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I. — La situation au lendemain du vote de la loi de malheur

Le devoir des catholiques au lendemain du vote. — Difficultés de la tâche qui s'offrait à eux. — Raisons d'espérer le succès, — Points faibles du côté libéral. — Action respective des deux adversaires en présence.

Le moment était venu pour les catholiques belges de transporter sur le terrain des œuvres la lutte, plutôt politique, qu'ils avaient soutenue jusque là contre la loi de malheur; aux pétitions, aux discours, aux manifestations devaient succéder des actes : il s'agissait d'entrer en lice contre l'enseignement officiel.

Ce sera l'immortel honneur des catholiques d'avoir, à ce moment décisif, exactement mesuré l'étendue de leurs devoirs et envisagé sans faiblesse la gravité de leurs obligations.

Persévérer dans leurs protestations contre l'école sans Dieu, c'était faire œuvre utile; ce n'était pas assez. Sans doute, on avait Heu d'espérer que le nouveau régime scolaire ne subsisterait pas longtemps; il était vraisemblable que le corps électoral, ému par les péri-

péties de la lutte et par l'application de la loi de malheur, profiterait des prochains scrutins pour envoyer aux Chambres des majorités catholiques, et celles-ci s'empresseraient d'abolir la nouvelle législation. Mais, quelque fondées que fussent ces espérances, était-il prudent d'abandonner aux hasards d'une élection la solution d'un problème aussi important, aussi vital? On pouvait croire, d'autre part, que la résistance générale du pays obligerait le gouvernement à tolérer, dans une certaine mesure et pour une certaine période, le maintien des anciens programmes et même le caractère confessionnel dans les écoles primaires. Mais ces ménagements probables, loin de constituer une chance heureuse pour les catholiques, étaient précisément l'écueil sur lequel pouvaient échouer, s'ils n'y prenaient garde, tous leurs efforts. On devait craindre qu'au prix de quelques concessions temporaires, le libéralisme désarmât peu à peu les défiances et qu'il familiarisât insensiblement le peuple belge avec les nouvelles écoles.

Au fond, on ne combat un enseignement que par un autre, et une école que par l'école rivale; la seule manière vraiment efficace de contre-balancer l'influence des établissements officiels, c'était d'ou\Tir dans chaque commune, en face de l'école sans Dieu, une école catholique et libre; d'opposer aux professeurs, aux écoles normales, au budget et au système scolaire de l'Etat, des maîtres dévoués à l'Eglise, des établissements normaux entièrement religieux, un budget alimenté par les dons volontaires des fidèles, une organisation relevant uniquement des familles chrétiennes et du clergé.

Mais que de difficultés dans cette entreprise ! Les écoles créées par les efforts du pays entier et, le plus

souvent, par l'initiative des catholiques, c'était désormais le gouvernement qui en gardait la jouissance ; pour compléter son organisation, l'Etat se disposait à puiser à pleines mains dans son budget et dans ceux des communes ; et c'était à la fin des vacances, dans moins de trois mois, qu'il fallait se trouver prêt à lutter contre un adversaire si fort, si riche, si bien armé. Trois mois pour réunir l'argent par millions et les maîtres par milliers, pour couvrir la Belgique de nouvelles écoles, pour créer au grand complet un enseignement dont il n'existait que les cadres et les premiers éléments !

Les catholiques ne reculèrent pas devant cette tâche. Tls crurent que, lorsque la foi est en péril, un peuple chrétien ne doit reculer, pour la sauvegarder, devant aucun sacrifice et aucune épreuve. Ils étaient d'ailleurs guidés par de hautes vues d'avenir. Une longue expérience leur avait permis de mesurer les inconvénients inhérents à tout enseignement ofiiciel, dans un pays où le pouvoir peut être détenu par des mains indifférentes ou hostiles à la vérité religieuse; le vote de la loi de malheur venait de dissiper leurs dernières illusions à cet égard. Ils n'étaient plus liés par aucune transaction, ils n'avaient aucun ménagement à garder; une rupture, qu'ils n'avaient point provoquée, leur rendait leur pleine indépendance. Ils résolurent d'en profiter pour mettre l'éducation religieuse du peuple à l'abri des attaques ultérieures, en créant un enseignement qui leur offrirait toutes garanties et qui ne relèverait que d'eux seuls.

Quelque hardie, d'ailleurs, que fût leur initiative, les chefs du parti catholique ne s'étaient pas engagés dans un travail de création aussi considérable, sans

envisager de près les ressources dont ils pouvaient disposer et les points faibles de l'adversaire qu'il s'agissait de combattre.

Le nombre des écoles catholiques libres s'était accru depuis quelques mois; il y en avait environ un millier, très inégalement réparties, il est vrai, sur les divers points du territoire. 11 fallait y ajouter plusieurs centaines d'écoles adoptées, placées sous la dépendance immédiate du clergé paroissial et qui, vu le caractère antireligieux de la nouvelle législation, iraient grossir les rangs de l'enseignement libre. Les écoles gardiennes, les cours d'adultes, les écoles du dimanche, les classes inférieures des pensionnats et des collèges libres recevraient aussi quelques milliers d'enfants de plus que par le passé ; tout cela ne dépassait guère le tiers ou le quart des établissements nécessaires, mais ce serait au moins un point de départ, un noyau solide et tout acquis.

Le personnel enseignant ne ferait pas défaut : outre les maîtres et les institutrices des écoles privées et adoptées, qui resteraient certainement à leur poste, on pouvait compter sur un grand nombre de rehgieuses, employées jusque là dans les écoles communales proprement dites, et sur beaucoup d'instituteurs et d'institutrices laïques, qui obéiraient à la voix de leur conscience plutôt que de rester dans un enseignement condamné par l'Eglise. Les écoles normales des évêques et le concours des laïques de bonne volonté assureraient le recrutement dans l'avenir.

Il faudrait certes des ressources immenses pour entretenir les écoles existantes, pour créer et pourvoir trois ou quatre mille écoles nouvelles, pour payer les

professeurs; il faudrait se livrer à une vaste propagande pour provoquer ces sacrifices, pour attirer les élèves et éclairer les parents, pour faire le vide dans les établissements de l'Etat. Mais le zèle du clergé et des classes dirigeantes et les sentiments foncièrement religieux du peuple inspiraient confiance dans le succès final. Les forces catholiques étaient debout et en mouvement; la lutte qu'elles venaient de soutenir avait doublé leur ardeur; elles étaient prêtes à recommencer une nouvelle campagne. Les parents qui avaient manifesté si énergiquement leur réprobation contre la loi scolaire ne se feraient pas faute d'envoyer leurs enfants aux écoles libres; la générosité proverbiale des Belges ne se démentirait pas, alors qu'il s'agissait de soutenir une œuvre où se trouvaient engagés leurs intérêts et leurs devoirs les plus sacrés.

Quant à la supériorité du gouvernement, il ne fallait pas se l'exagérer. L'Etat conservait, il est vrai, ses 4000 écoles communales, et les ressources financières dont il disposait lui permettaient d'organiser partout la concurrence à l'enseignement libre; mais les élèves feraient défaut dans la grande majorité de ses écoles; une partie des maîtres les déserteraient, et il serait malaisé de les remplacer, étant donné que les écoles normales agréées, où se formait plus de la moitié du personnel officie], passaient à l'enseignement privé. Le gouvernement serait donc forcé de créer, à grands frais, de nouveaux établissements pédagogiques, dont le peuplement serait très laborieux. Il devrait aussi construire de nombreuses écoles primaires pour remplacer les écoles libres ou adoptées. Mais, pour mener à bien cette tâche, il aurait besoin du concours actif des pouvoirs

locaux; or, la plupart des administrations communales étaient résolument hostiles à la nouvelle législation, et les deux tiers des conseils provinciaux avaient des majorités catholiques; l'un d'eux, celui du Limbourg, ne comptait même parmi ses membres aucun libéral. Il était donc à prévoir que les assemblées locales, loin d'aider le gouvernement dans sa tâche, s'emploieraient en général, à empêcher ses interventions abusives et à défendre énergiquement les droits de leurs administrés. Telle était la position respective des deux adversaires en présence. Les catholiques, n'ayant pour eux que leur énergie et l'appui moral du pays, se mettaient en mesure d'organiser partout leur enseignement sous l'égide du droit commun, en même temps qu'ils s'efforçaient de combattre l'enseignement officiel par toutes les formes de la publicité. De leur côté, le gouvernement et le parti libéral, maîtres de toutes les ressources du pouvoir et du trésor public, se disposaient à développer leurs organismes scolaires, tout en enrayant autant que possible les progrès des écoles libres. C'est cette double action, engagée dès le lendemain du vote de la loi de malheur, qui caractérisera jusqu'à la fin la lutte dont nous allons retracer les émouvantes péripéties.

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