II. — Les évêques et la loi de malheur
L' < échange de vues » avec Rome. — Calcul de M. Frère. — Première phase de 1' « échange de vues > : respect des catholiques pour la Constitution — Deuxième phase : opposition des évêques à la loi scolaire. — Duplicité de M. Frère. — Rupture des relations diplomatiques avec Rome. — Les « Instructions pratiques à l'usage des confesseurs. » — Haute opportunité de cette déclaration des évêques. — Exécution des t Instructions » par le clergé.
Les libéraux avaient fait leur loi scolaire contre
l'Eglise; ce furent les chefs de l'Eglise qui prirent en mains la direction de la résistance et l'organisation de l'enseignement catholique. C'était leur droit et leur devoir; les évêques n'y faillirent point, et cela en dépit des difficultés terribles qui leur furent suscitées au cours de leur mission.
Ces difficultés, qui rendirent si délicat le rôle de répiscopat pendant les débuts de la lutte scolaire, remontaient déjà à plus d'une année lorsque la loi de malheur fut votée.
Dès les premiers jours de son avènement au ministère, M. Frère-Orban avait compris que les évêques seraient inflexibles sur la question de l'enseignement primaire et que de leur opposition irréductible viendrait le danger. Il eut alors un trait de génie. L'épiscopat et les populations catholiques étaient contre lui mais, s'il avait Rome pour lui, du coup il serait maître du pays entier : par Rome il désarmerait les évêques et les gouvernerait; par les évêques et le clergé il asservirait les consciences.
Pour s'assurer le concours du Saint-Siège, M. Frère eut recours à un moyen dont il jugeait le succès infaillible. A diverses reprises déjà il avait fait entendre qu'il entrait dans les intentions du ministère de supprimer la légation belge prés du Vatican (i). Il savait,
(i) En notifiant son avènement au pouvoir à M. d'Anethan, ministre de Belgique près du Vatican, M. Frère annonçait déjà le retrait de la légation belge comme une chose décidée. Il écrivait, en effet, le 21 juin 1878, à M. d'Anethan ; « Le parti que le vœu du pays vient de porter au pouvoir a eu plusieurs fois l'occasion d'exposer, au sein de la législature, ses vues sur le changement que les événements politiques de la péninsule devaient entraîner dans la représentation diplomatique de la Belgique en Italie : à trois reprises, en 1872, 1873 et 1875, il a voté pour la suppression
d'autre part, l'importance que Léon XIII attachait au maintien de ces relations diplomatiques; il se résolut donc à tirer parti de ces dispositions, en faisant espérer au Pape que le maintien momentané de la légation belge pouvait être le prélude d'un changement de front du parti libéral sur la question scolaire ; il laissa même entendre que, moyennant certaines concessions du Saint-Siège, « le provisoire deviendrait définitif. » Ces concessions, qu'il escomptait, contiendraient, — M. Frère se le figura un instant, — une désapprobation plus ou moins explicite de l'attitude du parti catholique et des évêques; elles fourniraient au gouvernement la meilleure des armes dans la campagne qu'il allait déchaîner.
Tels furent l'objet et le but du célèbre échange de vues qui se poursuivit entre M. Frère et le Saint- Siège, depuis juillet 1878 jusqu'en juin 1880, pour aboutir à la rupture des relations diplomatiques. Cette négociation fit couler des flots d'encre; elle souleva à la Chambre des débats irritants et prolongés. Nous nous bornerons à en retracer brièvement les principales phases (i).
Deux questions principales furent agitées pende notre légatioti' auprès du Saint Siège. Le ministère, à peine formé, n'a pas encore délibéré sur l'époque à laquelle cette mesure pourra se réaliser. Je me réserve donc de vous adresser en temps opportun une communication- à ce sujet. »
Le 18 novembre 1879, ]\L Frère affirmait de nouveau « qu'en prenant possession du pouvoir, les ministres avaient unanimement reconnu qu'il y avait lieu de rappeler la légation belge près du Vatican. »
(l) Voy. le Mémorandum du Saint-Siège du lO juillet 1880; la correspondance diplomatique publiée parle Vatican; Autour d'une liberté, article publié par le P. Castillon dans les Etudes des Pères de là Compagnie de Jes^is, mai 1902, pp. 763 et suiv.
<iant réchange de vues : le respect des catholiques pour la Constitution belge et la résistance opposée par les évêques aux funestes dispositions de la loi •de malheur.
Quant à la première question, elle ne fut pas longuement débattue. M. Frère avait représenté les catholiques belges comme attaquant et menaçant les articles fondamentaux de la Constitution : par là, avait dit le ministre, ils divisaient le pays; fallait-il s'étonner dès lors si le gouvernement était obligé de se défendre? Léon XIII était parfaitement à l'aise pour répondre sur ce point : il n'hésita pas à blâmer les attaques, d'ailleurs isolées, dont la Constitution avait été l'objet de la part de quelques publicistes catholiques (i). Mais il fit observer, d'autre part, que les évêques belges n'avaient là dessus rien à se reprocher et qu'il était en parfait accord avec eux sur cette question. Il se prévalait, pour prouver cet accord, du langage tenu
(i) « Ces attaques, avait répondu Léon XIII au gouvernement belge, dans sa lettre du 20 août 1878, font du tort à la Belgique, elles en font aussi à l'Eglise; il faut les désapprouver et les blâmer. » — « Votre <3onstitution est un pacte, avait dit encore le Saint-Père au chargé d'affaires de Belgique, il faut qu'il soit loyalement observé; et, puisqu'il a donné aux Belges un demi-siècle de paix, je ne vois pas les raisons pour y apporter des changements ou même les désirer. » (Dépêche envoyée le 13 septembre 1878 au gouvernement belge par M. Reuzens, chargé d'affaires remplaçant le baron d'Anethan.) Le 3 mars 1879, le Pape fit des déclarations analogues à des journalistes belges reçus par lui. Il manifesta les mêmes sentiments, comme le constate une dépêche du 28 avril 1879, dans ses entretiens avec M. d'Anethan. c Ce serait aller à l'encontre des vues du Saint-Siège, avait dit Léon XIII au ministre de Belgique, que d'attaquer ou de blâmer votre pacte fondamental. Les catholiques doivent y être soumis sans arrière-pensée. J'espère que cette <juestion est définitivement résolue et que plus un catholique ne la soulèvera. »
par les évêques dans leur lettre pastorale du 7 décembre 1878, où ils repoussaient comme mensongère et inepte l'accusation portée contre eux de vouloir le renversement de la Constitution.
Ces déclarations réduisaient à néant toutes les attaques du libéralisme depuis plusieurs années; elles réfutaient complètement le système suivi par M. Frère dans sa campagne de 1878; il eût semblé que la politique du gouvernement dût prendre désormais un autre objectif que la guerre soutenue pour nos institutions menacées. Il n'en fut rien; le ministère avait intérêt à entretenir l'équivoque et à motiver d'avance les mesures de « défense nationale ; » cette première phase de l'échange de vues n'était que la préface de négociations infiniment plus importantes, relatives à la question scolaire.
Le vSaint-Siège avait manifesté des dispositions conciliantes; M. Frère allait les exploiter en tâchant d'amener Léon XIII, par la menace perpétuelle de supprimer la légation, à des déclarations qui eussent paralysé toute l'action de l'épiscopat : la désapprobation par le Souverain Pontife des actes des évêques devait, en effet, mettre ceux-ci en contradiction avec Rome et ruiner, dans le pays entier, l'autorité morale de leur résistance à la loi scolaire. Le calcul du ministre n'était pas difficile à pénétrer. Si, comme la chose était probable, le Pape refusait de se laisser tromper par la fausse enseigne de la neutralité scolaire, M. Frère invoquait cette résistance même comme une preuve de l'intransigeance pontificale, et il en concluait à la nécessité d'une rupture. Si, au contraire, le Saint-Père avait seulement l'air de donner tort à l'épiscopat sur
la question scolaire, le gouvernement libéral pouvait tirer de cet désaveu apparent une force morale considérable et l'opposer au clergé et aux catholiques zélés comme une digue élevée par le Saint-Siège luimême contre le « fanatisme des évêques » et les progrès de l'enseignement religieux et libre.
Peu après la publication du mandement de février 1879, où les évêques avaient protesté contre le dépôt du projet de loi scolaire, M, Frère avait chargé la légation belge de présenter des doléances au cardinal Nina, secrétaire d'Etat du Saint-Siège. La réponse du cardinal ne se fit pas attendre : « Les évêques, dit-il au chargé d'affaires de Bslgique, sont indépendants; ce n'est que dans des cas exceptionnels et dans les circonstances les plus graves que le Pape leur adresse des observations. Il n'y a donc pas lieu d'intervenir lorsqu'il s'agit d'actes collectifs de l'épiscopat, et que ces actes ont pour but de s'opposer à une loi projetée, dont les conséquences seraient fâcheuses pour l'influence de l'Eglise... Paraître désavouer, même indirectement et quant à la forme, quelque regrettable que puisse être cette forme, la ligne de conduite des prélats belges, nous ne le pouvons pas. Le Saint- Siège doit se contenter de donner aux évêques des conseils de modération (i). »
Le 30 avril, c'est le baron d'Anethan, ministre de Belgique près du Saint-Siège, qui transmet sur la même question une réponse encore plus réservée : « Le Pape, a ajouté le cardinal Nina, a chargé le nonce de faire parvenir des conseils de
(1) G. Reuzens, dépêche du 17 mars 1879.
modération aux évêques. Que peut-on demander de plus? Nous ne pouvons interdire aux catholiques de faire usage des moyens que la Constitution met à leur disposition... Quant à la conduite que tiendra le clergé après le vote de la loi, c'est îtne question dont la solution appartient aux évêques. »
Dès l'abord, M. Frère eût donc dû comprendre qu'il ne fallait pas compter outre mesure sur la complaisance du Saint-Siège, ni sur l'effet des menaces. Malgré tout, il continua de négocier obstinément : il voulait arriver à prouver l'existence d'un désaccord entre Rome et les évêques. Aussi, grand fut son émoi, lorsque, le soir même du vote de la loi scolaire par le Sénat, il lut dans les journaux de Bruxelles le texte de la lettre pastorale du 12 juin (i). Le tg juin il demande par télégramme des explications à M. d'Anethan. Celui-ci lui répond le 20 « que le cardinal Nina a été devancé par l'épiscopat et doit connaître le mandement pour pouvoir se prononcer (2). » Le 24 juin
(i) Voy. supra, pp. 129, 130.
(2) En 1880, Mgr Dumont, évC-que de Tournai, étant devenu fou et ayant communiqué à la presse libérale des pièces confidentielles relatives aux négociations entre le Pape et l'épiscopat belge, M. Frère s'empara d'un de ces documents pour affirmer solennellement la duplicité de la cour de Rome. Il s'agissait d'une lettre adressée le 17 juin 1879 par le cardinal Dechamps à ses collègues de l'épiscopat, lettre dont un exemplaire faisait partie du dossier publié par Mgr Dumont. Le cardinal y exposait « que la lettre pastorale du 12 juin, telle que ses suffragants l'avaient reçue, avait été hautement appréciée et louée par le Saint Père, mais que cela devait rester absolument secret, assolutamente segreto. » Donc, conclut M. Frère, le cardinal Nina mentait lorsqu'il disait le 20 juin au baron d'Anethaa « qu'il avait été devancé par l'épiscopat et qu'il de\ait connaître le mandement pour se prononcer. »
La vérité était que Mgr Dechamps n'avait communiqué à Rome qu'ua simple /ro/W de lettre pastorale; ce projet lui avait été renvojé, pour la
le cardinal-secrétaire fait connaître à M. d'Aneliian « que, quant à la partie dogmatique du mandement, il lui est impossible d'y trouver rien à redire, » qu'il espère, d'ailleurs, que les évêques useront de tempéraments dans les mesures d'application.
Une dépêche du i^"" juillet est encore plus explicite : « La partie doctrinale, y est-il dit, ne pourrait donner lieu à aucune censure...; elle se conforme aux. principes et aux maximes de l'Eglise catholique appliqués jusque dans ces derniers temps par le Saint- Siège... Quant à la partie dispositive, comme elle ne contient pas, pour la fréquentation des écoles officielles, une défense absolue, mais limitée par de sages et prudentes réserves, on peut la considérer comme assez modérée, laissant ouverture à des accommodements pratiques. »
M. Frère ne pouvait plus se le dissimuler : il n'obtiendrait pas de Rome un désaveu sur la question de principes. Lui-même dut reconnaître devant la Chambre « que, sous le rapport dogmatique, les évêques étaient en parfaite communion d'idées avec le Souverain Pontife (i). » Il restait au ministre un seul moyen : c'était de restreindre ses exigences aux con-
rédaction définitive, avec le conseil d'une modification de détail qu'il eut soin de faire aussitôt. Lorsque le cardinal Nina vit M. d'Anethan, le 20 juin, on ignorait absolument à Rome la publication de la lettre pastorale. La preuve en est que cette publication était déjà faite, quand arrivèrent à la Nonciature de Bruxelles des instructions du cardinal Nina, envoyées de Rome le 18; ces instructions ne différaient en rien, quant au fond, de l'ordre a'idées développé dans le mandement des évêques, mais elles parvinrent trop tard à Bruxelles, le vote delà loi scolaire par le Sénat ayant eu lieu beaucoup plus tôt qu'on ne le croyait et les évêques s'étant vus forcés d'avancer la publication de leur lettre pastorale. (1) Séance du 18 novembre 1879.
cessions que pourrait entraîner V application de la condamnation doctrinale des évêques. M. Frère alla trouver le nonce, Mgr Vannutelli, et lui fit remarquer « qu'il y avait lieu de distinguer entre écoles et écoles, qu'il était déraisonnable de proscrire toutes les écoles en masse, au lieu de réserver les rigueurs pour celles où l'on parviendrait à constater des actes contraires aux principes religieux, si on refusait ou si on ne parvenait pas à les faire cesser (i). »
Distinction entre écoles et écoles, cela n'avait l'air de rien, et c'était tout! M. Frère se figura un instant qu'il allait obtenir gain de cause sur ce point.
En effet, le dispositif des mesures pratiques annoncé dans le mandement du 1 2 juin n'était pas encore publié : or, c'était celui-ci qui allait régler d'une façon précise et définitive la conduite des catholiques et, plus spécialement, du clergé. Le succès des négociations entamées par le cabinet belge dépendait donc de l'attitude que prendrait Rome à ce sujet, et M. Frère comptait bien que le Saint-Siège imposerait aux évêques, par des instructions formelles, cet « esprit de modération » qu'il leur avait déjà conseillé à diverses reprises. Pour augmenter ses chances de succès, le ministre s'était d'ailleurs efforcé de dépeindre l'attitude des évêques sous un jour très différent de la vérité; il avait notamment déféré au Vatican, sous prétexte de lui signaler les exagérations de l'épiscopat, des actes qui n'avaient jamais existé (2).
(1) Rapporté par M. Frère à la séance de la Chambre du ignov. 1879.
(2) L'é»êque de Lièc;e fut dénoncé comme ayant autorisé un prêtre de Visé à refuser le mariage religieux à une institutrice officielle. On signala ailleurs, notamment dans le diocèse de Bruges, des refus d'absolution
Dans la pratique, la première impression avait été, à Rome, qu'il valait mieux, tout en condamnant la masse des écoles, qu'on exceptât de cette condamnation générale celles qui réellement ne présenteraient aucun danger. C'est ce que le nonce Vannutelli, agissant comme intermédiaire entre le gouvernement belge, le Pape et les évêques, représenta au cardinal Dechamps, dans une note du 7 juillet 1879. La note était accompagnée d' « Instructions » du cardinal Nina; le nonce y entrait dans les vues du cabinet belge, mais seulement dans la mesure où il les croyait susceptibles de cadrer avec les principes invoqués par Rome; il manifestait sa préférence pour un système de condamnations mitigé : « Si malgré la nouvelle loi, écrivait le nonce, l'une ou l'autre école ne présente réellement aucun danger, cette école doit échapper à la condamnation géiiérale, et la fréquentation d'une telle école ne peut être interdite aux parents sous peine de péché mortel. » Une telle condamnation comportait, on le voit, des restrictions assez considérables; cependant, il y avait loin de là au
opposés par des curés aux élèves des écoles primaires officielles. Ces allégations furent reconnues fausses et formellement démenties par l'épiscopat; aucun passage des instructions collectives du 12 juin ne pouvait d'ailleurs donner matière aux reproches articulés contre les évêques. M. Frère lit aussi grand état de la défense, émanée de Mgr Dumont, d'admettre à la première communion les élèves de l'institut Gilmet, à Tournai. Mais cette défense resta un fait isolé, propre à l'évéque de Tournai ; elle avait d'ailleurs été édictée en 1878, c'est-à-dire antérieurement à la publication des instructions.
Voilà les bases sur lesquelles s'appuyait M. Frère pour requérir contre l'épiscopat les sévérités du Saint-Siège. Et ce sera lui qui plus tard dénon- <:era avec éclat la « fourberie, » la « duplicité » de la cour romaine ! M. Jacobs stigmatisa comme ils le méritaient ces procédés inouïs, en les qualifiant devant la Chambre de t politique de chantage. »
système préconisé par M. Frère. Tandis que celui-ci faisait de la condamnation l'exception, la curie romaine voulait qu'elle fût la règle; le ministre déclarait « déraisonnable de proscrire toutes les écoles en masse » et proposait de réserver les rigueurs pour celles où l'on constaterait la perdurance d'actes contraires aux principes religieux; le nonce et le cardinal-secrétaire estimaient que la condamnation devait englober toutes les écoles, en n'exceptant que « l'une ou l'autre école ne présentant réellement aucun danger. »
Quant aux évêques, ils admettaient qu'on dût apporter des exceptions à la règle générale, mais ils étaient d'avis que ces exceptions devaient être individuelles et ne pouvaient porter sur des écoles entières. Ils crurent qu'au lieu d'être plus conciliantes dans la forme, des condamnations n'atteignant pratiquement que certaines écoles en particulier seraient plus irritantes qu'une condamnation portant effectivement sur l'ensemble des écoles, car il deviendrait difficile de séparer les écoles ainsi spécialisées de la personne des instituteurs; de là des froissements et des conflits. Les évêques estimèrent, d'autre part, que les mesures suggérées par M. Frère et celles que recommandait le nonce ne répondaient pas aux nécessités d'une situation particulièremxcnt grave; ils jugèrent que, par le fait de la distinction entre écoles et écoles, ces mesures seraient inefficaces et que la résistance des familles en serait énervée. En conséquence, ils arrêtèrent un nouveau plan d' « Instructions, » qu'ils soumirent à Rome.
La position de la diplomatie pontificale devenait plus délicate que jamais; le Saint-Siège s'en tira à son honneur. Selon sa promesse, il avait, par l'intermédiaire
du nonce, accueilli et pris en considération, puis transmis aux évêques les demandes du gouvernement belge. Mais, l'épiscopat ne croyant pas pouvoir consentir de pareilles concessions ni adopter le système mitigé de la curie romaine, Léon XIII garda envers lui l'attitude prise dès le début : il respecta l'indépendance des évêques et les laissa juges responsables de leur décision. C'est ce qui fut catégoriquement affirmé par cette déclaration du cardinal Nina au cardinal Dechamps, en date du 3 octobre 1879 : « En recevant de Votre Eminence le texte des Instructions à donner aux curés dans les divers diocèses, le vSaint Père a cru, comme Elle s'en souviendra, devoir remettre à sa prudence et à celle de ses suffragants le soin d'arrêter définitivement les résolutions à prendre à ce sujet. Il s'est confié pleinement à la science et au zèle des prélats, pour la défense de la religion et du salut éternel du troupeau confié à leurs soins. »
Voilà qui résout toutes les difficultés sur le prétendu désaccord entre Rome et les évêques! La cour romaine, après avoir manifesté ses préférences personnelles pour une solution mitigée, se ralliait sans restriction à la solution rigoureuse préconisée par l'épiscopat ; elle en reconnaissait en fait le bien-fondé; elle laissait aux évêques leur pleine liberté d'action. Ce fut néanmoins de cette divergence de vues momentanée et secondaire entre Rome et l'épiscopat que M. Frère allait se servir peu après pour faire la leçon aux évêques, en se couvrant du nom de Léon XIII.
Les évêques avaient communiqué leurs « Instructions pratiques » au clergé. Leurs négociations avec le Pape venaient de prendre fin. Une dépêche du 5 octo-
bre en annonça l'issue au cabinet de Bruxelles; le baron d'Anethan y résumait d'une façon nécessairement incomplète et même, comme il fut démontré plus tard, inexacte, une conversation de plusieurs heures avec le cardinal Nina. « Sous le rapport de la doctrine, m'a dit Son Eminence, la lettre des prélats belges est parfaitement correcte ; mais les conclusions tirées de principes justes peuvent être conduites d'une manière inopportune et peut-être aussi poussées trop loin; il me paraît que c'est le cas ici. » Quelle que fût la portée qu'on voulût attribuer à cette note, il n'était cependant pas possible d'y voir la preuve d'un désaccord enire le Pape et les évêques, d'une désobéissance, d'une révolte de ceux-ci, encore moins d'un blâme du Souverain Pontife à leur adresse. On pouvait en induire seulement que le cardinal Nina regrettait personnellement que ses vues conciliatrices n'eussent pas été adoptées par les évêques; et ce regret était d'autant plus naturel que l'opinion du secrétaire d'Etat s'était formée en partie d'après l'exposé falsifié que M. Frère lui avait envoyé au sujet de certains faits. En toute hypothèse, on ne pouvait conclure de la dépêche du 5 octobre que le cardinal-secrétaire eût persisté à faire prévaloir sa manière de voir devant les raisons invoquées par les évêques.
M. Frère en jugea autrement; il s'empara des termes de la dépêche pour affirmer que le Pape désapprouvait les évêques et blâmait leur conduite. Nous allons voir quelle confiance il pouvait avoir lui-même dans l'accusation qu'il n'hésita pas à porter contre l'épiscopat du haut de la tribune parlementaire.
Toute la presse libérale, avant même la communi-
■cation des documents échangés, affirmait que le Saint- Siège blâmait la résistance desévêqueset désapprouvait leurs instructions. A la veille de l'ouverture de la session parlementaire, le Saint-Siège apprit que le chef du cabinet se proposait de reproduire cette allégation à la Chambre et qu'il chercherait à la confirmer par l'interprétation qu'il donnerait aux documents de l'échange de vues (i). Léon XIII s'émut du mauvais effet que pourrait produire semblable accusation; pour empêcher toute équivoque et tout malentendu, le cardinal Nina envoya au nonce, le 1 1 novembre, une dépêche où il protestait hautement contre le sens attribué à ses précédentes déclarations et où il affirmait « la fausseté du désaccord supposé entre le Saint-Siège et les évêques belges (2). » Cette dépêche, dont le nonce avait mission
(i) Voy. le Mémorandum du Saint-Siège.
(2) « On a toujours admis, disait la dépêche du cardinal Nina, que les évêques, en publiant leur pastorale et leurs instructions, n'ont fait qu'obéir à un devoir ligouieux; ils étaient forcés d'éclairer les fidèles, et de préserver surtout la jeunesse des conséquences funestes qui ne peuvent manquer de découler de l'exécution de cette loi... C'est ■donc chose paifaitement absurde que de s'imaginer seulement que l'intervention du Saint Père en cette question pourrait avoir pour but •de fermer la bouche aux évêques, ou de les forcer de parler dans un sens autre que celui que leur propre devoir leur imposait. Le Saint Père sait trop bien que les évêques, à partir du moment où ils ont reçu de ses mains leur mission légitime, sont libres dans leur action et leur gestion sur le peuple confié à leurs soins, sauf à se conformer aux Saints Canons... Il est évident qu'il n'a jamais existé et qu'il n'existera jamais sur ce point aucun désaccord, aucun malentendu entre les évêques et le Pape ; — tout au contraire, il existe sur ce point une conformité complète de vues, car, comme on l'a déjà indiqué, les théories défendues par les évêques sont les théories établies par le Saint-Siège.
«... Une ingérence du Saint-Siège dans le cas dont il s'agit devait tout au plus se borner à des conseils de prudence et de modération dans l'application pratique des instructions. De fait, ces conseils ont
de communiquer le contenu à M. Frère, concluait : i» que « c'est une insinuation sans aucun fondement, et même de mativaisc foi, que de prétendre avec les journaux qu'il existe un désaccord entre l'épiscopat et le Saint-Siège; » 2° que « les évêques ne sont pas les auteurs de la lutte existante, que, tout au contraire, ils la subissent et doivent se défendre; » 3*^ qu'il n'est pas permis de se baser sur quelque fait particulier, qui peut dépendre de la façon de voir plus ou moins exacte d'un individu, pour censurer tout l'épiscopat et tout le clergé, d'autant moins quand il s'agit de ïdiws falsifies. »
Ces explications si catégoriques dérangeaient le plan de M. Frère. Par elles, le gouvernement pontifical précisait la vérité avec une telle clarté que tout doute, toute équivoque devenait impossible; par elles, M. Frère perdait le bénéfice qu'il avait cru pouvoir tirer de la dépêche du 5 octobre; il voyait s'écrouler l'échafaudage de contre-vérités édifié sur le texte de la lettre de M. d'Anethan ; il savait qu'en continuant à affirmer l'existence d'un désaccord quelconque entre le Pape et les évêques, il falsifiait manifestement les faits et méritait, selon l'expression du cardinal Nina, le reproche de mauvaise foi. Tout cela n'arrêta pas M. Frère. La dépê-
été écoutés par les évêques, qui les suivirent en écoutant toujours, ainsi que le voulait le Saini-Siège, les inspirations de leur conscience.
« ... Au reste, quelle que soit l'opinion particulière que l'on puisse avoir au sujet du contenu de la circulaire, il est certain que personne n'a jamais pensé de s'opposer aux évêques, et exprimer un avis n'est pas faire un acte de commandement, 7ii désapprouver utie attire façon de voir, ptincipalement dans un cas comme celui en question, où il est hors de doute que les évêques sont mieux en état de juger de ce qu'il est utile de faire, giace à leur connaissance des lieux et des personnes... »
che du 1 1 novembre le gênait, en lui rappelant la vérité; il résolut de 1' « ignorer » officiellement et menaça de supprimer immédiatement la légation si la dépêche n'était pas retirée. Le cardinal Nina consentit à un retrait provisoire : la dépêche avait atteint son but; par le seul fait qu'il en avait pris connaissance, le chef du cabinet avait été pleinement éclairé sur la pensée de Rome. Les sentiments du Saint-Siège s'étaient d'ailleurs manifestés par d'autres voies : la dépêche pontificale du 3 octobre au cardinal Dechamps écartait toute possibilité d'un dissentiment entre la Papauté et les évêques; d'autre part, dans des lettres adressées directement au Roi, le 31 août et le 4 novembre 1879» Léon XIII avait joint à l'exposé de ses griefs contre la loi scolaire le plus bel éloge de la conduite des évêques et l'assurance de son parfait accord avec l'épiscopat; le Saint Père, dans sa lettre du 4 novembre, était allé jusqu'à réclamer, comme condition sine qiià non de la pacification, le retrait spontané de la loi.
Malgré ces déclarations, qu'il connaissait, le ministre affirma catégoriquement devant la Chambre, le 18 novembre 187g, qu'au moment où il parlait, il y avait désaccord entre le Pape et les évêques, que le premier désapprouvait et blâmait les seconds. Se prévalant de cette « victoire » qu'il prétendait avoir remportée sur l'épiscopat (1), il posa devant la Gauche la question de
(i) Quelques mois plus tard, lorsque tous les éléments du débat eurent été publiés par le Saint-Siège, la Flandre libérale caractérisa en ces termes l'attitude du chef du cabinet : i M. Frère a su, dès le 1 1 novembre, qu'il n'y avait pas et n'y avait jamais eu en réalité de dissentiment entre le Pape et les ésêques, et si les fictions de la diplomatie l'ont amené plus tard à ignorer cette \érité, cette i<:norance a été tout artificielle et volontaire... M. le Ministre a su la vérité et c'est de son plein gré qu'il a
cabinet sur le maintien de la légation près du Saint- Siège : la Gauche céda; elle ne pouvait ou ne voulait pas admettre, à ce moment, que la victoire du cabinet reposât exclusivement sur la duplicité de M. Frère.
On ne tarda point, cependant, à blâmer l'attitude prise par le chef du gouvernement. Les associations radicales manifestèrent leur mécontentement contre lui. Ses propres journaux le combattirent. « C'est une volteface, » disait la CJirofiique; « la Gauche se déconsidère, » ajoutait la Flandre libérale; « personne n'est dupe, écrivait Vlndépefidance, et il faut que tout le monde soit complice. » Au sein même du cabinet, il existait des tiraillements; M. Frère se voyait à la veille d'être débordé. Pour maintenir son influence au sein de son parti, il devait forcer la main au Saint-Siège ou supprimer la légation.
Les négociations furent reprises le 7 avril 1S80, après une interruption de six mois, avec une préoccupation évidente de hâter la rupture. M. Frère, en effet, ne tenant aucun compte des déclarations pontificales dont il avait connaissance, élevait ses prétentions beaucoup plus haut qu'antérieurement, c II y a équivoque, écrivait-il à M. d'Anethan, il faut que le Saint-Siège
consenti à en faire abstraction et à la tenir cachée au Parlement. // est ridicule de soutenir que le retrait de la note du il novembre a détruit les faits mêmes comiate's par cette note. Il a pu en détruire la preuve, nous le voulons bien, mais les faits précis, qui y étaient avoués! Ces faits, étaient passés, irrévocablement consommés^ M. Frère-Orban et le cardinal, même d'accord, n'eus-senl pu les effacer... C'est là un fait brutal et incontestable... » {r,o du 30juillet 1880.)
Cette argumentation défiait toute réplique. Il était désormais acquis, même aux yeux des libéraux, que M. Fière, dans l'échange de vues, avait voulu jouer à la fois le Saint-Siège, le Parlement belge et son propre parti.
s'explique catégoriquement. Ce serait même peu que le Pape accentuât son dissentiment au sujet de la conduite du clerg'é belge, s'il ne prenait en même temps la résotion positive de s'en faire obéir. » Cette exigence nouvelle était suivie de menaces : retrait de la légation et « mesures de représailles » contre « un clergé qui s'est mis au dessus des lois (i). »
Ceci dépassait toute mesure. Une dépêche du cardinal Nina, en date du 3 mai 1880, vint dissiper le malentendu qu'on persistait à affirmer. Le secrétaire d'Etat y mit en relief le jugement uniforme du Saint- Siège et de l'épiscopat sur la loi scolaire, et, faisant allusion à la dépêche du 1 1 novembre : « J'avais, dit-il, averti moi-même spécialement M. le ministre, à l'occasion des dernières discussions parlementaires. » Ces nouvelles déclarations du cardinal-secrétaire concordaient avec les sentiments exprimés par Léon XIII au cardinal Dechamps dans une lettre du 2 avril, qui fut publiée le 10 par les journaux. Le Pape y exprimait sa reconnaissance envers les évêques et envers les fidèles qui avaient répondu à leur appel. Il louait le cardinal « de l'intelligence, du zèle qu'il avait mis à empêcher les conséquences désastreuses de la nouvelle loi scolaire, » et lui recommandait de continuer dans cette voie.
La rupture apparaissait de plus en plus à M. Frère comme une nécessité de son maintien au pouvoir. Mais, d'un autre côté, les élections de juin étaient proches, et le ministre considérait comme essentiel à leur succès de laisser subsister dans le public le malentendu, depuis longtemps dissipé, d'un désaccord entre Rome et l'épis-
(i) Dépêche du 7 avril 1880.
copat, d'un désaveu, d'un blâme infligé aux évêques. Le thème était beau : oppression des consciences, violences exercées par un clergé fanatique, sous la direction d'évêques passionnés, condamnés, désavoués par le Saint Père! Pour accréditer l'équivoque pendant quelque temps encore, il fallait temporiser. Aussi, quoique, dès le 7 avril, la rupture soit décidée dans l'esprit du chef du cabinet et qu'après la dépêche du 3 mai du cardinal Nina elle soit devenue inévitable, M. Frère attend patiemment avant de se prononcer.
Le 18 mai il envoie à Rome une longue dépêche où il déclare « qu'un autre esprit avait présidé jusqu'ici à nos rapports avec le Vatican. » Il ajoute que la récente lettre du Pape au cardinal de Malines semble mettre le Saint-Siège en contradiction avec lui-même et marque chez le Pape « une évolution d'attitude très prononcée. » Puis, sans attendre la réponse du Vatican à cette dernière dépêche, il notifie le 5 juin au baron d'Anethan le rappel de la légation belge (i). La rupture avait eu lieu trois jours avant les élections, de manière à ce que le pays ignorât complètement les documents officiels, irrécusables, attestant que le prétendu désaccord entre le Pape et les évêques n'existait que dans l'imagination de M. Frère et que l'union la plus parfaite sur la question scolaire se rencontrait à tous les degrés de la hiérarchie cathohque. On eut soin de cacher, pendant
(l) A l'occasion de cette rupture, le Bulletin maçonnique de la Grande Loge- Symbolique écossaise (juillet l88o, p. 167) lit cette déclaration topique : « Un premier pas important vient d'être fait en Belgique dans la voie de l'émancipation des idées cléricales, par la suppression du représentant accrédité aupnès de la Papauté. Les Loges ne sont pas étrangères à cet intéressant résultat. »
quelques jours encore, jusqu'après le ballottage du 15 juin, la consommation définitive de la rupture. Puis, les élections passées, le chef du cabinet déclara que, s'il avait pris l'initiative de rompre, c'était parce qu'il avait été indignement trompé par la « fourberie » de la cour de Rome.
Cette dernière équivoque ne tarda pas à être dissipée. Le Souverain Pontife, abandonnant une réserve qui devenait désormais inutile, fit paraître le 10 juillet 1880 un exposé, avec pièces à l'appui, de toutes les négociations avenues entre le cabinet belge et le Saint- Siège : ce fut le dernier mot de 1' « échange de vues. >
Le mémorandum du Saint-Sièee prouvait d'une manière irréfragable que Léon XIII n'avait cessé de faire preuve d'une infinie condescendance dans l'application des principes les plus rigoureux de la doctrine chrétienne, mais qu'en même temps l'accord le plus parfait avait constamment régné entre lui et les évêques; le document pontifical démasquait l'inqualifiable déloyauté du cabinet de Bruxelles et le système de mensonge qui avait présidé aux négociations pour aboutir à un outrage sans pareil envers le Saint-Siège ; il indiquait enfin aux catholiques la ligne de conduite à suivre vis-à-vis de la Constitution et confirmait les fidèles dans leur résistance à la loi scolaire, sous la direction de l'épiscopat (i).
(l) Léon XIII confirma publiquement et à deux reprises le jugement porté sur 1' « échange de vues » par le mémorandum : la première fois, au cours d'une allocution qu'il adressa au Sacré-Collège, le 20 août 1880 ; la seconde fois, dans un discours prononcé le 30 octobre de la même année
On l'a vu par ce qui précède, ce fut en toute liberté que les évêques purent prendre les dispositions pratiques jugées par eux les plus opportunes pour prémunir les fidèles contre la loi de malheur. Déjà, le 14 juillet 187g, le cardinal de Malines avait adressé à son clergé un règlement diocésain, qui fut complété peu après par une lettre pastorale; dans le courant d'août, il réunissait en synode les 48 doyens de son diocèse pour leur donner des instructions encore plus détaillées. Ses sufîragants imitèrent son exemple; l'évêque de Liège, invité par l'administration communale de cette ville à donner son concours au nouveau régime scolaire, lui répondit par un refus énergiquement motivé; les autres évêques firent connaître, par diverses voies, leur décision. Enfin, le !*■'■ septembre, les évêques communiquèrent à leur clergé, sous le titre àH Instructions pratiques à l'usage des confesseurs, une déclaration collective qui résumait tous leurs actes précédents et qui devint la formule définitive de l'mterdiction prononcée contre l'enseignement de l'Etat (i).
« Sous le régime de la nouvelle loi, disaient en substance les Instructions, les écoles publiques sont, de leur nature, mauvaises et nuisibles, parce que, par elles-mêmes, elles mettent les élèves qui les fréquentent dans l'occasion de perdre la foi et les mœurs. La tradition constante de l'Eglise, les décisions du Souve-
devant le cardinal Dechamps et des pèlerins belges. Ces deux circonstances fournirent au Pape l'occasion d'encourager solennellement l'épiscopat dans son héroïque résistance ; les catholiques belges y trouvèrent des lumières nouvelles et une arme de plus à opposer aux embûches de leurs adversaires.
(i) Ces Instructions, qui, au début, étaient destinées à rester secrètes, furent communiquées à la presse catholique à la fin de septembre 1879.
rain Pontife, les jugements portés par les évêques étrangers ont fait ressortir, en d'autres circonstances, le péril et la culpabilité de dispositions semblables à celles de la loi de 1879; aucun cJirétioi ne pcnt donc concourir directement ou indirectement à l' exécution de cette loi; en d'autres termes, il n'est permis dorénavant ni de fréquenter, ni d'établir, ni de diriger les écoles officielles.
« Les prêtres n'iront donc pas donner l'enseignement religieux dans les locaux que la loi leur réserve. Ils se serviront de la chaire, des visites pastorales et des entretiens particuliers pour détourner les fidèles de toute participation à l'enseignement neutre, en évitant toutefois de laisser échapper la moindre parole injurieuse pour les instituteurs et les représentants du pouvoir et en se gardant .même de faire en chaire aucune mention spéciale de ces personnes. Sous peine de manquer gravement à leur devoir, les curés mettront tous leurs soins à procurer une école catholique à leur paroisse.
« Les parents qui enverront leurs enfants aux écoles officielles se rendront coupables de péché grave; s'ils persévèrent dans leur conduite, ils seront exclus de l'absolution sacramentelle. Exception est faite pour les cas où les parents auront une grave raison d'en agir ainsi et lorsque l'occasion prochaine de perdre la foi et les mœurs, inhérente à ces écoles publiques, sera susceptible de devenir une occasion éloignée seulement. Cette cause grave existera lorsqu'on n'aura pas d'école catholique à sa disposition, ou que, en ayant une, on ne pourra la fréquenter sans éprouver un dommage te?/iporel conside'rable. Mais l'interdiction devient absolue
dès que le danger prochain de corruption ne peut être converti en péril éloigné, comme c'est le cas pour toutes les écoles normales de l'Etat,
« Quant aux instituteurs, ils ne peuvent continuer à exercer leurs fonctions dans les écoles officielles, si ce n'est pour des raisons particulières; ainsi, pourront être dispensés : l'instituteur exempté du service militaire à raison de ses fonctions et qui doit professer quelque temps encore pour échapper définitivement à la conscription; l'instituteur âgé qui se trouve dans le cas de pouvoir bientôt toucher sa pension ; l'instituteur qui ne pourrait résigner ses fonctions sans être réduit à la misère. Ces exceptions à la règle devront d'ailleurs être soumises au curé de la paroisse, et celui-ci en référera à l'évêque du diocèse, seul juge en dernier ressort. Il faudra aussi, pour que la dispense puisse être accordée, qu'il y ait de solides motifs de présumer que la loi sur l'enseignement ne sera, de fait, pas appliquée dans l'école, principalement en ce qui concerne la morale; enfin l'instituteur dispensé devra promettre de donner sa démission dès qu'il sera empêché de conformer son enseignement aux prescriptions des autorités ecclésiastiques; il s'engagera à ne faire aucun effort pour attirer les enfants dans son école s'il existe dans sa paroisse une école catholique ; il se refusera absolument à donner l'enseignement du catéchisme (i).
(i) « Il est impossible, en effet, disaient les Instructions, que l'Eglise permette positivement d'enseigner la doclriiie catholique en son nom dans des écoles qui sont par elles-tnhnes condamnables et condamnées comme opposées aux principes de la foi catholique et qui sont même instituées en vue d'éteindre la foi dans les âmes. En outre, il est hors de doute que les auteurs de la loi ne veulent conserver provisoirement à ces écoles les apparences religieuses que pour y retenir les enfants catholiques, pour faire
« Quant aux fonctions d'inspecteur de l'enseignement public, elles ne peuvent être l'objet d'aucune dispense, par la raison qu'en vertu même de leur charge, ces fonctionnaires s'engagent à faire exécuter la loi condamnée. Tout manquement grave à ces dispositions, de la part des instituteurs comme des inspecteurs, entraîne le refus de l'absolution, sauf promesse d'amendement. >
Telles sont ces célèbres Instructions, qui constituent l'acte décisif de la lutte scolaire.
Tout en faisant fléchir la règle en faveur de justes exceptions, elles déjouaient le plan du ministère et portaient un coup mortel à sa loi. Les évêques, en les édictant, avaient eu la perception très nette de ce qu'eût été la tactique du cabinet si la distinction de M. Frère « entre écoles et écoles » avait été admise^ Par cette distinction subtile fût passé tout le venin de la loi. A la rentrée des classes, en 1879, à peu près aucune école n'eût été trouvée mauvaise et n'eût perdu ses élèves. La loi entrait ainsi dans les mœurs; le mal, gagnant de proche en proche, pouvait faire impunément son œuvre de destruction. En mettant les choses au mieux, on eût péniblement sauvé deci delà quelques écoles; mais l'effet général de la loi n'eût certes pas été enrayé. Fatalement, l'école officielle fût devenue antireligieuse, et les catholiques n'auraient commencé à s'en apercevoir que lorsqu'il eût été trop tard pour organiser avec fruit l'enseignement libre. Au bout de quel-
croire que les écoles catholiques sont ou peu nécessaires ou même inutiles et pour en entraver ainsi l'érection ou la fréquentation. Or, il est manifeste que ce serait, dans la situation actuelle de notre chère Belgique, un mal immense, un terrible danger pour la foi. »
ques années, le régime scolaire de 187g eût porté sesfruits de mort.
Pour déjouer cette tactique, il fallait détruire la loi elle-même; il fallait l'attaquer directement partout où elle était en vigueur, par cette raison seule qu'elle existait et qu'elle constituait un danger certain, prochain et général. Les circonstances en faisaient aux évêques un devoir impérieux; tout leur commandait de retremper les forces catholiques dans l'action, plutôt que de les laisser dépérir dans une inertie sans dignité et dans une sécurité trompeuse. C'est pourquoi ils s'engagèrent à fond dans la bataille, en publiant leurs Instructions.
Les événements ne tardèrent pas à leur donner raison, et jamais les catholiques belges ne seront assez reconnaissants à leur épiscopat d'avoir envisagé leurs obligations avec une pareille clairvoyance et de les avoir remplies avec une aussi courageuse fermeté (i).
(1) De nouvelles Instructions, publiées en février 1880, vinrent compléter les premières. Elles enjoignaient de refuser publiquement la communion à ceux qui étaient en contravention grave et notoire avec !es Instructions du i*' septembre, c'es'-à-dire aux instituteurs, aux membresdes comités scolaires, aux inspecteurs et aux autres personnes « qui favorisent activement et publiquement les écoles officielles. » C'était déclarer que de tels délinquants étaient pécheurs publics, et conclure qu'ils devaient être traités comme tels, — ce qui était d'une rigoureuse logique.
Peu après, le 14 juin 1880, les évêques, voyant que la victoire était gagnée et estimant qu'ils pouvaient, .sans la compromettre, se relâcher de leur fermeté, publièrent une dernière ordonnance, destinée à atténuer les précédentes. On laissait aux confesseurs le jugement de certains cas jusque là réservés à l'autorité supérieure; on permettait, sous certaines conditions, de fréquenter les écoles normales officielles en qualité d'externe ; d'enseigner, avec licence expresse, le catéchisme dans les écoles communales ; d'y exercer les fonctions d'inspecteur ; les cas de refus des sacrements devaient être déférés à l'évêché, etc.
Les Instructions furent exécutées à la lettre dans tous les diocèses. Elles reçurent une publicité immense ; toutes les chaires, toute la presse catholique les propagèrent: tirées à des centaines de mille exemplaires et distribuées dans toutes les familles, elles devinrent la charte où chacun pouvait trouver sans peine l'exposé de ses devoirs. Le clergé, docile à la voix de ses chefs, répondit par un refus unanime à l'invitation d'avoir à se rendre dans les écoles publiques pour y donner l'instruction religieuse. Doyens et curés, en notifiant par écrit leur refus aux administrations communales, exposaient leurs raisons et y joignaient d'ordinaire une protestation formelle contre tout enseignement religieux qui serait donné par l'instituteur ou par toute autre personne, sans délégation de leur part. Ces lettres étaient lues et commentées au prône du dimanche, et fréquemment la presse locale les reproduisait.
Les libéraux, qui avaient d'abord affecté de tourner en ridicule les « foudres de carton » de l'épiscopat, ne tardèrent pas à se raviser. L'apparition de la lettre collective des évêques, les protestations énergiques du clergé dans les divers diocèses et l'effet très marqué que ces actes produisaient sur l'opinion publique, leur ouvrirent les yeux; à leurs sarcasmes succédèrent des cris de colère (i). Fidèles à leur vieille tactique, ils
(i) Parlant des Instructions, la Flandre libérale écrivit : « La violation des devoirs, la fourberie, le mensonge, l'immoralité y sont élevées à la hauteur d'un devoir de conscience (30 septembre 1879). » La Gazette préconisa, à titre de représailles, l'adoption des quatre mesures suivantes : I' suppression du traitement des évêques; 2° les réunions des évêques seraient interdites ou surveillées parla police; 3° les assemblées des fidèles dans les églises seraient également présidées par la police; 4" chacun des évêques serait condamné à un emprisonnement de 8 jours à 2 mois et à une amende de 26 à 200 francs (Août 1879).
cherchèrent à jeter la division dans les rangs du clergé, en opposant à la conduite des prêtres qui avaient été les premiers à agir l'exemple des ecclésiastiques < sages et tolérants » qui avaient jusque là gardé le silence. Ceux-ci s'empressaient naturellement de protester contre des éloges aus^i compromettants. A la fin de septembre, le clergé belge tout entier avait fait sa profession de foi au sujet du nouveau régime scolaire; le gouvernement savait que non seulement il ne prêterait aucun concours aux écoles neutres, mais qu'il les combattrait sans relâche (i).