‹ La lutte scolaire en Belgique (volume 2)Chapitre 29 sur 47 · I. — Loi sur l'enseignement moyen · texte numérisé non relu

I. — Loi sur l'enseignement moyen

Principales dispositions de la loi du i5 juin 1881. — Création de nouveaux athénées et de nouvelles écoles moyennes. — Insuccès de la loi au point de vue de la fréquentation des établissements officiels et au point de vue pédagogique.

Un des points du programme des Loges était, on s'en souvient, l'établissement du monopole de l'Etat dans l'enseignement à tous les degrés. Pour s'y conformer, le gouvernement déposa, le 29 mars 1881, un projet de loi sur l'enseignement moyen. Ce projet était le digne pendant de la loi de malheur : la concurrence contre l'enseignement libre (1) et l'absorption par l'Etat de l'autonomie des communes y était encore plus nettement marquées que dans la loi du 1^^ juillet 1879. UEcho du Parlement reconnut que le projet « réalisait d'un bond les espérances les plus hardies que l'avènement de la majorité libérale eût fait naître en matière d'enseignement. »

Tandis que la loi de 1850 portait à dix seulement le nombre des athénées royaux et à cinquante, au maximum, celui des écoles moyennes, le projet de loi nouveau exigeait qu'il y eiit dans le pays immédiate' ment dix-neuf athénées et cent écoles moyennes pour garçons; les cent écoles moyennes que l'on créait étaient un nombre minimum, que l'on pouvait dépasser indéfiniment, suivant les exigences qui se présenteraient dans l'avenir. Plein pouvoir était donné au gou-

(i) Y.' Etoile belge avoua sans détour que le but du projet était de « faire une terrible concurrence à l'enseignement libre. » (Avril 1881.)

vernement dans sa lutte contre les institutions privées. Les patronages accordés jusque là à des établissements libres pouvaient être maintenus, mais moyennant autorisation du Roi et seulement dans les communes où n'existait pas d'athénée royal ou de collège communal. Il était formellement interdit aux communes de patronner de nouveaux établissements libres; en revanche, le gouveraement était autorisé à créer des établissements officiels sans l'assentiment des communes et à leurs frais (i). En d'autres termes, les établissements d'instruction qui répondaient au vœu des populations pouvaient, par un simple acte du pouvoir exécutif, être privés de tout subside ; par contre, les communes pouvaient être contraintes d'ériger et de soutenir des établissements dont elles ne voulaient absolument pas. — Enfin, le projet de loi organisait l'enseignement moyen féminin en décrétant l'établissement de cinquante écoles de filles. Le but de cette nouvelle création, spécialement recommandée par la franc-maçonnerie, était clairement insinué dans le rapport de M. Olin à la Chambre : « Etablissez entre eux (l'homme et la femme), disait le rapport, cette unité d'opinions qui bannit la discorde et cimente l'affection ; en apprenant à aimer ses idées (les idées de l'homme), la femme apprendra à mieux l'aimer lui-même. » Et comme on lui reprochait de vouloir faire des femmes libérales, le rapporteur de la section centrale répondait sans détour : « Si ce sont des femmes libérales, celles qui ne sortent point du ménage pour placer leur confiance dans un étranger

(i) Ainsi se trouvaient réalisées des dispositions que M. Frire luimême, en 1850, déclarait absurdes et inadmissibles.

et qui préfèrent à un confesseur d'occasion celui à qui elles ont voué leur vie entière, espérons qu'il eri sortira de nos écoles, i-

La loi sur l'enseignement moyen parut au Moniteur le 15 juin 1881, Par arrêté royal du 26 septembre, le gouvernement créa immédiatement douze athénées nouveaux, cinquante-six écoles moyennes de garçons et quarante-six écoles moyennes de filles. Un grand nombre d'établissements communaux furent repris par l'Etat; ailleurs les communes se virent imposer à grands frais des écoles moyennes ou des athénées dont le besoin ne se faisait nullement sentir.

Les résultats furent pitoyables. A la chute du ministère, l'athénée de Thuin comptait 27 élèves pour 7 professeurs, celui de Bouillon, 37 élèves pour 12 professeurs, celui de Virton 60 élèves pour 13 professeurs. Les athénées d'Alost, d'Ypres, de Dînant et de beaucoup d'autres petites villes n'étaient pas mieux fréquentés.

Le même système prévalut en matière d'écoles moyennes. A Léau, on bâtit un collège pour 13 élèves, à Messine, un collège pour 10 élèves. A Hasselt, l'école moyenne de filles contenait 7 élèves, celle de Lokeren 6, celle de Lierre 5.

Quant au niveau pédagogique, il suffit, pour le juger, de se rappeler les doléances que firent entendre à son sujet les pontifes les plus autorisés de l'enseignement officiel. « On apporta dans l'organisation nouvelle, avoua M. Van der Kindere, une étrange précipitation; on modifia les programmes; on déplaça les professeurs, et, comme on n'avait pas assez de personnes capables pour remplir les cadres, on n'hésita pas

à recourir à des éléments nouveaux et incontestablement inférieurs; il fallut même descendre très bas et rabaisser chaque jour ses exigences (i). » Ecoutons encore les lamentations de la presse libérale : « Plusieurs athénées, écrivait la Meuse, sont peuplés de gens pour la plupart incapables et qui, pendant les vingt ou trente ans qu'ils ont encore à enseigner, feront de belle besogne (2), •> Les nouveaux programmes des athénées, écrivait la Chronique, ne peuvent manquer de faire « des générations d'idiots, d'abrutis et de rachitiques (3). » Et M. Potvin, un libre penseur peu suspect d'hostilité envers l'enseignement officiel, avouait, dans un rapport adressé à l'Académie royale, qu'aux examens de sortie, en 1881, plus de 40 °/o des élèves inscrits avaient été refusés ou ajournés; il faudra, ajoutait-il, « des moyens Jiéroïques » pour sauver l'enseignement laïque « ballotté entre la demi-science et le paradoxe. »

Mais rien ne coûtait, pourvu qu'on multipliât les écoles. Des écoles, toujours des écoles! tel était le cri du gouvernement ; et pour soutenir ces écoles languissantes, qu'il voulait à lui seul, pour assurer à «es établissements une existence artificielle, à défaut de prospérité loyale et saine, il taxait et surtaxait les contribuables, il développait chaque jour la machine de guerre destinée à écraser l'enseignement catholique.

(i) Chambre des représentants, séance du 28 mars 1882.

(2) La Meuse, septembre 1883.

(3) La Chronique, i" avril 1882.

— 3-0 — II. — Persécution contre le clergé.

Réduct ons opérées sur le budget du cul'.e catholique. — Suppression des exemptions militaires. — Traitements des curés supprimés ou réduits. — Curés expulsés de leur presbytère. — Désorganisation de la comptabilité des fabriques d'église. — Limitation ou suppression de fondations de messes. — Vexations locales.

En dépit des millions engloutis dans le gouffre scolaire, renseignement officiel ne faisait aucun progrès. Le gouvernement résolut de s'en venger sur le clergé. Le prêtre avait été le principal artisan de l'insuccès de la loi de 1879; il s'était révélé « le plus dangereux ennemi des libertés publiques (i) : » on le punirait de son obstination; peut-être aussi réussiraiton à le décourager ou à le pousser à bout.

« Si le clergé était tenté de devenir modéré, écrivait la Flandre libcrale, sachons le pousser nous-niémes dans In voie de la violence. Nos oints du Seigneur sont des gens fort irascibles et qu'on met facilement en colère. Ne laissons pas leur passion s'apaiser. Si elle menaçait de se t:almer, redoublons d'attaques contre eux et contre leur religion, jusqu'à ce que nous leur fassions perdre patience et les entraînions a des paroles ou des actes compromettants; soyons nettement, franchement anti-catholiques, par- TOUT ET TOUJOURS. Ils ne seront pas assez maîtres d'euxmêmes pour ne pas se livrer à des emportements qui compromettront leur cause mieux que la propagande la plus active de leurs ennemis (2). »

Sur ce terrain, les radicaux obtinrent tout ce qu'ils réclamaient. Ils combattaient le budget du culte catholique : on leur sacrifia successivement les traitements

(I) Flandre libérale, 28 août 1879. (j) Flandre libérale, 2 septembre 1881.

des coadjuteurs, des prêtres étrang-ers et des professeurs de séminaires, les bourses des séminaristes, les honoraires des chanoines, 500 postes de vicaires. M. Bara proféra même des menaces quant au traitement de tous les ministres du culte.

Les radicaux voulaient qu'on supprimât les honneurs rendus aux évêques le jour de leur installation : M. Frère accepta la suppression.

Ils exigeaient l'aboHtion de l'exemption de milice accordée aux séminaristes indigents : la loi du 23 août 1883 décréta contre le clergé cette nouvelle <.< mesure de représaille (i). »

A ces vexations d'un caractère général vinrent s'&jouter toutes sortes de tracasseries locales, imaginées pour amoindrir les ressources du clergé ou diminuer son autorité. Sous les prétextes les plus futiles, les communes ou, à leur défaut, le gouvernement supprimaient ou réduisaient les traitements des curés. Telle suppression eut lieu parce que le curé « n'était pas modéré, » telle autre parce que, « malgré les observations qui lui avaient été faites, il s'absentait trop fréquemment de sa paroisse (2). ■» Ailleurs, on enlevait au curé son presbytère, soit pour le punir de ce qu'il s'était permis d'y donner l'enseignement, soit, tout simplement, pour y installer ?i7ie école neutre: tel fut le cas pour AI. Baltus, le vaillant curé de Meixdevant-Virton. Une circulaire de M. Bara alla jusqu'à ordonner l'expulsion des curés hors de leur presbytère, dans toutes les communes où les comptes des

(1) Etoile belge, 22 juin 1883.

(2) Commune d'Autre-Eglise, près de Jodoigne.

fabriques d'église ne seraient pas soumis dans les délais voulus à l'autorité civile ou ne seraient pas approuvés par celle-ci (i).

M. Bara s'entendait d'ailleurs à compliquer de telle sorte la comptabilité des fabriques d'église qu'il était presque impossible de satisfaire aux prescriptions ministérielles. Par une circulaire du lo novembre 1883, le ministre obligea les trésoriers des fabriques à dresser chaque année toutes sortes d'états minutieux, relatifs aux moindres dépenses du culte, aux messes pour les défunts, aux recettes de toute nature, aux relevés des troncs et des quêtes, aux fondations de services religieux. La circulaire prescrivait notamment de dresser de grands tableaux pour rendre compte de l'emploi des cierges brûlés aux services funèbres : le poids, la dimension et la forme des cierges devaient y être décrits... C'était la désorganisation complète de la comptabilité fabricienne et le renouvellement des errements de Joseph II, lequel était allé jusqu'à régler le nombre de cierges qu'on pouvait allumer à l'autel ; M. Bara y mérita le nom de « ministre-sacristain, » sous lequel il fut bientôt connu dans toute la presse catholique.

Une autre manière de vexer les curés consistait à limiter arbitrairement ou même à supprimer les fondations de messes instituées par des testateurs soit pour eux-mêmes, soit pour des trépassés de leur famille. Toute une série de testaments furent rajeunis de la sorte (2), et le casuel des curés en fut réduit

(1) Circulaire du i*"' septembre 1883.

(2) Voici les considérants d'un de ces célèbres arrêtés pris par M. Bara pour réduire un nombre de messes « excessif. » Il s'agit d'une fondation

d'autant : c'était ainsi que l'on punissait les prêtres coupables de soutenir de leurs modestes ressources les écoles qui avaient les sympathies des familles.

Les fonctionnaires subalternes rivalisaient d'acharnement avec le ministère dans cette triste campagne. On vit des bourgmestres de village enlever aux curés la police de leur église et s'attribuer, par une violation flagrante de la Constitution, un droit

dont le bénéfice s'étendait aux fabriques d'église de Wichelen, d'Eecloo «t de Schellebelle :

Considérant que si, d'après la législation existante, on doit reconnaître aux particuliers la faculté de fonder des services religieux dans l'intérêt de leur âme, il ne s'en suit pas que l'exercice de cette faculté soit sans règle et sans limites;

Considérant qu'il est du devoir du gouvernement, chargé d'autoriser les fondations de cette nature, de tenir compte notamment des exigences du culte paroissial et des droits égaux de tous les iîdèles;

Considérant, dès lors, qu'il n'est pas possible d'admettre que la fixation du nombre des services religieux soit abandonnée à l'arbitraire des fondateurs et que ceux-ci puissent disposer à leur gré, pour un objet qui ne concerne pas le service public du culte, du temps d'un clergé re'tniine're' par l' Etat (!) ;

Considérant que l'on ne saurait admettre non plus que les fidèles d'une même paroisse puissent être exclus, en fait, du droit de fonder, par la volonté de l'un d'entre eux(!);

Considérant, au surplus, que la fondation de nombreux services religieux doit être envisagée comme faite plutôt dans l'intérêt du clergé que dans celui des fondateurs; que de semblables dispositions sont contraires à l'esprit de la loi, attendu que celle-ci permet de fonder directement pour l'entretien des ministres du culte, mais à la décharge du trésor public;

Considérant qu'en conformité de ces principes, il importe de ne pas admettre les fondations de services religieux lorsque le nombre de ceux-ci est excessif ;

Considérant qu'il n'y a lieu d'autoriser que les services religieux institués dans l'église de Wichelen;

Art. 1". La fabrique de l'église de Wichelen est autorisée à accepter le legs prémentioané aux conditions imposées par le testateur.

Art. 2. L'acceptation des libéivdités faites au profit des fabriques d'église de Schellebelle et d'Eecloo n'est pas autorisée.

d'intervention quant au placement des chaises occupées par les institutrices communales. Le bourgmestre de Bras (Saint-Hubert) interdit à son curé toute visite pastorale, « attendu, disait l'arrêté de ce tyranneau, que ces visites pastorales donneraient à M. le curé l'occasion d'entretenir ses paroissiens des écoles catholiques. » A Florenville, l'instituteur officiel se servait de la cloche paroissiale pour annoncer l'ouverture de sa classe; le curé ayant fait changer la serrure de l'église, l'instituteur, d'accord avec l'échevin, la fit crocheter.

Pour certains curés, la lutte scolaire fut un véritable martyre. Aucune vexation, aucun outrage ne leur étaient épargnés par les fidèles limiers que le ministère entretenait dans les moindres hameaux. Dans plusieurs villages du Luxembourg, les curés étaient régulièrement chansonnés et parodiés à l'époque du carnaval; en divers endroits, on attaqua des presbytères pendant la nuit; de vieux curés furent assaillis à coups de pierres durant leur sommeil. Ailleurs, d'obscurs dénonciateurs traînèrent des curés devant les tribunaux, les accusant de mauvais traitements envers les enfants auxquels ils enseignaient le catéchisme. On cite ce fait typique. Un jour, un élève de l'école officielle de Villers-devant- Orval s'étant mal conduit à l'église, le curé, M. Tillière, le réprimanda; l'enfant inclina la tête sur le dossier du banc qui était placé devant lui; il se blessa le bout du nez et quelques gouttes de sang coulèrent. C'en était assez pour porter plainte : un anti-curé de l'endroit fit rapport contre son pasteur. Une enquête eut lieu; le digne prêtre s'y défendit : l'enquête ne prouva rien, sinon que M. Tillière ne craignait pas la colère du

gouvernement des sept maçons. ^I. Tillière fut néan moins condamné à deux francs d'amende, « non pour le délit, prononça le juge, mais pour avoir parlé avec trop peu de respect des excellents ministres de l'époque. »

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