III. — Evolution du libéralisme de 1840 à
Les libéraux en 1840. — Congrès libéral de 1846, — Loi de i85o sur l'enseignement moyen. — L'influence grandissante du radicalisme se manifeste surtout à partir ae 1857. — La franc-maçonnerie et la revision de la loi de 1842. — Travail persévérant des Loges; préparation de la loi de malheur et acheminements vers la lutte scolaire. — Le » cadavre » de M. Van Humbeeck. — Application désastreuse de la loi de 1842 à partir de i865. — Le libéralisme devient de plus en plus radical et antireligieux. — En 1878, la revision de la loi de 1842 est à l'ordre du jour du parti libéral.
Tandis que les catholiques laissaient dépérir leurs écoles les libéraux, de leur côté, ne restaient pas
inactifs : la loi de 1842 leur fournissait une occasion excellente de travailler efficacement à leurs projets; l'imprévoyante condescendance des catholiques stimula leur ardeur.
Toute l'histoire du libéralisme belge peut se résumer dans la marche progressive vers la réalisation d'un principe d'odieux despotisme : la domination de l'Etat sur l'Eglise et sur les consciences. Dans la poursuite de cet objectif, l'élément modéré du parti oppose, au début, une certaine résistance à l'élément progressiste; mais il est incapable de lui résister longtemps, car il a, au fond, le même point de départ et il porte en germe les mêmes aspirations; il se laisse donc guider et finalement absorber par la fraction avancée. C'est à cette influence dominante des opinions radicales dans le parti libéral qu'il faut attribuer la plupart des mesures violentes qui seront édictées plus tard contre les croyances et les institutions religieuses du pays.
En 1830, les libéraux protestaient de <•: leur attachement à la foi de leurs pères, » et cependant leur représentant le plus autorisé, M. Defacqz, déclarait déjà, au sein du Congrès national, « que le pouvoir civil doit primer et, en quelque sorte, absorber l'autorité religieuse. » Tout le programme du radicalisme tenait dans cette phrase. Ce fut pour en hâter l'accomplissement que les libéraux modérés concédèrent aux doctrinaires la loi de 1842; ce fut pour complaire aux progressistes que les doctrinaires, à partir de iSôo, faussèrent la loi dans son application et entamèrent la lutte ouverte contre le « cléricalisme; » plus tard ce sera pour obéir aux sommations du radicalisme
triomphant que les doctrinaires prononceront la condamnation de la loi de 1842 et livreront à la religion catholique le combat sans merci dont la lutte scolaire sera l'aboutissement logique.
Ce fut après 1842 que les symptômes de réaction libérale commencèrent à se manifester ostensiblement; leur point de départ fut le Congrès libéral de 1846.
Dés 1840, la principale loge de Bruxelles,!' Aih'ance, avait organisé dans la capitale les forces du libéralisme; elle voulut, en 1846, étendre cette organisation au reste du pays : tel fut le but du congrès libéral qui se réunit dans une des salles de l'hôtel de ville de Bruxelles le 14 juin 1846. Composé de 384 délégués, le congrès fut présidé par M. Defacqz, l'ancien chef de la fraction avancée au Congrès national, qui s'était toujours montré hostile aux libertés religieuses; M. Frère-Orban fut l'orateur principal de l'assemblée; celle-ci déUbéra secrètement, et on ne connut de ses résolutions que ce que voulurent bien en dire les journaux libéraux et une brochure publiée plus tard.
Indépendamment d'un plan d'organisation qui investissait les Loges d'une dictature souveraine sur les électeurs libéraux et sur le parti libéral tout entier, le congrès s'occupa spécialement de la loi de 1842; elle fut condamnée à une grande majorité, comme inconstitutionnelle et contraire a la liberté de conscience; on lui reprocha d'admettre en principe un partage d'autorité entre l'Etat et une association religieuse qu'il devait ignorer, et de consacrer en fait la domination de l'Eglise, essentiellement hostile aux libertés modernes, sur l'enseignement tout entier. L'assistance conclut à la nécessité de reviser la loi et inscrivit l'article
suivant dans son « programme du libéralisme belge » :
« Art. 3. L'organisation d'un enseignement public à tous les degrés, sous la direction exclusive de l'autorité civile, en donnant à celle-ci les moyens constitutionnels de soutenir la concurrence avec l'enseignement privé, et en repoussant l'intervention des ministres des cultes, à titre d'autorité, dans l'enseignement organisé par le pouvoir civil. »
Voilà où conduisait, quatre ans après le vote de la loi transactionnelle de 1842, le droit d'enseigner concédé à l'Etat par les catholiques! Le manifeste progressiste restait dans les généralités, mais sous ces mots habilement choisis on cachait à la masse des adhérents l'esprit antireligieux dont on voulait insensiblement imprégner le parti libéral.
La révolution de 1848 vint fortifier encore la position des progressistes. Lorsque la réaction contre les idées révolutionnaires se produisit en France, le coup d'Etat du 2 décembre jeta dans Bruxelles et dans les principales villes de Belgique un grand nombre de réfugiés ou de proscrits appartenant surtout aux nuances avancées du parti républicain. La plupart d'entre eux nouèrent des relations étroites avec les principaux membres du radicalisme belge et les portèrent à accentuer encore leur anticléricalisme. M. Edgar Quinet, entre autres, exerça sur l'opinion libérale la plus funeste influence; ce fut lui qui exhuma le souvenir oublié de Marnix de Sainte-Aldegonde, le chef des Gueux brabançons pendant les guerres du XVI* siècle, et qui proposa aux méditations de ses amis politiques la maxime préférée de ce sectaire : « Il faut 7ioycr le catholicisme dans la boue (i). »
(i) Voy. à ce sujet Gouy, op. cit., p. 41.
La loi de 1850 sur l'enseig-nement fut un nouvel empiétement de l'Etat en matière d'instruction. Le gouvernement, dans l'exposé des motifs, s'appuyait ouvertement sur la nécessité d'opposer la concurrence aux établissements du clergé. Alors que le projet de M. Rogier en 1834 se bornait à instituer trois athénées modèles, on demandait cette fois dix athénées, cinquante écoles moyennes et deux écoles normales. Le projet de 1S34 laissait aux communes la libre administration de leurs écoles m.oyennes, même lorsqu'elles recevaient les subsides de l'Etat; la loi de 1850 ne laissait plus guère aux communes que le droit de payer leurs écoles et remettait à l'Etat leur direction presque exclusive. Quant à l'enseignement religieux, tout ce qu'on put obtenir fut une disposition disant qu'il serait compris dans l'enseignement moyen et que les ministres du culte seraient invités à le donner ou à le surveiller (i).
(i) c On voit, écrit à ce sujet M. Balau, ce qu'il en coûtait tout à la fois à la liberté et à la religioa d'avoir reconnu la compétence de l'Etat en matière d'enseignement... En 1834 et 1835, l'Etat ne réclame que le droit de fonder quelques écoles modèles ; sa mission doit être de favoriser et de seconder l'enseignement libre. En 1842, il se fait concéder la faculté d'organiser lui-même un enseignement public, mais sans faire concurrence à l'enseignement libre, qu'il s'attacheta plutôt à protéger; en retour du droit qu'on lui concède, il organise légalement, dans ses écoles, l'enseignement religieux. En 1850, il s'arroge la mission d'étouffer par la concurrence les écoles libres; cette lutte contre l'enseignement libre est décrétée lé^islativement pour ce qui concerne l'enseignement moyen, elle est poursuivie administrativemei.t pour ce qui concerne l'enseignement primaire. D'autre part, l'Etat cesse d'organiser légalement dans ses écoles moyennes l'enseignement religieux; il laisse seulement au clergé la faculté de donner cet enseignement. En 1879, quand il se sera emparé de tout l'enseignement, il ira jusqu'au bout, en organisant législativement dans l'enseignement primaire la lutte contre les écolFS libres et en soustrayant définitivement toute école publique à l'influence religieuse. » (op. cit., p. 147.)
A ce moment, on le voit, les libéraux étaient déjà hostiles à la religion. Mais extérieurement ils continuaient à lui accorder une estime hautaine et ils employaient des ménagements dans l'étranglement des libertés nécessaires à son développement. « Guerre au cléricalisme, respecta la rehgion! » tel était alors leur cri de ralliement. L'une des bases du programme du cabinet libéral de 1847, ^^ont faisait partie M. Frère, était formulée ainsi : « Respect sincère pour la foi et pour les dogmes, protection pour les pratiques de l'ordre religieux, justice et bienveillance pour les ministres des cultes agissant dans le cercle de leur mission religieuse. » Pendant la session de 184S-1849, ce même cabinet fit rejeter à une forte majorité une motion tendant à la revision de la loi de 1842; l'un de ses membres, AI. Rolin, s'écriait en 1S50 : € Le nom de la religion sera notre égide. Qu'il soit inscrit au frontispice de nos athénées et de nos collèges; qu'il apprenne à tous que, nous aussi, nous reconnaissons les bienfaits de la religion, sa haute importance, la nécessité de maintenir, de raffermir, autant qu'il est en nous, ce principe, le premier, le plus conservateur de tous, la plus forte garantie de l'ordre social (i). » Quatre ans plus tard, c'était encore un ministère libéral, celui de AI. de Brouckere, qui approuvait la Convention d'Anvers (2) et la recom-
(1I Chambre des représentants, séance du 15 avril 1850.
(2) La Convention d'Anvers fut conclue entre le bureau administratif de l'athéDèe de cette ville et l'archevêque de Malines. Elle stipulait que l'enseignement religieux serait donné par ua ministre du culte professé par la majorité des élèves ; que les livres de religion seraient désignés par l'aichevêque et que dans les autres cours on ne ferait pas
mandait, comme un exemple à imiter, aux administrations communales du pays. Quant à la loi de 1842, M. de Brouckere déclarait « que tout lui faisait un devoir de respecter une loi qui répondait à l'attente générale du pays (i), » et M. Frère proclama à diverses reprises, avant 1879, qu'une revision de la législation scolaire devrait se borner à étendre à l'instruction primaire les principes qui, en 1850, avaient prévalu dans l'enseignement moyen.
Cependant le radicalisme voyait grandir sa puissance au sein du parti libéral. La retraite ou la mort enlevait chaque année quelques-uns des hommes qui avaient, de concert avec les catholiques, fait la Constitution. Ils étaient remplacés dans le corps électoral, dans l'administration et dans les Chambres par une génération nouvelle, élevée dans les luttes religieuses et de plus en plus hostile à la foi traditionnelle du peuple belge. La masse même du parti libéral, tout en blâmant les excès de langage de la fraction avancée, glissait insensiblement sur la pente, et le nombre des radicaux allait en s'accroissant.
En 1857, les libéraux reviennent au pouvoir, avec M. Frère comme chef de file. Aussitôt les réformes les plus inattendues, les moins étudiées surgissent de la presse et des associations libérales. « Il semblait, écrit M. Woeste, qu'une ère nouvelle s'était ouverte, et qu'il fallait faire table rase des traditions comme du
usage de livres hostiles à la religion ; que les professeurs devaient éviter dans leurs leçons tout ce qui pourrait contrarier l'instruction religieuse et s'efforcer d'inculquer à leurs élèves l'amour des devoirs du chrétien. (1) Chambre des représentants, séance du 14 février 1854.
passé constitutionnel du pays (i). » Les vieux libéraux résistent d'abord, mais, devant les protestations des avancés, qui. dès cette époque, réclament, au nom du « libéralisme progressif, » la re vision de la loi de 18-I.2 et l'instruction obligatoire, ils promettent des réformes. En 1862, ils concèdent une loi sur les bourses d'étu les ; ils introduisent des restrictions, inconnues jusque-là, dans les exemptions de milice en faveur des ecclésiastiques; enfin une jurisprudence nouvelle et sectaire est adoptée en matière de sépulture.
A mesure que le radicalisme sentait grandir son influence sur le parti libéral, il exerçiit sur celui-ci une pression plus forte pour lui imposer la revision de la loi de 1842. Bientôt il en arriva à ce résultat qu'on ne choisissait plus de candidats libéraux aux élections que parmi les adversaires de cette loi. En 1870, on le verra mettre en minorité M. Frère, encore trop doctrinaire à ses yeux, et s'écrier que sa chute avait provoqué « un soulagement universel (2). »
Il est probable toutefois que les hommes d'Etat du parti libéral eussent respecté longtemps encore le régime scolaire de 1842, sans la campagne habile, vigoureuse et persévérante menée contre ce régime par la franc-maçonnerie.
* * Dès 1850 les Loges avaient acquis sur l'opinion publique belge une influence considérable. Elles ne cessaient de recruter des adeptes parmi les libéraux
(i) WoESTE, F/ngt ans de polémique^ t. I, p. 99. (article publié en novembre 1876 par la Revue Ge'ncrale.) (2) Ibniem.
des classes moyennes et supérieures, et, à mesure que ceux-ci se laissaient envahir par le radicalisme antireligieux, la maçonnerie exerçait sur eux une action de plus en plus prépondérante. Elle avait discerné de bonne heure la haute importance de l'enseignement primaire et ne tarda point à porter tous ses efforts vers la réalisation de ses vues sur cet objet. A partir de 1860, les Loges ont la haute main sur le parti libéral et sur les associations radicales et doctrinaires de tout le pays; elles font pénétrer dans les esprits la théorie de l'enseignement officiel, gratuit, obligatoire et laïque; elles imposent graduellement ce programme aux dirigeants du parti; elles élaborent la loi de 1879; celle-ci, à leurs yeux, ne sera d'ailleurs qu'un premier jalon vers une législation scolaire plus radicale encore.
Les discussions parlementaires de 187g et les journaux catholiques ont mis en lumière ce rôle de la franc-maçonnerie, en faisant connaître les principales déclarations formulées par les Loges entre 1860 et 1879. L'exactitude de ces citations n'a pas été contestée; on nous permettra d'en reproduire ici quelques-unes, pour établir la connexité étroite qui existe entre les vœux maçonniques de cette époque et les mesures gouvernementales et législatives prises pendant la lutte scolaire.
C'est en 1854 qu'on aperçoit la première trace d'une action générale et officielle de la franc-maçonnerie en matière d'enseignement. Le 24 juin de cette année^ le Grand Maître de la franc-maçonnerie belge prononça un discours pour démontrer la nécessité d'asservir l'enseignement public à la domination de l'Etat
et à l'influence maçonnique. A la suite de ce discours, l'article 135 du Règlement du Grand-Orient de Belgique, interdisant la politique dans les Loges, fut supprimé.
En 1859, le Grand-Orient, faisant un nouveau pas en avant, mit à l'ordre du jour de toutes les loges de son obédience la question de l'enseignement obligatoire. La plupart d'entre elles, déférant à son invitation, lui envoyèrent des mémoires, qui, en 1863, furent édités à Bruxelles. Ces mémoires sont plus ou moins développés, plus ou moins radicaux dans les moyens d'exécution qu'ils préconisent; ils sont parfaitement d'accord sur le but à atteindre et sur le plan général à suivre.
Le premier article de leur programme est la sécularisation de l'enseignement. « Nous excluons de l'enseignement primaire toute instruction religieuse, disait la loge de Liège, nous la considérons comme une atteinte à la liberté de conscience. » — « L'intervention du prêtre dans l'enseignement, à titre d'autorité, déclarait la loge d'Anvers, annihile forcément l'instituteur, le paralyse et prive les enfants de tout enseignement moral, logique et rationnel. L'enscignemoii du catéchisme est le plus graiid obstacle au développement des facultés de l'enfant. L'esprit humain, s'il était dégagé de cet amas de choses qui le faussent, deviendrait plus juste, plus droit, plus moral. C'est là un premier but que doit s'imposer le législateur. » — Et la loge de Bruxelles ajoutait : <; Le jour selon nos vœux n'est pas loin, où le Parlement belge retentira à son tour de la proclamation du principe de l'école laïque, de l'enseignement laïque de la morale. Ce
jour-là le pays sera doté d'une des plus précieuses conquêtes de la civilisation moderne, et la maçonnerie pourra se glorifier d'avoir fait inscrire dans la législation l'application d^ une idée pour laquelle elle travaille et lutte depuis plusieurs siècles. »
Certaines loges, cependant, prévoyaient les ménagements qu'il s'agirait de garder : « Il faudra, disait la loge d'Anvers, marcher graduellement et sans secousses, en détruisant successivement les préjugés, sans les froisser ni les exciter... Les élèves, si les pères de famille le demandaient, pourraient être conduits dans les temples afin d'y recevoir l'instruction. Ce serait là une formule de transition, afin de tenir cotnpte des préjuges qu'il faudra for cernent respecter encore (i). »
Mais devra-t-on se contenter d'enseigner dans l'école laïcisée les connaissances élémentaires et purement techniques, sans souci de l'éducation morale et civique? Non, dit encore la loge d'Anvers, « l'instruction religieuse et morale sera remplacée dans nos écoles par l'enseignement de la morale sociale et de l'esprit de notre Constitution. » — «. L'instituteur devra se borner, confirmait la loge de Liège, à inculquer à ses élèves les principes universels de la morale. » N'est-ce pas là, tracé d'avance, le système adopté par la loi de 1879, et exactement définie la morale neutre ou universelle que défendra quelques années plus tard le gouvernement libéral?
(i) L'aiticle 4 de la loi de 1879 et les ciiculaires trompeuses dont la loi fut acc( nipagiiée ne tiieiit pas autre chote que de me me en pratique ces rccommaudations des Loges.
Certaines loges, entre autres celle de Namur, s'étaient contentées de remplir à peu près leurs mémoires de diatribes sauvages contre le clergé et la religion. Pour la loge de Namur, « le propre de l'enseignement obligatoire est de ne pas s'occuper de religion, ni peut-être même de morale. »
Tous les mémoires étaient, au surplus, favorables à l'obligation légale, appuyée sur un système de pénalités. Leurs propositions à ce sujet furent condensées en un projet de loi en 23 articles et ramenées aux cinq vœux suivants :
« 1° Obligation pour le père ou pour la mère veuve de conduire de force ses enfants à l'école.
« 2° Suppression de toute instruction religieuse.
« 3° Inscription du nom des parents en défaut sur un tableau exposé publiquement devant la maison commune.
« 4° Condamnation des parents à une amende de 100 francs au maximum; en cas d'insolvabilité, à des travaux forcés de un à trente jours au profit de la commune, ou à un emprisonnement de un à cinq jours.
« 5° Comme dernier moyen, enlèvement de l'enfant à la direction paternelle. »
Ce sont encore les mémoires des Loges qui nous montrent comment on arrivera à reviser la législation scolaire : il faudra agir sur l'opinion et créer un mouvement général en faveur de l'enseignement non confessionnel; mais cette campagne devra être conduite avec une extrême prudence.
« La Maçonnerie, disait la loge de Liège, doit s'entendre sur les points fondamentaux de la question, répandre les germes de ses conceptions dans le monde profane et s'efforcer de les faire fructifier. Mais elle doit prendre garde d'assumer la paternité de la revision de la loi de 42 et de
l'instruction obligatoire. Il est positif qu'un projet de loi émanant de la Maçonnerie serait entaché d'un vice originel pour un certain nombre d'esprits timorés, qui ont conservé des préventions contre la société maçonnique, bien qu'ils se rallient sans le savoir aux principes qu'elle soutient. »
C'est donc par l'intermédiaire de la presse et des associations libérales que les Loges répandront leurs idées dans le pays. Et comme les sociétés existantes n'offrent pas toutes les ressources nécessaires pour cette propagande, la loge de Bruxelles propose de créer une vaste association spécialement vouée « au peuplement de l'école publique laïque. » Elle ajoute : « La Maçonnerie, organisation répandue sur toute la surface du paj^s, est, plus que qui que ce soit, en position d'entreprendre cette œuvre et de lutter avec avantage contre les adversaires éternels de la raison humaine et de la liberté. » Ce fut là le premier germe de la Ligue de V enseignement ; créée en 1864, cette association formulera ainsi, quatorze ans plus tard, les réformes inscrites à son programme :
<; Suppression de toute inspection ecclésiastique.
« Suppression de tout contrôle sur les livres de la part de l'autorité religieuse.
« Suppression des cours de religion du programme des écoles.
« Défense d'adopter les écoles.
« Ces réformes doivent s'appliquer aux écoles de tous les degrés et, notamment, aux écoles normales.
« Il faut tout d'abord enlever à celles-ci leurs directeurs ecclésiastiques (i). »
(i) Ces réformes, on le voit, concordaient avec celles que les Loges avaient réclamées; elles furent naturellement adoptées par une Chambre en majorité libérale et par un gouvernement composé exclusivement de francs-maçons.
L'enseignement laïque des filles fixait aussi les préoccupations de la franc-maçonnerie. « Il importe, disait, en 1864, le Fr, .-. Arnould, à une « tenue » plénière de la loge d'Anvers, que celle qui dans la famille est l'organe moralisateur par excellence, que la mère soit en état de remplir dignement sa mission... Il faut refaire l'enseignement des femmes. > Une nouvelle loi sur l'enseignement moyen devait, quelques années plus tard, réaliser ce désir.
L'initiative déployée à ce moment par le Grand- Orient donna à la question de la revision une impulsion décisive. Le plan des Loges se précisa et s'enrichit de nouveaux détails; la nécessité de confier exclusivement au pouvoir central le soin de l'instruction primaire fut surtout nettement affirmée : lui seul serait capable de triompher des résistances que les familles et les communes ne manqueraient pas d'opposer à la laïcité; lui seul pouvait disposer de moyens pécuniaires suffisants pour défier toute concurrence. j\I. Jottrand, membre radical de la Chambre des représentants, le disait après bien d'autres, à la loge d'Anvers, le 26 novembre 1864 : « Pouvons-nous songer un seul instant à affronter en face cette rivalité terrible de l'instruction ecclésiastique, si nous n'armons par le pouvoir laïque d'un large budget de l'instruction, de ressources financières suffisantes pour soutenir la lutte? Mes frères, avant la réforme de la loi de 42, avant la consécration par nos lois de l'enseignement obligatoire, ce qu'il nous faut à nous, c'est un puissant budget de l'instruction publique, et surtout un puissant budget de l'instruction primaire. »
Tandis que la législation nouvelle s'élaborait ainsi.
article par article, dans les assemblées maçonniques et les cercles radicaux, le personnel parlementaire qui devait la voter et l'appliquer faisait dans les mêmes milieux son éducation politique et s'y essayait aux joutes oratoires de l'avenir. C'est au cours d'une de ces réunions, fécondes en intempéries de langage, que M. Van Humbeeck, le futur ministre de l'instruction publique, donna le jour à son fameux « cadavre. ■» En 1S64, ce personnage, délégué par une loge de Bruxelles à une réunion solennelle de la loge d'Anvers, prononça cette allocution qui lui fut souvent rappelée dans la suite après son arrivée au ministère :
< Durant tout le cours de ces travaux, je songeais, disait M. Van Humbeeck, à ces mots échappés à un grand poète... : « On a reproché à la Révolution de creuser un gouffre. « Ce n'est pas vrai, la Révolution n'a pas creusé de goufïre, « elle a creusé une fosse, elle l'a creusée pour y descendre * le cadavre du passé. ;>
« Ce qui est vrai de la Révolution est vrai de la maçonnerie, dont la Révolution n'a été que la formule profane.
Oui, un cadavre est sur le monde ; il barre la route du progrès. Ce radavre du passé, pour l'appeler par son nom, carrément et sans périphrases, c'est le catholicisme.
« Oui, le catholicisme est un cadavre, non pas dans certains ' préceptes d'une morale sublime, dont les maximes lui sont communes avec les autres sectes chrétiennes et se confondent avec celles de la morale universelle, mais dans ses dogmes oppresseurs, qui paralysent partout le libre examen et ne veulent permettre au citoyen de penser que par l'intermédiaire du prêtre ; il est cadavre dans cette organisation astucieusement combinée par des pontifes habiles pour un but de domination universelle.
« C'est ce cadavre, mes F. F. .' . que nous avons aujourd'hui regardé en face. Et si nous ne ia''ons pas jeté dans la fosse.
iioîis l'avons du moins souler-c de manihe à l'en approcher de quelques pas ; c'est un grand re'sidtat. (l)
Quelques divergences d'opinion continuaient cependant à se manifester entre les chefs. Les radicaux reprochaient aux doctrinaires leur relative rrodération; ils leur poussaient l'épée dans les reins. « La maçonnerie, disait le Fr. .*. Marquer, à la même séance de la loge d'Anvers, doit sortir de ses temples. Délibérer à l'intérieur, agir à l'extérieur, tel est le rôle qui lui est assigné aujourd'hui. Nous avons besoin d'être fortement représentés; nous devons le vouloir. Quand nous aurons à la représentation nationale un bataillon bien organisé, nous marcherons d'accord, nous irons droit, sans hésitations, sans compromis. Alors on reconnaîtra la maçonnerie à la franchise de son allure, à la vigueur de ses coups... » Et le Fr. .'. Jottrand. ajoutait : « Que les représentants du libéralisme n'oublient donc jamais le principe qui nous guide Quand une idée féconde (lisez : une idée de la loge) les anime, ils sont au Parlement pour commander, non pour obéir. Qu'ils s'en souviennent et qu'ils sachent, pour la cause du progrès, braver les mots d'ordre contraires oui trop souvent descex-
(•) En 1878, l'invemeur du cadavre se vit reprocher en pleine Chambre ce d.sccurs compromettant. Il se confondu alors en explications embairastées ei obscures, piétextani que ces paroles avaient trahi sa pensée et que le catholicisme n'est un cadavre qu'à raison de cei tains de ses dogmes... L'éloquence de M . Cornesse fit justice de c€ s tardives protestations et démontra, aux applaudissements de la Droite, que W. Van Humbeeck s'était attaqué tout eisenible aux do|,mes, à la hiéiarcbie et à la ditciplice qui sont les éléments vitaux du catholicisme et lui donnent son caractère de religion positive. (Annales parkmentairts, i8;8-i879, pp. 507, 508, 529.)
DENT d'un sommet D'OU TOUT ARRIVE AVEC UN CARACTÈRE IMPÉRIEUX ET INDISCUTABLE. » Ce dernier trait était à l'adresse de M. Frère-Orban, qui, tout maçon qu'il était, ne jugeait pas encore le moment venu, en 1864, de « sortir du temple, /> d' « agir à l'extérieur » et de piétiner <: le cadavre du catholicisme. »
Ces divergences étaient d'ailleurs plus apparentes que réelles, et en tout cas elles étaient peu profondes. Le parti progressiste, conduit et discipliné par les Loges, poursui\ait sa propagande en faveur de la réforme de l'enseignement primaire, et la majeure partie de la presse libérale répandait ses idées dans le public. La bourgeoisie et le corps électoral des principales villes se les assimilaient peu à peu et imposaient à leurs représentants l'obligation de les soutenir dans les assemblées électives. Les publicistes les plus autorisés du libéralisme, M. de Laveleye et M. Laurent, s'en faisaient l'écho dans leurs chaires universitaires et dans leurs ouvrages, le premier avec une haine froide et mesurée contre le catholicisme, le second avec cette passion pour le despotisme du pouvoir et cette rage de prosélytisme antichrétien qui l'ont fait appeler par ses amis politiques « l'homme qui représente le libéralisme parfaitement et à tous les titres (i). » L'université rationaliste de Bruxelles répandait ces doctrines parmi les jeunes gens qui la fréquentaient; la plupart des associations libérales du pays s'en pénétraient par une infiltration graduelle; des sociétés nouvelles, telles que le Denier des écoles
i^\) Journal de Gand, novembre 1864.
libérales et la Lig^ie de l'enseignement, se fondaient pour en assurer la diffusion.
Un petit nombre d'écoles privées furent créées dans les grandes villes et surtout à Bruxelles, sous l'influence des Solidaires et d'autres associations émanées des Loges; l'instruction chrétienne en était bannie; la morale enseignée aux enfants y était, selon les expressions des fondateurs, « absolument laïque et dégagée de tout élément surnaturel. » Ces établissements, dans la pensée de leurs créateurs, devaient servir de modèles aux futures écoles neutres; mais les familles, à de rares exceptions près, leur refusèrent toute confiance, et, d'autre part, le Denier des écoles libérales, qui était destiné à les alimenter, ne voyait pas l'argent affluer dans sa caisse. Aussi cette expérience coniîrma-t-elle les chefs du parti progressiste dans leurs vues sur la nécessité d'une intervention active de l'Etat.
Les progressistes eurent plus de succès dans les démarches qu'ils tentèrent auprès des instituteurs communaux. Appuyés par les cabinets libéraux qui se succédèrent jusqu'en 1870, ils créèrent des affiliations spéciales pour les maîtres, sous la haute direction des Loges; ils répandirent largement deux journaux pédagogiques, l'un, X Avenir, rédigé en français par la maçonnerie de Bruxelles, l'autre. De VolksJieil, écrit en flamand et inspiré par une loge d'Anvers. Un organe libéral quotidien, VEtoile Belge, qui traitait fréquemment les questions scolaires, exerça aussi une influence fâcheuse sur le corps enseignant. Enfin, les professeurs furent excités de mille manières à la résistance contre le clergé paroissial, et on leur donna
systématiquement raison dans chacun de leurs différends avec l'autorité ecclésiastique.
Cette propagande trouvait un terrain admirablement préparé dans la plupart des grands centres, à Bruxelles et dans ses faubourgs, à Gand, à Anvers, à Liège, et dans beaucoup de villes de second ordre, telles que Charleroi, Mons, Verviers, Tournai, Louvain, Arlon. Les administrations communales de ces villes avaient passé des catholiques ou des libéraux modérés aux radicaux les plus exaltés; l'influence des Loges sur la direction des écoles publiques y était devenue dominante, et, surtout à partir de 1865, le sens de la loi de 1842 y fut complètement faussé dans la pratique. Le choix des professeurs se fit dans un esprit nettement hostile à l'Eglise. On tolérait à la tête des écoles des instituteurs professant à l'égard de la religion qu'ils devaient enseigner une complète indifférence; d'autres même, divorcés et mariés civilement, étaient maintenus dans leurs fonctions, malgré le scandale de leur vie; quant aux instituteurs qui osaient se montrer catholiques, ils étaient en butte à mille tracasseries. Les garanties inscrites dans la loi devinrent illusoires. A Bruxelles, sur la réclamation d'une poignée de parents libres-penseurs, les crucifix disparurent de plusieurs écoles; dans d'autres on supprima l'usage de la prière avant et après les classes; quelques-unes cessèrent de donner l'enseignement religieux et le remplacèrent par des répétitions de gymnastique. Dans les écoles communales d'Anvers, les élèves ayant fait leur première communion étaient dispensés de suivre les leçons d'instruction religieuse; d'une manière générale, l'enseigne-
ment religieux et moral y était même considéré comme facultatif; on alla jusqu'à donner en prix aux élèves des livres excitant à la haine de la religion (i). A Gand, les écoles tombèrent sous la domination du professeur publiciste Laurent, qui en fit un véritable foyer de propagande antichrétienne. Un assez bon nombre d'institutrices communales étaient restées franchement catholiques; M. Laurent exerça sur elles une pression de tous les instants, tantôt leur intimant d'abandonner leurs pratiques religieuses, tantôt s'essayant à démolir leurs convictions chrétiennes, tantôt les forçant d'agir sur leurs parents au point de vue électoral. La menace et les promesses étaient tour à tour employées. « Cette situation était devenue à ce point intenable, nous disait l'une de ces institutrices, que nous fûmes heureuses, en 1879, de trouver une occasion d'abandonner l'enseignement officiel et qu'en réalité notre mérite, en agissant ainsi, se réduisit à bien peu de chose. » Si l'on ajoute à ce tableau que les administrations libérales supprimaient systématiquement leurs subventions aux écoles adoptées et opposaient constamment de nouvelles écoles officielles aux écoles libres, on ne s'étonnera pas de cette appréciation du libéral Précurseur sur la situation scolaire de nos grands centres : « Dans les villes, la revision de la loi de 1842 modifiera peu l'état -des choses (2). ^
Les gouvernements libéraux fermaient les yeux
(i) Ces abus furent dénoncés par le caniinal Dechamps dans une lettre adressée le 20 août 1877 au ministre de l'intètieur. (2) Le Prcacrsettr, 20 octobre 1878,
sur ces illégalités; le gouvernement catholique qui arriva au pouvoir en 1870 n'osa les empêcher complètement. Les ministères qui se succédèrent de 1857 à
1878 encouragèrent même, par des interventions directes ou par leur approbation tacite, les détestables mesures par lesquelles les grandes villes forçaient la lettre et l'esprit de la loi. Leurs allocations toujours plus fortes favorisaient l'admission gratuite dans les écoles publiques d'un nombre d'enfants de plus en plus considérable; les inspecteurs provinciaux et cantonaux empiétaient fréquemment sur les attributions des bourgmestres et des conseils communaux; le gouvernement développait au delà des besoins réels ses écoles normales et poussait partout les communes à ouvrir des écoles officielles, en même temps qu'il leur imposait des obligations de plus en plus étroites. Quant aux réclamations élevées par les inspecteurs ecclésiastiques, quant aux plaintes des curés et aux observations formulées par les évêques, l'administration centrale n'en tenait à peu près aucun compte. Il était devenu presque impossible pour le clergé d'obtenir des mesures disciplinaires contre un instituteur infidèle à ses devoirs. Le gouvernement catholique de 1870; imitant en cela ses prédécesseurs de
1857, alla jusqu'à permettre que dans les écoles d'adultes le cours de religion fût facultatif, d'après ce que déciderait l'autorité locale (i).
Ces modifications, introduites sans secousse et
(i) C'est là ce que M. Hymaiis appelait « la correciion administrative des principaux vices de la loi. » (op. cit., p. 115.) Voy. à ce sujet la lettre déjà citée du cardinal Dechamps.
sans bruit dans la pratique de la loi, ne pouvaient suffire au parti avancé; il aspirait à un changement complet. Un projet de revision conforme au programme radical fut présenté en 1.S68 à la Chambre des représentants; ardemment soutenu par les progressistes, défendu avec mollesse par les modérés, il ne fut repoussé que grâce à l'énergique attitude du ministre de l'intérieur, M. Pirmez, qui finit par rallier autour de lui la majorité flottante de la Gauche et par enlever le vote. Ce fut la dernière manifestation d'indépendance du parti doctrinaire. Deux ans après, M. Frère et ses amis succombaient sous le mécontentement des catholiques et le mépris des radicaux.
Les huit années que les libéraux passèrent dans l'opposition marquèrent la phase décisive de leur évolution. Il ne restait d'autre ressource aux doctrinaires que de se résoudre à céder le pouvoir aux avancés ou de se préparer à marcher avec eux dans les voies du radicalisme. C'est à ce parti qu'ils s'arrêtèrent (i), suivant en cela le conseil que leur avait donné un de leurs chefs, M. Bara, le jour même de la défaite : « C'est par une marche plus vive, une politique plus accentuée que le libéralisme répondra à l'échec qu'il vient de subir. >
Cela voulait dire, en d'autres termes, qu'il fallait, sous peine d'être supplantés par les progressistes, lutter avec eux d'anticléricalisme.
Rien ne témoigne mieux des progrès de l'influence radicale, à partir de ce moment, que le programme arrêté par les 42 associations libérales du pays en
(i) Voy. Balau, op. cit., pp. 289 et suiv.
vue des élections de 1870. Les réformes religieuses y étaient ainsi formulées :
« Séparation absolue de l'Etat et des Eglises, et par mesures immédiates :
« A. Sécularisation complète de l'enseignement public à tous les degrés;
« B. Application générale et uniforme du principe de la sécularisation des cimetières;
« C. Suppression des exemptions en matière de milice, à raison des cultes. >■
La revision de la loi de 1842 fut bientôt à l'ordre du jour de tous les dirigeants du parti libéral. « Qu'on ne s'y trompe pas, écrivait la Fla7îdrc libérale, en constatant cet accord de la Gauche, c'est la lutte des partis transportée carrément sur le terrain de l'enseignement, et une fois engagés dans cette voie, ce n'est pas à l'enseignement et à l'intervention du prêtre dans l'école qu'il sera possible de s'arrêter (i). »
On le voit, c'était la persécution en règle contre l'Eglise catholique d'ores et déjà décrétée dans les conciliabules maçonniques et annoncée par l'organe le plus remuant et le plus écouté du parti. Que le retour du libéralisme au pouvoir dût être le signal d'une politique antireligieuse à tout les points .de vue, cela ne pouvait, d'ailleurs, faire de doute pour personne.
« L'ennemie véritable de tous les libéraux, écrivait la Flandre libérale, quelle que soit leur nuance, qu'ils soient doctrinaires ou avancés, conservateurs ou progressistes, c'est le parti clérical, c'est l'Eglise. » — « La guerre est entre nous et elle subsistera, jusqu'à ce que soit votre Eglise, soit l'Etat succombe. Mais nous avons foi dans notre cause, l'avenir
(l) Flandre libérale, mai 1876.
est à nous, et c'est votre Eglise qui, ne pouvant pas plier, sera brisée. «^ Puis, se demandant qui l'emportera dans le conflit : « C'est l'Etat, répondait la Flandre ; c'est donc que l'Etat est placé au-dessus de l'Eglise et que celle-ci n'a droit qu'à la somme de liberté et de puissance qu'il veut lui reconnaître. »
Quelques journaux, il est vrai, la Meuse, \ Etoile belge, protestaient que le libéralisme n'est pas une doctrine religieuse. La Flandre répondait avec beaucoup de logique :
» Quoi qu'on en dise et en écrive, tous les libéraux ne cessent de combattre par tous les moyens et de toutes les manières la foi catholique. Ils rejettent ouvertement ses dogmes, critiquent sa morale, raillent ses miracles, méprisent ses cérémonies. Tous leurs efforts tendent constamment au même but : détruire l'influence de l'Eglise sur les âmes. ;>
Et elle poussait ce cri de guerre, que V Indépendance reproduisait en le faisant sien : « L'EGLISE, on a le tort de l'oublier quelquefois, VOILA NOTRE SEULE ENNEMIE. (l) »
Le respect des libéraux pour la Constitution marchait d'ailleurs de pair avec le respect qu'ils témoignaient pour la religion : « Les idées des libéraux sur les devoirs de l'Etat envers les cultes deviendront 'plus précises et en même temps plus éloignées du système constitutionnel, » écrivait la Flandre (2); et la Revue de Belgique lui faisait écho en préconisant,
(i) Citations extraites de l'ouvrage de M. WoESTE, op., cit. pp. 107, 108.
(2) Flandre libérale, 23 juillet 1877. C'était ce journal qui avait qualifié, quelques mois plus tôt, la Constitution de » transaction doleuse. » <i8 avril 1876)
par la plume de M. Goblet d'Alviella, la suppression de l'article 117 de la Constitution, relatif aux traitements du clergé, et en faisant appel, dans un avenir prochain, à « des mesures de combat. » Dans la même revue, M. Duchaine réclamait purement et simplement « la suppression de l'Eglise, dont, affirmait-il, la coexistence avec l'Etat moderne est impossible (1). » Mais, de tous les porte-parole du libéralisme de cette époque, le plus fanatiquement sectaire, le plus passionnément hostile à l'Eglise, à ses dogmes, à sa hiérarchie était M. Laurent.
Il repoussait la liberté des congrégations religieuses. « Les moines sont l'ennemi, écrivait-il dans la Revue de Belgique. Et quand on est en face de l'ennemi, on tire dessus... L'Etat peut aller jusqu'à défendre les congrégations religieuses, en ne les permettant que moyennant une autorisation préalable : c'est le système des lois révolutionnaires, et c'est le bon quand on se trouve en face de l'ennemi... La LIBERTÉ, MÊME RESTREINTE, DONNE DES ARMES A L'ENNEMI, ET MON AVIS EST QU'iL NE FAUT LUI EN LAISSER AUCUNE (2). » Il s'attaquait à la liberté d'enseignement avec non moins de vigueur : « En Belgique, les premiers venus peuvent établir une école; on ne leur demande ni conditions de capacité, ni garanties
(1) Revue de Belgique, 15 mai 1875.
(2) Revue de Belgique, 1878, article : L'Eglise et V Etat. — La Flandre appuyait ces nionstrueusts revendications : « S'il nous était donné, écrivait-elle, de voir disparaître un jour les Jésuites, les Capucins, les petits Frères et toute cette ignoble vermine oui pullule dans nos murs, pense-t-on qu'on trouverait un libéral gantois pour regretter leur départ? Mais leur sortie serait le signal de l'êtes et de réjouissances générales! » (Septembre 1878)
de moralité : voilà l'abdication complète, je ne dis pas des droits de l'Etat, mais de ses devoirs (i), » L'Etat a aonc, d'après M. Laurent, le devoir d'entraver la liberté d'enseignement; il ne se contentera pas de de décréter l'instruction obligatoire et de laïciser les écoles officielles, il imposera à tout le monde un enseignement purement laïque : « Quand on déclarera l'enseignement obligatoire, per mettra- 1- on aux parents d'envoyer leurs enfants chez les Frères et les Sœurs? Ce serait un enseignement obligatoire fictif... Il faut que l'instruction obligatoire se donne exclusivement dans des écoles laïques, et en écartant le prêtre (2). » Les droits du père de famille sont foulés aux pieds par ce système, mais M. Laurent en fait bon marché : « On parle du droit du père sur son enfant ; c'est le langage des sociétés barbares. »
Ces excitations violentes produisirent leur effet. Dès 1876, la masse du parti libéral, M. Frère-Orban en tête, était convertie à la revision de la loi de J842. Ce fut dès lors un fait certain que le triomphe des libéraux équivaudrait à l'arrêt de mort de la loi. Les élections de 1878 allaient fournir au libéralisme vainqueur l'occasion de réaliser cet article essentiel de son programme, en imposant au pays la loi de malheur élaborée dans tous ses détails par les Loges.
(1) Revue de Belgique, loc, cit.
(2) Laurent, Les sociétés ouvrières.