et la plus égoïste (i); » M. Rolin luimême déclara à la Chambre que, s'ils étaient vrais, les faits de pression signalés « constitueraient une véritable abomination (2); » seulement, son « impartialité » se refusa à les admettre (3).

{\) Journal de la Franc-maçonnerie belge, 19 octobre 1880.

(2) Séance du 16 décembre 1879.

(3) M. Rolin « ignorait » sans doute aussi que des circulaires émanées de ses propres fonctionnaires, les gouverneurs de province, ordonnaient aux bureaux de bienfaisance de favoriser dans la distribution des secours les parents des élèves des écoles officielles. Le fait fut révélé à l'enquête scolaire d'Audenarde, par un instituteur libéral; il fut reconnu exact par M. Willequet, député et président de la commission d'enquête.

Mais la masse du parti libéral approuvait hautement ces manœuvres, M. Arthur Warocqué, une des colonnes du libéralisme hennuyer, déclara, dans une lettre à ses électeurs, qu'en refusant les secours aux parents des élèves libres, les bureaux de bienfaisance «restaient dans leur mission (i). » — « Nous approuvons entièrement, écrivait \q Journal de Gand, le retrait des secours aux gens qui ne mettent pas leurs enfants aux écoles communales, et nous considérons comme un devoir, pour les administrations charitables ( ! ), d'en agir ainsi... Les parents pauvres qui préfèrent les écoles libres aux écoles libérales sont ou incapables ou indignes (2). » Presque toute la presse gueuse faisait des déclarations analogues; mais de toutes ces approbations la plus curieuse était à coup sûr celle de l'officieux Eclio du Parlement : « Les bureaux de bienfaisance, disait cet organe du ministère, manqueraient à leurs devoirs s'ils ne faisaient pas usage des armes dont ils disposent pour protéger les pauvres (!) contre la pression scandaleuse dont les cléricaux les rendent victimes en ce moment (3). »

O libéralisme, que voilà bien de tes coups! Les opprimés deviennent des bourreaux; les oppresseurs se transforment en pauvres victimes! En défendant leur foi et leur liberté contre un enseignement détestable et contre la centralisation du pouvoir, les catholiques ne faisaient qu'user de leur droit et accomplir leur devoir ; ceux qui les écoutaient agissaient d'ailleurs en dehors

(1) La Constitution, 25 janvier 1880. {2) Journal Je Gand, 3 février 1880.

(3) Echo du Parlement, septembre 1879.

de toute contrainte, et ceux qui refusaient de les suivre n'étaient nullement atteints dans leur situation matérielle ou civile; n'importe, c'était dans les rangs « cléricaux » qu'il fallait chercher « la pression scandaleuse » dont les pauvres étaient victimes! Quant à la pression officielle, elle avait cette conséquence véritablement odieuse de supprimer virtuellement la liberté de quiconque était sans défense contre elle; pratiquée ou encouragée par une administration omnipotente et dont la règle était le bon plaisir, elle dégénérait en oppression, en tyrannie; mais tout cela, aux yeux du parti de la tolérance, n'était que l'organisation légale et bienfaisante de « la protection du pauvre » contre le fanatisme clérical!

A ces vagues déclamations, lancées de temps à autre dans la presse, se borna toute l'indignation de ces vertueux Catons. Les journaux libéraux, qui se plaignaient si bruyamment des « agissements » du clergé, des comités et des bourgmestres « cléricaux, » ne signalèrent pas, de toute la lutte scolaire, un seul fait de pression à charge des particuliers ou des administrations catholiques : d'où l'on peut conclure qu'ils n'avaient rien à leur reprocher (i). Les catholiques se contentèrent d'agir sur leurs inférieurs par voie d'avertissement et de conseil, comme c'était leur droit incontestable ; les seules ; représailles » qu'ils exercèrent contre les procédés de la bienfaisance officielle consistèrent à étendre le domaine de

(i) A Gand, presque tous les ouvriers typographes du Bien Public avaient leurs enfants aux écoles communales que ce journal attaquait si vivement dans chacun de ses articles. (Paul Gouy, op. cit., p. 213.)

leur initiative charitable aux indigents, victimes de la persécution administrative. Ici, ils leur construisirent des habitations; ailleurs, ils leur ouvrirent des ateliers; partout ils leur assurèrent les secours matériels. Dans plusieurs villes se constituèrent des comités de protection des catholiques pauvres, véritables bureaux de bienfaisance privés, qui combattaient la funeste propagande des organismes officiels (i).

Page 1