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CHAPITRE III

Lagitation catholique, la discussion parlementaire, le \'ote.

But de l'agitation catholique, au lendemain du dépôt du projet de loi scolaire. — Le mandement collectif des evèques, en février 1879. — Conduite du clergé paroissial. — Rôle des associations catholiques. — Les comités de résistance. — Les meetings. - Le pétitionnement contre le projet de loi. — Dépit des libéraux. — Premières destitutions de fonctionnaires. — Circulaire de M. Rolin pour légitimer le projet de loi. — La presse catholique. - Le projet de loi devant la Chambre. — L'Exposé des motifs. — La discussion parlementaire. — Arguments de la majorité — Thèses de l'opposition. - Le vote à la Chambre. — Nouvelle lettre collective des évêques. — La discussion et le vota de la loi au Sénat. — La sanction royale. — Promulgation de la loi, le 10 juillet

Les menaces proférées contre renseignement libre dès le lendemain des élections avaient mis le pays en effervescence. La question brûlante de la réforme scolaire défrayait presque seule la polémique des journaux, les débats parlementaires et les discussions privées de toutes les classes de la société. Le dépôt du projet de loi de revision, en montrant aux catholiques» sous une forme palpable, fimminence et la gravité du péril, vint donner à l'agitation une orientation et une allure nouvelles. Il ne suffisait plus de discuter; il

— Si —

fallait protester et agir. Les buts bien définis ont toujours amené les combats nettement engagés; les catholiques se mirent donc en devoir de manifester avec une publicité éclatante leur opposition au projet du gouvernement.

Il s'agissait de faire connaître aux populations la portée liberticide et antireligieuse du projet et de mettre en lumière, par un vaste ensemble de démonstrations extérieures, la réprobation que soulèverait dans tout le pays le vote de la loi. Cette campagne fut conduite, avec autant d'énergie que de succès, par l'épiscopat uni aux notabilités de la Droite; toutes les forces militantes du parti catholique, depuis le clergé séculier et les ordres religieux jusqu'à la presse et aux associations ouvrières, y coopérèrent avec une spontanéité et un dévouement magnifiques; l'organisation de la résistance devint leur grande, leur unique préoccupation. Cette première partie de la campagne ne réussit pas à sauver la loi de 1842, mais elle eut pour effet de resserrer les liens du parti; de faire pénétrer jusqu'au fond des ateliers, jusque dans les plus lointains hameaux, des notions justes et précises sur le caractère, la portée, le but de la loi projetée; d'accentuer les sentiments de répulsion que soulevait le programme scolaire des libéraux; de préparer, enfin, l'efilorescence prochaine de l'enseignement libre.

Dès que le projet fut connu, les évêques se concertèrent de nouveau sous la direction du cardinal Dechamps; puis ils arrêtèrent, avec les principaux membres de la Droite et les notabilités des diverses provinces, le plan de la campagne qui allait s'ouvrir. Cette double initiative fut soutenue par tous les catho-

liques; elle allait désormais diriger les manifestations multiples qui se succédèrent, jusqu'au moment du vote, sur tous les points du territoire.

Le carême approchait. Les évêques rédigèrent un mandement collectif, qu'ils firent paraître en février, sous forme de lettre pastorale adressée spécialement aux pères de famille. Ils s'attachaient surtout à démasquer le caractère antireligieux du projet et son aboutissement nécessaire à l'école sans Dieu. Ce caractère, disaient-ils, ressortait clairement de la suppression, dans l'enseignement, du dogme de Dieu et de l'adoption de la morale indépendante, dépourvue de sanction. Par là, on arriverait à substituer dans l'école une atmosphère d'indifférence ou d'irréligion à l'atmosphère religieuse indispensable à l'éducation morale de l'enfance ; ainsi on détruirait la religion dans le peuple, car « soumettre l'enfant au régime de l'école sans Dieu, c'est vouloir détruire dans son cœur la vie chrétienne à ses débuts. » Quant à l'article 4, c'était, disaient les évêques, « une offre du gouvernement destinée à donner le change sur la malignité de son entreprise, » et « l'épiscopat aurait soin de ne pas se prêter à faire réussir cette supercherie. » La lettre se terminait par cette prière que, dorénavant, chaque dimanche, dans toutes les églises du pays, le prêtre réciterait à la fin du prône de la messe : « Des écoles sans Dieu et des maîtres sans foi, délivrez-nous. Seigneur ! »

Ce mandement, lu et commenté dans toutes les chaires et répandu à un grand nombre d'exemplaires dans les paroisses, produisit une vive sensation, surtout dans les districts ruraux, où les projets du ministère

étaient jusque là imparfaitement connus. Les prêtres en faisaient partout la lecture, avec commentaires, et jusque dans les plus petits villages, les prônes du dimanche, les allocutions faites dans les patronages, les sermons de retraite prenaient pour thème la question scolaire; le clergé abordait ce grave sujet dans ses entretiens privés avec le peuple; les ordres religieux, de leur côté, secondaient puissamment l'action de l'épiscopat par leurs prédications et leurs écrits. Des prières publiques furent ordonnées, et l'on vit des multitudes se presser dans les églises et répéter en chœur l'invocation : Des écoles sa?is Dieu, délivreznous, Seigneur! Des maîtres sans foi, délivrez-nous, Seigneur !

Ces avertissements dissipèrent les dernières illusions et firent comprendre aux pères de famille l'urgence et la gravité de leurs devoirs. Dès la fin de mars, un puissant courant catholique traversait tout le pays et la population était animée contre le projet de loi d'un profond sentiment de résistance. Jamais, depuis 1830, l'attachement à l'idée religieuse ne s'était manifesté avec autant d'ensemble et de vigueur. Les campagnes des deux Flandres et des provinces de Namur et de Luxembourg se montraient particulièrement émues et irritées, et le mouvement d'opposition s'affirmait tous les jours avec une énergie nouvelle.

Les évêques avaient eu soin d'interdire à leur clergé toute récrimination contre le gouvernement, toute attaque personnelle contre les libéraux. Ces ordres furent ponctuellement exécutés ; la prudente modération dont les membres du clergé ne cessèrent de faire preuve sauvegarda l'exercice de leur droit.

].es orateurs et les journaux de la Gauche, exaspérés de leur énergique attitude, les représentaient comme « des perturbateurs excitant la populace à la révolte contre les lois, » et ils annonçaient « que l'Etat, forcé à la lutte, se servirait contre eux des armes qu'il possède (i), » mais ces menaces ne mirent que mieux en lumière l'impuissance des libéraux à faire ratifier leurs projets par la conscience publique; le gouvernement ne put trouver matière à aucune poursuite judiciaire dans les paroles de plusieurs milliers de prêtres qui attaquaient journellement ce qu'il voulait établir et qui défendaient ce qu'il cherchait à renverser.

Deux prêtres étrangers, un capucin français, le P. Lemaire, et un Allemand, M. Heller, vicaire à Arquennes, qui avaient cru pouvoir suivre l'exemple de leurs collègues belges et prêcher contre le projet de loi, furent l'objet d'un arrêté d'expulsion; quant au clergé belge, le respect constant de la légalité qu'il montra pendant toute la durée de la lutte scolaire le rendit invulnérable et fut un des meilleurs éléments de son succès.

Avec le clergé et sous sa direction étaient entrées en campagne les associations catholiques laïques. Déjà à cette époque ces associations avaient atteint un merveilleux développement et couvraient tout le pays de leur réseau. Leur objectif commun était la défense ou la propagation de l'idée religieuse ; grâce à leurs formes variées et à la diversité de leurs buts particuliers, elles réunissaient la presque totalité des catholiques

(i) Flandre libérale, février 1879.

des classes supérieures, moyennes et populaires. Elles formaient ainsi le plus ferme rempart de la liberté religieuse, le soutien indispensable de l'autorité ecclésiastique, l'instrument naturel de l'apostolat charitable et de la propagande politique.

Les associations électorales groupaient les électeurs catholiques sous la direction des chefs du parti, en vue des luttes politiques et pour l'étude et la défense des intérêts de toute nature que les candidats de leur choix seraient appelés à promouvoir. Les cercles catholiques, établis, au nombre de quatrevingt environ, dans toutes les villes de quelque importance et constitués en fédération puissante, servaient de centre de ralliement aux. catholiques militants de chaque localité et de sa banlieue. C'était au sein de ces états-majors du parti que s'élaboraient la plupart des projets, que s'échauffaient les courages et que l'on se partageait le travail et les responsabilités. On s'y occupait d'une manière directe et suivie des œuvres catholiques, de l'organisation des campagnes de propagande et de presse. A côté de ces cercles, de nombreuses confréries, ayant un but spécialement religieux ou charitable et s'adressant à toutes les classes indistinctement, telles que l'œuvre de Saint François-Xavier et la Société de Saint Vincent-de-Paul, prospéraient dans les villes et dans beaucoup de villages, surtout en pays flamand. Enfin, des associations ouvrières de toute nature, sociétés de secours mutuels et d'épargne, patronages, cercles d'agrément, répandues par milliers dans le pays, permettaient au clergé et aux laïcs d'entretenir de fréquents rapports avec les classes populaires, de travail-

1er à la satisfaction légitime de leurs besoins matériels, à leur développement m.oral et religieux, et d'exercer sur elles une profonde et bienfaisante influence.

L'intervention dans la campagne scolaire de ces innombrables associations, s'ébranlant comme un seul homme à la voix des évêques, produisit un effet immense. Chacun de leurs membres, après s'être pénétré des enseignements donnés par le clergé, commença à se livrer dans son entourage à une active propagande; leurs chefs fournissaient bientôt les meilleurs éléments des coiiiitc's de résistance qui, en quelques semaines, couvrirent toute la surface du pays et prirent la direction du mouvement; grâce à ces cadres d'une solidité à toute épreuve, dès la fin de janvier la mobilisation des forces catholiques était terminée, et tout était prêt pour opposer au projet de loi une résistance aussi étendue que vigoureuse.

De leur côté, les notabilités du parti cathoHque payaient vaillamment de leur personne et mettaient leur talent de parole au service de la cause qu'ils défendaient. Pendant les mois de mars et d'avril 1879, on les vit ss répandre dans toutes les provinces, tenant des réunions publiques, prononçant des discours en faveur du maintien de la loi de 1842, reproduisant, sous une forme variée et populaire, les arguments contre l'école sans Dieu. Les principaux orateurs de la Droite parlementaire donnaient l'exemple : M. Malou, l'ancien chef du cabinet, obtint de brillants succès à Bruxelles, à Dinant, à Saint-Nicolas; M. Beernaert prononça à Namur, dans un meeting présidé par révêque lui-même, un discours qui eut un grand reten-

tissement; M. Jacobs fit entendre sa chaude éloquence à Bruges et à Malines; M. de Moreau parla à Namur et à Huy, M. Woeste à Bruxelles et à Charleroy. M. Cornesse, le baron Kervyn de Lettenhove, d'autres encore parmi leurs collègues, désertant tout exprès l'arène parlementaire, parcoururent pendant des semaines les communes de leurs circonscriptions électorales et les arrondissements voisins, en donnant des conférences publiques. Tout ce qui savait manier la parole, avocats, professeurs, conseillers provinciaux et communaux, fut mis en réquisition pour concourir à cette propagande; quelques-uns, surtout parmi les jeunes avocats, y consacraient tous leurs dimanches; les membres du clergé eux-mêmes figuraient parfois au nombre des orateurs. Il arrivait que de simples ouvriers prenaient la parole dans les meetings et y soulevaient des tempêtes d'applaudissements. A Gand, un ouvrier tisserand se leva au milieu d'une réunion présidée par deux sénateurs et protesta en des termes vibrants contre « le droit que les libéraux s'arrogent de déformer l'esprit des enfants, de fausser leur cœur, d'assassiner leur âme par un enseignement athée. »

Le plus souvent, les réunions se tenaient dans des salles de concerts ou de conférences, dans les locaux des cercles et des patronages, voire même dans des bâtiments communaux prêtés par des administrations catholiques peu soucieuses de se rendre agréables au gouvernement; parfois, surtout dans les villages, c'étaient d'immenses assemblées à la mode anglaise, des meetings en plein air et en plein champ, où des milliers d'auditeurs, accourus des cantons voisins, se pressaient autour d'une tribune improvisée.

Les comités de résistance organisaient et préparaient ces réunions, en réglaient les détails, leur donnaient tout l'éclat et toute la publicité possibles. Presque toujours elles étaient présidées par le représentant le plus élevé de l'autorité ecclésiastique, l'évêque, le doyen ou le curé de la paroisse, entouré des notables laïques.

Les populations se prêtaient avec empressement à ces manifestations, attirées à la fois par leurs sympathies pour la cause qui y était défendue et par l'attrait que la parole publique exerce toujours sur les masses. Il n'était pas possible de se méprendre sur les sentiments qui les animaient, car elles les manifestaient avec une franchise d'allures et un entrain fort significatifs. C'est ainsi que dans un meeting tenu à Tournai, M. Delcour, ayant appelé M. Van Humbeeck l' honorable ministre, fut interrompu soudain par une formidable protestation de son auditoire; ne tenant, du reste, pas autrement à cette épithète, trop parlementaire pour la circonstance, l'orateur s'empressa de la retirer, aux applaudissements répétés de la salle entière.

Souvent aussi, après avoir écouté avec attention les discours, la foule entonnait en chœur le chant national du Lion de Flandre ou bien quelque refrain de circonstance exprimant avec énergie sa réprobation contre les projets scolaires des libéraux et son attachement à la religion. Dans les provinces flamandes retentissait partout cette chanson qui fut véritablement l'hymne de la résistance et dont voici quelques couplets :

Air : Le Lion de Flandre.

Refrain.

Zij zullen haar niet hebben.

De schoone ziel van 't kind. Zoolang men nog in Vlaand'ren Ken' enk'leii Vlaming vindt!

Zij zullen haar niet hebben.

De schoone ziel van 't kind, Undanks de lielsche listen Van 't geusche schrikbewind ; Zoolang Gods heve zonne Op Vlaandren nederbHnkt, Zoolang or in ons gordel Een kop'ren peuning klinkt.

De bel is uitgebroken ; De school is 't worstelperk :

Zij wil de ziel der kleinen Ontrukken aan Gods keikl Wij, katholieke Vlatnen, Wij dulden nooit dien roof, Wij zijn nog 't kroost der helden Die siierven voor 't geloof.

Laat 't geusgebroed maar komen, Wij staan ten strijd gegord!

Wij willen niet dat Vlaand'ren Een nest van roovers wordt ; Wij willen dat ons kindren, Getrouw aan Kerk en God, Geen nagels van ons doodkist, Geen aas zijn van 't schavot.

Wij willen 't leven derven Maar staan 't geloof niet af, Wij roepen nog bij 't sterven En op den boord van 't graf : 0ns kind'ren in geen scholen Waar 't kruis niet meer en blinkt!

Ons kind'ren in geen moordkuil, Waar Godes woord nooit klinkt!(i)

Cette campagne dura deux mois; quand elle fut terminée, dans les derniers jours d'avril, il ne restait point de petite ville ni de bourgade qui n'eût célébré son meeting et applaudi les orateurs catholiques. Et

(i) « Us ne l'auront pas, l'âme si belle de l'enfant; ils ne l'auront pas, tant qu'en Flandre restera un seul Flamand.

« Us ne l'auront pas, l'âme si belle de l'enfant, en dépit des ruses infernales des gueux qui nous gouvernent par la terreur; ils ne l'auront pas, aussi longtemps que le cher soleil de Dieu brillera sur la Flandre, aussi longtemps qu'il restera un sou de cuivre dans notre bourse.

« L'enfer est déchaîné; l'école est un champ de bataille; elle s'eflForce d'arracher à l'Eglise les âmes des petits. Mais nous, catholiques flamands, nous ne supporterons jamais ce brigandage; nous sommes les fîis des héros qui sont morts pour la foi.

« Laissez venir les gueux; nous sommes prêts pour la bataille. Nous ne voulons pas que la Flandre devienne un nid de brigands! Nous voulons que, fidèles à Dieu et à l'Eglise, nos enfants ne soient pas un jour les clous de notre cercueil, qu'ils ne deviennent pas du gibier de potence.

« Nous périrons s'il le faut, mais perdre la foi, jamais i Jusqu'au dernier soupir, un pied dans la tombe, nous crierons encore : jamais nos enfants n'iront dans les écoles où le crucifix ne brille plus à la belle place. Nos enfants ne sont pas faits pour un cachot ou jamais ne retentit la parole de Dieu >.

Une chanson française, imitation assez pâle de ces couplets flamands, très répandue dans les provinces wallonnes, s'exprimait en ces termes : Elle n'est pas à vendre.

L'âme de nos enfants!

Nous saurons la défendre Contre les mécréants! etc.

malgré la surveillance jalouse du gouvernement et des libéraux, malgré l'émotion très sincère et toujours croissante des populations, tout ce mouvement s'était effectué sans désordre, sans aucun des abus qui auraient pu donner prétexte à la répression.

En même temps et sous les mêmes inspirations s'organisait un immense pétitionnement pour le maintien de la loi de 1842. II était dirigé par les associations politiques et les comités de résistance établis dans chaque arrondissement; ceux-ci étaient en correspondance avec un Comité central catholique ^\&^ç.d,x\X. à Bruxelles, sous la présidence du comte de Mérode- Westerloo, et comprenant les personnalités les plus éminentes du Parlement, de l'aristocratie et de la presse catholique.

Constitué le 29 janvier, le comité central lançait le même jour un Appel aux pères de famille. Bientôt, des pétitions étaient mises en circulation dans chaque commune; elles se couvraient de signatures et étaient ensuite expédiées au comité central, lequel se chargeait de les faire parvenir à destination. Depuis le mois de février jusque dans le courant de juin, et surtout pendant la discussion de la loi de revision, on vit ainsi affluer au Parlement d'innombrables pétitions, les unes adressées à la Chambre, d'autres au Sénat, beaucoup aux deux assemblées à la fois. Les provinces flamandes et les provinces wallonnes, les villes et les campagnes, les centres industriels et les districts agricoles, toutes les professions et toutes les classes se trouvaient unis dans cette protestation, et les provinces notées comme peu favorables aux « cléricaux » n'étaient pas les moins prodigues de

signatures (i); en effet, beaucoup de libéraux modérés, mettant leurs convictions intimes au dessus de la discipline habituelle de leur parti, avaient cru devoir s'associer à ces réclamations en faveur de la loi scolaire existante.

Les signatures des pères de famille et des électeurs étaient seules recueillies par le comité central; aucune signature de femme ne fut admise. Cependant beaucoup de pétitions signées exclusivement par des femmes furent envoyées à la Reine; une seule d'entre elles, adressée par les femmes de Bruges, se couvrit, en quelques jours de temps, de 4000 signatures. Outre les particuliers, un grand nombre de sociétés catholiques pétitionnèrent collectivement contre le projet de loi; l'université de Louvain et plusieurs autres établissements hbres se joignirent à elles. Leur exemple fut suivi par les deux-tiers des conseils provinciaux et par un grand nombre de conseils communaux (2) ; dans ces assemblées, l'envoi des pétitions était l'occasion de protestations indignées contre le projet de loi, au nom de la liberté religieuse et de l'autonomie locale qu'on s'apprêtait à fouler aux pieds.

Une table immense, placée dans la salle des séances

(i) Ainsi, dans le 1res libéral arrondissement de Waremme, toutes les communes, à l'exception de deux, soit 84 sur 86, envoyèrent des pétitions aux Chambres pour le maintien de la loi de 1842.

(:) Parmi les arrondibsemeots qui se signalèrent par le nombre des communes protestataires, il faut citer les suivants :

Gand, où 46 administrations communales sur 81 pétitionnèrent.

Anvers, » 38 » » 60 »

Thielt, » 14 » » 19 »

Turnhout, » 50 » » 52 »

Dans beaucoup d'autre communes, les membres du conseil avaient réclamé sépaiément et à titre individuel.

de la Chambre, portait toutes les pétitions parvenues à l'assemblée. Cette montagne de documents, qui ne faisait que grandir chaque jour, attirait tous les regards, tandis que la seule énumération des localités d'où elles émanaient occupait parfois jusque trois colonnes des Annales parlementaires.

Le gouvernement et le parti libéral tout entier voyaient avec dépit les progrès du pétitionnement. Ils avaient escompté le calme et la résignation des catholiques, et, contre leur attente, le vieux sentiment national se réveillait et l'agitation contre la loi scolaire ne faisait que croître en intensité. Ils essayèrent de l'arrêter par des manifestations en sens contraire : quelques pétitions en faveur de la revision furent colportées dans les grands centres; mais le résultat demeura presque nul. On eut alors recours à des moyens plus directs, mais avec aussi peu de succès : tournées de la gendarmerie, intervention de la police communale, menaces envers les fonctionnaires de l'Etat ou des communes qui oseraient signer des protestations contre le projet Van Humbeeck; rien n'y fît. Avant le vote des Chambre, 317,000 signatures, émanant de 90 pour cent des communes du pays, étaient venues attester au gouvernement les vrais sentiments de la nation.

Les orateurs libéraux, les journaux du ministère et du parti progressiste essayèrent d'atténuer l'effet moral du pétitionnement, en élevant des doutes sur l'authenticité des signatures, en contestant la compétence et les lumières des personnes qui les avaient apposées, en comparant leur nombre au chiffre total de la population. M. Frère s'écriait avec un dédain superbe, en parlant du pétitionnement : « C'est l'avor-

tement le plus pitoyable qui se soit jamais vu! » Ces déclamations ne réussirent pas à abuser le public, et au fond les libéraux étaient contraints de s'avouer à euxmêmes que le sentiment national se prononçait de plus en plus contre leur programme et contre l'œuvre qu'ils préparaient.

Le gouvernement voulut alors impressionner l'opinion publique en usant de mesures d'intimidation contre les agents de l'administration centrale dont les vues personnelles étaient en contradiction avec sa politique. Déjà au lendemain des élections, deux gouverneurs de province avaient été destitués : le chevalier Ruzette, en Flandre Occidentale, le prince de Caraman-Chimay, en Hainaut (i). Dès le mois de janvier, de nouvelles exécutions avaient lieu. Ce furent tout d'abord trois commissaires d'arrondissement, MM. de Haerne, Nothomb et de Gerlache (2), puis M. de Montpellier, commissaire d'arrondissement à Namur (3), MM. Bieswal et de Savoye, qui exerçaient les mêmes fonctions à Furnes et à Soignies. D'autres fonction-

(1) Le prince de Chimay adressa lui-même au Roi, à la fin de juin, sa démission du poste de gouverneur; mais en réalité cette démission ne fut qu'une destitution déguisée. I,e ministre Rolin avait, en effet, annoncé au prince que s'il ne se démettait pas volontairement, il serait révoqué, et cela « parce que le gouvernement ne trouvait pas en lui le concours politique qu'il a le droit de réclamer de ses agents administratifs, pour l'accomplissement de sa mission de défense nationale contre la faction ultramontaine. »

(2) Les destitués étaient tous trois petits-neveux de membres du Congrès national! Ceci se passait une année avant le 50° anniversaire de l'indépendance belge.

(3) M. de Montpellier, qui était particulièrement apprécié à Namur et contre lequel on ne put d'ailleurs formuler aucun grief sérieux, fut remplacé par M. Hock, commissionnaire en bières.

naires ne tardèrent pas à les suivre; tous étaient remplacés par de fidèles agents de la politique libérale. Des bourgmestres, dont le mandat devait être renouvelé, étaient également destitués; des élections communales qui avaient donné des résultats favorables aux catholiques étaient cassées. Mais ces mesures de rigueur ne faisaient qu'accentuer la résistance. Les fonctionnaires dont on brisait la carrière étaient l'objet de démonstrations de sympathie qui avaient leur écho dans le pays entier; des banquets leur étaient offerts, où accourait l'élite du parti catholique, et les toasts enflammés qu'on y échangeait étaient répandus le lendemain à des milliers d'exemplaires par la voie des journaux. Chaque nouvelle destitution était l'occasion de manifestations grandioses en l'honneur des victimes, d'énergiques protestations contre l'arbitraire gouvernemental (i), et chaque destitué estimait comme un titre de gloire d'aller grossir les rangs de la « société des relevés, » dont M. Rolin était l'infatigable pourvoyeur.

(i) La plus imposanle de ces manifestations fut celle qu'organisèrent à Bruges, en l'honneur du chevalier Ruzette, les catholiques de la Flandre Occidentale. Le dimanche qui suivit la destitution de M. Ruzette, des délégations de la province entière et toutes les notabilités catholiques de la ville de Bruges se rendirent à la maison qu'occupait le gouverneur révoqué, pour le féliciter et acclamer son nom. Le cortège comprenait 5000 personnes. Jamais on n'avait vu dans les rues de Bruges manifestation plus spontanée et plus enthousiaste. L'émotion provoquée par la destitution de M. Ruzette s'expliquait d'ailleurs non seulement par l'indignation de la population contre ce coup de parti, mais aussi par la vénération particulière dont la victime était entourée. Le chevalier Ruzette fut remplacé en qualité de gouverneur par M. Théodore Heyvaert, procureur du Roi à Bruxelles; celui-ci devint, au bout de peu de temps, aussi impopulaire que son prédécesseur était aimé.

Le cabinet devenait inquiet : il chercha alors à donner le change à l'opinion sur ses véritables desseins et sur la portée réelle de la loi de revision. Le 7 mars, M. Rolin adressait aux g-ouverneurs de province, sous forme de circulaire ministérielle, une longue apologie du projet de loi. « Le projet, disait-il, a été, de la part des chefs et des organes reconnus du clergé catholique, l'objet d'invectives outrageantes et d'attaques injustes. Dans l'idée du gouvernement, il ne s'agit pas d'abolir l'ancienne législation, ni même d'en changer les dispositions essentielles; il est simplement question de l'amender sur quelques points, pour la mettre en harmonie avec le pacte constitutionnel et les besoins nouveaux de l'époque. Les différences qui résulteront de sa revision seront minimes au point de vue religieux. Le projet part de ce principe que l'école de l'Etat doit être accessible aux élèves des diverses communions religieuses; la conséquence logique de ce principe, c'est que l'enseignement donné aux frais de l'Etat ne peut avoir aucun caractère spécial exclusif. La loi de 18^2 part du même principe pour aboutir aux mêmes conséquences : elle exige que l'école soit accessible aux élèves des divers cultes; elle prescrit, il est vrai, que l'enseignement religieux donné dans l'école sera conforme au culte de la majorité des élèves, mais elle dispense de cet enseignement les enfants dont les parents en expriment le désir; ainsi, aux termes mêmes de la loi, l'enseignement religieux doit se donner séparément, l'école est mixte, non confessionnelle (i). Le projet de revision maintient ce

(i) M. Rolin se trompait étrangement en affirmant que sous la loi de 1842 l'école publique u'éiait pas confessionnelle. Si cette loi dispensait

système. Il prévoit, par l'art. 4, l'org-anisation d'un enseignement religieux, conforme aux désirs de tous les pères de famille, et en cela il est même plus favorable à la religion que la loi de 1842, puisqu'il permet aux ministres des divers cultes de donner eux-mêmes l'enseignement religieux. Quant à l'enseignement séculier, il reste ce qu*il est aujourd'hui, et, pas plus que sous la législation actuelle, il ne sera interdit à l'instituteur de parler à l'enfant de Dieu, de l'âme et des grandes vérités morales et chrétiennes qui sont du domaine commun de toutes les religions. Le projet de loi se borne donc à sauvegarder mieux qu'auparavant les droits de la minorité et à marquer plus nettement la séparation des deux enseignements. »

Cette apologie venait trop tard. Déjà une discussion publique et prolongée avait fait la lumière sur les véritables tendances de la loi projetée. Xul n'ignorait plus qu'au lieu de « rendre l'école accessible à toutes les communions religieuses, » — ce qui est d'ailleurs une impossibilité et un mensonge, — la loi aurait tout juste pour résultat de créer un régime d'instruction sans religion, qu'elle laissait aux catholiques des garanties purement illusoires, destinées à être éludées dans la pratique, qu'elle devait enlever au clergé toute action sur les écoles normales, tout contrôle et

les dissidents d'assister au cours de religion, elle n'en maintenait pas moins la religion ;iu programme des études ; la dispense dont profitait une minorité de dissidents n'avait d'ailleurs nullement pour effet d'enlever à l'enseignement scientifique l'atmosphère religieuse dont il était oblijjatoirement pénétié; au surplus, le clergé conservait tous ses droits sur l'école : contrôle sur l'enseignement de la religion et de la morale; contrôle sur les livres de lecture ; droit de visite du curé de la paroisse, etc. La comparaison de M. Rolin péchait donc par la base.

toute influence sur l'instruction élémentaire; bref, on se rendait compte que la loi créait un privilège en faveur de l'irréligion, conformément aux ordres des Loges et des associations radicales. Aussi la circulaire ministérielle ne produisit- elle aucun effet (i).

Ce n'était pourtant pas faute de recevoir une publicité fort étendue. La circulaire fut reproduite et commentée par toutes les feuilles libérales; les gouverneurs la communiquèrent aux administrations locales; elle fut remise à un grand nombre d'électeurs, tantôt par la poste, tantôt par des agents communaux ; ceux-ci poussaient parfois le zèle jusqu'à distribuer en même temps des adresses d'associations libérales paraphrasant la prose ministérielle. On envoya enfin la circulaire, sous la forme plus concise d'un placard, à tous les bourg-

(I) Par une curieuse coïncidence, le jour même où paraissait la circulaire de M. Rolin, les journaux catholiques publiaient un discours-programme adressé par M. Goblet d'Alviella à une loge de Bruxelles, discours où l'orateur saluait dans la franc-maçonnerie la « religion de l'idéal, » le « culte des cultes, » la « base de la réforme de l'éducation populaire, » l'instrument destiné « à enle%'er aux religions révélées l'enseignement de la morale. » (voy- ci-Jessus pp. 77 et 78.) A la même époque, la Revue de Belgique appelait le culte catholique « un culte attardé, corrompu, idolâlrique, immoral; » elle recommandait l'exclusion du prêtre de l'école, « pour sauver les enfants de la superstition et parce que cette superstition pervertit le sens moral ; » elle considérait d'ailleurs que » la loi nouvelle prononcerait contre le clergé romain une déchéance dont il ne se relèverait jamais. » (Article de M. Tempels, 15 février 1879.) La Flandre hbe'rale, de son côté, parlait du catéchisme comme d'c un livre honteux à mettre entre les mains des jeunes enfants » (mai 1879), et V Opinion, d'Anvers, écrivait : < Le catéchisme reste bien l'œuvre la plus absurde, la plus insolemment et systématiquement absurde qui soit sortie d'une cervelle épiscopale. » (février 1879.) Tel était le res<pect professé par les libéraux pour la religion, qu'ils prétendaient favoriser par l'art. 4, et pour le catéchisme, dont ils se vantaient de confier l'enseignement au prêtre! Et ils s'étonnaient, après cela, de la résistance des catholiques et des protestations de l'épiscopat!

mestres, et ceux-ci reçurent l'ordre de l'afficher dans les hôtels de ville. Un bon nombre d'entre eux refusèrent de se soumettre à cette injonction, qu'ils considéraient à juste titre comme illégale et comme contraire à leur dignité. Le comteA. Visart de Bocarmé, bourgmestre de Bruges, se distingua spécialement par la vigueur de sa résistance. Non seulement il refusa d'afficher le placard ministériel, mais il signa comme bourgmestre une pétition du conseil communal dénonçant aux Brugeois le caractère irréhgieux et vexatoire de l'enseignement dont ils seraient invités à payer les frais (i). Ces incidents achevaient de passionner l'opinion et soulevaient à la Chambre et dans tout le pays des discussions ardentes. La presse catholique les commentait, mettant en pleine lumière les manœuvres du gouvernement et faisant justice des sophismes par lesquels il cherchait à égarer les esprits. Grâce à elle, toutes les mesures de persécution, tous les épisodes de la résistance étaient aussitôt connus dans le pays entier. Fort multipliés en Belgique (2), très répandus, très influents, les journaux catholiques constituaient un admirable instrument de propagande, adapté aux milieux les plus divers. Les notabilités de la Droite comprirent tout le parti qu'on pourrait en tirer; la presse fut une de leurs armes principales. Dès le début de la campagne scolaire, grands journaux et feuilles locales avaient rivalisé d'ardeur. C'étaient eux qui, les premiers, avaient dévoilé les projets des

(i) 22 février 1879.

(2) En 1880, il y avait en Belgique 156 journaux catholiques, dont 21 quotidiens et 135 hebdomadaires, et 129 journaux libéraux, dont 31 quotidiens et 98 hebdomadaires.

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libéraux. Ils avaient exploré avec une persévérance infatigable les origines de la loi future, les antécédents des ministres, leurs attaches et celles de la Gauche tout entière avec la franc-maçonnerie. Ils avaient discuté sans relâche les questions de doctrine, comme les détails d'application; enfin ils étaient devenus une sorte de tribune ouverte à tous ceux qui avaient un avis à donner ou une observation à faire entendre (i). Aussitôt l'agitation commencée, leur rôle devient plus actif encore. Ils reproduisent et commentent les mandements des évêques, les sermons des prédicateurs en renom, les instructions du clergé. Ils publient les résolutions prises par les sociétés ouvrières, par les cercles conservateurs. Durant la campagne des meetings, c'est le journal du lieu qui annonce chaque réunion, qui invite les populations à s'y rendre, qui, l'assemblée tenue, en décuple l'importance en jetant aux quatre coins du pays les discours qui y ont été prononcés, les décisions qui y ont été adoptées. C'est le journal encore qui fait connaître les modèles de pétitions, qui enregistre les succès obtenus, répond aux attaques officielles et démasque les points faibles de l'adversaire; il est toujours en éveil, distribuant l'éloge aux zélés et les encouragements aux tièdes, répandant partout les instructions des comités de résistance, flétrissant énergiquement la politique du gouvernement; bref, la lutte l'absorbe tout entier, et, lorsque cette première phase de la campagne sera terminée, lorsque, plus tard, après la revision de la

(i) Sur le rôle de la presse catholique pendant l'agitation scolaire voy.quelques pages intéressantes de M. Paul Gouy, op. cit., p. 104 à 109,

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loi scolaire, il faudra organiser l'enseignement libre, le concours de la presse ne sera ni moins dévoué ni moins utile.

En dehors des journaux, toutes les formes de la publicité étaient mises en réquisition, depuis le livre et la revue jusqu'à la brochure, jusqu'au simple tract de deux pages. L'archevêque de Malines, payant d'exemple, publia trois Lettres aux chefs des Loges viaçonnigues et une réponse à la circulaire ministérielle du 7 mars. L'université de Louvain, de son côté, consacra de nombreux travaux à la défense de la cause catholique. Les ordres religieux, les membres du clergé, les écrivains laïques apportèrent un contingent sans cesse renouvelé; ce fut par centaines qu'on put compter les publications destinées à démontrer la supériorité de la loi de 1842, la nécessité de l'instruction religieuse, les vices du programme scolaire des libéraux, l'avantage, pour les catholiques, à mettre un jour l'Etat hors de l'école.

Tandis que ces diverses manifestations préparaient les forces catholiques à la bataille et suscitaient dans le pa5'"s entier une émotion immense, la session parlementaire suivait son cours. Le trouble était profond dans les deux Chambres : elles subissaient le contrecoup des agitations du dehors, et la menace imminente du projet de loi pesait sur toutes leurs discussions. A la Chambre des représentants, la Droite avait refusé de voter l'adresse au Roi, repoussé le budget de l'instruction publique et rejeté la loi militaire, prix de la réforme de l'enseignement; elle n'avait laissé

aucune occasion de protester contre la tyrannie des projets du gouvernement; elle avait flagellé la partialité flagrante de ses destitutions et lui avait fait entendre que ses procédés administratifs l'exposaient « à la risée de l'Europe. » La Gauche et le ministère, de leur côté, voyaient avec irritation le succès de la campagne catholique dans les provinces et se répandaient en récriminations amères contre leurs collègues de l'opposition, contre le clergé et la presse catholique. Le rapport de la section centrale sur le projet de revision, déposé en février par M. Olin, vint donner un nouvel aliment à ces débats passionnés. Il visait à la fois à établir l'innocuité du projet sous le rapport religieux et sa nécessité pour sauvegarder les droits et l'autorité de l'Etat. « Organiser l'enseignement primaire, disait le rapporteur, c'est façonner la Belgique de l'avenir, c'est préparer les générations futures qui tiendront entre leurs mains les destinées de la patrie. L'Etat doit assumer cette tâche.... L'enseignement privé garanti par notre Constitution mérite tout notre respect, ifiais à condition qu'il Jleurisse à côté de r enseignonent public, sans tenir la place de celui ci. L'Eglise catholique a conquis un véritable monopole, et c'est pour ce monopole qu'elle plaide lorsqu'elle revendique la défense de l'enseignement libre... Nous réclamons pour l'enseignement public une existence séparée et indépendante. Que l'école congréganiste conserve la clientèle qui lui est dévouée, mais qu'à ses côtés se dresse partout une école communale pour ceux qui tiennent à avoir d'autres maîtres pour leurs enfants... Lorsqu'une éducation mauvaise fait de mauvais citoyens, tolérerait-on que l'Etat restât

neutre, impassible, désarmé? » Il était difficile de formuler plus nettement le principal article du credo libéral, la thèse de l'Etat maître des intelligences, investi de la direction morale de la nation et s'emparant de l'enfance pour dominer, pour « libéraliser » les générations qu'il ne tarderait pas à former. Ce rapport reconnaissait, pour le surplus, qu'aucune enquête n'avait eu lieu, qu'aucune autorité n'avait été consultée sur l'opportunité de la revision de la loi de 1842 et sur les abus inhérents à cette loi (i), que celle-ci « était jugée depuis longtemps dans l'opinion du cabinet qui avait reçu pour mission le 11 juin 1878 d'exécuter la sentence de la nation. »

A cet exposé où la forme grandiloquente dissimulait mal l'intolérance du fond, la minorité de la section centrale répondit par une réfutation sommaire mais décisive due à la plume de M. Cornesse, l'ancien ministre de la justice. Le caractère antireligieux et anticonstitutionnel du projet de loi et son origine maçonnique y étaient clairement définis; la note contenait la justification, fortement motivée, du vote négatif que la Droite s'apprêtait à émettre; elle démontrait éloquemment que la neutralité de l'enseignement n'est qu'« un masque, une impossibilité, un leurre. »

La discussion générale sur la loi de revision

(1) Le gouvernement fut amené à faire une déclaration dans le même sens au cours de l'examen en sections de la loi scolaire; la majorité de la section centrale refusa de poser au gouvernement toute une série de questions que M. Malou lui avait adressées sur ce point.

Jamais réforme ne fut moins justifiée. UEcho du Parlement avouait lui-même que ses amis voulaient changer c un état de choses au sujet duquel la première réclamation était encore à élever. » L'historien libéral Hymans déclara que la loi était « un saut dans les ténèbres. *

s'ouvrit enfin le 22 avril, à la Chambre des représentants; elle ne fut close que le 6 juin. Jamais la tribune belge n'avait vu un débat aussi long, aussi solennel, aussi plein d'intérêt; jamais les aspirations fondamentales et définitives des deux partis en lutte ne s'étaient affirmées d'une manière aussi catégorique. Les orateurs catholiques surent s'élever à la hauteur de la cause qu'ils avaient à défendre; ils se montrèrent admirables de talent et d'énergie. Leur position était magnifique; ils se sentaient appuyés par les sympathies hautement manifestées de toutes les familles chrétiennes, c'est-à-dire de la grande majorité du pays; leur pensée fut l'expression authentique et vivante de la pensée nationale. Ils conservèrent pendant toute la discussion une attitude pleine de fermeté, persévérant dans leur hostilité absolue contre le projet, repoussant jusqu'à l'idée d'une transaction ou d'un amendement qui aurait rendu la loi moins mauvaise : ils étaient convaincus qu'entre un principe faux et un principe vrai il n'y a pas de milieu et qu'aussi longtemps que le principe de la sécularisation serait inscrit dans la loi, il n'y avait pas d'intérêt à atténuer celle-ci. Durant sept semaines, on les vit disputer le terrain pied à pied, rétablissant les vrais principes sur le rôle de l'Etat dans léducation, démontrant la fausseté du système de leurs adversaires, démasquant leur hypocrisie, éclairant tour à tour chaque côté de la question, amoncelant les arguments, les textes, les chiffres les plus concluants. Les vétérans du ministère et du parlement, comme j\L Malou, M. Wasseige et le baron Kervyn de Lettenhove, les talents plus jeunes de la Droite, comme M. Jacobs,

M. Beernaert et M. Woeste, les représentants des circonscriptions flamandes et ceux du pays wallon, parurent successivement à la tribune; le vénérable chanoine de Haerne lui-même, un des rares survivants du Congrès national de 1831, y apporta l'autorité de sa parole et de sa longue expérience. A la clôture, plus de la moitié des membres de la Droite s'étaient fait entendre : proportion jusqu'alors inusitée et qui prouvait l'exceptionnelle gravité du débat.

Du côté gauche, la discussion fut moins brillante. M. Frère- Orban seul y déploya son habileté ordinaire et cette éloquence incisive dont il avait le secret; ses collègues du ministère, en particulier M. Van Humbeeck, qui prit la parole plusieurs fois, parurent au dessous de la situation. La fraction modérée de la Gauche garda un silence presque complet : elle était résolue à voter la loi par discipline, mais elle en sentait trop vivement les défauts pour la soutenir par ses discours. M, Pirmez, qui, en 1868, avait sauvé une première fois la loi de 1842, se sépara de ses amis politiques et combattit la revision cette fois encore, comme dangereuse au point de vue de la paix sociale et morale, et aussi comme inutile et mal conçue. A son avis, il eût suffi d'appliquer la loi de 1842 dans le sens du libéralisme pour imprimer à l'enseignement un caractère laïque suffisamment marqué, et cela sans soulever la résistance formidable que la loi nouvelle rencontrerait nécessairement. Au fond, il avait raison, et les libéraux auraient eu tout avantage à continuer leur travail occulte, sous le voile de l'ancienne législation, au lieu de la réformer si bruyamment; mais il était trop tard pour

reculer. Le discours de M. Pirmez, qui eut beaucoup de retentissement, se termina par un appel à la conciliation; l'orateur demanda au clergé d'atténuer la division que le vote de la loi allait créer entre les Belges; il lui conseilla d'accepter la situation humiliée et fausse qui lui était offerte. L'éloquence de M. Pirmez ne convertit personne; les autres membres de la Gauche modérée ne le suivirent pas. Seuls, après le vote, M. Rogier et deux de ses amis mianifestèrent l'espoir que le gouvernement se montrerait conciliant dans l'application de la loi qui venait d'être adoptée et qu'il corrigerait ainsi ce qu'elle présentait de trop absolu.

Le projet ne trouva guère de soutiens convaincus que parmi les progressistes; ils portèrent le poids principal de la discussion. On put voir les représentants de Bruxelles et de Gand, les chefs les plus influents du radicalisme, les dignitaires des Loges maçonniques, MM. Jottrand, Couvreur, Goblet d'Alviella, Janson, apporter au gouvernement, presque à chaque séance, l'appui compromettant de leur approbation et de leurs déclamations passionnées contre le catholicisme.

L'ensemble de ces débats forme une des études les plus complètes et les plus instructives qui ait vu le jour sur la question de l'enseignement primaire. Il nous est impossible d'en donner ici une analyse suivie; nous chercherons seulement à esquisser les thèses principales qui, de part et d'autre, ont dominé toute la discussion.

« La Belgique, disaient les libéraux, doit, sans tarder davantage, mettre sa législation scolaire en harmonie avec les idées modernes. Jadis, la société civile et la société religieuse étaient intimement unies; on ne pouvait pas être membre de la première sans faire partie de la seconde, et un certain ensemble de croyances religieuses était la condition nécessaire du titre de citoyen. Aujourd'hui, ce régime odieux est renversé : on est citoyen quelle que soit la religion que l'on professe et même si l'on n'en professe aucune; croyants et incroyants sont égaux et jouissent d'une égale liberté. L'humanité civilisée, emportée dans un mouvement général de sécularisation, a remis entre les mains de l'Etat, seule autorité visible qui ici-bas s'impose également à tous, les grands intérêts généraux qui étaient autrefois du domaine exclusif de l'Eglise : la naissance, le mariage, la mort. L'instruction publique a subi le même sort; elle a été affranchie du joug de l'Eglise catholique, qui pesait sur elle, et sa direction a été confiée à l'Etat. Mais, pour que cette liberté des croyances soit réelle, pour que l'Etat accomplisse pleinement sa mission d'éducateur public, il faut nécessairement que tous, croyants et incroyants, reçoivent de l'Etat un appui uniforme, il faut que l'école publique soit accessible à tous indistinctement, en d'autres termes qu'elle cesse d'être confessionnelle, pour devenir neutre et laïque. L'Etat, en effet, ne peut considérer dans les Belges que leur seule qualité de citoyens, ayant des droits et des devoirs identiques; il ignore à quel culte appartiennent ses élèves et n'a cure de le savoir : il cherche à former

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des hommes et des citoyens et laisse à d'autres le soin de former des croyants, s'ils le peuvent. Que les familles et les Eglises particulières adjoignent, s'il leur convient, des cours d'instruction religieuse à l'enseignement purement civil des écoles officielles, soit; mais il faut que l'Etat, étranger aux Eglises et indépendant vis-à-vis d'elles, reste le maître absolu d'arrêter les doctrines qu'il enseigne, de choisir et de former le personnel qu'il emploie : doctrines et personnel seront donc séculiers, comme l'Etat luimême. »

Centralisation et sécularisation de l'enseignement, telle était donc la thèse fondamentale que défendaient MM. Frère et Van Humbeeck, aidés surtout par leurs amis de la Gauche radicale. « En s'engageant dans cette voie, disaient-ils, la Belgique ferait un pas nouveau vers l'idéal que la civilisation cherche à réaliser depuis plusieurs siècles. Elle se mettrait au niveau des autres nations, qui de longue date ont affranchi leur enseignement des entraves d'une théocratie oppressive; elle ferait cesser une anomalie dont l'Europe s'étonne.

« La réforme proposée, disaient encore les orateurs de la Gauche, est seule conforme à notre droit public. La Constitution de 1831 a proclamé dans les termes les plus exprès la liberté de conscience, les libertés des opinions et des cultes, l'égalité de tous les citoyens devant la loi, la séparation des Eglises et de l'Etat. Comment maintenir, en présence de prescriptions aussi formelles, une législation qui crée des privilèges pour un culte et un clergé particuliers; qui impose aux Belges une religion ; qui recon-

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naît, en face de l'Etat, une autorité parallèle et hostile, se substituant à lui pour la formation des citoyens; qui exclut en fait du bénéfice de la loi et de la participation à l'enseignement public les enfants des libres penseurs et des dissidents; qui oblige l'instituteur à s'incliner devant des dogmes et des pratiques réprouvés par sa raison? On nous objecte le droit constitutionnel du père de famille. Nous répondons qu'en vertu de la marche générale du monde, les intérêts généraux iront se séparant de plus en plus des intérêts spéciaux des familles. A quoi se réduit, dans ce cas, le droit constitutionnel du père de famille? A exiger de l'Etat que, dans l'accomplissement de sa mission de gérer tout ce qui est d'intérêt général, il s'abstienne là où il a été formellement convenu qu'il s'abstiendrait. En matière de propagande religieuse la promesse d'abstention est formelle. Le père de famille n'a donc qu'un droit, c'est d'exiger que, sous prétexte d'enseignement scientifique, il ne soit pas fait, à ses frais, de propagande religieuse ou anti-religieuse (i). »

M. Frère et, avec lui, quelques doctrinaires s'efforçaient de voiler la franchise de ces dernières déclarations, en protestant que la loi projetée tenait

(i) Discours de M. Jottrand à la Chambre des représentants. Ann. pari. 1878-1879, pp. 1023-1024. En d'autres termes, le père de famille doit se contenter de la neutralité scolaire en matière religieuse; la neutralité, c'est-à-dire la négation implicite de la religion,^ devient le dogme suprême de l'enseignement public. Peu importe que ce dogme blesse les convictions religieuses, éminemment positives, de l'immense majorité des familles; l'Etat libéral n'en a cure : sous prétexte d'égalité et de « justice, » il ne reconnaît au père de famille que le droit à la neutralité.

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compte des aspirations religieuses des parents chrétiens. Paraphrasant l'article 4, le chef du cabinet allait jusqu'à soutenir que la nouvelle législation ne différait pas essentiellement de l'ancienne, qu'elle marquait seulement d'une manière plus nette la séparation des intérêts religieux et civils établie par la Constitution; il s'écriait, tout comme MM. Dechamps et Nothomb, en 1842, qu'« il n'y a pas d'instruction sans éducation, pas d'éducation sans enseignement moral et religieux. ]\Iais les radicaux parlaient tout autrement : « C'est à regret, disaient-ils, que nous concédons l'article 4; nous eussions voulu une solution exclusive de tout enseignement religieux, de toute intervention du clergé. La réforme proposée, qui ouvre au clergé la porte de l'école publique, ouvrira aussi la porte à des abus et à des conflits; aussi n'est-elle qu'une demi-mesure, un premier acheminement vers l'instruction gratuite, obligatoire, absolument laïque, que réclame le sentiment pubhc (i). »

Doctrinaires et radicaux étaient d'accord, au surplus, pour supprimer l'enseignement religieux du programme et pour confier à l'Etat l'enseignement de la morale. Que serait la morale officielle? Sur ce point leurs déclarations manquaient de précision et de concordance. Les uns, comme M. Frère, proclamaient que la morale d'Etat serait déiste, qu'elle emprunterait aux religions basées sur le christianisme les éléments non dogmatiques qui leur sont communs à toutes. Le rapporteur du projet, M. Olin, après avoir annoncé

(i) Voy. principalement les discours de MM. Janson, Berge, Willequet, Goblet d'Alviella et Couvreur.

dans son rapport que l'Etat enseignerait la morale naturelle, reconnaissait que cette morale ne serait autre que la morale chrétienne ; MM. Van Humbeeck et Janson parlaient de morale universelle et constitutionnelle, M. Jottrand, de morale pratique; pour M. Mallar, « la morale était tout simplement la morale. » — Quelle serait la base, la sanction de cette morale d'Etat? D'après M. Van Humbeeck, ce serait la confiance qu'aurait l'enfant dans ceux qui lui inculqueraient les principes de la morale nouvelle. Selon AI. Jottrand, la sanction serait celle des lois civiles et pénales. Pour M. Mallar, la morale nouvelle aurait sa base dans la nature, « elle se dégagerait, chaque jour plus nette, des progrès de la civilisation. »

Où les libéraux de toute nuance s'entendaient à merveille, c'était pour dénoncer les « empiétements » et les « abus intolérables » de l'Eglise et du parti catholique et pour affirmer la nécessité, plus impérieuse que jamais, de s'affranchir de leur domination. « L'enseignement de l'Etat, s'écriait M. Devigne, est à la discrétion du clergé. » — « Nous avons abdiqué toute intelligence, toute liberté entre les mains du prêtre, » disait M. Neujean. « Les empiétements du prêtre sur le domaine de l'Etat nous forcent, proclamaient MM. Frère et Warnant, à introduire dans la législation une mesure de défense nationale (i). »

(i) Empiétements du prêtre! L'accusation prête à sourire. On a vu par ce qui précède que, loin d'empiéter sur le domaine de l'Etat, le clergé, à partir de la loi de 1842, avait abandonné entre les mains de l'Etat la grande majorité des écoles créées par son initiative; quant à l'influence du clergé dans les écoles publiques, les empiétements successifs de l'Etat enseignant avaient abouti, en 1878, à la rendre absolument nulle dans toutes les grandes villes du pays, et cela en dépit de la loi.

Défense nationale ! C'est l'éternel argument de ceux qui veulent tuer une liberté : pour l'écraser plus sûrement, ils l'accusent de mettre en péril les jours de l'Etat. Les libéraux ne se tirent pas faute de recourir une fois de plus à ce cliché vieilli. « Sans doute, disaient-ils, le catholicisme fut toujours l'ennemi le plus redoutable de la civilisation contemporaine et le grand obstacle au progrès; mais son hostilité aux idées modernes et sa puissance d'agression sont devenues particulièrement menaçantes depuis un quart de siècle. De nouveaux dogmes, oubliés par le moyen-âge, sont venus surcharger le credo de l'Eglise; la proclamation de l'infaillibilité pontificale et l'ultramontanisme ont achevé de détruire ce qui restait d'indépendance dans les Eglises particulières; toutes les libertés conquises depuis trois cents ans par le monde laïque, toutes les institutions sur lesquelles il repose, toutes les doctrines dont il vit sont attaquées avec violence par le clergé, par la presse ultramontaine et solennellement anathématisées du haut du Vatican ; il est aujourd'hui impossible d'être à la fois un membre dévoué de l'Eglise romaine et un citoyen loyal de son pays. La loi transactionnelle de 1842 est devenue entre les mains du clergé une arme contre l'Etat : ou le prêtre domine dans nos écoles publiques par la pression morale et religieuse qu'il exerce sur les instituteurs, ou il élève en face de ces écoles, avec les subsides de l'Etat, des écoles libres rivales et concurrentes (i). Faut-il donc que le libéralisme, devant

(i) Voy. particulièrement, sur ce point, les discours de MM. Lippenset Goblet d'Alviella.

ce danger suprême, se croise les bras et reg-arde, sans chercher à les arrêter, les efforts de ses ennemis? Le temps presse : le clergé, les congrétfations religieuses, les maîtres formés dans les écoles normales diocésaines s'emparent chaque jour de la jeunesse et la forment à la haine de nos institutions, de nos libertés, et c'est la loi qui protège ces entreprises, la loi qui les paie! Faisons cesser de pareils scandales; si la Constitution ne nous permet pas de les réprimer lorsqu'ils se produisent dans les écoles libres, qu'ils disparaissent au moins des écoles de l'Etat. »

Ces déclarations ne parvenaient pa';, cependant, à masquer le but véritable de la loi. « Ce sera une arme de guerre! » s'écriait M. Jottrand, et il ajoutait, en guise de justification : « Quand il s'agit de défendre nos libertés, l'Etat ne doit pas rester neutre. -•> M. Couvreur, de son côté, faisait contre l'Eglise des charges à fond et fulminait contre elle son « Delenda Carthago ; » MM. Crombez et Berge dénonçaient « les crimes qui ont déshonoré les ordres religieux » et énuméraient des condamnations prononcées contre des congréganistes français et italiens. M. Jottrand définissait ainsi la tendance du projet de loi : « L'Etat moderne, disait-il, veut, — et c'est son droit, — imprégner l'esprit des jeunes générations des principes de liberté et de tolérance qui servent de base à son orsfanisation. > Et le chef du cabinet affirmait à son tour que le gouvernement « réformerait le jugement des instituteurs, faussé par le clergé, et leur inculquerait des idées nouvelles, » les idées de leur temps. « Lorsque ce travail, affirmaient les porte-parole de la Gauche, aura été poursuivi pendant quelques années.

c'est en vain que les cléricaux chercheront à égarer l'opinion pour ressaisir le pouvoir : la Belgique leur aura échappé pour toujours. »

A cette apologie de la nouvelle loi, à ces réquisitoires contre le catholicisme et son enseignement, les orateurs de la Droite répondaient par l'ajSirmation des vérités religieuses et sociales, par la démonstration des bienfaits de l'instruction chrétienne, par des arguments tirés de la Constitution et du droit public. Tout en professant dans leur entière rigueur les principes du dogme catholique en matière d'enseignement, ils se maintinrent constamment sur le terrain constitutionnel; tous les efforts de leurs adversaires pour les en faire sortir demeurèrent inutiles.

« Nous admettons aussi bien que vous, disaientils aux libéraux, les libertés inscrites dans la Constitution; nous ne les considérons pas, il est vrai, comme l'idéal des sociétés humaines, ni comme des axiomes absolus et indiscutables, car pour nous il n'existe pas d'institution immuable en dehors de l'Eglise, ni de vérités absolues en dehors de celles qu'elle nous enseigne. Mais pourtant, ces dispositions inscrites dans notre Constitution, nous sommes pleinement disposés à les défendre : d'abord parce qu'elles sont, à nos yeux, la conséquence naturelle de la situation morale et politique de notre pays, la condition essentielle de sa vie sociale, et qu'on ne saurait y toucher sans provoquer d'effroyables commotions; ensuite parce qu'elles font partie d'un contrat exprès et solennel, consenti par nos pères, et qui nous lie après les avoir liés eux-mêmes. Jamais nous ne sommes sortis de la légalité, jamais nous n'avons violé ni

l'esprit, ni la lettre de la Constitution; jamais nous n'avons attaqué ces libertés que vous nous reprochez de considérer comme abominables; jamais nous n'avons cherché ni à les modifier, ni à les restreindre. Que nous reprochez- vous? Des articles de journaux, quelques expressions malsonnantes, recueillies avec soin, groupées avec art, et que vous donnez pour la règle de nos croyances, alors que ces imprudences de langage sont blâmées par Rome et par l'épiscopat et condamnées par l'immense majorité des catholiques,

« Ce n'est pas nous qui menaçons la Constitution belge, ce n'est pas sous nos coups qu'elle succombera jamais. Ses vrais ennemis se trouvent dans vos rangs et parmi vos alliés. Ne sont-ce pas les revues, les journaux et les orateurs du radicalisme qui déplorent chaque jour 1' « erreur » commise par le Congrès national, lorsqu'il proclama l'indépendance de l'Eglise? Et l'un d'eux n'a-t-il pas appelé le pacte constitutionnel « une imniensc duperie? » Vos amis ne répètent-ils pas qu'on doit en finir avec le catholicisme par la loi et par la force, qu'il faudra en v^enir à supprimer toutes les libertés dont il use pour sa défense? Les institutions fondamentales du pays, la monarchie elle-même, sont discutées parmi vous; il y a des républicains sur les bancs de la Gauche. Ceux d'entre vous qui n'osent pas attaquer ouvertement les dispositions constitutionnelles, s'efforcent d'en altérer l'esprit et d'en fausser l'application; et c'est nous que vous accusez d'être hostiles à cette Constitution, nous qui l'avons toujours respectée quand nous étions au pouvoir et qui, aujourd'hui, dans l'opposition, y trouvons nos dernières, nos seules garanties contre votre despotisme !

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« Au fond, continuaient les catholiques, c'est un procès de tendance que vous nous faites. Ce que vousnous reprochez, c'est l'interprétation chrétienne que nous donnons à la Constitution et aux lois. Vous professez des idées politiques et philosophiques qui sont la négation des nôtres, et vous voudriez en faire le credo obligatoire des citoyens et comme le commentaire obligé de la Constitution. Pour le libéralisme, le principe de la souveraineté nationale est la négation de la souveraineté de Dieu, et le principe de nos libertés publiques est la suppression de la subordination de l'homme aux lois divines. Les catholiques belges, d'accord avec le Pape et l'épiscopat, reconnaissent, eux aussi, le principe de la souveraineté nationale, mais ils affirment que les citoyens doivent respecter la souveraineté de Dieu; ils admettent sans arrièrepensée les libertés modernes, et ils ne demandent aucune mesure coercitive contre ceux qui en abusent pour manquer à leurs devoirs envers Dieu et la religion; mais ils ne se reconnaissent le droit d'user de ces libertés qu'en respectant les lois divines; ils proclament que tout homme, tout citoyen sera jugé par Dieu suivant ses œuvres politiques et autres, et que toute infraction aux lois de Dieu et de son Eglise, bien que légalement tolérée, est préjudiciable à la société civile comme à l'individu qui la commet. Qu'y a-t-il de séditieux dans cette interprétation de la Constitution, et, si nous nous conformons dans la pratique au pacte fondamental, ne sommes-nous pas libres d'en donner, en ce qui nous concerne, Texplication métaphysique qui nous convient? (i)

(l) Discours de M. Struye, Annales parlementaires, pp. 833, 834.

« Ce que vous ne pouvez supporter, s'écriait le baron Kervyn de Lettenhove (i), ce n'est pas de nous voir violer l'esprit de la Constitution, mais c'est précisément de constater que nous nous servons des libertés qu'elle consacre, tandis que vous êtes impuissants à en faire usage, c'est de voir que par la liberté, nous avons donné à nos œuvres un développement admirable et qu'ainsi nous affermissons chaque jour dans les âmes le règne de la religion et de l'Eglise catholique. Autrefois vous étiez d'accord avec nous pour louer les bienfaits de la liberté. Aujourd'hui, ne pouvant vous en servir contre nous, vous arborez le drapeau de la défense nationale, vous mettez la main sur la liberté religieuse, sur la liberté communale, sur la liberté d'enseignement. Votre mot d'ordre est la destruction de l'Eglise, et, comme ses adversaires de tous les temps, vous lui opposez le pouvoir civil, vous pratiquez contre elle le césarisme (2), vous recourez contre elle à cette détestable fiction de l'Etat omnipotent, que vous ont léguée les régimes oppresseurs de la Révolution française, du Joséphisme, de l'Empire et de la domination hollandaise.

« Cette fiction, disait fort justement AI. Coomans (3), est la plus dangereuse de toutes. L'Etat, en Belgique, est représenté par la cinquantième partie des Belges, seuls admis à voter. L'Etat, c'est donc une minorité infime, qui pratique, au nom des 49 autres parties de la population, la fiction de la souveraineté nationale, avec la faculté d'écraser tantôt les uns tantôt les autres sous le poids de son despotisme. Rien de plus illibéral

(l) Annales parlementaires, pp. 839 et suiv.

{2) Discours de M. Thibaut, Annales parlementaires, p. 103 1.

(3) Discours de M. Coomans, ibid., p. 1194.

— ni

que l'Etat omnipotent, et cependant, c'est là une des inventions récentes du libéralisme. Quand le gouvernement était aux mains des catholiques, vous combattiez l'Etat et vous prêchiez la restriction de ses prérogatives; depuis que l'Etat est dominé et exploité par le libéralisme, vous en faites un César tout-puissant, investi d'une sorte de droit divin mille fois plus redoutable que le droit divin des pires despotes; sous prétexte que la souveraineté de l'Etat est toujours légitime et respectable, vous placez sous son égide une réforme qui est un abus criant de votre autorité accidentelle, un outrage à la majorité de la nation. »

C'est surtout en matière d'éducation que la conception libérale de l'Etat, base de la loi de 1879, est fausse et monstrueuse; MM. Beernaert et Jacobs le démontrèrent avec une lucidité admirable. Le premier s'éleva contre les dispositions du projet qui attribuaient aux normalistes sortis des établissements officiels le monopole de l'enseignement dans les écoles publiques. « L'Etat, disait-il, prétend aujourd'hui avoir la mission sociale de former ce qu'il appelle ses maîtres d'école; à l'entendre, il y a un péril social à ce que l'instituteur communal ne soit pas formé par l'Etat. Ainsi nous revenons aux traditions les plus détestables et les plus odieuses d'avant 1830, car alors aussi on voulait que tous ceux qui se destinaient aux fonctions publiques eussent passé par les écoles de l'Etat; c'est une idée qui n'a plus rien de belge, c'est le retour menaçant à des pratiques contre lesquelles surtout s'est faite la révolution de 1830 et qui n'ont leur pareil dans aucune des législations des autres pays. Et pourquoi l'Etat réclame-t-il pour lui seul la for-

mation des instituteurs publics? Est-ce à raison de la qualité de l'enseignement qui se donne dans les écoles privées? Non; car la statistique établit qu'elles ne sont pas inférieures aux écoles publiques, et elles ont l'avantage de coûter beaucoup moins cher aux contribuables. Mais l'Etat veut être sûr des instituteurs officiels. Il entend les former à son image, leur infuser ses idées, ses doctrines, ses opinions politiques. Et qui l'Etat prétend-il former de la sorte? S'agit-il de ses propres agents? Non pas, mais de fonctionnaires qui ont un caractère essentiellement communal. L'autonomie communale devient donc un leurre : l'Etat revendique le droit de former les instituteurs communaux, parce que, comme le dit l'Exposé des motifs, ce sont ses fonctionnaires'^ et cette prétention, selon le rapporteur de la section centrale, est justifiée, parce qu'il est juste que l'Etat règle les conditions d'accès à des fonctions do7it il dispose. Voilà ce qu'on fait de la loi communale et de la prescription constitutionnelle qui lui sert de base : l'Etat devient un mandant, alors qu'en matière d'enseignement, il n'est et ne peut être qu'un mandataire (i). »

« La liberté d'enseignement n'est pas plus épargnée, s'écriait M. Jacobs (2). A qui incombe le droit et le devoir d'instruire et d'élever les enfants? Aux parents. Pourquoi la plupart ne s'en acquittent-ils pas? Faute de temps et d'aptitude. Que faire alors? S'associer, se cotiser, payer un instituteur en lui donnant pour programme de diriger l'éducation dans la voie

(i) Discours de M. Beernaert, Annales parlementaires, p. Il 15. (2) Annales parlementaires, p. I109.

dictée par la conscience des parents. Voilà l'école organisée par les pères de famille. Faisons un pas de plus. L'Etat, qui prélève l'impôt sur tout le monde, peut faciliter cette œuvre de l'instruction, en rendant, sous forme de subsides, une partie de ce qu'il recueille sous forme d'impôt. On arrive ainsi aux écoles subsidiées par l'Etat. Faisons encore un pas. L'Etat ou la commune peut, allant plus loin, débarrasser complètement les pères de famille de ce souci, en organisant des écoles en leur lieu et place, avec leurs deniers : mais ce système n'est logique et admissible que pour autant que l'école publique continue à être ce qu'était l'école libre, pour autaiit que ce soient les idées des pères de faniille qui continuent à dominer, et qu'il n'y ait pas un être anonyme, l'Etat, qui prétende substituer les idées personnelles des ministres aux idées des pères de famille dont les enfants peuplent l'école; cela n'est admissible que pour autant que l' Etat donne à V enseignement les tendances religieuses et morales que désirent les pères de famille auxquels il se substitue. Telle est l'idée de 1830 et qui prévalut dans la loi de 1842. Mais pour vous, 1830 est une vieillerie : d'après vous, c'est à l'Etat qu'il incombe de façonner les générations futures. Il lui appartient de former l'esprit public, le caractère, les mœurs de la nation, d'y refléter ses idées, au lieu d'être le reflet des idées des citoyens, de mouler l'enfance à son image, au lieu de se façonner lui-même à l'image du pays. Cette prétention est celle qui distingue tous les gouvernements despotiques de tous les gouvernements libres;- elle est le principe commun des pays qui n'ont pas de liberté. Il n'est pas un gouverne-

ment autocratique qui n'ait revendiqué ce droit de former les générations futures, et, d'autre part, il n'est pas un pays libre où l'opinion publique n'ait affirmé que les idées individuelles des citoyens doivent prévaloir en matière d'enseignement, et non pas les idées de l'Etat. Jusqu'ici- les idées de liberté ont prévalu en Belgique. Demain l'enseignement neutre de l'Etat deviendra la règle; l'école libre ne sera plus qu'une concession faite à des esprits faibles, et vous inaugurerez le régime de violence et de guerre à la liberté qui est le propre des gouvernements tyranniques. » « Votre neutralité elle-même, ajoutaient les catholiques, est, d'ailleurs, criminelle et impossible. L'Etat, lorsqu'il e^t basé sur une doctrine, lorsqu'il se croit en possession de la vérité, fait acte de loyique en donnant cette doctrine comme base à l'enseignement public. Mais l'Etat moderne, l'Etat qui, comme en Belgique, est sécularisé, l'Etat qui ne reconnaît plus de culte privilégié et qui fait profession de ne pas intervenir dans la sphère des consciences, ne peut choisir qu'entre deux règles de conduite, en matière d'enseignement : ou bien il doit se contenter, comme en Angleterre, d'édicter des règlements de police tout extérieure et de distribuer des subventions; ou, s'il veut coopérer à l'éducation morale des jeunes générations, il faut qu'il s'adjoigne les cultes existants et qu'il donne à l'école un caractère à la fois public et confessionnel (t). Quant à faire enseigner dans les

(i) Le chevalier de Moreau d'Andoy faisait en ces termes excellents la critique de la neutralité de l'Etat en matière d'enseignement :

« L'Etat, dites-vous, doit avoir un enseignement neutre, respectant toutes les croyances, s'adaptant à toutes les religions; et c'est pour cela

écoles une morale d'Etat, des doctrines philosophiques et politiques patronnées par l'Etat, c'est là une monstrueuse innovation, qui blesse l'immense majorité du peuple belge. Alors même que la neutralité de cet enseignement serait impartialement observée, l'absence de l'enseignement religieux suffirait pour la vicier et la faire aboutir à l'indifférence en matière religieuse. Mais cette impartialité sera impossible; votre enseignement, quoi que vous fassiez, sera résolument antichrétien (i); il froissera la multitude des parents qui veulent pour leurs enfants un enseignement religieux positif; il fera une classe d'ilotes en regard du petit groupe privilégié que formeront les parents imbus de vos idées et dociles à vos impulsions; il répugnera même à ceux-ci, car la morale, déiste ou constitutionnelle, que vous leur enseignerez, tout en blessant les convictions des catholiques, pourra ne pas convenir aux libres-penseurs et aux dissidents.

« Vous protestez de votre respect pour la religion, disait M. Woeste, mais pourquoi l'expulsez-vous du programme de vos écoles? pourquoi séparez-vous son enseignement de celui de la morale? pourquoi

que dans ses écoles, il ne peut avoir ni religion ni doctrine déterminée.... Cette manièie de respecter toutes les religions, en les passant toutes sous silence, ressemble assez au fait de cet hôte, qui, pour respecter les goûts «le tous ses convives, ne leur donne absolument rien à manger. Mais s'il est exact que l'Etat ne peut enseigner dans ses écoles ni religion ni doctrine déterminées, si l'Etat n'a pas ce faisceau d'idées concordantes, ce corps de principes qu'on appelle religion et doctrine et qui sont indispensables pour élever un homme, il faut en conclure que l'Etat est incapable de former un citoyen et qu'il n'a pas à se rr.êler d'éducation. > (Aft'^ nales parlementaires, p. 878.)

(ij Discours de M. Woeste, 7 et 8 mai 1879. [Annales parlementaires, pp. 947 et suiv.)

supprimez-vous toutes les garanties que lui a accordées jusqu'à présent la loi de 1842? Actuellement, l'enseignement de la religion fait partie de l'enseignement primaire. Désormais il n'en sera plus ainsi; il n'y aura plus, de la part de l'Etat, d'engagement de veiller à ce que l'instruction littéraire ne soit pas en opposition avec l'enseignement religieux. Sans doute, par condescendance pour les pères de famille, on maintient dans l'école une sorte d'enseignement religieux, que les ministres des cultes sont invités à venir donner s'ils le jugent convenable. Mais l'Etat ne se préoccupe pas de cet enseignement; il y est indifférent; il en fait un objet de dérision et de mépris. — Aciuellement. la morale est inséparable de la religion; vous allez l'en séparer. Or, quelle base, quelle sanction donnerez-vous à cette morale? Sera-ce la base et la sanction chrétiennes? Incontestablement non, car alors votre école serait confessionnelle. Sera-ce la raison humaine? Mais une morale qui n'a d'autre base et d'autre sanction que la raison, n'est ni plus ni moins que la morale rationaliste. Ce ne seront pas davantage les devoirs envers Dieu : car ces devoirs, vous le dites, ne concernent que la religion ; ils ne peuvent former, aux yeux de l'Etat, que l'objet d'un cours facultatif et accessoire. Ce que nous enseignerons, nous dit-on, c'est la morale univ-erselle. Mais, si votre morale repousse la base et la sanction chrétiennes,si elle élimine les devoirs envers Dieu, si elle est le contre-pied, par conséquent, de la morale chrétienne, comment pouvez-vous prétendre que vous enseignerez la morale universelle? Et quel sera donc le code de morale que le gouvernement fera enseigner dans ses écoles, après qu'il en

aura expulsé la morale chrétienne qui est à la base de nos institutions et de nos traditions ? — Mais ce n'est pas tout, et, par une dernière réforme, vous supprimez dans l'école toutes les garanties données jusqu'à présent à la religion. Vous enlevez à l'école son atmosphère religieuse; vous y supprimez les exercices religieux, le contrôle du clergé sur les livres, l'inspection ecclésiastique; vous y appelez des instituteurs neutres; vous y introduisez des livres neutres; bref, vous acclimatez dans l'école officielle l'atmosphère rationaliste, l'esprit d'incrédulité et d'irréligion ; vous vous en servez comme d'un instrument politique destiné à battre en brèche les croyances catholiques.

« Ce que le libéralisme poursuit par une voie détournée, c'est le rétablissement, à son profit, d'une religion d'état, et cette religion, c'est la négation antichrétienne, c'est le culte maçonnique qu'il a la prétention de faire subir à la Belgique. La religion officielle était autrefois celle que professait la généralité des citoyens; les libéraux changent tout cela : c'est une doctrine abhorrée et méprisée de la masse du peuple qu'ils veulent lui imposer. Avant de se lancer dans cette entreprise formidable, de remettre aux mains de l'Etat et de bouleverser dans ses fondements l'enseignement de tout un pays, il faudrait au moins peser les conséquences de celte décision. Vous allez rompre une tradition ancienne et respectée, qui, pendant 37 ans, a fait de l'enseignement primaire un terrain réservé et un lieu d'asile, au milieu des luttes de parti. Ce terrain va être ouvert à la poHtique par votre fait; la poHiique y fera irruption et n'en sortira plus. C'est un grand malheur au point de vue de la paix sociale et de l'éducation

morale du peuple. L'enseisj^nement religieux, le respect des traditions chrétiennes du pays et l'influence du prêtre sont les principales sources où nos populations ont puisé l'amour de l'ordre et du travail, le goût de l'épargne et la résignation dans les épreuves de la vie. Ces vertus disparaîtront avec les causes qui les produisaient; le crime et la misère recevront un accroissement redoutable, et la Belgique apprendra à connaître ce qu'elle avait le bonheur d'ignorer presque entièrement jusqu'à ce jour : les haines de classe et les agitations socialistes. Si elle a presque complètement échappé au socialisme, malgré tout ce qui devait en favoriser l'éclosion et les progrès, elle le doit surtout à la force du principe chrétien dans l'éducation populaire. En bannissant la religion de l'école, vous arracherez donc au peuple son bonheur et ses antiques vertus, et les mauvais germes que vous sèmerez à pleines mains parmi les masses ne tarderont pas à donner une riche moisson de désastres.

« Vous allez détruire une loi qui n'a jamais violenté personne, contre laquelle vous n'avez pu élever aucun grief sérieux et qui a eu pour résultat de développer à un haut degré l'instruction publique. Le premier effet de cette mesure sera d'arrêter la progression du nombre des élèves, de faire le vide dans les établissements normaux de l'Etat, aussi bien que dans les écoles primaires. Et cependant l'Etat devra faire pour ces classes sans élèves des dépenses plus lourdes que jamais; il imposera aux communes et aux provinces des charges nouvelles et ruineuses; il leur retirera la ressource qui résultait de l'adoption des écoles libres ; il ira jusqu'à leur enlever tout contrôle

sur l'emploi de leurs deniers, toute juridiction sur l'enseignement; obéir et payer, tel sera le seul rôle des administrations communales, sous le régime de centralisation à outrance que va instaurer la nouvelle loi. L'autonomie locale sera foulée aux pieds; la liberté des pères de familles pauvres sera annihilée : tels seront les bienfaits que votre loi conférera à la nation.

« Mais cela ne vous arrêtera pas, car cette loi n'est pas faite pour la nation, mais contre l'Eglise, contre la religion; elle est un gage donné à la fraction la plus radicale et antireligieuse du parti libéral et le prix de son concours aux dernières élections; elle est une concession à la franc-maçonnerie, qui a élaboré toutes ses dispositions (i). Vous voulez renverser l'Eglise et altérer le caractère du peuple belge : voilà pourquoi vous voulez faire subir à la nation un enseignement qu'elle réprouve; voilà pourquoi vous confiez cet enseignement à des fonctionnaires dépendant exclusivement de l'Etat et pouvant braver la colère et le mépris public ; voilà pourquoi vous faites une loi de guerre, une loi de division et de malheur pour le pays, une loi qui est tm crime contre la nation belge (2).

« Mais vous comptez sans l'énergie et le patriotisme des populations catholiques. Le passé nous répond ici de l'avenir : ce n'est pas la première fois que les croyances nationales, les libertés publiques, l'indépendance de la province et de la commune, l'enseignement religieux et libre se voient menacés et attaqués. Tour à tour Joseph II, la Révolution française, le premier

(i) Discours de MM.Woeste et Cornesse, Ann. pari., pp. 947 et 1 144. (2) Déclaration de M. Malou, le 6 juin 1879, Ann. pari. y p. 1261.

empire, la dynastie hollandaise, ont voulu entreprendre sur nos droits et notre foi ; l'histoire apprend comment nous leur avons répondu et quel succès ont obtenu leurs efforts.

« L'annonce du projet de loi a déjà soulevé le pays ; il a manifesté ses sentiments de la façon la moins équivoque ; et cependant cette résistance n'est rien à côté de celle que soulèveront le vote et l'application <le la loi. Les catholiques ne s'y soumettront pas, annonça M. Malou, aux applaudissements de la Droite entière; ils aimeront mieux payer deux fois : une fois pour les écoles que leurs enfants fréquenteront, une fois pour celles dont ils ne veulent pas; ils reprendront l'œuvre qu'ils ont poursuivie de 1830 à 1842. Ne supposez pas que les millions ou les dévouements feront défaut : ils naîtront spontanément, ils se multiplieront; il suffira de frapper du pied cette terre où dorment tant de générations de catholiques. L'opinion catholique sera à la hauteur de sa tâche, elle saura faire des merveilles pour empêcher la loi de dénaturer le caractère national dans son essence, en détruisant le sentiment religieux (i). Les écoles libres qui existent déjà doubleront d'étendue; de nouvelles s'élèveront de tous côtés. Elles seront remplies par les maîtres et par les élèves qui fuiront l'enseignement sans Dieu. Au budget, aux fonctionnaires publics, à la pression des Loges, nous opposerons le zèle du clergé, la confiance des

(i) M. Jacobs, de son côté, annonça la résistance des catholiques. « Votre loi, disait-il, le dernier jour de la discussion, n'est qu'une déclaration de guerre à l'enseignement libre; mais cette guerre que vous nous déclarez, nous saurons la soutenir au prix de tous les sacrifices, quels qu'ils doivent être » (Ann. pari., p. 1263).

familles et la charité des fidèles. Le résultat n'est pas douteux : nous aurons pour nous le sentiment des populations, et vous verrez ce phénomène d'écoles payantes catholiques, et qui seront peuplées, à côté des vôtres, où vous offrirez la gratuité et qui seront désertes. Ne comptez même pas sur les pauvres : nous saurons établir Vimpôt de la préservation des âmes, et nous assurerons aux pauvres cette pleine liberté de conscience à laquelle ils ont droit quoique pauvres, au même titre que les riches parce qu'ils sont riches. La victoire des catholiques, il est vrai, ne sera pas acquise sans lutte et sans labeur. Les divisions vont s'accentuer; une véritable guerre civile vase déchaîner sur le pays. Dans chaque province, dans chaque village, grâce à la nouvelle loi scolaire, on verra s'établir à demeure la défiince et l'hostilité. Les catholiques déploreront cette situation qu'ils n'auront pas faite; mais si leurs adversaires les forcent à soutenir cette nouvelle campagne, ils n'en craindront pas l'issue. Une prompte victoire couronnera leurs travaux et leurs sacrifices; et, revenus au pouvoir, affranchis de la transaction qu'ils avaient acceptée en 1842, ils ne la renouvelleront pas. Ils reviendront aux principes et aux pratiques de 1830, ils adopteront le système scolaire anglais : l'Etat subsidiant la liberté, n'agissant que dans la mesure de ce que la liberté ne fait pas, et concourant à féconder cette initiative individuelle qui est la force véritable, le caractère distinctif des nations qui sont libres et qui veulent rester libres (1). »

(I) Discours de M. Malou [Ann. pari., p. 1187).

Ces débats produisirent dans le pays une impression immense. Le but des représentants de la Droite se trouvait atteint : ils avaient éclairé le public et ^agné devant lui une cause perdue d'avance devant la Chambre. Lorsque la loi fut votée, elle était moralement détruite; les libéraux eux-mêmes considérèrent cette discussion prolongée comme un désastre pour leur parti.

Le projet fut adopté le 6 juin, par 67 voix contre ôo; AI. Rogier sacrifia, devant les exigences des radicaux, ses vieilles traditions de 1830; seul dans le parti libéral, M. Pirmez eut le courage de se séparer de ses amis; il s'abstint au vote (i). Aucune modification essentielle n'avait été introduite dans le projet, mais certaines déclarations ministérielles en avaient encore précisé et aggravé la portée. C'est ainsi que M. Van Humbeeck avait fait entendre que le gouvernement n'interviendrait pas à l'ordinaire dans l'instruction religieuse donnée à l'école par le clergé, mais qu'il se réservait d'interdire l'enseignement de toute doctrine immorale ou inconstitutionnelle (2). Le gouvernement serait ainsi arrivé à se faire juge de la valeur de l'enseignement religieux, à le contrôler et à le modifier au besoin. Cette «ittitude prouvait une fois de plus l'impossibilité de toute transaction entre les catholiques et un gouvernement animé de pareilles intentions.

Le 12 juin, l'épiscopat signait une lettre collective contenant une protestation solennelle contre le vote

(i) Pendant le vote de la loi, M. Wasseige avait par mégarde répondu oui. On le lui fit remarquer; il se reprit en s'écriant : «Non! 317.COO lois non! autant qu'il y a de pères de famille qui ont protesté contre votre loi de guerre! »

(2) Annales parlementaires, p. IIJS-

de la Chambre (i). Elle reproduisait avec plus de force la condamnation déjà formulée contre « les écoles sans religion et partant sans Dieu, ces écoles dont la malignité essentielle est la neutralité elle-même. » — « Nous avertissons tous les fidèles, déclaraient les évêques, que l'on ne peut fréquenter de pareilles écoles, instituées qu'elles sont contre l'Eglise. Conséquemment, aucun père, aucune mère de famille ne peuvent, en conscience, placer leurs enfants dans une école publique soumise au régime de la loi projetée, s'il y a dans la localité une école catholique... ou s'il leur est possible de pourvoir de quelque autre manière à l'instruction de ceux-ci. Cette défense est applicable aux tuteurs et autres personnes à qui sont confiés les enfants d'autrui... D'autre part, s'il n'est pas permis en conscience aux chefs de famille de confier leurs enfants aux écoles soumises au régime de la loi projetée, il ne peut l'être à aucun catholique de concourir par des actes spontanés au maintien de ces écoles, à l'exécution de cette loi. Les catholiques ne peuvent donc accepter des fonctions scolaires. » La lettre se terminait par cet énergique appel : « La lutte s'ouvre dès aujourd'hui; elle sera longue et difficile. Vous l'accepterez, nos très chers Frères, avec une résolution digne de votre caractère de catholiques et de Belges, en répétant le cri de vos ancêtres : Dieu le veut! »

La loi arriva le i6 juin à l'ordre du jour du Sénat. La décision de cette assemblée n'était guère douteuse, bien que certains sénateurs libéraux parussent ébranlés; la majorité de Gauche se composait de six voix :

(i) Cette lettre ne fut livrée à la publicité que le soir du i8 juin.

c'était plus qu'il n'en fallait pour assurer le vote du projet.

La discussion au Sénat fut courte; les arguments pour et contre étaient épuisés; les catholiques n'avaient pas d'intérêt à les renouveler dans une autre arène. Aussi, dans la première séance, le baron d'Anethan, le leader de la Droite à la Chambre haute, vint-il déclarer que ses amis et lui ne chercheraient pas à prolonger un débat désormais inutile et à retarder une solution impatiemment attendue; il se contenta de résumer brièvement les principales considérations qui militaient en faveur du rejet, et de rappeler les principes généraux de son parti en matière d'instruction publique. Les membres de la Gauche se bornèrent à quelques observations. M. Van Humbeeck prononça un discours qui était la répétition de ses harangues à la Chambre; il aggrava cependant ses précédentes déclarations, en annonçant que, sous la loi nouvelle, l'enseignement, tout en restant conforme à la volonté des pères de famille et en respectant leurs convictions religieuses, ne serait « ni chrétien ni catholique. > Il expliqua aussi que la loi interdisait à l'instituteur toute attaque directe contre le culte professé par ses élèves, mais qu'elle ne pourrait prévenir les attaques indirectes; qu'en effet, « s'il fallait interdire celles-ci, on devrait interdire toute controverse en matière littéraire ou scientifique et que ce serait là s'exposer à l'arbitraire {sic). »

L'événement capital de la discussion à la Chambre haute fut une courte allocution du prince de Ligne, président du Sénat depuis de longues années, l'un des derniers représentants autorisés du libéralisme modéré. Le 17 juin, le Sénat vit ce vieillard quitter son siège

présidentiel et descendre dans l'enceinte parlementaire, pour réprouver le projet de loi en des termes plus sévères que les orateurs de la Droite eux-mêmes. Son discours, qui eut un profond retentissement, mérite d'être rapporté en entier :

Lorsque, il y a 30 ans, je suis entré ilans cette assemblée, ce fut avec l'indépendance absolue de mes votes. Ce fut aussi avec les tendances de l'opinion libérale du Congrès de 1830. Les temps sont changés depuis lors.

Dans les premières années de notre nationalité, les deux partis qui se disputaient le pouvoir s'inspiraient surtout de l'esprit de nos institutions. Les discussions d'aujourd'hui semblent plutôt dictées par les passions politiques. Le mot de « clérical » n'était pas alors inventé.

Pour ma part, j'aime mieux rester fidèle à la ligne de conduite que nous ont tracée nos constituants; j'aime mieux n'écouter, surtout dans la vie publique, que la voix de ces deux guides de l'homme : la justice et la conscience, ce juge d'instruction implacable que nous portons en nous-mêmes et qui nous trace notre ligne de conduite. Et lorsqu'il nous dit : arrêtez-vous et n'allez pas plus loin, il faut savoir l'écouter.

Je considère la loi non seulement comme inopportune, mais comme dangereuse, parce qu'elle touche au domaine de la conscience. Le principe en est mauvais, parce qu'il porte atteinte aux intérêts religieux, et de bons résultats ne peuvent jamais émaner d'un mauvais principe.

On ne peut se dissimuler qu'elle excite une grande perturbation dans le pays. C'est une loi de parti, de pression, un coup de majorité contre la minorité, enfin l'abus de la victoire électorale de l'une sur l'autre... Ne partageons pas la Belo^ique en Guelfes et en Gibelins, en blancs et en noirs.

Dans ce projet de loi, il semble que le gouvernement ait voulu se réserver le monopole de l'instruction publique. La loi n'est qu'une sorte de tolérance de l'enseignement religieux dans les écoles. Elle n'ose l'en bannir complètement dans la pratique, mais l'intention en est manifeste... et cette

loi sera un jalon posé pour arriver au but de l'exclusion complète du prêtre de l'enseignement. Enfin, c'est une déclaration de guerre. Sont-ce là, je vous le demande, des garanties suffisantes à la grande majorité des pères et des mères pour l'éducation de leurs enfants?

... L'honorable rapporteur affirmait à la Chambre des représentants que l'école ne serait ni athée ni impie. Cela ne me suffit pas; je veux des assurances plus fortes que cette triste et pâle concession à l'élément religieux dans un pays catholique. Il tst le meilleur frein à l'entraînement des mauvaises passions de l'homme, et quand, dans les masses, celles-ci ne seront plus arrêtées que par la crainte de la police correctionnelle ou de la cour d'assises, vous verrez les crimes se multiplier.

Le prêtre, seulement toléré dans l'école par l'article 4, et non revêtu par le législateur d'une autorité, se sentira comme un intrus dans l'enseignement neutre que l'on proclame comme devant être celui de l'Etat. J'avoue que je ne comprends pas ce qu'on entend par une morale indépendante. Le prêtre n'ira pas dans l'école, et malheur aux générations élevées sans religion !

J'ai exprimé mon opinion avec toute la franchise d'un collègue libéral, à qui vous avez fait l'honneur exceptionnel de vous présider pendant tant d'années. En présence des considérations que je viens de faire valoir, il me sera impossible de donner un vote approbatif au projet de loi tel qu'il est présenté.

On écouta ces courageuses paroles dans un silence respectueux. A la sortie du Sénat, celui qui les avait prononcées fut couvert d'injures et de huées par la populace de Bruxelles; le lendemain la presse libérale l'accabla d'invectives grossières. Ce discours fut comme son testament politique; peu de temps après, le prince de Ligne donna sa démission du Sénat; avec lui disparut toute une école politique.

La loi fut votée le 18 juin par 35 voix contre 31 et

une seule abstention, celle du baron de Labbeville; le prince de Lig-ne avait, selon sa déclaration, joint son suifrage à ceux de la Droite (i).

Quelques catholiques se nourrissaient d'une dernière espérance : ils croyaient que le Roi ne sanctionnerait pas une loi votée dans les deux Chambres à une majorité si faible et contre laquelle le pays avait manifesté si nettement sa répulsion. Cet espoir fut déçu : la loi n'était en somme que la paraphrase et l'application de ce passage du discours du trône par lequel le ministère avait, quelques mois auparavant, signifié au pays les volontés de la maçonnerie triomphante; le Roi signa la loi le i" juillet; le lo elle parut au Aloniieur (2).

Ce jour-là, tous les journaux catholiques parurent encadrés de noir; ils annoncèrent au pays que la « loi de malheur » était promulguée et que la résistance légale allait commencer.

(1) La voix unique d'un moribond, M. Boyavai, sénateur libéral de Bruges, avait suffi pour décider du vote. Or, M. Boyavai lui-même n'avait été élu sénateur de Bruges qu'à une seule voix de majorité. Eu définitive, ce fut donc le suffrage d'un seul électeur qui emporta le vote de la loi de malheur. Faute de cette voix, Bruges eut été représenté au Sénat par un sénateur catholique, M. van Ockerhout. De fait, lorsque M. Boyavai mourut, quelques mois plus tard, et qu'il fallut pourvoir à son remplaçant, M. van Ockerhout, candidat des catholiques, fut élu à une majorité de 75 voix, et cela en dépit des efforts déployés pour faire triompher le candidat du gouvernement.

{2) Par une coïncidence poignanùe, à l'heure même où l'on imprimait le Monitetir belge promulguant la loi scolaire, la Chambre des députés de France votait la loi Ferry, dirigée contre la liberté de l'enseignement supérieur et contre les congrégations religieuses.

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