VI. — La construction des écoles
Difficultés que rencontraient les fondateurs. — Dévouement des particuliers. — L'école c avec Dieu et sans fenêtres ■ de Baelegem. — Les plans d*écoles. — Inauguration des locaux scolaires.
Ce n*était pas tout d*avoir de l'argent ; il fallait trouver des bâtiments convenables ou construire à la hâte des locaux, si l'on voulait ouvrir des classes dans les premiers mois de Tannée scolaire.
L'installation n'était quun jeu lorsque le comité paroissial pouvait découvrir dans la localité une maison propre à servir d'école : on l'achetait ou on la louait immédiatement D'ordinaire, le propriétaire se montrait modéré dans ses prétentions, en considération de l'usage auquel devait être affecté son immeuble; souvent même il en faisait présent au comité, ce qui simplifiait grandement la tâche de ce dernier. Certains donateurs poussaient la générosité jusqu'à faire eux-mêmes tous les aménagements nécessaires et se plaisaient à livrer leur maison complètement transformée et prête à recevoir les élèves.
Quelquefois aussi les écoles libres existantes pouvaient suffire, moyennant la construction d'une annexe ou le changement de quelques dispositions intérieures; on s'en tirait alors à peu de firais. Dans un certain nombre de communes, le local de l'école dominicale ou des cours d'adultes put être converti en école primaire. Ailleurs on trouva des ressources dans les locaux des cercles ouvriers et. des patronages.
Mais il y avait des paroisses rurales où les recherches les plus minutieuses ne faisaient découvrir aucun bâtiment pouvant servir d'école, surtout dans les provinces de Namnr et de Luxembourg; et précisément ces provi nces, ou les dépenses à faire étaient plus considérables qu'ailleurs, étaient celles où les ressources pécuniaires faisaient le plus défaut.
Il fallait alors s'installer à la hâte dans un réduit quelconque» loué ou prêté par son propriétaire. Ici c'était le curé qui cédait quelques pièces de son presbytère; ailleurs c'était un châtelain qui convertissait en école une dépendance de son habitation; parfois le château lui-même servait temporairement d'école, et les religieuses accourues pour diriger l'enseignement des petites filles y étûent logées et . nourries. A Boitsfort, M. Beernaert installa l'école catholique, dans sa maison de campagne; l'école y resta trois' ans. A la Sarte, le châtelain, ^L de Franquen, ne se contenta pas d'ériger l'école libre à ses frais; il voulut encore y envoyer ses enfants, pour donner l'exemple aux paysans. On vit des gens de condition modeste céder leur propre habitation aux Sœurs expulsées des bâtiments communaux, des paysans abandonner la moitié de leur ferme pour y installer des classes. Une ironie de la Providence : la maison paternelle du ministre Van Humbeeck fut elle-même transformée en école libre.
Parfois on se contentait d'une grange, d'un cabaret» d'une écurie, et, tandis que l'école provisoire s'y installait tant bien que mal, l'autre, la véritable, s'élevait en toute hâte.
Une de -ces écoles improvisées eut les honneurs d'une séance de la Chambre : ce fut Técole de Baelegem.
Les habitants de cette commune avaient, quelques jours après le vote de la loi de malheur, commencé la construction d'une vaste école primaire catholique. Uécole n*étant pas prête à la rentrée des classes, on dut, pendant quelques semaines, se contenter d*un local très humble, une grange, à laquelle était adossé le nouveau bâtiment d^école. Les € gueux > de Tendroit, irrités de voir que l'école officielle était à peu près déserte, tandis que la c baraque > catholique regorgeait d'élèves, mandent en toute hâte un photographe de Gand; celui-ci prend la vue de la grange contigûe à la nouvelle école, en ayant soin de laisser cette dernière de côté. La photographie est exposée, affichée partout: elle porte cette légende : t Avec Dieu, mais sans fenêtres. > Les feuilles libérales en font des gorges chaudes; M. Jottrand, informé du scandale, s*indigne et dénonce à la Chambre l'insalubrité des locaux catholiques... Mal lui en prit; quelques jours plus tard, les catholiques firent voir à cet ami des lumières que si l'école de Baelegem était sans fenêtres, c'était parce qu'il ne l'avait regardée que d'un seul côté. Un photographe de leurs amis alla à son tour prendre une épreuve de la célèbre école. Au lieu d'une grange délabrée, on put voir sur cette nouvelle épreuve un magnifique bâtiment, presque complètement achevé et éclairé par six grandes fenêtres. Au dessus de l'image étaient imprimés ces mots : Dédié au F.\Joiirand; > au dessous on lisait : c La vraie école de Baelegem, école catholique de 20 mHres
de long, sur 8 mtlres de large et 4 mètres 50 de haut.- » La photographie de Técole de Baelegem € avec Dieu et avec fenêtres » fut mise en vente au profit du Denier des écoles; elle obtint un vif succès à la Chambre, où Ton eut soin de la mettre sous les yeux des partisans des écoles < avec fenêtres mais sans élèves. »
A la Beuverie, Técole des filles, une maison abandonnée que le curé avait achetée dans le courant de septembre, n'était pas encore aménagée à la fin des vacances. On n'avait pas trouvé de local provisoire; il fallut inaugurer les classes en pleine période de construction. Les religieuses, qui venaient de quitter Técole de la commune, logèrent pendant deux mois dans un fenil; on entassa le mobilier scolaire dans une grange, et les cours commencèrent le 29 septembre» au milieu de l'encombrement des maçons et des charpentiers. Pas de bancs, pas de pupitres; les élèves, cependant, étaient 350, qui chaque jour assistaient, assises par terre, à la leçon des Sœurs. Le curé eut une idée géniale: tous les jours, les élèves des Sœurs se rendaient à la messe à Téglîse du voisinage, distante de l'école d'environ dix minutes; à chacune d'elles le curé permit d'emporter une chaise de l'église, en attendant qu'on leur eût fait des pupitres. A partir de ce moment, on put voir chaque lundi une procession de 350 petites filles s'acheminant vers leur école, une chaise sur la tête et, sous le bras, leur petit matériel scolaire; le samedi, les chaises étaient rapportées à l'église de la même manière. Pendant la classe, les enfants se servaient de leurs genoux en guise de pupitres. Comme les maçons continuaient
à travailler, il arrivait souvent que le mortier, tombant des truelles, vensdt maculer les vêtements ou les cahiers des élèves; mads cela ne les déconcert^dt nullement, pas plus que les bonnes Sœurs, qui acceptaient cette dure existence le sourire aux lèvres.
Cétait une grosse affaire, dans les paroisses rurales» que la construction de Técole catholique. On en posait la première pierre en grande pompe, au milieu des bénédictions de TEglise; puis chacun apportait son offrande et souvent son travail. Les attelages des fermiers et des propriétaires faisaient les transports; les matériaux étaient fournis gratuitement; les maçons, les charpentiers, les couvreurs» en plus d*un endroit, travaillaient sans salaire; les plus pauvres se faisaient corvéables à merci. Dans certaines communes des Ardennes, Técole fut entièrement construite par les habitants» sous la direction de leur curé; parfois le curé se mêlait aux travailleurs.
Les plans d'écoles, les devis, la distribution des classes» le choix du mobilier étaient l'objet de multiples études dans les comités scolaires et dans la presse. Les meilleurs architectes du pays avaient concouru pour construire des bâtiments modèles. L'une de ces écoles types, celle de Rumillies» qui revenait» avec le logement de l'instituteur» à II.OOO francs, fut copiée par un grand nombre de fondateurs. Beaucoup de ces constructions, bâties dans ce style gothique simple et élégant» dont la renaissance» due à l'illustre baron
Béthune, commençait alors i s*afiirroer en Belgique, présentaient un aspect véritablement attrayant; certaines d'entre elles furent combinées de manière à pouvmr devenir un jour, moyennant quelques changements, de petits hosfnces ruraux.
Les nouvelles écoles s'élevaient avec une extraordinaire rapidité. Telle de ces constructions, entreprise par un infatigable bâtisseur, M. Baisir, curé d*011oy, fut terminée, des fondations au toit, en moins de trois semaines; une autre, érigée à Gourdinne par le même curé, fut achevée en i6 jours; beaucoup furent faites en. l'espace d'un mots. Grrâce i cette promptitude de travail, bon nombre des nouveaux établissements se trouvaient prêts dès la rentrée; les autres s'ouvrirent durant les premières semaines de l'année scolaire.
A peine bâties, les nouvelles écoles étûent soumises à un chauffage énergique, destiné à en sécher promptement les mvrs et à les rendre habitables en peu de temps. D ne restait plus alors qu'à y installer le maître et les élèves^ ce qui était toujours l'occasion d'une fête religieuse et popul^dre. Tantôt les enfants étaient conduits processionnellement, au chant du Vent Creator, jusqu'à l'école parée de verdure et de drapeaux, et le bourgmestre, revêtu de ses inagnes et accompagné du conseil communal, menait lui-même Te cortège; tantôt un orateur, venu de la ville voisine, profitait de l'affluence des parents pour leur adresser une chaleureuse allocution. Partout la solennité était de nature à fedre impression sur les enfants et sur les familles et à leur laisser d'ineffaçables souvenirs.
Im LêMê 9€0Jmir9