Les parents ont-ils parfois cédé à contre-cœur
8. Comment est installée l'école privée : mobilier, personnel, local, etc. ?
9. Que pourrait-on faire auprès des personnes influentes, pour obtenir leur appui moral et matériel en faveur de l'enseignement public auprès des fermiers, ouvriers, boutiquiers, etc.?
10. Quelles sont les personnes qui favorisent les écoles communales et que font-elles pour cela?
11. Quelles mesures ont été prises par le clergé contre les instituteurs de l'école communale?
Dans certaines régions, l'enquête préalable et officieuse fut confiée aux associations radicales. La pièce suivante est instructive à cet égard : c'est une circulaire adressée aux instituteurs anti-curés par l'Union libérale de l'arrondissement de Namur :
Naraur, le 19 novembre 1880.
Monsieur, Je viens vous prier de vouloir bien me faire parvenir un travail dans lequel vous m'indiquerez :
1° Les actes hostiles qui ont été posés par le curé à l'égard de l'instituteur et de l'institutrice, des élèves et de leurs parents ;
2" La pression exercée par la parole dans la chaire;
3° Les témoins qui pourraient c-tre cités dans l'enquête scolaire.
Les faits devraient être indiqués en marge de chaque nom.
Il faut que les instituteurs soient secourus sérieusement par les libéraux, pour qu'ils puissent lutter avec avantage contre les manœuvres odieuses des curés.
Je vous remercie d'avance de votre obligeance; agréez, Monsieur l'Instituteur, mes salutations distinguées.
Le Président de l'Union libérale, Praxgev.
On a vu les questions. On jugera ce que devaieni être les réponses!
Le terrain était préparé; l'enquête pouvait commencer. Sa première séance eut lieu à Gedinne, le 15 septembre 1880.
Une indignation profonde nous saisit au moment de retracer cette sinistre comédie. Jamais peut-être les principes les plus élémentaires du droit ne furent plus ou^"ertement violés, jamais les règles les plus sacrées de la justice ne furent plus arbitrairement sacrifiées à la passion antireligieuse, que par ces représentants du pouvoir spécialement chargés d'assurer le respect de la Loi. La haine se donna ici libre carrière. Protégés contre l'indignation du public par le concours de la force armée et par l'immunité parlementaire, les inquisiteurs libéraux se crurent tout permis contre l'enseignement, la doctrine et le clergé catholiques. Ils atteignirent, dans cette campagne, ce degré de cynisme qui soulève de dégoiàt le cœur de tout honnête homme.
D'ouvrir une enquête sérieuse, loyale, approfondie, sur la situation de l'enseignement primaire, tant officiel que privé, il n'en fut pas même question. Dars cet ordre d'idées, et en supposant admis le principe d'une enquête, la première chose à demander, soit aux membres du clergé, soit aux instituteurs, soit aux bourgmestres, était celle-ci : « Etiez-vous satisfait de la situation scolaire sous le régime de 1842? L'êtes-vous de la situation nouvelle créée par la loi de 1879? Quels sont les motifs de votre appréciation? » Dans toute l'enquête — le fait est caractéristique — cette question si naturelle, si rationnelle, ne fut pas posée une seule fois. Lorsqu'il arrivait qu'en passant, un témoin signalait le contraste des deux régimes, on lui fermait brutalement la bouche et on lui signifiait « que les représentants qui ont fait la loi ont seuls le droit de la juger. »
Les inquisiteurs éludaient donc la question capitale de l'enquête. En revanche, tous leurs efforts tendaient à accréditer le thème libéral sur la situation scolaire : pas un instituteur officiel, pas un bourgmestre libéral ne comparaissait devant la commission sans répéter trois ou quatre fois la fameuse ritournelle : « Rien n'est changé. » Le président poussait sur le bouton, et le refrain partait, avec une précision véritablement mécanique. En réalité, tout était changé, les inquisiteurs le savaient mieux que personne ; mais, en faisant dire le contraire à l'enquête, ils avaient une entrée en matière toute préparée pour tomber sur les curés. Or, l'enquête fut, dès ses débuts, le procès des curés, et elle ne fut pas autre chose.
Et quel procès! Fait par quels jtiges ! Et alimenté par quels témoins !
Les juges étaient au nombre de trois, aidés d'un secrétaire pris en dehors de la commission. Ils arrivaient dans les chefs-lieux de canton où ils étaient chargés d'enquérir, munis d'un plan de campagne soigneusement préparé, on a vu par quels moyens. Sachant comment l'accusation devait se produire, quels témoignages complaisants elle pourrait invoquer, les inquisiteurs commençaient par citer le personnel scolaire officiel, c'est-à-dire les adversaires naturels de l'enseignement libre, ces gens pour qui la guerre aux curés était devenue l'accomplissement d'un mandat gouvernemental. Régulièrement, ces témoins débutaient en déclarant qu'avant la loi de malheur, ils avaient à leur école le triple des élèves qui la fréquentaient actuellement.
L'instituteur officiel expliquait ce fait. Loin de lui la pensée d'en attribuer l'origine bien naturelle à la liberté de conscience des parents catholiques: s'il s'était permis d'être aussi simple et aussi vrai, on l'eût soupçonné d'être un « jésuite » déguisé et de conspirer la ruine de sa propre école; il eût couru le risque d'être mal noté par Messieurs les inquisiteurs, venus là tout exprès pour faire la guerre à l'école libre et pour prouver contre vents et marées que l'école officielle n'était vide que par une pression odieuse du curé. L'instituteur devait donc poser en victime, se rendre intéressant, attaquer le curé. A ce prix seulement, il serait bien venu des enquêteurs, il garderait sa position en toute sécurité, et, qui sait? peut être, en faisant acte de bon libéral, aurait-il hâté son avancement. Alors, c'était un déluge d'historiettes, les unes plus grotesques que les autres, d'exagérations, d'insinuations, de
cancans, encouragés par les enquêteurs et couverts de leur haute bienveillance.
Il s'agissait de corroborer ces histoires. Pour cela on avait des témoins tout prêts. Leur qualité importait peu. On n'en exigeait qu'une : une forte exaspération contre Monsieur le curé, une bonne dose de prêtrophobie. Les voltairiens de cabaret les mieux réputés dans le canton pour leur rage anticléricale comparaissaient donc : par eux, tout ce qui grouille de mécontentements, de rancunes, de mesquines rivalités dans les bas-fonds des villages, arrivait au jour; le tout était acte au procèsverbal, après avoir été soigneusement trié, exagéré, grandi, solennisé. Si bien qu'après cette opération, les curés apparaissaient comme autant de monstres épouvantables, de tyrans odieux, d'oppresseurs sans entrailles, sans moralité, sans pitié.
C'est à ce moment seulement que pa.ra.issa\t l'accuse. Il ne savait rien de ce qui se tramait contre lui depuis plusieurs mois. Il n'avait pas même entendu les imputations dont il était l'objet, car on avait eu soin d'isoler les témoins de la salle des séances, et le curé était cité en qualité de « témoin. » Mais en réalité c'était bien comme accusé qu'il comparaissait. L'instruction préalable avait été faite contre lui; les témoignages des délateurs à qui on avait fait dire leur leçon n'étaient qu'un long réquisitoire, destiné à l'accabler; l'interrogatoire qu'on lui faisait subir se bornait a reprendre, point par point, l'acte d'accusation dressé d'après les rapports des limiers officiels. Cependant, il s'agissait pour le curé de se défendre incontinent, sous serment, devant un président et des juges hostiles, qui cherchaient à l'embarraser, à le démonter, à l'amoindrir,
qui ne le laissaient parler qu'avec peine et le traitaient d'avance comme un coupable. A ces juges il fallait des aveux, car on interrogeait le curé sur ses actes publics et sur ses démarches privée'î, sur son langage dans la chaire, au catéchisme et dans le confessionnal. Et toute cette mise en scène, tout cet appareil, pour aboutir à cette constatation aussi incontestable qu'incontestée :à savoir que l'enseignement neutre était condamné par les évêques et par le Saint-Siège; que les membres du clergé avaient exécuté les instructions épiscopales en combattant les écoles officielles et en créant partout, avec le concours de leurs paroissiens, des écoles relig^ieuses, devenues très florissantes; qu'ils avaient dispensé les sacrements selon les inspirations de leur conscience et sans prendre conseil de l'autorité civile; bref, qu'ils avaient usé de leur droit et rempli leur devoir.
On interrogeait le curé, c'est trop peu dire : pour lui faire avouer ce que tout le monde savait d'avance, on le harcelait, on le molestait de toutes les façons; on lui prodiguait tour à tour la menace et l'injure. Et quand, se dressant de toute la hauteur de sa dignité méconnue, fort de sa conscience et de son droit, le curé se référait à son serment et demandait : « Suis-je donc ici comme témoin ou comme accusé? » les inquisiteurs lui répondaient hypocritement : « Vous êtes témoin. » Mais ils se démentaient à l'instant même en continuant à lui demander : « A\ez-vous fait ceci? avez- vous dit cela? »
Lancés sur cette pente, ils allèrent plus loin : ils firent de ce témoin, non pas seulement un accusé — car un accusé a toujours le droit de se défendre — mais une victime. Ils le soumirent à l'épreuve des confron-
talions; ils le mirent en présence de ses accusateurs, et, se faisant juges entre eux et lui, ils le déclarèrent coupable. Cela ne suffisait pas encore; on ne se contenta pas de condamner le prêtre, on voulut le punir et le flétrir: on le traita de menteur, de fourbe, de voleur; on alla jusqu'à lui reprocher de ne pas prêcher l'Evangile et de laisser périr les âmes ; on le livra aux railleries, aux huées d'une ville populace, montée au diapason des haines maçonniques (i).
En revanche, l'enquête était silencieuse sur la pression officielle des bureaux de bienfaisance; elle se taisait aussi sur les abus de la centralisation administrative et sur la désastreuse situation financière faite à un grand nombre de communes par les absurdes exigences scolaires de la bureaucratie ministérielle. Que disons-nous? Chaque fois que des témoins volontaires faisaient mine d'aborder ce terrain, on dédaignait leurs dépositions, on refusait de les acter; souvent même on leur imposait silence.
Mais laissons parler les faits et tâchons de reproduire la physionomie de quelques-unes des inoubliables séances de la commission d'enquête. La presse catholique a publié, jour par jour, le compte-rendu sténographique de ces séances. Des journalistes, délégués par elle, suivaient les inquisiteurs de village en village; toute l'enquête est dans ces relations détaillées, dont l'exactitude n'a jamais été mise en doute,
(i) Ces scènes odieuses furent surtout fréquentes dans certains atrondissements libéraux du Hainaut et du Luxembourg. (Voy. Alexandre Delmer, L'enquête scolaire ; cinq jours à Virton, pp. 15 et 16.)
même par les libéraux. Les procès-verbaux officiels offrent des résumés, très habilement faits, des dépositions recueillies; les comptes-rendus des journaux contiennent seuls les dépositions originales, avec leur accent et leur physionomie propres, c'est-à-dire avec les questions et les réponses échangées avant la dictée du rapporteur.
Voici d'abord quelques types d'accusateurs.
La commission siège à Gedinne, sous la présidence de M. Neujean. On instruit le procès du curé de Gros- Fays. Le principal témoin à charge est introduit; c'est un sieur Diseur, instituteur officiel.
M. Neujean met le témoin à l'aise :
D. Vous savez la nature des renseignements que nous attendons de vous. Je puis vous poser des questions spéciales ou vous laisser le soin de dire ce que vous savez. (M. Neujean compulse un volumineux dossier).
Le TEMOIN commence par faire l'historique de la fondation de l'école catholique. Après le vote de la loi, le curé a dit aux enfants qu'ils ne pouvaient rester dans une école sans Dieu, dans une école de libéraux, de francs-maçons. Il leur a dit d'aller rechercher leurs objets classiques dans mon école. Le lendemain j'avais seulement 3 élèves sur 54. Il avait dit cela à la suite du catéchisme donné à l'église. (Le témoin tient à la main un papier manuscrit qu'il consulte très-souvent à la dérobée, en le dissimulant au public, mais non aux enquêteurs.)
D. Ne lisez pas, parlez de mémoire. {Bruit.)
R. C'est pour consulter les faits ! (Mouvement. Lp témoin parle, gardant toujours son papier par devers lui ; pendant que le président dicte la déposition, le témoin étudie ses « faits. ^)
M. Neujean interroge le témoin sur ce qu'aurait dit le curé de Gros-Fays :
R. Je ne fréquente plus guère l'église — comme instituteur! Depuis qu'on m'a soustrait les enfants, je ne les y con-
duis plus. {Rires.) J'ai entendu dire que le curé refuserait d'admettre les enfants qui me restaient à la première communion.
D. Qu'a dit le curé au sujet des femmes et de leurs maris ?
R. Qu'il rendrait la mère responsable de la fréquentation des écoles communales par leurs enfants; qu'elle devait user de tous les moyens de persuasion à l'égard du mari récalcitrant, et le pousser jusque dans ses derniers retranchements.
D. Ahî ah! il a dit cela! Qu'entendait-il par cela ? S'est-il expliqué là-dessus ?
R. Non.
Le témoin est peu explicite. Le président lui vient en aide :
D. Vous avez entendu dire par des personnes dignes de foi que le curé avait prêché la désobéissance aux parents?
R. Oui. Le curé a souvent prêché contre la loi scolaire en projet, mais après le vote il est resté dans les limites légales. Il a attaqué les mauvaises écoles. Il a dit que l'on devait écouter plutôt Notre- Mère la Sainte-Eglise et nos Evêques, qui sont nos pères spirituels.
D. Le curé ne maltraitait-il pas en paroles les récalcitrants?
R. Il disait à ceux-là : « Vous y passerez. Je vous aurai. Vous voulez la lutte? Vous saurez que je suis un homme de lutte. »
D. Le curé n'a-t-il pas menacé du refus de tout sacrement les libéraux ?
R. Je ne puis affirmer cela. Il a dit que les écoles de la franc-maçonnerie produiraient des enfants qui plus tard ne voudraient plus de prêtres, ni à la naissance, ni au mariage, ni à la mort, et qu'ils vivraient sans moeurs. {Mouvement.)
Voilà le curé jugé! Il a parlé contre les écoles de l'Etat ; il les a dépeintes comme des écoles irréligieuses : son imposture est évidente. M, Neujean la fait toucher du doigt par le public, en rappelant une fois de plus que « rien n'est changé : »
Vous avez continué à donner la leçon de catéchisme comme auparavant ?
R. Oui, absolument comme auparavant. {Rires.)
Nous passons au procès du curé d'Oignies. Le témoin interrogé est le bourgmestre du lieu. M. Neujean va droit au but :
D. Quels sont les moyens de pression employés dans votre commune pour détourner les enfants des écoles communales?
R. En chaire, il (// c'est le curé, accusé d'office) a déclaré que les élèves des écoles communales n'auraient pas l'absolution.
D. Et qu'ils ne feraient pas leur première communion ?
R. Je ne me rappelle pas.
D. N'y a-t-il pas des faits qui prouvent qu'// leur a refusé la première communion, notamment à l'égard de l'enfant Galofife?
R. Pas à ma connaissance.
D. En chaire, le clergé ne s'est-il pas élevé contre le gouvernement?
R. Contre tout le parti libéral.
D. Qu'est-ce qu'il disait?
R. Que les instituteurs étaient sans foi, qu'il n'y avait plus de Dieu dans l'école. Voilà tout.
Ce « voilà tout » ne satisfait pas M. Neujean. Il y a dans le dossier quelque chose d'important, que le le témoin n'a pas dit; le président lui rafraîchit la mémoire :
D. Est-ce qu'il n'a pas comparé les gens qui favorisent les écoles aux communards de Paris et à des voleurs de grand chemin?
R. Oui, il a dit un jour en chaire que le parti libéral voulait en venir à la Commune, que c'étaient tous des francs-maçons et qu'ils en voulaient à la religion.
D. A-t-il parlé des hérétiques, pour lesquels il faudrait rétablir les bûchers de l'inquisition ?
R. Non.
Le dernier effet est manqué. Mais le curé n'y perdra rien.
Ces témoins n'ont pas leur f ranc-parler. Voici deux types d'accusateurs qui comprennent mieux leur mission. L'enquête est présidée par M, Bouvier et siège à Virton; le procès instruit est celui du curé de Ruette.
On introduit l'échevin Woignet, père de l'institutrice officielle : c'est un type accompli de libre penseur de village.
A la première question de M. Bouvier : « Etes- vous excommunié? » il répond qu'il s'est excommunié luimême depuis longtemps. Interrogé sur le catéchisme, que le curé donnait à l'école libre pour tous les enfants indistinctement, il déclare « qu'il considère cette mesure comme une vexation; sa fille, dit- il, a protesté et a défendu à ses élèves de se rendre au local choisi par le curé, »
Après une digression due à l'intervention malencontreuse de M. Bouvier, qui l'oblige à confesser les pertes de l'école officielle, le témoin revient à la charge et se vante, par la même occasion, d'un exploit qui ira au cœur de M. Van Hum.beeck :
Le témoin. — Pendant la discussion de la nouvelle loi, le curé avait dit en chaire qu'il n'y aurait plus de crucifix dans les écoles, qu'on n'y dirait plus de prières, etc. Lorsque la circulaire du 17 juillet 1879 a paru, les mêmes accusations ayant été renouvelées, je me suis rendu à l'école communale, où les religieuses enseignaient encore, et j'y ai donné un démenti formel au curé, en présence des institutrices et des élèves. J'ai dit qu'on continuerait à faire réciter les prières et que rien ne serait changé.
M. Bouvier. — Vous avez fait toucher le mensonge du doigt.
Le TEMOIN. — Oui, et c'était en présence des religieuses. Elles ne m'ont pas contredit.
M. Bouvier. — Ahl elles ont donc avoué.
M. Janson, assesseur du président, et qui sent tout ce qu'il y a d'odieux dans ce colloque, y met fin en s'adressant à son tour au témoin :
D. N'a-t-on pas distribué des brochures aux enfants?
R. Oui, le curé leur a distribué une brochure de M. Tabbé Wilmotte.
D. Une brochure très violente sans doute?
R. Oui, elle attaquait la loi scolaire.
D. Est-ce que cette distribution a été faite à l'église?
R. Les enfants me l'ont dit; moi je ne l'ai pas vu, puisque je ne vais pas à l'église.
Ici M. Bouvier reprend, malgré les efforts de M. Janson, la direction de l'interrogatoire :
D. Le curé n'a-t-il pas refusé les sacrements aux parents qui mettraient leurs enfants à l'école communale des filles? Ne l'a-t-il pas annoncé en chaire ?
R. Je ne vais pas aux sermons; je ne l'ai pas entendu.
D. Mais d'après le bruit public ?
R. Ah ! d'après le bruit public, c'est comme cela.
M. Janson, dictant : Je sais, d'après le bruit public... (i)
Le témoin Schreder, qui dépose contre le curé de Saint-Léger, est encore plus explicite. Il mêle à ses accusations contre son curé des attaques contre des religieux qui ont prêché une mission à Saint-Léger.
M. Bouvier. — Le curé ne prêchait-il pas plus souvent politique que religion?
R. La politique revenait presque tous les dimanches.
D. Et sa politique, c'était la guerre aux écoles officielles. N'avez-vous pas trouvé cette conduite odieuse ?
R. Oui, odieuse... ignominieuse.
Le témoin, toujours poussé par le président, finit par dire qu'il ne trouve pas d'expressions assez fortes pour rendre son indignation.
(1) Delmer, op. cit., pp. 89 à 91.
D. Est-ce qu'il n'a pas fait venir des missionnaires étrangers, des jésuites?
R. J'en ai un (sic) qui est venu chez moi; mais quand il m'a demandé si je voulais me convertir et ne plus être libéral, je lui ai montré la porte. J'ai eu un démêlé de trois quarts d'heure avec lui. Ils vont si loin aujourd'hui qu'on finira par leur cracher au visage. Mais le gouvernement y mettra ordre, et j'espère que cela finira bientôt.
D. Est-ce que ces religieux ne prêchaient pas contre la Constitution ?
R. Ils prêchaient contre les libéraux, vous savez.
D. Mais ne décriaient-ils pas nos institutions?
R. Je ne sais pas; je ne vais pas souvent au senuon.
D. Mais, d'après la rumeur publique, ils s'attaquaient à nos institutions?... Eh bien; écoutez-moi : quand un pareil fait se produira encore, quand des missionnaires se conduiront encore d'une manière aussi scandaleuse. ..
Le témoin. — Oh! si j'étais bourgmestre, je \es flanquerais à la porte, tout simplement.
D. Non, vous ne pouvez pas le faire vous-même; vous enverrez une dépêche à M. le ministre de la justice, et on les expulsera, ces étrangers !
R. Monsieur le président, je prends acte de vos paroles.
M. Bouvier. — Et vous faites très bien (i).
Tout commentaire serait superflu. Le lecteur nous en voudrait de l'arrêter trop longtemps devant ces tyranneaux au petit pied ; leur libéralisme s'est assez clairement réfléchi dans le « miroir de l'enquête. »
Tandis que ces libres penseurs de bas étage déclamaient ainsi à leur aise contre « les agissements du prêtre, » d'autres témoins, volontaires ceux-ci, protestaient énergiquement contre les indignes procédés de l'enquête et se livraient à une vigoureuse offensive contre l'enseignement officiel et ses patrons.
(i) Delmek, op. cit., p. 140.
A Nivelles, c'est M. Jules de Burlet, le sympathique bourgmestre, qui flétrit en termes éloquents la pression gouvernementale et:rasservissement des consciences. A Saint-Denis, c'est le bourgmestre Samyn qui, à cette question des enquêteurs : « Pourquoi n'appliquez-vous pas la loi de 1879? » se borne à répondre ces nobles paroles : « Parce que je mets la loi de Dieu au-dessus de la vôtre. » A l'enquête d'Alost, c'est un simple paysan, le bourgmestre de Vleckem, qui oppose cette fière attitude aux reproches dont le harcèlent MM. Lippens et Willequet :
M. Lippens. — Vous avez refusé de nommer un instituteur. L'ancien instituteur est demeuré neuf jours dans l'école sans droit. Vous exécutez la Kn quand elle vous est favorable; faites de même quand la loi est dirigée contre vous, (sic.)
R. Je connais mon devoir, Monsieur, el n'ai jamais volontairement manqué à la loi.
M. Willequet. — Vous avez montré peu de respect pour la loi lors de l'inauguration de l'école catholique. Vous avez figuré dans la procession, ceint ostensiblement de votre écharpe?
R. Oui.
D. Cela est contraire à la loi. Votre place n'était pas là.
R. La Constitution proclame que l'enseignement est libre. J'ai toujours figuré avec mon écharpe dans toutes les solennités. Or, celle-ci était d'une importance capitale. Notre commune est catholique, Monsieur, tout entière, sachez-le bien. Nous tenons à notre foi et je tiens à ma liberté de citoyen. Personne ne me l'enlèvera. {Bravo! Bravo! dans tout l'auditoire^
Rappelons encore, à l'enquête d'Arlon, le bel exemple de courage de M. Pierre Reding, un jeune cultivateur, échevm du petit village de Tontelange. Cet administrateur communal avait commis le grand crime de faire de la propagande pour l'enseignement libre. 11 n'était pas encore dans le prétoire que déjà M. Bouvier, qui présidait l'enquête, avait fulminé contre
lui. I-orsque M. Reding entra, revêtu de son sarreau démocratique, la foule complaisante sourit, flairant une exécution. Nous citons textuellement l'interroo-atoire :
D. Vous êtes échevin de la coramiine de Tontelange?
R. Oui, M. le président.
D. En cette qualité, quel serment avez-vous prêté?
R. J'ai prêté serment de fidélité au Roi, obéissance à la Constitution et aux lois du peuple belge.
D. Vous favorisez l'enseignement catholique dans votre commune au détriment de l'école officielle, et vous vous mettez en opposition avec la loi de 1879. Comment conciliez-vous votre serment avec vos agissements ?
R. M. le président, j'ai fait de la propagande pour l'école catholique, c'est vrai, je m'en glorifie, et je le ferai encore. Si j'ai juré obéissance aux lois, j'ai aussi juré d'observer la Constitution, qui proclame la liberté des cultes et la liberté d'enseignement. Comme citoyen, j'ai le droit d'agir conformément il ma conscience, sans trahir mes devoirs de fonctionnaire.
D. Comme échevin, votre premier devoir est de faire observer la loi de 1879.
R. En prêtant le serment civil, je n'ai pas renoncé à l'Eglise; je place Dieu au-dessus de toutes les lois.
Pendant cet interrogatoire, la partie hostile du public, qui tantôt trépignait d'aise au moindre mot et au plus léger sourire de M, Bouvier, est silencieuse et comme atterrée; M. Bouvier lui-même, embarrassé et presque poli, est dominé par l'attitude fière et par les réponses fermes et courageuses de ce simple paysan; un murmure de satisfaction parcourt l'auditoire.
D. Vous avez collecté pour l'école libre?
R. Oui, je l'ai fait, et je le ferai encore.
M. ScAiL(,)Uix. — Vous n'avez pas ce droit!
R. Pardon, Monsieur, j'ai parfaitement ce droit. Et d'ailleurs, vous n'avez pas de questions à m'adresser; le président seul a ce droit.
Confondu par tant d'audace. M. Scailquin tombe à la renverse dans son fauteuil, jette les bras en l'air et, sans pouvoir proférer un mot, dirige un regard suppliant vers M. Bouvier pour l'appeler à son secours, M. Bouvier hurle :
D. Prenez garde ! Vous serez révoqué !
R. M. le président, vous n'avez pas ce droit, le Roi seul peut le faire. Et voilà déjà la seconde fois que je suis nommé échevin, preuve certaine que j'ai fait mon devoir.
D. Je vous ferai révoquer, vous dis-je !
R. Faites-le, si vous voulez, et n'attendez pas jusqu'à demain! Plutôt aujourd'hui que demain! Mes concitoyens ne me révoqueront pas.
D. Allez-vous-en, vous tenez avec les curés!
R. Oui, j'en suis fier!
Faut-il ajouter que M. Bouvier se hâta de clôturer le procès- verbal et de lever la séance ?
Les interrogatoires de ce genre jetaient du froid sur l'enthousiasme des inquisiteurs; on faisait tout au monde pour les empêcher de se produire ou pour les écourter. On s'en prenait plus volontiers aux humbles, aux faibles, à ceux qu'on croyait pouvoir terroriser par l'intimidation. Voici un exemple du système tortionnaire que la commission appliquait aux catholiques. Les inquisiteurs, en attendant un curé à lacérer, se faisaient la main sur un instituteur coupable de n'avoir pas trahi sa foi pour un vil intérêt.
Le témoin déclare se nommer Arsène Jacob. Il est âgé de 39 ans et exerce la profession d'instituteur officiel.
D. Depuis combien de temps êtes-vous instituteur à Ethe?
R. Depuis i8 ans.
D. Y a-t-il eu des plaintes contre votre enseignement?
R. Aucune, à ma connaissance. J'ai toujours été respecté et considéré dans la commune, du moins, je le pense.
D. Et vos rapports avec le curé ? Vous êtes en bons termes avec lui?
R. Oui, et je m'en honore.
D. Vous étiez bien avec lui avant la loi nouvelle; vous êtes bien après ?
R. Après comme avant, en excellents termes.
D. Vous n'êtes donc pas excommunié?
R. {Avec étoiinemenl}^ Mais non, Monsieur le président.
D. Cela me paraît étrange.
M. Janson. — Vous êtes une exception à la règle générale.
R C'est ainsi. {Rires et applaudissements dans une partie de r auditoire?)
Le président défend les manifestations.
Au témoin : Votre situation est étrange. Expliquez-vous.
R. C'est bien simple : je n'ai pas enseigné le catéchisme.
M. Bouvier {sévèrement). — Vous n'avez pas enseigné le catéchisme?
R. Le clergé s'était chargé d'enseigner la religion à l'église; je n'ai pas cru devoir donner un enseignement parallèle.
Le président fait un geste de dépit; M. Janson se mord les lèvres.
D. {Avec impatience.) Mais les sermons du curé? Vous devez les avoir entendus. Le curé n'annonçait-il pas en chaire qu'il refuserait l'absolution aux élèves des écoles communales et à leurs parents?
R. Aux enfants, non; s'il a été question de refuser les sacrements, ce n'a pu être qu'aux parents.
D. Et moi, je vous dis qu'on a menacé hs parents et les enfants.
R. Je ne m'en souviens pas.
D. {Ironiquement.) Vous ne vous en souvenez pas?
R. Non.
D. {Avec colère) Eh bien, Monsieur, vous ne nous dites pas la vérité. Et pourtant vous avez juré de la dire. {Haussant toujours la voix.) Vous nous apportez ici des réticences jésuitiques. Nous ne les aimons pas. {Murmures en sens diveis dans l'auditoire ; le président roule des yeux flamboyants)
Le témoin. — Je ne puis dire que ce que je sais. Quant aux parents, je crois, en effet, qu'on les a menacés du refus de sacrements.
D. Et cela ne vous a point ému ? Mais si les parents avaient écouté les conseils perfides du curé, il n'y aurait plus d'enfants à l'école communale.
R. Ah! je n'en sais rien.
D. {Nouvel accès de fureur.) Mais ce sont là des réticences, Monsieur. Parlez-nous donc sincèrement.
M. Janson. — Voyons. N'avez-vous pas pris envers le curé ou envers le vicaire un engagement quelconque?
R. Non. Le clergé s'est chargé de donner l'enseignement religieux. J'en ai été heureux pour ma part. Je suis resté bien avec tout le monde; comme instituteur, je dois avoir la confiance de tous.
D. Comment pouvcz-vous être encore l'ami de tout le monde, en présence du clergé qui mine votre école?
R. Le clergé ne mine pas mon école.
D. Mais si! il fait de la propagande contre les écoles communales, et vous y êtes indifférent !
R. Il n'y a qu'une école de garçons chez nous : c'est l'école ofTîcielle. La loi veut que cette école soit neutre; j'ai été neutre comme mon école. On a dit : Rien n'est changé; devais-je changer moi-même (i)?
Ce qui était plus révoltant encore, c'était l'intimidation exercée sur les pauvres, sur de naïfs villageois, soit pour les amener à retirer leurs enfants de l'école catholique, soit pour les contraindre à accuser les prêtres de pression.
L'incident suivant, qui se passa à l'enquête d'Audenarde, est, à cet égard, un parfait spécimen de X impartialité Q^\ animait les inquisiteurs. Deux ouvriers de Wortegem, Pierre Coorevits et Elodie Naessens, avaient été signalés par l'enquête secrète comme ayant
(i) Delmer, op. cit., pp. 6i à 63.
subi, pour des faits n'ayant d'ailleurs avec la question scolaire qu'un rapport fort éloigné, une pression de la part du clergé. Le premier, disait-on, s'était vu interdire par le vicaire de badigeonner l'école officielle et la maison de l'instituteur; quant à la fille Naessens, on prétendait que le curé l'avait menacée de l'expulser de la congrégation, si elle ne quittait pas le service du sieur Ronse, échevin libéral de l'endroit.
Ces malheureux sont cités une première fois devant la commission. M. Willequet, qui préside, interroge d'abord Coorevits. On remarquera sa manière de procéder : il ne pose pas de questions; il affirme; il cherche visiblement à terroriser le témoin. Nous citons textuellement.
Pierre Coorevits, âgé de 33 ans, déclare qu'il est peintre eu bâtiments à Wortegem.
D. Le vicaire vous a défendu de blanchir la maison de l'instituteur.
R. Il ne m'en a pas dit un mot; le curé non plus, ni personne, l'ai fait ce travail, et nul ne m'a inquiété.
M. Willequet rappelle le sieur Van Hée, instituteur communal, qui a soutenu l'accusation contre le vicaire.
Van HÉe déclare que Coorevits a dit à l'échevin Ronse que le vicaire l'avait inquiété.
Coorevits. — J'ai dit que le bruit courait que le vicaire me l'avait défendu, mais j'ai ajouté que le bruit était faux.
D. N'oubliez pas que vous avez juré de dire toute la vérité.
R. Je la dis sous la foi du serment.
D. Si vous ne dites pas la vérité, vous pouvez vous rétracter. Quand vous aurez signé il sera trop tartl.
R. Mais je dis la vérité.
D. Il se peut que la justice recherche si vous dites la vérité. Prenez garde aux poursuites.
R. Mais c'est la vérité.
D. Interrogez votre conscience.
R. C'est fait.
Suit l'interrogatoire d'Elodie Naesscns. Le résultat est le même que pour Coorevits.
Les inquisiteurs lèvent la séance, mais, furieux de voir leur échapper deux témoins sur lesquels ils comptaient, ils décident de rev^enir à la charge. Sur les indications des gueux de Wortegem, M. Willequet fait assigner pour une nouvelle audience toute une série de témoins; il fait revenir également ceux qu'il a inutilement torturés.
Les témoins comparaissent; avec une touchante unanimité, ils viennent déclarer que Coorevits et la fille Naessens se sont plaints auprès d'eux d'avoir été, de la part du clergé, l'objet des faits de pression niés devant l'enquête.
Elodie Naessens est introduite. Elle avait dit la semaine précédente qu'elle n'avait jamais fait partie de la congrégation et qu'on ne lui avait fait aucune observation pour la forcer à quitter le service de Ronse. Elle persiste dans ses affirmations.
M. Willequet. — D'autres témoins diront le contraire. Vous verrez : si vous persistez, vous pouvez être poursuivie.
Le témoin. — J'ai dit la vérité et je la maintiens.
Pierre Coorevits comparaît à son tour. Lui aussi maintient son témoignage.
M. Willequet. — Des témoins viendront dire le contraire. Si vous persistez, vous vous exposez à des poursuites.
Le TEMOIN. — Je maintiens tout ce que j'ai dit.
L'échevin Ronse, rappelé. — Coorevits m'a dit que le vicaire lui avait défendu de blanchir l'école. Il a dit dans ma ferme, à tous mes ouvriers comme à moi-même, il y a environ 15 ou 16 mois, que le vicaire lui avait conseillé de refuser de badigeonner l'école.
Coorevits proteste avec émotion.
M. Willequet lui impose silence.
CooREViTS déclare encore que ni le curé ni le vicaire ne ■l'ont jamais inquiété.
M. De Vigne. — Vous pouvez avoir menti.
CooREViTS maintient ce qu'il a dit.
M. De Vigne. — Un homme qui dit la vérité ne parle pas comme vous
CooREViTS répète encore sa déclaration.
M. WiLLEQUET. — Vous avez prêté serment.
M. De Vigne. — Il n'y a que ceux qui font un faux serment qui parlent comme vous.
M. WiLLEQUET. — Vous finirez bien par dire la vérité.
CooREviTS est excessivement ému.
RoNSE. — Le dimanche suivant, Coorevits est venu me demander de ne pas répéter que le vicaire lui aurait défendu -de blanchir l'école.
M. WiLLEQUET. — Coorevits, est-ce vrai?
Coorevits. — Oui.
RoNSE. — Il ajoutait qu'il avait déjà eu des difficultés et craignait de perdre toutes ses pratiques.
Coorevits. — M. le vicaire m'a rencontré et m'a demandé si c'était moi qui avais fait courir le bruit qu'il m'aurait inquiété. Il ajoutait que ce bruit était faux. J'ai dit qu'effectivement il l'était.
M. WiLLEQUET. — Vous parlez beaucoup trop à côté de la question. Il n'y a que les faux témoins qui parlent comme vous.
Coorevits. — }e ne suis pas un faux témoin. Je dis la vérité.
M. WiLLEQUET. — Une drôle de vérité, qui peut vous -conduire bien loin. Qu'est-ce que vous avez demandé à Ronse de ne pas répéter?
Coorevits. — Ce bruit qui courait que le vicaire m'aurait défendu de blanchir l'école.
JVI. De Vigne. — Ah ça! Vous moquez-vous de nous? Coorevits. — Certainement non. Je maintiens ce que j'ai dit.
La commission reprend l'interrogatoire d'Elodie Naessens.
Ronse dit qu'Elodie Naessens lui a déclaré à diverses
reprises qu'elle avait été menacée par le curé d'exclusion de
Ja congrégation si elle ne quittait le service de la famille Ronse.
Ei.oDiE Naessens déclare que le curé ne l'a jamais menacée.
M. De Vigne. — Vous faites comme Coorevits.
Elodie Naessens. — Je dis la vérité II est possible...
M. De Vigne. — Vous changerez bien. Vous aurez menti en faisant ce récit à M. Ronse.
Elodie Naessens. — Ronse dit ce qu'il veut; je dis ce que je veux. Je n'ai jamais fait partie de la congrégation, et par conséquent je n'ai jamais pu être menacée d'expulsion.
M. Willequet. — Nous saurons bien ce que nous voulons savoir.
Elodie Naessens. — Vous êtes assez habiles pour embarrasser une pauvre fille. Vous me tendez un piège, pour me mettre en contiadiction soit avec moi-même, soit avec d'autres. Je n'y veux pas tomber. Je refuse donc de répondre à vos questions cauteleuses et me borne à maintenir ma déclaration antérieure. Vous seriez assez habiles pour surprendre la naïveté d'une simple fille de ferme.
M. Willequet. — Vous allez vous taire, sinon je vous fais jeter à la porte.
M. De Vigne. — Avez-vous dit...
Elodie Naessens. — J'ai dit ce qui a été acte, et je le maintiens.
M. Willequet, s'adressant aux deux témoins. — Je ne puis assez vous engager à vous rétracter. Le faux témoignage pèsera sur toute votre vie et vous fîétrira à jamais.
Elodie Naessens déclare persister dans ce qu'elle a dit il y a huit jours.
Coorevits fait la même déclaration.
M. Willequet. — La commission décide qu'un extrait du procès-verbal contenant ces derniers incidents sera adressé au procureur du roi.
Ce ne fat pas là une vaine menace. Quelques jours plus tard, la commission d'enquête sollicitait du parquet d'Audenarde des poursuites contre Coorevits et la fille Naessens du chef de faux témoignage. Voilà ce qu'il en coûtait de parler selon sa conscience! Voilà comment l'enquête, suivant la déclaration solennelle de M. Neu-
Jean, « se gardait de toutes investigations inutiles qui auraient pu ressembler à des tracasseries ou à des vexations! »
Et qu'on ne croie pas que les interrogatoires de ce genre étaient isolés. Tous les jours il s'en produisait de pareils : dans leur ardeur à accumuler des griefs contre les curés, les Scailquin, les Jottrand, les Lucq, les Lippens, les Devigne allaient aussi loin que les Bouvier, les Janson, les Willequet : c'est-à-dire qu'ils ne reculaient devant rien pour briser les résistances dont ils croyaient pouvoir triompher.
Il faut nous limiter dans l'exposé de ces scènes navrantes. Nous voulons toutefois en rappeler encore une, qui n'eut peut-être pas son pareil dans toute l'enquête : il s'agit de l'interrogatoire de la femme Van der Kuylen, à la séance de Lierre, présidée par M. Devigne.
Cet interrogatoire fut un véritable martyre. Ce qui lui donne un tout spécial intérêt, c'est que les inquisiteurs, en cherchant à établir la pression du clergé, ne réussirent qu'à mettre en lumière un fait de pression administrative plus odieux que tous ceux que nous avons rencontrés jusqu'ici. On l'a vu, la pression libérale consistait habituellement à placer les indigents entre leur conscience et leur intérêt matériel. L'enquête de Lierre fit connaître ce raffinement monstrueux : une administration charitable (!) s'eJBForçant d'asservir la conscience d'une femme en exploitant contre elle la vivacité de son amour maternel!
Voici les faits.
Une pauvre paysanne campinoise, Colette Van der Kuylen, avait pris en pension une petite orpheline en
iDas âg"e recueillie par les hospices d'Anvers. L'enfant avait grandi chez elle; la femme s'y était attachée comme si c'eût été sa propre fille; elle l'avait mise à l'école communale, tenue par les Sœurs. Vint la loi de malheur. La femme Van der Kuylen retira l'enfant de l'école : ce fut son premier crime. Voyons l'instruction auquel il donna lieu.
M. De Vigke. — Vous aviez pris chez vous une enfant des hospices.
LetÉmoix. — Oui ; cette enfant a toujours fréquenté l'école des Sœurs, mais M. Van Dessel, inspecteur des hospices d'Anvers, est venu pour me forcer à l'envoyer à l'école de M. Cassiers (l'instituteur communal, depuis la loi de malheur). Je n'ai pas consenti. M. Cassiers est venu me dire la même chose... Il m'a demandé pourquoi je n'envoyais pas l'enfant chez lui. En ce temps il n'y avait pas d'école de filles; je ne voulais pas laisser l'enfant seule à l'école, au milieu de tous ces garçons.
D. Qu'est ce qui est advenu de l'enfant?
R. Je l'ai renvoyée d'où elle venait, aux hospices d'Anvers.
D. Pour qu'elle ne fréquentât pas l'école communale. Quel motif aviez- vous pour cela?
R. Ma conscience me le défendait.
D. Ce n'est pas une réponse (s/'c); pourquoi ne laissiez-vous pas aller l'enfant à l'école communale ?
R. Parce que j'ai été élevée dans la foi catholique et que je veux y rester.
D. Croyez-vous donc que l'école communale est établie contre la foi catholique ?... Vous ne répondez pas ?
Les déclarations du témoin, puis son silence, paraissent équivoques à M. De Vigne. Evidemment il y a une soutane dans cette mystérieuse affaire. Tous les efforts du président vont tendre désormais à inculper le prêtre, auteur de tout le mal.
D. Le clergé n'est-il pas allé chez vous pour vous faire dire que votre conscience vous le défendait?
R. Le clergé a toujours pu entrer dans ma maison, et il le peut encore maintenant.
D. Le clergé est donc allé chez vous ?
R. J'ai déjà répondu.
D. Le clergé ne vous a-t-il pas dit ce que vous deviez répondre? Vous devez donner une réponse. Le curé n'est- il pas allé chez vous, je vous le demande pour la troisième fois? Est-il allé chez vous pour vous dire ce que vous deviez répondre?
R. Je ne sais que répondre.
D. Je vous oblige à répondre. Ne pas répondre c'est dire oui.
La femme Van der Kuylen se tait. Le président lui renouvelle pour la quatrième fois sa question. Il la tourmente .si bien qu'elle finit par répondre : « Peut-être. »
M. De Vigne triomphe.
D. Oui, le curé est allé chez vous. Je le sais. Comment s'appelle-t-il?
R. iVI. Van Gorp.
D. (^ue vous a-t-il dit? Personne ne peut rien vous faire à cause de ce que vous direz... Vous avez tort de ne rien dire, car ainsi vous laissez supposer des choses graves.
Nouveau silence du témoin. Décidément on n'en tirera rien.
M. De Vigne paraît découragé.
Ici un nouveau personnage entre en scène. C'est Cassiers, l'instituteur officiel. Il a suivi l'enquête de près et remarqué l'embarras du président. Il se hâte de venir aider au martyre de la pauvre femme : occasion unique de se venger de ses refus et de se couvrir de gloire aux yeux du trio inquisitorial. Cassiers intervient spontanément dans le débat :
Cassiers. — Je déclare sans détour que ti:)ut ce que cette femme a dit est faux, depuis le commencement jusqu'à la fin.
M. De Vigne, visiblement réjoui de ce renfort inespéré, s'adresse à sa victime : Avez-\ ous dit la vérité ?
Le témoin. — Oui.
Cassieks {après avoir prêté serment). — Je vais prouver le contraire.
En même temps il tire de sa poche une lettre adressée par les hospices d'Anvers à la femme Van der Kuylen et lui ordonnant d'envoyer l'enfant à l'école communale.
Cassiers. — La femme, qui était très attachée à l'enfant, avait promis de donner suite à cet ordre... Je fis des efforts répétés pour l'amener à me confier l'enfant. L'inspecteur Van Dessel est venu ici dans le même but. La femme, qui disait qu'il lui en coûterait la vie de devoir se séparer de l'enfant, promettait chaque fois de l'envoyer à mon école, mais, lorsque elle était sur le point d'accomplir sa promesse, elle se sentait retenue par sa conscience. Finalement, elle a renvoyé l'enfant aux hospices plutôt que de se mettre en opposition avec l'Eglise.
Cassiers continue ainsi pendant un gros quart d'heure. Sa déposition, loin d'infirmer le témoignage de la femme Van der Kuylen, le confirme en tous points et précise les tentatives de pression dont la malheureuse a été l'objet.
M. De Vigne s'en aperçoit. Il se remet à torturer la pauvre femme, qui n'en peut plus :
D. Il ressort du témoignage que vous venez d'entendre que vous avez, à diverses reprises, promis d'envoyer l'enfant à l'école communale?
R. Oui ; mon cœur l'aimait tant...
D. Vous l'avez promis à M. Cassiers et aux hospices d'Anvers, mais vous avez menti. Pourquoi cela?
R. J'ai promis parce qjie mon ccciir c'tait pour cet enfant, mais, d'après ma conscience, je devais le renvoyer.
D. Vous avez vous-même remis à M. Cassiers les livres scolaires de l'enfant; votre intention n'était-elle pas alors d'envoyer l'enfant à l'école communale ?
R. Oui, telle était mon intention, mais ma conscience ne me permit pas d'exécuter ma promesse.
Chaque fois que la femme Van der Kuylen parle de son amour maternel ou de sa conscience, les inqui-
siteurs se mettent à rire. M. De Vigne pose encore quelques questions du même genre. Puis, soudainement, il passe à un autre ordre d'idées :
D. Vous faites partie de la congrégation ?
R. Oui.
D. Vous a-t-on menacé de vous en expulser, si vous mettiez l'enfant à l'école communale ?
La femme se tait.
Le président la menace d'un procès-verbal si elle ne répond pas.
La femme continue à garder le silence. Le président répète sa question jusque quatre fois; il annonce à la femme qu'elle sera dénoncée au procureur du Roi.
D. Avez-vous donc peur de parler parce que certaines personnes vous ont recommandé de vous taire? Lorsque vous serez de retour chez vous, allez dire en mon nom à votre curé qu'il ferait mieux de vous laisser en paix, qu'il vous a rendu un mauvais service.
La pauvre femme répond qu'elle doute si le curé l'a invitée à quitter la congrégation au cas où elle enverrait l'enfant à l'école officielle.
D. Cela vous ferait-il de la peine de devoir quitter la congrégation ?
R. Cela ne me ferait pas grand' chose.
La femme Van der Kuylen est à bout de forces. M. De Vigne essaie d'un suprême argument. Lui qui s'est moqué tantôt des raisons de conscience, il s'adresse maintenant à la conscience de sa victime; il lui parle en directeur spirituel :
D. Songez, femme, que le faux serment n'est pas seulement puni par la loi, mais il est encore un péché morlel. Le serment consiste à dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. (M. Cassiers, qui oublie que cette leçon s'applique à merveille à sa déposition, exulte). Vous dites que vous doutez si l'on vous a menacée de vous expulser de la congrégation; cependant les menaces de ce genre doivent produire sur vous un certain effet.
R. Malgré cela je doute.
D. Où vous a-t-//dit cela? En rue ou chez vous? Ou bien à l'église?
R. Si cela a été dit, c'est dans ma maison.
D Y avait-il d'autres personnes présentes?
R. Je ne le crois pas, mais encore, je doute que cela ait été dit.
M. De Vigne entame une nouvelle diatribe contre le curé, Cassiers se livre à un dernier assaut contre la femme. C'est peine perdue. Les inquisiteurs abandonnent la partie.
M. De Vigne. — Allez-vous en; nous n'en finirons pas.
La femme. — Non, nous n'arriverons jamais au bout. {Rues approbatifs dans l' auditoire.)
Un dernier trait, pour compléter ce tableau de l'instruction contre le curé.
Pour que l'acte d'accusation soit pleinement satisfaisant au gré du tribunal, pour que 1' « opinion publique, » comme avait dit la Gauche, puisse juger — et condamner — en parfaite connaissance de cause, il faut donner aux témoignages un caractère probant qui leur ferait parfois défaut si l'on se bornait à les recueillir tels qu'ils sont sortis de la bouche des témoins : il s'agit, en d'autres termes, selon l'ineffable expression de M. Bouvier, de « traduire la pensée des témoins, > On a déjà eu quelques spécimens de ces retouches ou de ces dictées, habilement faites en vue du procèsverbal oiïiciel. En voici quelques autres.
Il y avait d'abord des témoins qui en disaient trop au gré des inquisiteurs, et le procès-verbal devait corriger leurs excès de zèle. Exemple : le témoin Georges, à l'enquête de Virton. M. Bouvier interroge :
D. Que savez-vous des agissements du prêtre? R. Il m'a refusé les sacrements et a chassé ma fille du catéchisme, parce qu'elle fréquentait l'école communale.
D. Que vous a-t-il dit au sujet des comités scolaires?
R. Il m'a déconseillé d'en faire partie; je lui ai lésisté.
D. Que lui avez-vous dit?
R. Il disait que la loi scolaire était une mauvaise loi. Je lui ai répondu que le gouvernement le payait et qu'il devait obéir au gouvernement.
D. Vous avez très bien dit et très bien fait.
R. {Avec affectation.) Un curé, mais c'est un domestique du gouvernement.
Le témoin attend une nouvelle approbation, qui ne vient qu'avec quelque réserve; M. Janson acte ce qui suit :
« Je lui ai répondu que ce n'était pas au curé à faire les lois, mais que leur devoir était d'y obéir. ■■>
Le témoin Georges n'a pas retrouvé son mot, mais il a signé tout de même (i).
Autre exemple, également fourni par l'enquête de Virton.
Une école catholique avait été fondée à Ruette par le comte Louis de Briey. Ayant résolu de procéder solennellement à la bénédiction de l'école, le curé annonça à ses paroissiens qu'il s'y rendrait processionnellement à l'issue de la messe. Le bourgmestre empêcha la procession. C'était une mesure grave, un acte de bon plaisir, à l'appui duquel il n'y avait même pas de prétexte à alléguer. Le prétexte, c'est la commission d'enquête scolaire qui devait après coup le fournir, voici comment.
Le premier témoin entendu pour Ruette est M. Ensch, le bourgmestre. Arrivant au fait de la procession interdite, il en parle comme de la chose la plus
(i) Deoier, op. cit., p. 164, 165.
naturelle du monde : informé des intentions du curé, qui avait invité les parents et les enfants à se joindre au clergé, le bourgmestre a mis l'embargo sur Je cortège, tout simplement « parce que cela ne lui plaisait pas. » Mais cet aveu « dépouillé d'artifice » compromettait le parti et l'enquête elle-même. Consigner dans les procès- verbaux de la commission une preuve aussi flagrante de la pression administrative, c'était faire la part trop belle aux catholiques. M. Janson s'empresse d'intervenir pour pallier l'illégalité commise :
D. Vous dites, Monsieur le bourgmestre, que vous avez interdit cette procession. Vous aviez lieu de craindre des désordres?
R. Oh! non, je ne craignais pas de désordres.
M. Bouvier {en regardant le tc'moin dans le blanc des yeux). — Est-ce que vous ne craigniez pas une certaine surexcitation des esprits?
R. Oh! mon Dieu, oui.
M. Bouvier. — Vous avez bien répondu.
Et M. Janson dicte :
« J'ai cru, par mesure de prudence et en raison de la surexcitation des esprits, devoir interdire cette procession. »
Voilà donc un témoin qui a déclaré tout d'abord et très carrément que la crainte des désordres n'a pas été son mobile. La commission pose de nouveau la question, avec une insistance et sur un ton qui apprennent à ce maladroit la faute qu'il a commise. Cette fois il comprend à peu près, et son oh! mon Dieu, oui devient la belle phrase qu'on vient de lire.
Ce n'est pas tout; à la suite du bourgmestre de Ruette, un second témoin vient déposer: c'est le sieur Woignet, échevin de la commune, que nous avons
déjà présenté au lecteur. Mieux stylé que son bourgmestre, il ne viendra pas se vanter d'avoir interdit une procession, sans invoquer un motif quelconque à l'appui. Ecoutons-le :
Le témoin. — Nous avons empêché la procession, parce que nous la considérions « comme une protestation révolutionnaire contre la loi scolaire. »
... Malgré notre défense, le curé est sorti de l'église. Alors le bourgmestre s'est avancé au devant du curé et lui a enjoint de rentrer dans l'église. Le curé est rentré. La procession n'a pas eu lieu.
Ici, on le voit, un motif est allégué; mais ce n'est pas celui que M. Janson a suggéré au bourgmestre ; ce n'est pas celui qu'admet la jurisprudence libérale de la cour de cassation. Il faut donc corriger la déposition de l'échevin, pour la mettre d'accord avec le langage que l'on a fait tenir au bourgmestre. A cette fin, un dialogue s'engage entre M. Bouvier et le témoin :
D. Vous venez de nous dire le motif pour lequel on a interdit la procession. JNIais n'y avait-il pas dans votre commune une grande surexcitation des esprits et n'est-ce pas un des monfs qui ont engagé le conseil communal à empêcher cette manifestation?
R. Mais naturellement, M. le président.
D. Ainsi vous complétez (sic) votre pensée en disant que le collège échevinal a cru qu'il y avait danger à laisser sortir cette procession, par suite de la surexcitation des esprits.
Ces/ bien votre pense'e que je traduis.
Traduire les pensées d'autrui, avant qu'elles soierit émises, il n'y avait que M. Bouvier qui fût de cette force-là.
Le témoin fit un signe d'assentiment, et M. Janson dicta ce qui suit :
« Nous avons considéré cette procession comme une protestation révolutionnaire contre la loi, et, pour éviter des conflits^ à cause de la surexcitation des esprits, le bourgmestre l'a interdite, v
Présentée sous ce jour, la conduite du bourgmestre et de l'échevin de Ruette n'avait plus rien dont pût s'offusquer une conscience libérale : ils n'avaient fait qu'imiter l'exemple célèbre du bourgmestre Piercot (i) et ils étaient censés avoir eu les mêmesmotifs que lui pour agir comme ils l'avaient fait. Ils savaient comment s'y prendre désormais pour commettre très correctement les illégalités les plus flagrantes et pour pratiquer, au nom de l'ordre public, l'arbitraire le plus violent et le plus effréné (2).
A côté des témoins qui disaient trop, il y en avait qui ne disaient pas assez au gré des inquisiteurs, tel le témoin Bruydonckx, à l'enquête de Lierre.
M. De Vigne. — On a dit que vous avez été forcé de retirer votre enfant de l'école communale.
Le TEMOIN. — Non, je l'ai retiré parce que telle était ma volonté. Le père est maîtred'élever son enfant comme il lui plaît.
D. Ne vous a-t-on pas menacé du refus de l'absolution?
R. Non.
D. Aviez-vous à vous plaindre de l'école communale?
R. J'ai choisi, d'après mes préférences, l'enseignement catholique... Je suis né et j'ai été élevé dans la religion catholique et j'entends y mourir.
Après beaucoup de questions insidieuses, le témoin
(1) En 1875, '^^s libéraux ayant attaqué une procession organisée à Liège à l'occasion d'un jubilé pontifical, M. Pieicot, bourgmestre de Liège, prétextant de son droit de police, prit un arrêté interdisant les processions jubilaires. L'anêté était inconstitutionnel; cela n'empêcha, pas la cour de cassation d'admettre sa légalité.
(2) Voy. Delmer, op. cit., pp. 81 à 85.
dit qu'il a entendu prêcher en chaire que les parents devaient élever leurs enfants en catholiques.
Le président fait aussitôt acter au procès-verbal :
« A la suite des sermons du curé, le témoin a envoyé son enfant à l'école catholique. »
A Virton, le témoin Fary, auquel M. Bouvier demande un accès d'indignation contre son curé, fait des réserves dont il ne reste pas trace au procès- verbal.
]M. Bouvier. — Vous dites que cela a excité l'indignation générale ?
Le TEMOIN. — Oui... des libéraux.
M. Bouvier. — C'est la même chose.
M. Janson a traduit :
« La conduite du curé a snscile l'indignation d'un grantl nombre de personnes. »
Le témoin Jacquemin est encore plus réfractaire à l'indignation que le précédent. Qu'on en juge :
M. Bouvier. — N'avez-vous pas été révolté? indigné? Parlez, Monsieur.
R. Oui.
D. Et avec raison. Monsieur. Et qu'y a-t-il encore? Le curé n'a-t-il pas changé les heures du catéchisme pour entraver l'enseignement officiel ?
R. C'est ainsi.
D. Eh bien, vous avez dû être indigné, révolté?
R. Oui, Monsieur.
D. Dites-le donc, exprimez vos sentiments, parlez.
Il reste peu de trace de toutes ces indignations au procès- verbal; mais ce peu même est de trop, car il n'y avait d'indigné que M. Bouvier; encore l'unique cause de son indignation était-elle de voir que le témoin ne s'indignait pas. Il a fini par lui dire : « Est-ce que vous ne trouvez pas que cette
conduite (du curé, toujours) révolte la conscience humaine? » {Textuel) Et la conscience humaine n'a pas répondu (i).
L'acte d'accusation est dressé; les charges en sont connues; là où la chose a été possible, on a chauffé l'auditoire, on l'a amené à un diapason convenable de prêtrophobie.
Nous allons maintenant entendre les accusés, ou plutôt les coupables. Car, accusés devant une cour de justice, ils auraient toute latitude de s'expliquer et de se défendre; cités comme témoins devant la commission d'enquête, ils sont jugés et condamnés d'avance; on ne les appelle que pour les humilier, les contredire, les outrager publiquement.
Pendant de longues heures, le prêtre dont on instruit le procès est resté enfermé dans la salle des témoins; il ne sait rien des charges accumulées contre lui; on ne lui en donne pas même lecture après qu'il a été introduit dans le prétoire. Seule l'attitude hostile des inquisiteurs et des anti-curés qui guettent son entrée lui fait entrevoir le sort qui l'attend.
L'interrogatoire porte d'abord sur l'opposition à la loi scolaire. On verra, par l'échantillon suivant, comment les inquisiteurs s'entendaient à respecter ce que M. Neujean avait appelé « le for intérieur » des témoins.
C'est M. Lucq qui préside. L'accusé est vicaire à Merbes-le-Château.
(i) Delmer, op. cit., pp. 167 et 168, Une foule de cas analogues sont rapportés dans ce même opuscule.
D. D'après de nombreux témoins, vous avez, à confesse ou ailleurs, donné à beaucoup d'enfants le conseil de ne plus manger, de pleurer, de ne pas s'habiller, de désobéir même aux parents, etc.
R. Pour le confessionnal, je n'ai à rendre compte de ce qui s'est passé qu'à Dieu seul; en dehors du tribunal de la pénitence, je n'ai jamais conseillé aux enfants de désobéir à leurs parents.
D. Vous avez fait de nombreuses visites pour entraîner les enfants dans vos écoles? Vous avez désespéré de réussir par la menace des peines spirituelles, et vous avez cru toucher les parents et les enfants plus sensiblement en leur mettant devant les yeux les peines corporelles.
R. J'ai fait plusieurs visites, mais nulle part je n'ai menacéde peines corporelles; je me suis contenté de leur montrer quels étaient leurs devoirs de chrétien.
D. Vous niez donc avoir, en dehors du confessionnal, fait des menaces spirituelles ou corporelles?
R. Je vous Tai déjà dit, Monsieur, pour ce qui concerne la confesî^ion, Dieu seul est mon juj^e.
M.LucQ, se fâchant. — Il y a donc deux hommes en vous?
R. Oui, Monsieur, car au confessionnal je représente Dieu, et n'ai sur ce point à rendre compte à personne; du reste, — et comme représentant vous devriez le savoir, — la Constitution et la loi garantissent le secret professionnel.
D. Je ne comprends pas une religion qui ne permet pas que, lorsqu'on est accuse', on puisse se défendre.
L'aveu était formel. C'était donc bien en accusés que les prêtres comparaissaient devant l'enquête; les inquisiteurs eux-mêmes ne prenaient pas la peine de s'en cacher.
Cependant cette attitude ne leur réussissait pas toujours. Certains curés, lorsqu'on faisait mine de ne pas respecter leurs droits, en imposaient si bien à leurs juges que ceux-ci cherchaient eux-mêmes à couper court à l'enquête. La presse catholique n'a rien reproduit de plus frappant, à cet égard, que
l'interrog-atoire du curé de Tessenderloo, M. Keesen, à l'enquête de Bourg-Léopold. En voici quelques extraits. On remarquera la précision, la fermeté et le calme de M. Keesen; quant à l'attitude du président, M. De Vigne, elle ne ressemble plus du tout à ce qu'elle était à l'enquête de Lierre, lorsque ce justicier avait devant lui une femme sans défense.
M. De Vigne. — Monsieur le curé, voulez-vous prêter serment?
R. Oui, Monsieur le président, mais sous deux réserves préalables. D'abord je prête serment en qualité de témoin et non d'accusé. C'est dire que dans le cours de ma déposition je veux être également traité en témoin et non en accusé. Je serai très sévère sur ce point. Seconde réserve : je prête serment dans la limite de mes droits constitutionnels et dans la limite des droits de l'enquête.
D. Monsieur le curé, que voulez-vous dire par ces paroles?
R. je veux dire, Monsieur le président, que si, dans le cours de ma déposition, mes droits constitutionnels étaient méconnus, ou si l'enquête s'arrogeait des droits qui ne lui sont pas conférés par la loi, je me regarderais comme libre vis-à-vis de mon serment. Ce serait le cas si on m'interrogeait sur la confession, sur des secrets professionnels ou sur des actes politiques qui ne sont pas du domaine de la question scolaire. Je veux être un témoin qui dépose, non un accusé qu'on met sur la sellette, et, de prime abord, je déclare que mon serment n'a pas d'autre portée.
D. Regardez-vous comme matière de votre serment les faits de pression qui ont été articulés à votre charge et sur lesquels vous avez à répondre devant la commission ?
R. Monsieur le président, je ne comparais pas à la barre de l'enquête pour répondre aux faits de pression qui peuvent avoir été allégués contre moi; ce serait assumer le rôle d'un accusé; je viens pour articuler moi-même les griefs qui sont à ma connaissance ; c'est la mission d'un témoin.
L'interrogatoire se poursuit; il roule principalement sur l'attitude du clergé vis-à-vis de l'ensei-
^nement officiel; M. Keesen fait à ce propos un magni- ^que exposé doctrinal; il justifie le parti catholique des attaques dont il est objet et fait, avec une verve impitoyable, le procès de l'enquête scolaire. La fin de l'interrogatoire est consacrée à la pression libérale. Le témoin dénonce toute une série de faits de pression, dont les fonctionnaires de sa paroisse ont été les victimes; il s'abstient toutefois de nommer les auteurs de ces révélations confidentielles, de crainte de les compromettre aux yeux du gouvernement.
D. Est-ce tout, demande, à diverses reprises, M. De Vigne, que cette déposition contrarie visiblement.
R. Non, Monsieur le président, je dois encore déposer un fait de la plus haute gravité.
D. Qu'est-ce?
R. Le gouvernement a exercé de la pression sur moi.
D. Quelle pression ?
R. Il a voulu m'entraver dans Texercice de mes libertés constitutionnelles. Il a voulu m'enlever la liberté d'enseignement.
U. Comment cela ?
R. En vertu de la Constitution, l'enseignement est libre; j'ai donc le droit de fonder une école et d'employer, pour la faire fleurir, tous les moyens qui ne sont pas prohibés par la loi. C'est ce que j'ai fait; c'est ce qu'ont fait tous mes collègues; et parce que nous avons fait usage d'une liberté constitutionnelle, le gouvernement nous traite de révolutionnaires, de gens qui ne respectent pas la loi et vis-à-vis desquels il faut user de représailles : finalement il nous envoie l'enquête pour nous chruier.
D. C'est un conte dont nous n'avons que faire ici ; n'avezvous rien de plus sérieux ?
R. Certainement. Monsieur le président, j'ai un fait de pression encore plus sérieux. Le gouvernement a voulu m'enlever la liberté du culte.
D. Si vous continuez sur ce ton je vous retire la parole. Nous vous avons supporté assez longtemps. Si vous connaissez encore un fait de pression, signalez-le.
R. Je ne connais plus rien, si ce n'est cette pression du gouvernement sur mes droits constitutionnels dont vous ne voulez pas que je vous entretienne. Mais vous, Monsieur le président, ne connaissez-vous plus aucun grief articulé à ma charge?
D. Je ne connais plus rien.
R. Je pense bien qu'il y a encore le fait de l'enfant Constantin Rutten, auquel j'aurais refusé la sépulture ecclésiastique si son père ne prenait l'engagement d'envoyer ses enfants à l'école catholique. Je déclare cette déposition inexacte et je veux m'expliquer.
D. N'en parlons plus. Le temps presse, il faut en finir. Je vous retire la parole.
R. Je désire m'expliquer sur ce fait.
D. Si vous vouliez vous expliquer, vous n'aviez qu'à être plus convenable.
R. Monsieur le président, je serai donc forcé de constater en terminant que vous avez laissé à mes adversaires la liberté de m'attaquer, mais que vous ne m'avez pas laissé la liberté de me défendre.
Nous passons au procès de M. Geltmeyer, vicaire à Herzele. Ici l'énergique attitude du témoin ne fait qu'exaspérer davantage les membres de la commission d'enquête. Après avoir attaqué le vicaire à propos de ses sermons, M. Willequet, qui préside, s'en prend à la manière dont M. Geltmeyer administre les sacrements :
D. Qu'avez-vous fait chez De Meerleere?
R. Mon devoir, et c'est tout.
D. Cela n'est pas clair. Vous avez refusé l'absolution. Pourquoi ?
R. Je n'ai pas à vous répondre sur ce point.
D. Vous avez refusé l'absolution. De Meerleere, du reste, renonce au secret de la confession : j'e.xige donc que vous répondiez, et me répondre est le seul devoir que vous ayez.
R. Monsieur, je ne dirai rien. Je n'ai rien à vous dire de la confession.
D. {d'une roi.y lotaianle.) Et moi, je saurai bien vous forcer à parler!
R. Je vous en défie, Monsieur. Vous ne sauriez m'ouvrir la bouche sur ce point. Je proteste ici contre vos paroles, au nom de mon honneur de prêtre, de ma conscience de chrétien, au nom de la Sainte Eglise tout entière!
D. Il n'est pas question de cela. Vous parlez un langage hisultant.
R. Pardon, c'est votre langage qui l'est.
D. Vous êtes le premier qui parliez de cette voix haute.
R. Les autres parlent pour eux-mêmes, moi je parle aussi pour les autres, à qui je dois l'exemple et l'enseignement.
D. Savez-vous que vous m'imposez beaucoup de patience. Vous êtes bien emporté.
R. Monsieur, voici mon pouls. Comptez-en les battements. Du reste, que voulez-vous? Tout le monde n'a pas vos qualités.
D. J'étais trop poli pour le dire. Répondez pour le cas De Meerleere.
R. Je me retranche derrière le secret confessionnel.
D. Vous avez refusé de conférer ce sacrement au malade et d'entendre sa confession.
R. C'est faux. J'ai laissé mon dîner pour l'entendre.
D. Cela n'est pas une réponse. Avez-vous exigé le retrait des enfants de l'école communale?
R. C'est un point dont je répondrai devant Dieu, non devant les hommes. Soyez persuadé, Monsieur, que vous ne me ferez jamais trahir les secrets confiés à Dieu dans le confessionnal.
De pareils procédés portent en eux-mêmes leur -condamnation. Et cependant, ils ne donnent encore qu'une faible idée des interrogatoires auxquels les curés du Luxembourg furent soumis par M. Bouvier. Les exploits auxquels ce personnage se livra contre les prêtres des arrondissements de Bastogne, de Virton et de Neufchâteau dépassent tout ce qu'on a vu ailleurs, et l'on a pu dire avec raison de cette enquête du Luxembourg qu'elle fut une ignominie.
Tout autre que M. Bouvier, élu du Luxembourg, eût décliné d'instrumenter dans l'arrondissement dont il avait brigué les suffrages et dont il tenait le mandat. Il s'y trouvait entre amis et ennemis; dès lors son rôle devenait forcément intéressé et tout ce qu'il entreprenait contre le clergé apparaissait comme de mesquines représailles. Mais cela n'était pas pour arrêter 1' « Aigle de Rouvroy. » S'il accepta de diriger l'inquisition en Luxembourg, ce fut précisément afin de raffermir aux yeux de quelques centaines de libres penseurs de basétage une popularité qu'il redoutait de voir s'ébranler, et ce fut aussi pour se venger contre les prêtres de ces contrées de tous les affronts, de tous les sifflets moissonnés dans la Chambre et hors de la Chambre, au cours d'une carrière politique occupée presque exclusivement par la guerre aux curés. — L'occasion était propice et M. Bouvier pouvait, grâce à l'enquête, donner libre cours à ses ressentiments. Les curés, — ceux-là même qu'il détestait le plus, parce qu'il les connaissait le mieux, — lui étaient livrés pieds et poings liés; il pouvait les torturer, les injurier, les traîner sur la claie, et tout cela impunément; de suite il sentit qu'il était fait pour cette besogne.
Personne ne fut épargné. Des prêtres vénérables, d'humbles religieuses comparurent devant ce tribunal de contrebande et s'y virent accablés d'insultes, de quolibets, d'insinuations blessantes, de menaces, parfois de basses calomnies. Il fallait voir de quel air triomphant M. Bouvier les accueillait à leur entrée dans le prétoire; jusque là il s'était borné à déblatérer tout à son aise contre les infamies du praïtrc, comme il disait ; maintenant, il le tenait, ce prêtre, il l'avait debout
devant lui, sans défense au milieu de ses accusateurs; il pouvait l'injurier, 1 écraser du regard et de la voix, lui fermer la bouche s'il avait le malheur de vouloir se défendre, ameuter contre lui ses plus mortels ennemis. Magisters de village et institutrices en chignon étaient là, placés sur l'estrade, derrière les inquisiteurs, ou groupés autour du pauvre curé, prêts à fondre sur lui, à le bafouer, à le traiter de « vermine. » Et M. Bouvier ne protestait pas, il approuvait, il félicitait ceux qui proféraient ces injures.
Parmi les prêtres qui furent traînés à la barre de ce singulier tribunal il n'en est pas un peut-être qui ait eu à essuyer autant d'avanies que M. Andrin, curé de Sainte-Cécile. Voici cet interrogatoire mémorable.
La séance a lieu à Florenville, Neuf témoins à charge ont été entendus. Le curé paraît; son cas est grave : un dimanche qu'il passait dans l'église à côté de l'institutrice officielle, il lui a refusé l'eau bénite. Peut-être l'a-t-il fait dans une bonne intention, pour ne pas lui déplaire : n'a-t-on pas vu, à l'enquête de Gedinne, une de ces demoiselles, maîtresse à l'école de Bièvre, se plaindre amèrement devant M. Neujean de ce que son curé l'avait aspergée d'eau bénite? — Mais M. Bouvier n'y regarde pas de si près : la culpabilité des curés est, à ses yeux, une de ces choses qui ne se discutent pas; il suffit qu'une institutrice officielle se plaigne des mauvais traitements que lui a fait subir son curé, pour que le curé soit coupable. Dès lors, le crime du curé de Sainte-Cécile, qui a refusé l'eau bénite, est aussi évident et aussi grave que celui du curé de Bièvre, dont le goupillon s'est montré trop généreux.
L'interrogatoire commence. M. Bouvier prend un air farouche.
Faites comme moi, dit-il au curé, en l'invitant à prêter serment. Le curé fait et dit absolument comme M. Bouvier. Celui-ci prend sa plus grosse voix :
D. Vous avez refusé l'eau bénite à l'institutrice dans votre église ?
R. Monsieur, j'ai refusé l'eau bénite à l'institutrice dans^ mon église.
D. Vous n'avez pas ce droit !
R. J'ai ce droit.
D. Je vous dis que vous n'avez pas ce droit!
R. Je vous dis que j'ai ce droit.
D. C'est une injure!
R. Ce n'est pas une injure.
D. C'est odieux!
R. Ce n'est pas odieux.
D. C'est scandaleux!
R. Ce n'est pas scandaleux. Vient à l'église qui vent. Se soumet à l'Eglise qui veut. IMais le prêtre est libre, quand il le veut, de ne pas accorder son attention à ceux qui ne veulent pas l'écouter.
D. Taisez-vous.
R. Je ne le puis. [Rires dans V auditoire^
M. Bouvier, tonnant. — Gendarmes, faites votre devoir? Expulsez les perturbateurs. Faites les évacuer (sic).
M. Bouvier, raillant et frappant du poing sur son pupitre. — Vous, prêtre du Seigneur, ministre du Christ, du Dieu de paix, de charité!...
R. Monsieur, je proteste contre le ton que vous mettez dans l'interrogatoire d'un témoin...
D. Protestez tant que vous voulez ! {N'arguant) Vous êtes ici en présence des représentants de la nation.
Le TEMOIN, s'inclinant. — Que je respecte.
D. Vous ne nous ferez pas trembler. Vous n'êtes pas en face de vos paysans de Sainte-Cécile.
R. Monsieur, je proteste une seconde fois contre votre ton.
M. Bouvier, relevant son binocle. — Vous vous êtes arrêté, vous, prêtre, en face de l'institutrice... dans l'église... en donnant de l'eau bénite.
R. Jamais !
M. Bouvier, s'adressant à M™*^ Collin, l'institutrice. — Institutrice, vous entendez!
M"*^ Collin. — Je n'ai pas dit qu'il s'arrêtait eu donnant de l'eau bénite, mais en tapant...
M. Bouvier. — Ah! je comprends; vous avez voulu dire qu'il cessait d'asperger {ricanant) avec ce qu'on appelle le goupillon! {S' adressant au c/iic) Vous avez aussi dit un jour, avant les vêpres, en apostrophant l'institutrice, que les autres filles valaient cent fois mieux qu'elle !
Le curé. — Je n'ai pas dit cela en apostrophant l'institutrice.
M™^ Collin. — Il a dit ces paroles, mais sans m'indiquer.
D. Et vous avez pris cela pour vous?
M"*^ CoLLix. — Certainement. J'ai même quitté ma place pour aller dans un autre banc.
D. Vous entendez, Monsieur le curé! [Ricanant) Vous insultez une fille qui est tolérante jusqu'à quitter sa place pour céder à des tracasseries...
R. J'ai dit, en général, en voyant certaines personnes qui voulaient déranger mes filles...
D. Vous avez des filles, vOVlSI {Murmures indignés.)
R. Les filles de mon école. J'ai dit en voyant celles qui voulaient déranger les filles de mon école dans les places qu'elles occupaient, j'ai dit à toutes, en sortant de la sacristie, les bras croisés, par conséquent sans indiquer personne : '■- Que venez-vous faire du désordre dans mon église? Ces filles valent cent fois mieux que vous! »
D. Aviez-vous à vous plaindre de l'institutrice ?
R. Sa conduite dans l'église a toujours été convenable.
M. Bouvier, se rengorgeant. — Ah! Actez !
M. Janson résume en dictant.
Ici, AL Bouvier entame un nouveau grief. Les gueux de Sainte-Cécile avaient imaginé de munir les enfants de l'école communale, lorsqu'ils se rendaient le dimanche à l'église, d'un insigne qui permît de les reconnaître plus facilement et d'avoir sur eux la haute main : l'insigne choisi consistait en une casquette aux
couleurs nationales. Les casquettes ne tardèrent pas à devenir une cause de désordre. Le curé avait assigné dans l'église une place déterminée aux bambins officiels; le bourgmestre et l'instituteur décidèrent que la place ne convenait pas; certain dimanche, sur un signe de leur part, les casquettes envahirent les bancs occupés parles enfants de l'école catholique. De là tumulte et interdiction des casquettes prononcée par le curé en vertu de son droit de pohce. C'était plus qu'il n'en fallait pour déchaîner sur la tête de M. Andrin la colère des enquêteurs; proscrire de l'église les couleurs nationales, c'était un crime de lèse-nation! Le pauvre curé allait l'expier durement.
D. Vous avez, vous, prêtre belge, pour qui existent, comme pour tout citoyen, les trois grandes libertés, refusé de dire la messe, tant que les enfants ùw peiip ! qui étaient venus, porteurs de casquettes aux couleurs nationales, qui représentent les trois grandes libertés de la patrie ( ! ) n'auraient pas fait disparaître ces casquettes.
R. Ce fait demande des explications.
D. Pas de distinguo ni de subdistingiio, pas d'escobarderie. Répondez.
R. Monsieur, ce n'est point à cause des couleurs nationales, — que je respecte et que j'honore, — que j'ai exclu lesdites casquettes, c'est parce qu'elles étaient un signe de division et une cause de discorde dans ma paroisse, dans mon église. Au reste, j'avais un autre motif de me plaindre. Ils ne voulaient pas, — pour obéir à des ordres qu'ils avaient reçu de l'instituteur, du bourgmestre Delahaut et d'autres personnes, exceptionnellement présentes, — ils ne voulaient pas prendre les places que je leur avait assignées. C'est alors que j'ai dit, parlant à eux et aux manifestants : « Quand vous serez prêts à obéir, nous commencerons la messe. » {Bruit dans le public^
M. Bouvier, tonnant. — Silence! {au témoin) Vous, ministre de paix, de charité, de miséricorde, de...
R. Monsieur, je vous prie de croire que je n'ai point de
leçons à recevoir de vous; je proteste une dernière fois contre votre manière de me traiter, et je vous déclare que si vous continuez, je quitte la salle.
M. Bergh, assistant de M. Bouvier, personnage généralement muet. — Oh ! il y a des gendarmes qui vous fermeront les portts.
M. Bouvier. — Mais c'est ignoble, ce que vous avez fait là à Sainte-Cécile, odieux, scandaleux ! Vous avez divisé une population autrefois unie ! Vous porterez la responsabilité de cette désunion devant les hommes et devant Dieu!...
R. D'autres que moi la porteront.
D. Qui?
R. L'instituteur et M. Delahaut.
M. Bouvier. — Instituteur et M. Delahaut, levez-vous!
En ce moment, M. Janson passe un petit billet à M. Bouvier. Celui-ci dit : « La séance est suspendue. » Les membres de l'enquête se retirent pour délibérer. Au bout de quelques minutes, ils rentrent, au milieu du bruit.
M. Bouvier, de sa plus grosse voix. — Silence! Gendarmes, faites votre devoir. — Il tient en main une feuille de papier. Relevant son binocle, M. Bouvier dit : « Il est sévèrement défendu de donner aucun signe d'approbation ou de désapprobation. Celui qui contreviendra à mes ordres sera sévèrement puni. » Il s'assied, regarde dans les yeux le témoin, qui hausse les épaules. D'une voix grave, il lit : « La commission d'enquête pour le Luxembourg, considérant que le témoin Andrin Jules, de Sainte-Cécile, a reconnu avoir publiquement proscrit les couleurs nationales de son église... »
Le témoin. — Je proteste contre...
M. Bouvier. — Taisez-vous... ( Continuant à lire) « Décide : il n'y a pas lieu de poursuivre l'interrogatoire du dit témoin. »
Le TEMOIN. — Je proteste contre la teneur de cette décision. Je n'ai pas proscrit les casquettes comme couleurs nationales. Celles-ci, je les honore et les respecte autant que n'importe qui.
INI. Janson. — Ah! Ah! vous reconnaissez maintenant la gravité de votre conduite, mais il est trop tard.
Le TEMOIN. — Je ne reconnais rien du tout.
M. Janson. — Vous rendrez compte de votre conduite devant la nation, votre fait sera signalé au Parlement.
M. Bouvier. — Vous pouvez vous retirer.
C'était grotesque autant que méchant, mais M. Bouvier était de ces hommes que le ridicule ne tue point.
Voici un autre exemple des procédés de l'ineffable député de Virton. L'accusé est cette fois une femme, une humble religieuse, la Sœur Marie Glouden, institutrice à l'école catholique de Ruette, Tout le banc des anticléricaux de Ruette a, au préalable, déposé contre elle. L'échevin Woignet, déjà connu du lecteur, a été particulièrement affirmatif. Sa fille, qui dirige l'école officielle, a apporté à l'enquête un fait grave : une de ses élèves a été maltraitée à l'église par la Sœur Glouden; l'institutrice a porté plainte; la Sœur a été condamnée; depuis lors, le curé et la Sœur ne perdent plus une occasion pour attaquer ou pour ridiculiser l'institutrice, qui s'en est vengée en rompant ouvertement avec son curé.
M. Bouvier, qui a des trésors d'indulgence pour ces sortes de confessions laïques, a écouté d'un air pénétré les confidences de la demoiselle Woignet. « Je vous félicite, Mademoiselle, lui a-t-il dit d'un ton solennel, d'avoir rempli votre devoir en face d'tm prêtre qui insulte et outrage les femmes. Vous l'avez déféré à la justice; vous avez bien fait. 11 faut toujours faire de même à l'avenir. »
M. Bouvier ne peut pas, lui, être déféré à la justice ; on s'aperçoit trop qu'il y compte. Voyons maintenant jusqu'où va son respect pour les femmes.
La Sœur Marie est introduite.
D. Quelle a été l'attitude de vos élèves vis-à-vis des institutrices communales?
R. Jamais mes enfants n'ont insulté les institutrices. Je ne l'aurais pas permis.
D. {D'un ton sévère) Les institutrices se sont plaintes des ricanements de vos élèves. (/4 rinstitidrice Woignet, assise au banc des tc'moins) Approchez, Mademoiselle. Vous nous avez dit tout à l'heure que vous avez été insultée plusieurs fois par les élèves des religieuses. Le maintenez-vous?
L'institutrice Woignet. — Je le maintiens. La Sœur Marie. — Je ne connais rien de pareil. M. Bouvier (cie sa voLx la plus rogne). — Vous aurez soin de dire à vos élèves qu'elles doivent respecter tout le monde.
La Sœur. — C'est ce que je leur ai toujours dit, Monsieur le président.
U. Mais ces demoiselles viennent d'affirmer qu'elles sont insultées par vos élèves. Elles méritent d'être crues aussi bien que vous.
R. Je ne dis pas non ; mais je n'ai pas connaissance des ricanements.
D. Si vous voulez, je vous mettrai en présence de M. Woignet père. Monsieur Woignet, approchez et dites-nous si les élèves de l'école libre n'ont pas insulté les institutrices communales.
L'ÉCHEViN Woignet. — Cinquante fois je l'ai vu. M. Bouvier à la religieuse. — Vous l'entendez. Il paraît que dans certaines circonstances vous avez des yeux pour ne point voir. C'est vous qui avez été condamnée...
La Sœur JNLvrie. — Permettez, Monsieur le président, c'est un fait sur lequel je désire m'expliquer...
AL Bouvier [furieux et sans vouloir entendre le témoin). — Je dis que vous avez été condamnée. Ainsi, d'une part, manque de convenance de vos élèves; d'autre part, condamnation à votre charge. C'est étrange, et c'est encore plus étrange chez une femme portant l'habit religieux.
La Sœur. — Pardonnez-moi, Monsieur le président. Voici comment les choses se sont passées. On a dit que j'avais jeté un enfant contre le confessionnal. C'est faux...
INI. Bouvier. — Mais, INIadame, vous avez été condamnée. C'est un fait. Nous faisons une enquête...
M. Janson au témoin. — Nous ne pouvons pas vous laisser
dire que vous avez été condamnée pour un fait qui n'existe pas.
M. Bouvier. — Il y a chose jugée (N. B. Par le tribunal
de simple police de Virton.) Vous navez pas le 'droit de dire
que ce jugement est injuste.
La Sœur. — J'ai prêté serment de dire toute la vérité; la vérité, c'est que j'ai été insultée à l'église. M"= Woignet était placée derrière moi; elle s'est répandue en injures à mon adresse : « Tas de begtciiies, hypocrite, quelle vermine dans un village! » Voilà les mots que j'ai entendus. Elle ajoutait : « Nous ne nous sommes pas fait pincer en justice, nous. »
M. Bouvier, se retournant vers la fille Woignet. — Est-ce vrai cela?
La fille Woignet. — Oui.
M. Bouvier. — A quelle occasion avez-vous parlé de la sorte?
La fille Woignet. — Je l'ai fait parce que les élèves de la religieuse riaient de moi. La religieuse les laissait faire... Oui, je l'ai dit et je le dirais encore.
M. Bouvier à la Sœur Marie. — Vous voyez qu'elle est sincère.
La fille Woignet à la religieuse {avec impudetice). — Oui, oui, je vous ai traitée de vermine. J'ai même dit : « Quel dommage qu'on ne l'ait pas pincée pour deux ans! »
La Sœur Marie prend la commission à témoin de ces injures.
M. Bouvier. — Oh! Soyez tranquille, tout cela sera acte. Mademoiselle a le courage de son opinion, tandis que vous, vous dissimulez les torts de vos élèves.
La Sœur Marie proteste.
M. Bouvier [Itii coupant de nouveau la parole). — Il y a eu réciprocité d'injures. Du reste, nous en savons assez sur votre compte, puisque vous avez été l'objet d'une condamnation. {Montrant la fille Woignet) Nous avons toute raison de croire Mademoiselle. Elle a avoué un fait qu'elle pouvait parfaitement mer.
On remplirait un volume de tous les traits révoltants, grossiers ou grotesques qui marquèrent ces interrogatoires inouïs.
Tantôt M. Bouvier érige la commission d'enquête en un tribunal souverain de discipline ecclésiastique. « Pourquoi, demande-t-il, quand vous avez baptisé l'enfant de X., n'avez-vous pas accepté N, pour parrain?
Pourquoi avez-vous excommunié un tel? Pourquoi n'avez-vous pas admis tel enfant à la première communion? »
Si le Christ revenait, dit-il à un curé du canton de Bastogne, vous auriez des coups de verge ! Voilà voire morale, votre amour du prochain ; le voilà! Vous n'avez qu'une passion, c'est la passion politique. Ce que vous voulez, vous, prêtres, c'est d'être les maîtres, c'est de dominer sur ces pauvres paysans! C'est odieux! infâme!... Taisez-vous. Je flétris publiquement votre conduite, elle est infâme, et je la flétris de toute l'indignation d'un honnête homme!
A un autre curé il fait la l*çon en ces termes :
Vous êtes condamné par votre conscience et par le sentiment public; vous porterez sur votre front la honte et l'infamie qui pèsent sur un prêtre flétri... Je vous flétris, je vous flétris, et je me demande si vous avez encore un sens moral.. . Vous avez violé la loi de votre consctence; vous avez porté la désolation dans les familles; vous n'êtes pas digne de porter la robe de prêtre.
Tel jour, c'est le vieux curé de Robelmont que M. Bouvier torture pendant, une demi-heure entière pour lui arracher les motifs d'un refus d'absolution. Une autre fois, M. Bouvier décide de ne pas laisser déposer le curé de Saint-Léger, et cela après qu'il l'a cité par deux fois à comparaître, qu'il l'a tenu séquestré pendant de longues heures en attendant son tour, et qu'il a entendu contre lui toute une kyrielle de témoins à charge. A Florenville, par contre, M. Bouvier appelle à la barre du tribunal un curé mort depuis plusieurs années.
M. Baltus, curé de r^Ieix-devant-Virton, est l'objet, lors de sa comparution à l'enquête, d'une manifestation hostile de la voyoucratie libérale de l'endroit. A sa sortie du prétoire, les témoins qui ont déposé contre
lui, au nombre de seize, le poursui\'ent de leurs huées et de leurs imprécations. Les cris : « A mort » retentissent. Le lendemain, M. Bouvier, qui a assisté à cette scène sans faire entendre la moindre protestation, ouvre la séance par cette stupéfiante déclaration :
« Il y a eu hier, dit-il, une manifestation contre un témoin portant l'habit du prêtre... Je considère cette manifestation comme très blâmable. Je comprends l'émotion causée par les révélations de cette enquête. Elle se justifie parfaitement en face des agissements du clergé pour entraver l'exécution d'une loi de l'Etat. Mais cette émotion doit être contenue... Tout citoyen, quel que soit l'habit qu'il poitc, doit être respecté (i). »
A Bastogne, M. Bouvier interroge un témoin nommé Linners, qui a quitté les Frères de la doctrine chrétienne pour des raisons de santé :
Le témoin Linners. — J'ai passé dix ans chez les petitsfrères.
M. Bouvier. — Vous avez subi une condamnation pour attentat à la pudeur?
Linners. — Non, jamais, c'est faux.
AL Bouvier. — Pourquoi donc êtes-vous sorti, si vous n'avez pas subi de condamnation?
Linners. — Ma santé était dérangée.
M. Bouvier. — Dieu sait comment et pourquoi elle était
(i) M. Bouvier pouvait en parler, du respect que l'on doit aux prêtres! M. Baltus, qu'il protégeait de la sorte contre un auditoire déchaîné, occupait d'ailleurs une place toute spéciale dans les antipathies du dictateur virtonuais. Ce prêtre connaissait la sténographie; il s'était attaché aux pas des inquisiteurs; il avait suivi avec une implacable fidélité les séauces présidées par M. Bouvier; il les avait reproduites en termes si précis et si accablants que, dans le pays entier, un long cri d'indignation avait retenti. M. Bouvier demeurait pour toujours attaché à ce pilori; il ne ie pardonna pas à l'infatigable curé de Meix-ievaut-Virton et chargea M. Bara du soin de sa vengeance : on a vu précédemment qu'un arsêté roj'al priva M. Baltus du modeste traitement attaché à sa cure (novembre 1881); le prétexte invoqué fut « que ce desservant ne remplissait pas les devoirs attachés à sa charge. »
dérangée, votre santé! Quand je vois devant mes yeux un petit-frère, ma première pensée est toujours de lui demander s'il n'a pas été condamné pour attentat à la pudeur.
Encore un échantillon de l'enquête de Bastogne, l'insinuation écœurante que voici : on instruit le procès d'un prêtre vénérable et à l'abri de tout reproche ; il a cinquante ans de ministère ; M. Bouvier interroge une de ses paroissiennes au sujet d'un enfant trouvé :
Que pense-t-on dans le village de cet enfant?... Ou dit que c'est l'enfant du curé, n'est-ce pas? Voilà ce qu'on dit dans le village...
Ces procédés révoltants provoquaient une indignation générale parmi les honnêtes populations des Ardennes. A Laroche, une accusation profondément blessante lancée, au cours de l'enquête, contre les Frères de la doctrine chrétienne fut la goutte dernière qui fait déborder le vase trop plein. Une explosion de fureur accueillit les inquisiteurs à leur sortie de la salle des séances. La foule envahit les degrés de l'hôtel de ville, où M. Bouvier se tenait coi, protégé par deux gendarmes. Un malheur était imminent. M. Orban de Xivry, président du conseil provincial, arriva tout juste à temps pour rétablir le calme et pour permettre à M. Bouvier de se frayer un chemin au travers des villageois irrités. Horriblement pâle, le regard chargé d'anxiété et de défiance, le fougueux dictateur, suivi de ses acolytes, se. jucha piteusement sur un camion, — seul véhicule qu'on eût pu découvrir à Laroche pour transporter ces « émanations de la souveraineté nationale. » Quatre gendarmes à cheval entouraient l'équipage. Quelques instants plus tard, M. Bouvier roulait vers ^larloye; il était sauvé.
Longtemps encore, dans les Ardennes, on parla des pérégrinations de 1' « Enragé, » et le souvenir de r « enquête colère » y est resté vivace chez les anciens. Une coïncidence qui a dû faire tressaillir M. Bouvier dans son tombeau : le château qu'il habitait à Rouvroy est actuellement occupé par des religieuses; la voiture dont il se servait pour enquérir dans son arrondissement a été rachetée par le collège catholique de Virton et conduit aujourd'hui Mgr l'évêque de Namur dans ses tournées pastorales.
Tandis que M. Bouvier poursuivait ses tournées d'inspection sur les « agissements du prêtre, » l'enquête scolaire était entrée dans une phase nouvelle : la phase pédagogique. On se proposa de « contrôler, > comme disaient les membres de la commission, « les renseignements déjà recueillis sur l'organisation et la fréquentation des écoles primaires privées (i); » en d'autres termes, il s'agissait d'entraver l'exercice même de la liberté d'enseignement, la liberté scientifique, la liberté des méthodes, en soumettant les écoles libres à une sorte de haute police, en y pénétrant, en y interrogeant les instituteurs et les élèves, en appréciant, ou plutôt, en dénigrant le régime intérieur de chaque établissement.
A cet effet, des questionnaires détaillés furent envoyés, au début de 1881, à toutes les administrations communales; l'enseignement libre y était soumis aune
(1) On évitait à dessein d'employer l'expression « écoles libres, » peu propre à désigner des écoles que le libéralisme avait juré de priver ■de liberté.
investigation minutieuse, portant sur les ressources, le programme, les bâtiments, les maîtres, les méthodes suivies. Le droit pour les administrateurs communaux € de pénétrer dans les écoles privées, même contre le gré de ceux qui les dirigeaient, et de les contraindre de répondre aux questions posées » y était affirmé, « Les écoles, disait une circulaire, au sujet desquelles on se refuserait à donner les indications demandées, .seraient, par cela vaème, présutnées ne pas répondre à leur destination et signalées plus spécialement aux investigations ultérieures de la commission ou des personnes qu'elle déléguerait à cette Jin (i). »
Poussée aussi loin, l'enquête scolaire devenait d'une inconstitutionalité flagrante : ce n'était plus une mesure d'information, c'était une mesure préventive, une mesure de combat (2).
La plupart des administrations communales refusèrent énergiquement d'obtempérer aux injonctions qui leur étaient faites (3) ; d'autres n'y donnèrent aucune
(i) Circulaire adressée par la commission d'enquête le 9 mai 188 1.
(2) Voici en quels termes s'exprimait à ce sujet le Perron, organe libéral de Liège : c Si l'enquête pédagogique avait lieu, les cléricaux ne manqueraient pas d'accuser le libéralisme d'abus de pouvoir et d'absurdité. El, ce qui serait pire, c'est qu'ils auraient raison. » (3 février 1881.)
(3) Invité à signaler, pour sa commune, les cas de participation du clergé à l'enseignement libre, le bourgmestre de Hahinnes envoya cette fière réponse au commissaire d'arrondissement de Namur :
Monsieur le Commissaire, L'autorité supérieure désire connaître quels sont les ministzes du culte salariés qui, à un titre quelconque, interviennent dans l'enseignement des écoles privées.
L'article 17 de la Constitution belge est ainsi conçu : « L'enseip-nenieftt est libre, toute mesure pre'ventive est interdite. » Ni espion, ni délateur, je me conforme à l'article 17.
Le Bourgmestre, C'° Ch. d'Aspremont-Lynden.
suite ; celles qui voulurent s'y conformer n'essayèrent même pas de pénétrer dans les locaux d'écoles libres et se contentèrent d'envoyer aux inquisiteurs des informations qu'elles n'avaient pu contrôler.
Les comités diocésains de l'enseignement catholique avaient d'ailleurs pris leurs précautions contre les nouvelles usurpations annoncées par l'inquisition scolaire. Des instructions rédigées après mûre délibération des sommités de la Droite parlementaire furent envoyées à tous les comités locaux. Elles traçaient la marche à suivre par les directeurs d'école au cas où la commission d'enquête voudrait pénétrer dans les locaux d'établissements libres; elles prescrivaient, notamment, de veiller à ce que les classes fussent vides d'élèves lors de la visite des inquisiteurs, et recommandaient de protester par écrit contre l'illégalité de leur démarche.
L'enquête pédagogique tourna à la confusion de ses inventeurs. Elle réussit à forcer l'entrée de quelques rares écoles libres, mais l'accueil qu'elle y reçut fut de telle nature qu'elle ne se hasarda pas à multiplier les visites de ce genre. A Bruges, en particulier, son insuccès fut notoire. La commission, représentée par son président, M. Couvreur, et son secrétaire, M. Montigny^ fut solennellement reçue par le comité scolaire diocésain dans la principale école libre de la ville. Le chevalier Ruzette, président du comité, donna lecture d'une protestation contre la mesure inconstitutionnelle dont l'enseignement catholique était l'objet. Puis, introduisant les inquisiteurs dans l'école, il les fit entrer dans la classe la plus voisine. Elle était vide. Une seconde classe, où l'on pénétra, n'était pas mieux garnie. A leur
grand étonnement, les enquêteurs apprirent qu'il en serait partout ainsi, tous les élèves catholiques de Bruges ayant reçu congé ce jour là. Ils partirent furieux, promettant qu'on ne les y prendrait plus.
Ils tinrent parole. L'enquête pédagogique se borna désormais à quelques séances plénières tenues à Bruxelles, au Palais de la Nation; les gouverneurs de province, les inspecteurs de l'enseignement y firent entendre les thèmes connus sur la résistance à la loi scolaire ; un certain nombre de directeurs d'écoles libres, normales et primaires, y furent également cités. L'enquête se termina dans l'inattention générale; elle fut complétée par des pamphlets plus ou moins officiels, qui eurent pour mission de discréditer l'enseignement libre et les ordres religieux, et dont le plus violent fut un Rapport sur les écoles dentellières, dû à la plume de M. De Ridder, professeur à l'université de Gand.
Une dernière enquête fut entreprise, et elle eut la même autorité morale, le même succès que les précédentes : ce fut r « enquête administrative sur les^agissements du clergé, » ordonnée en 1882 par M. Bara à la suite des « révélations épouvantables » de l'enquête scolaire. Sous prétexte de faire connaître au pays les abus de tout genre auxquels se livrait le clergé paroissial et l'irritation que ces abus soulevaient parmi les habitants, des centaines d'émissaires du pouvoir central, — inspecteurs scolaires, instituteurs, commissaires d'arrondissement, commissaires spéciaux, — furent envoyés dans les campagnes avec la mission de dresser des pétitions contre les curés et de recueillir
les signatures des habitants. Rien ne fut négligé; les limiers du gouvernement visitèrent jusqu'aux moindres hameaux, ici quémandant, ailleurs suscitant les dénonciations, recourant, d'après les circonstances, à la flatterie ou à la menace.
Le résultat fut piètre : io6 pétitions, ce fut tout ce que M. Bara parvint à réunir. Il en fit un dossier, qu'il appela lui-même le « Dossier du clergé, » et qu'il distribua aux membres de la Chambre à la fin de 1883.
Ce document, véritable répertoire de la délation, contenait la nomenclature, province par province, de tous les racontars anticléricaux, de toutes les accusations libérales contre des ecclésiastiques, qu'on avait pu recueillir dans le pays. Il était divisé en quatre colonnes portant les intitulés suivants : 1° désignation du prêtre; 2° analyse des requêtes; 3^ résultats de l'enquête; 4*^ dépositions du prêtre et des témoins à décharge. Le thème généralement exploité était le refus des sacrements aux enfants fréquentant les écoles communales, aux parents de ceux-ci, aux instituteurs et aux institutrices officiels. L'objet de la pétition était invariablement la suppression ou la réduction du traitement du curé dénoncé. Quant à l'esprit qui avait présidé à la confection de ce singulier registre, il se révélait par des indices significatifs : ainsi, dans la plupart des cas, les noms des accusateurs se trouvaient omis; d'autre part, tandis qu'on donnait une analyse complète de l'accusation et des témoignages à charge, la partie des justifications était traitée avec une sobriété extrême; bien des fois même, la partialité des auteurs du dossier se traduisait par des mentions comme celles-ci : « le curé n'a pas été invité à donner des
renseignements; le curé et le vicaire n'ont pas été entendus, ni aucun témoin à décharge; le clergé n'a pu se faire entendre; le rapport du commissaire d'arrondissement ne mentionne pas les renseignements contradictoires, etc. » — Plusieurs dénonciations, adressées à la Chambre à ^instigation des associations libérales, avaient été l'objet de démentis et de protestations catégoriques; il n'en était fait nulle mention dans le dossier dressé sous les auspices de M. Bara.
Quant aux témoignages des pétitionnaires, le trait suivant montre quelle importance il fallait y attacher : une de ces requêtes, émanée de Denderbelle et demandant, « vu les agissements du curé, que son traitement fût supprimé ou du moins réduit, » était apparue le jour même où un haut fonctionnaire de l'enseignement officiel avait fait sa tournée; or, presque tous les signataires étaient des élèves des écoles communales, parmi lesquels un bébé n'ayant pas fait sa première communion! Le fait fut signalé à la Chambre par M. Van den Steen, au milieu de l'hilarité générale.
A l'enquête scolaire il fallait des conclusions. MM. Van der Kindere et Le Hardy de Beaulieu furent chargés de les formuler; leurs rapports parurent en avril 1884.
Les conclusions des rapporteurs furent dignes de l'enquête elle-même. C'est là qu'on découvre le but final de cette abominable campagne : on n'avait diffamé le prêtre et systématiquement décrié les écoles catholiques que pour aboutir à une réaction anticonstitutionnelle, pour mettre la cognée à la liberté reli-
gieuse et à la liberté d'enseignement. L'espace nous fait défaut pour reproduire les diatribes, les insinuations malveillantes et calomnieuses dont fourmillent ces rapports (i);la haine, une haine véritablement fanatique contre la liberté, les remplit tout entiers. Bornonsnous à citer quelques conclusions particulièrement surprenantes. On lit dans le rapport de M. Van der Kindere :
« Appliquée à l'enseignement primaire, la liberté absolue et sans restriction n'aurait-elle pas pour résultat de mettre en péril l'avenir même de la nation ? » (Page 44.)
— « La loi doit s'efforcer par des moyens indirects de ramener les établissements libres au respect de l'enfance (!) et de la dignité nationale (!) » (Page 44.)
— « Toutes les fois qu'il est possible d'attacher un privilège à la fréquentation d'une école qui présente les garanties nécessaires (c'est-à-dire une école officielle), il faut en saisir l'occasion...; il doit dépendre des inspecteurs nommés et contrôlés par l'Etat de juger si l'école répond ou non aux exigences de la loi. » (Ibid.)
— « On voudrait inscrire une garantie analogue dans la loi qui réglera l'instruction obligatoire : mais ici on vient se heurter derechef au non possumus de la Constitution. Tout au moins faut-il donner à l'obligation scolaire une autre sanction que
(i) Pour montrer avec quel art le poison de la calomnie était distillé dans ces rapports, il suffit de citer le passage suivant, relatif à des institutrices catholiques qui, dans les débuts de la lutte scolaire, n'avaient pas pu se procurer de logement; on remarquera que le rapporteur n'ose pas affirmer l'immoralité; il l'insinue, ce qui est beaucoup plus habile :
« Un grand nombre déjeunes filles ont été obligées non seulement de partager la table du curé, mais même de loger chez lui, et il est probable qu'elles ne recevaient pour leur travail aucune autre indemnité. On n'a donc pas tenu compte du dommage moral qui pourrait résulter pour elles de cette cohabitation; les mauvaises langues ne sont pas rares dans les villages, et il y a certainement quelque chose de choquant à voir une enfant de 16 à 18 ans enfermée dans la maison d'un prêtre. Mais il paraît que, pour une cause sainte, il faut sacrifier même sa réputation. »
l'amende et la prison : l'examen de sortie avec interdiction du travail... pour les enfants qui n'ont pas acquis un minimum de connaissances. • (Ibid.)
— « Il est encore un autre moyen de soutenir et de défendre les écoles dignes de ce nom. C'est la création du certificat scolaire donnant lieu à certaines prérogatives : réduction de la durée du service militaire ; privilège en matière de remplacement; privilège pour l'admission aux emplois publics, etc. ■■> (Ibid.)
Passons aux conclusions et aux mesures proposées par M. Le Hardy de Beaulieu, rapporteur chargé plus spécialement de rechercher « les actes des autorités publiques et du clergé révélés par l'enquête : »
« La Constitution, dit la déclaiation de ÏNI. Malou, interdit la surveillance de l'enseignement libre. Ou cela est-il dit ? Nulle part, v (Page 3.)
— «■ C'est précisément parce que l'enseignement est libre... que l'enquête... est indispensable (!). Dans l'avenir, l'enquête sur l'enseignement deviendra per;maxexte. » (Page 5.)
— « En défendant aux habitants de ce pays libre de fréquenter les écoles publiques établies par la loi, en les contraignant d'une façon quelconque à déserter les écoles, le clergé belge, soldé par la nation, a violé à la fois la lettre et l'esprit de l'article 15 de la Constitution (!) en transformant en péché la fréquentation des écoles officielles. > {Sic — page 9.)
— « Le clergé romain oublie trop facilement la position réelle qu'il occupe aujourd'hui dans l'organisation sociale. Est-il, comme il le proclame si haut et si volontiers, le maître absolu de la religion et même du culte? — Nullement! » (^Sic — page 1 1 .)
— « La religion et les cultes appartiennent au peuple! » {Sic — ibid.)
M. Le Hardy demande la persécution violente :
« Quel moyen de répression peut-on employer contre des ministres des cultes émancipés de tout contrôle et de toute direction, et dont cependant la place est marquée dans nos institutions sociales et même dans notre organisation financière par l'article 117 de la Constitution? > (Page 40.)
Réponse de AI. Le Hardy à M. Le Hardy :
« La conclusion qui s'impose, en présence d'une situation semblable, c'est qu'il faut resserrer l'appareil des lois et soumettre à la responsabilité personnelle de leurs actes ceux qui portent atteinte aux droits et à la liberté d'autrui (!).
« L'enquête, comme la voix publique, la presse, les jugements des tribunaux et les arrêts des cours (!) ont démontré depuis longtemps l'erreur commise par le Congrès lorsqu'il a ôté à l'autorité civile tout contrôle sur l'enseignement donné par des personnes privées, parfois inconnues, anonymes, perdues ou noyées dans une corporation, au moyen de noms d'emprunt, et toujours irresponsables.
< Il est indispensable de remédier à cette situation; si elle se prolongeait, elle deviendrait intolérable et attirerait l'attention DES réformateurs SUR L'ARTICLE IJ DE LA CONSTITU- TION. » {Sic — page 41.)
Conclusion finale du rapport de M. Le Hardy : une violation flagrante de la Constitution s'impose :
« Nous pensons donc, que, lorsque la législature portera son attention sur l'enseignement primaire, en même temps que sur les mesures protectrices de l'enfance contre les abus de la spéculation industrielle, elle devra organiser une surveillance sÉvère des Écoles gardiennes, primaires, ouvroirs ou ateliers d'apprentissage privés, qu'ils soient ouverts et tenus par des particuliers ou par des associations d'individus. » (Page 42.)
Telles étaient les mesures rêvées et officiellement avouées en 1884!
La Gauche vota ces conclusions avec enthousiasme; le gouvernement tout entier s'y associa par un vote approbatif. Voilà où en était, à la veille de la débâcle, le parti de la liberté, de la tolérance et de la défense nationale!
Pour terminer le tableau de l'enquête scolaire, il faut dire ce qu'elle coûta.
Jusqu'à la fin de 1883, le gouvernement s'était refusé à publier les comptes de l'enquête. La Droite, pressentant un nouveau gaspillage, avait protesté. M. Bara s'était borné à répondre que les membres de la commission ne recevaient, lorsqu'ils siégeaient à l'enquête, que leur indefnnité parlementaire et une somme de dix francs par séance pour frais de séjour. Les comptes officiels parurent enfin, en janvier 1884: ils dépassèrent les prévisions les plus pessimistes.
Le montant des indemnités palpées par les vingtcinq inquisiteurs, pour les quatre années qu'avait duré leur impudente exploitation, s'éleva, en dehors des frais de séjour et de déplace?nent, à la somme de 94.260 francs 38! Chaque membre avait touché, de ce seul chef, un traitement variant de 2.700 à 15.600 francs!
Ces chiffres sont déjà éloquents par eux-mêmes ; mais si l'on prend les sommes perçues par membre et par séance, on arrive à des résultats encore bien plus stupéfiants. M. Warnant toucha pour huit séances 2.778 francs, soit 347 francs par séance; M. Mascart, qui avait siégé quatre fois, reçut par séance 483 francs; M. Olin toucha 308 francs par séance, M. Janson 450 francs.
M. Couvreur, qui ne siégea pas une seule fois en province, palpa, pour huit séances tenues à Bruxelles pendant la session parlementaire, 3.625 francs 19. MM. Washer et Jottrand furent payés plus largement encore. Eux aussi siégèrent pendant la session de la Chambre; lorsqu'ils touchaient leur indemnité parlementaire, ils n'avaient droit à aucun émolument du.
chef de l'enquête; cela n'empêcha pas M. Washer d'empocher, pour les trente séances auxquelles il assista, 15.661 francs 36, soit cinq cent vingt-deux francs ^ centimes par séance ; quant à M. Jottrand, non content de toucher son indemnité parlementaire, il siégea quatre fois à l'enquête pendant la session ; pour chacune de ces quatre séances il perçut la modeste somme de onze cent dix-sept fra7ics 2^ centimes !
Le chapitre des frais généraux de l'enquête n'est pas moins édifiant.
Les frais de personnel s'élevèrent à 124.013 francs; rien qu'en 1883, année pendant laquelle il n'y eut que trois séances de l'enquête, ils atteignirent 19.672 francs ! M. Montigny, professeur à l'université de Gand, avocat du gouvernement et secrétaire général de l'enquête, préleva à lui seul la somme de 32.421 francs 90. Son traitement comprenait des postes considérables pour vacations — en tout 4.428 francs 50 — et cependant cet employé modèle n'avait pas assisté à une seule séance; son rôle s'était borné à compiler, au moyen des documents rédigés par les secrétaires effectifs, les cinq indigestes volumes où se trouvaient tout au long dévoilés les « indignes agissements du clergé. »
Les frais d'impression étaient plus remarquables encore : ils montèrent à 367. 55o francs et ne firent l'objet d'aucune adjudication. Le papier à lettres et les enveloppes ne coûtèrent pas moins de 2.593 francs et l'on fit pour 10.880 francs de cartes géographiques.
Ces chiffres furent toutefois éclipsés par les dépenses qu'occasionna la tenue des séances. Il y avait eu
en tout 182 séances, tenues dans 87 localités. Pour cela on dépensa 5.648 francs 44 en chemin de fer et voitures, 20.384 francs 15 en frais de séjour, 33.854 francs 37 en frais d'audience, — en tout 59.886 francs 96.
Le coût moyen de chaque séance, rien qu'en frais de séjour, fut de 112 francs. Certaines audiences, entr'autres celle de Brecht, coûtèrent, de ce chef, 160 francs chacune. L'audience de Paliseul absorba en tout 510 francs, celle de Bouillon 838 francs 17, dont 300 francs pour frais d'hôtel ! A Arlon et à Messancy, le coût des séances fut de 481 francs 93 et 453 francs 50. Comme on le voit, c'est dans le Luxembourg, là ou trônait M. Bouvier, que la bamboche de l'enquête fut la plus intense; on y appela les inquisiteurs les « chevaliers de la bombance. »
Au total — nous avons laissé de côté de respectables « divers (i) » — l'enquête scolaire coûta jSo.ooo francs. Tel fut le résultat le plus appréciable — mais certes un des moins apprécié — de cette cynique et grotesque comédie. Lorsque ces chiffres furent connus, il n'y eut dans le pa3'"S entier qu'un cri de réprobation. A la Chambre, dans la presse, l'indignation des catholiques se traduisit par des protestations éloquentes; les procédés Scandaleux des inquisiteurs, les projets monstrueux dont ils ne songeaient plus à se cacher, la prodigalité sans exemple du ministère furent dénoncés avec une vigueur vengeresse et qui se sentait déjà victorieuse.
(I) Un paragraphe spécial, dans les comptes de l'enquête, menlionna les « indemnités payées aux professeurs de l'Etat. » Parmi ces derniers figurait M. De Kidder, l'auteur du libelle diffamatoire contre les écoles dentellières des Flandres. Ce pourfendeur de religieuses toucha, pour prix de son œuvre délatrice, la somme de 2937 francs.
L'enquête était coulée; la flétrissure dont elle était atteinte rejaillissait sur le gouvernement en achevant de le déconsidérer aux yeux du pays.
IV. — Les derniers actes du ministère. — Prépondérance du libéralisme avancé.
L'enseignement catholique au i5 décembre 1882. — Les lois électorales. — Projet de loi sur l'instruction obligatoire. — Avant-projet de M. Laurent sur les associations et sur les fondations de bienfaisance et d'enseignement. — Projet d'enquête sur les congrégations religieuses.
« L'enquête sera notre vengeance, » s'était écrié M. De Vigne pendant la discussion de la proposition Neujean. Les catholiques purent répondre : « L'enquête est notre triomphe. »
On assista à ce spectacle magnifique et qui montre de quoi est capable un peuple qui lutte pour sauver sa foi et sa liberté menacées : à mesure que l'enquête se prolongeait et devenait plus violente, le mouvement catholique gagnait en étendue et en intensité. « L'enquête passe; le curé reste, » écrivait X Etoile belge; la feuille sectaire eût pu ajouter : l'enseignement catholique se développe, il se consolide, il se fortifie, en raison même de la persécution qui avait juré de le détruire.
Déjà en 1880, les résultats obtenus dépassaient toutes les espérances. Depuis cette date les progrès n'avaient cessé de s'accentuer. Le tableau suivant, dressé par les soins de M. Malou et arrêté au 15 décembre 18S2, démontre éloquemment cette situation prospère :
Écoles primaires.
PROVINCES
iNUAlbRi, D'ELEVEs
UIFFÉRtNCE
15 DÉCHMBRE 1 15 DÉCEMBRE I^t*<> 1 I»82
en 1882
Anvers