‹ La lutte scolaire en BelgiqueChapitre 20 sur 34 · V. — La pression · texte numérisé non relu

V. — La pression

Pression gouvernementale. — Pression des particuliers libéraux. — Pression des bureaux de bienfaisance et des administrations communales. — Les arrêtés de Comblain-au-Pont et de Waremme. — Quelques faits de pression. — Résistance des pauvres à la pression administrative. — Héroïsme de la femme De Backer. — Le bouc de ChÂtillon. — Indignation des catholiques et désaveu de quelques libéraux. — La masse da parti libéral applaudit à la pression exercée sur les pauvres. — Réponse des catholiques à la pression libérale: les comités de protection des catholiques pauvres.

Dès les débuts de la lutte scolaire, le gouvernement et les administrations à sa dévoûon s'étaient servi de la pression pour peupler les écoles neutres et maintenir les cadres du corps enseignant La pression devint la grande

Lm Lmttê ie^imir»

arme de guerre du libéralisme; ce fut sa seule arme efficace. Sans les menaces et les violences auxquelles furent en bjatte les fonctionnaires, les pères de famille pauvresiet, d*une manière générale, tous ceux qui sont accessibles à l'argument de la faim, l'enseignement officiel n'eût jamais pu s'organiser, les écoles athées fussent restées complètement désertes.

Le cabinet commença par exercer une pression inouïe sur tous ses agents, pour les contraindre à mettre leurs enfants dans les écoles publiques ou à les y laisser. Fonctionnaires de tout ordre, employés des contributions et de la voirie, ouvriers des arsenaux, fournisseurs de l'Etat, solli- ' citeurs qui présentaient une requête ou demandaient une place, étaient mis en demeure de choisir entre leurs intérêts et leur conscience. On a vu à quelle pression étaient soumis les instituteurs qui se refusaient à donner la leçon de catéchisme; les gouverneurs de province furent chargés, en outre, de dresser parmi les membres du corps enseignant des listes de suspects comprenant tous ceux qui paraissaient disposés à renoncer à leur poste, afin que le gouvernement pût les menacer de leur réclamer les bourses d'études dont ils avaient joui De leur côté, les inspecteurs faisaient aux instituteurs une vie d'enfer, les traquant et les harcelant sans cesse pour cause de tiédeur. Des politiciens de bas étage les ,c invitaient > à se faire membres de l'association libérale de la région (i). On vit jusqu'à des

<i) L*A»sociation libérale de rarrondtstement de Virton, dans sa iéaoce da 5 août i88t, < décida que les iostitutean seraient invités à faire partie de Tasso* ciatîoo libérale de leur canton, en raison dé Vappni que leur prêtait Vapiniam ' soutenue par ceiie-a\ •

-fonctionnaires supérieurs enrôler de force les maîtres officieb dans les rangs de la franc-maçonnerie (i). Llmmense armée des employés des chemins de fer de TEtat n'échappait pas •davantage à la contrainte morale qui pesait sur les agents des autres administrations. La politique ^colaire s*introduisit

(i) L'affiliation eo masse des Instituteuts officiels h la franc-inaçoDiierie îti un des symptômes caractéristiques du régime. M. Woeste signala à la Oumbic; dans la séance dn 19 février 1284, le cas d'un commbsaire d'aiioodiaseniealt sergent-recruteur de la Loge, qui ioviuit ouvertement les instituteurs à s'cnaticr dans la franc>maçonnerie« sous peine d*éire signalés comme indignes à la vindicte libérale. L'une de ces missives ne parvint pas & son but, son auteur l'ayant .adressée par mégarde à un instituteur catholique. La pièce fut lue à la Chambre par M. Woeste, au milieu des cris de fureur de la gaucbe; voici ce petit chef- . 'd'oeuvre d'éloquence persuasive :

Commissart'at de F arrondissement d'Attdenarde, — > Cahinei,

ie Mon cher Monsieur,

c Si vous persistes dans la résolution que vous m*aves exprimée oagnèrc^

-et que dts amis m'ont récemment rappelée, veuilles signer la pièce d4nclose

-et me la renvoyer.

» Sinon, renvoyez-la moi telle quelle.

» Votre dévoué,

G. Van Botseu.

9 50 janvier 1884.

» // n*y a plus d'exceptions ni de faveurs^ comme on a dû vous le dirt. »

La pièce suivante se trouvait jointe à la lettre du commiaaire:

» Le soussigné , né à.. ••••,]€ ,deaicnrant

.actuellement à rue n*..,, sollicite, de sa pleiaç

-et libre volonté, l'initiation aux mystères maçonniques.

c II est prêt à subir les épreuves auxquelles on voudra le soumettre et

s'engage, si sa demande est agréée, à remplir fidèlement les obligations impoeèet

.aux membres de Tordre maçonnique.

> Il affirme n'avoir jamais, avant ce jour, sollicité son admission dans ont

4oge maçonnique.

» En foi de quoi il a signé.

» Le candidat est a%'erti que s'il est rejeté comme indigne d'appartenir à rassociation^naçonoique, son nom sera immédiatement signalé à tous les 1 -de l'orJxe. »

même dans Tannée. Les militaires furent invités i renseigner le ministre de la guerre sur les établissements d'instruction qu'ils avaient fréquentés (i); ceux d'entre eux qui étaient pères de famille durent indiquer combien ils avaient d'enfants fréquentant l'école et dans quelle école ils les envoyaient (2); on alla jusqu'à menacer de pauvres gens, qui refusaient démettre leurs enfants dans les écoles officielles, de ne tenir aucun compte de leurs réclamations lorsque leurs fils devraient tirer au sort.

Un trait entre mille. M. Victor Lebrun/ commis des accises à Saint-Léger, en Luxembourg, avait placé son fils unique à l'école catholique fondée par le curé. En 1880^ les libéraux de la localité le dénoncent à l'autorité supérieure. Aussitôt tout est mis en œuvre pour amener le père à retirer son enfant de c l'école du curé : > on a recours aux menaces, aux punitions administratives; on promet au pauvre homme une promotion supérieure dans l'administration des finances et la gratuité des cours pour son fils à Tathénée d'Arlon. Tout est noblement refusé, M. Lebrun étant de ces chrétiens convaincus qui mettaient la sauvegarde religieuse de leurs enfants au dessus des avantages matériels. Cependant le libéralisme ne se tient pas pour battu. Le ministre des finances crée un nouveau bureau des accises au hameau de Sugny; il y envoie M. Lebrun. Il avait choisi le poste de Sugny, parce que ce village était le seul, dans tout le Luxembourg, où il n'y eût pas d'école catholique :

(1) OimUSre d'octobre 18S2.

(a) Circalaixe de mal 1879.

désormais le père serait forcé de briser sa carrière ou d'envoyer son enfant à Técole officielle, puisqu'il n'en existant pas d'autre à Sugny. Cétait trop tôt escompter la victoirei M. Lebrun se rendit à son nouveau poste; mais il préféra conserver son enfant chez lui et le priver de tout enseignement, plutôt que de l'envoyer i c l'école sans Dieu. > Cda dura pendant quatre ans. En 1884, le poste de Sugny» qui était parfaitement inutile» fut supprimé par le ministère catholique; l^L Lebrun obtint enfin la liberté de donner i son fils l'enseignement de son choix.

Les bourgmestres libéraux imitaient ces beaux exemples et quelquefois même les dépassaient. Dans mainte commune, aucun employé des bureaux, aucun agent de la police locale^ pas même un simple balayeur public n'eût envoyé impunément ses enfants à l'école € cléricale; > ceux qid se hasardaient à le faire ne tardaient pas à être congédiés de leur place; ils apprenaient ainsi de combien d'acceptions diverses sont susceptibles les termes de liberté de conscience et ^igaUU de tous Us citoyens devant la loi.

Les notables du parti libéral, propriétaires d'immeubles, grands cultivateurs, industriels surtout, ussdent fréquemment de procédés semblables à l'égard de leurs locataires, de leurs fermiers et de leurs ouvriers. A Wichelen, c'est le comte de Kerchove de Denterghem, le richissime bourgmestre de Gand, qui signifie congé à treize de ses tenanciers, parce qu'ils se sont cru le droit de choisir pour leurs enfants une éducation catholique (i). A Schepdael, c'est un

(I) F«t atteMè pir VEiùi'U Aigê.

grand propriétaire bruxellois qui insère dans ses contrat» de bail une clause obligeant tous ses locataires âgés de moins de 70 ans à se faire inscrire comme élèves à Técole d*adultes officielle. Dans le canton de Dinant, c'est un important manufacturier* bourgmestre libéral de sa commune,. qui fait prévenir ses ouvriers que ceux qui retireront leurs fils de récole communale seront aussitôt congédiés. Rusieurs pères de familles n'ayant pas tenu compte de cette injonction, la menace est exécutée; mais les industriels catholiques des environs s'empressent d*ouvrir leurs ateliers aux victimes» et le bourgmestre y perd la meilleure partie de son personnel. Ailleurs, c'est par une grève que les ouvriers répondent à la pression patronale, et ils ne reprennent le travail que lorsqu'on les laisse libres d*agir selon leur conscience.

Certains gérants de sociétés houillères ou métallurgiques se distinguaient si bien dans cette campagne contre la liberté des parents chrétiens qu'ils réussissaient quelquefois à paralyser complètement les efforts des comités catholiques et du clergé» ainsi que les bonnes dispositions des familles. Dans le canton de Charleroi, par exemple, .il resuit encore» à la fin de 1879, treize communes, sur une centaine, dépourvues d'écoles catholiques, et cela moins par suite du manque de ressources, que parce que ces localités se trouvaient sous la dépendance exclusive de grands établissements industriels, dont les chefs exerçaient une pression éhontée sur les ouvriers et sur les petits commerçants. A diverses reprises» des conseils d'administration intervinrent pour faire cesser les abus de pouvoir commis par leurs directeurs ou leurs

employés subalternes. Le personnel dirigeant de la compagnie des chemins de fer de la Flandre Occidentale refusût systé* matiquement du travail i tout ouvrier dont les enfants fréquentaient les écoles catholiques. Il fallut que quelques actionnaires avertissent de ce fait le conseil^qui avait son siège à Londres: la loyauté anglaise des membres en fut révoltée^ et des ordres sévères vinrent immédiatement mettre fin i ce scandale. A FalisoUes» dans l'arrondissement de Namur, il se produisit un fait-encore plus significatif. Cette commune, habitée par un grand nombre d'ouvriers mineurs» était parmi les rares localités où l'école officielle avait une population supérieure à celle de l'école catholique. En 1882, la composition du conseil d'administration du charbonnage où travaillaient les ouvriers de FalisoUes vient à être modifiée; une proclamation fait savoir aux habitants qu'ils sont libres d'envoyer leurs enfants à telle école qui leur convient. Aussitôt la situation se transforme complètement : l'école catholique, qui contenait 35 élèves, voit monter, en quelques jours, sa population à plus de 160 enfants^ La liberté : il n'en a pas fallu davantage pour faire déserter l'école neutre et faire regorger l'école catholique.

Plus générale encore était la pression exercée sur les pauvres et sur les malades indigents par certains bureaux de bienfaisance et par les communes libérales. Ce genre de pression est celui que le libéralisme a toujours pratiqué le plus volontiers et sur l'échelle la plus large : outre qu'il peut s'exercer d'une manière secrète, il offre plus de chances, de succès que n'importe quel autre, parce qu'il s'atuque

lâchement aux petits, aux faibles, aux misérables, bref à tous ceux qui souffrent ou qui plient en silence.

Les bureaux de bienfaisance et les collèges libéraux se prêtèrent main-forte pour cette besogne, digne de la philantropie officielle. Ils furent aidés par tout ce qui portait Testampille gouvernementale et, plus particulièrement, par les membres des comités scolaires (i).

Ce que fut cette pression de la faim, on a peine à s'en faire une idée : promesses, menaces, abus d'influence, intimidations, distribution partiale des secours par les délégués des administrations locales, tout fut mis en œuvre pour étoufifer chez les pauvres l'appel de la conscience; l'achat des âmes fut pratiqué avec un esprit de système, avec, une cruauté froide, qu'aucune misère ne parvenait à attendrir.

(i) La ooDSiîtutioo des comités icolaires n'avait pas été exempte de difficttltèt. Dans beaucoup de communes catholiques, le gouvernement, malgré les peines iaoïûes que s'éuient données ses agents, n'était parvenu à composer les comités qu'en nommant, à tout hasard et même à leur in»n, des personnes étrangères ou hostiles à sa politique. De tous côtés, des protestations s'éuient élevées ; la presse catholique avait publié de nombreuses lettres de démission. Pour empêcher la décomposition complète dts comités, il fallut s'adresser à des anticléricaux de bas étage, parfois à la lie de la population. Par contre, dans les communes libérales, les comités scolaires furent reautés d'emblée dans les rangs du libéralisme le plus fanatique, sur la désignation très visible des Loges et des associations radicales. Dans nombre de cantons ruraux, le juge de paix et ton greffier en faisaient partie ; on cite même m csnton où le juge de paix, le greffier et le commissaire de police futmaient k eux seuls le comité scolaire. Ainsi composés, les comités scolaires étaient pleinement à la luuteur de leur rôle : dans les communes gangrenées de libéralisme, ils devinrent les auxiliaires les plus précieux de la politique locale: dans les régions catholiques, -nfà leur nonùnation était réservée an ministre, ib furent les serviteurs complaisants <la pouvoir centrât

Au début, on mit quelque retenue dans les menaces adressées aux familles indigentes; on parlait à mots couverts; on avait parfois Tair de s'avouer à soi-même qu'on commettait une lâcheté. Mais cette période de tâtonnement et d'incubation de la tyrannie libérale ne fut pas longue; les agents de la conscription scolaire officielle pratiquèrent bientôt la persécution ouverte.

Dans la plupart des grandes villes, on eût dit que la principale mission des maîtres des pauvres n*était pas de répartir équitablement et efficacement les secours de Tassistance publique, mais bien d*en exclure les parents catholiques qui refusaient de trahir leurs devoirs envers leurs enfants^

Beaucoup d'administrateurs communaux et de bureaux de bienfaisance ne se contentaient pas de ces moyens occultes: ils prenaient des arrêtés interdisant aux indigents d'envoyer leurs enfants aux écoles libres, sous peine de privation de tout secours.

A Comblain-au-Pont, le bourgmestre et les échevins font afficher Ta vis suivant :

Le Collège des bourgmestre et échc\îns avertit les familles pau\TCs auxquelles les soins médicaux se donnent à chaige de la commune, que celles d'entre elles qui enverraient leurs enfants à recelé privée seront aussitôt rayées de la liste des bénéficiaires de cette mesure.

Qu'on se le dise.

Comblain*au-Pont, i« novembre 1879.

Des arrêtés analogues sont pris par les bureaux de bienfaisance d*Ostende, de Wavre, de Jodoigne et de Nil- Saint- Vincent.

Le palme revient au bureau de bienfaisance de Waremme^ Les philanthropes officiels de cette ville ne trouvèrent rien de mieux que de décréter l'enseignement officiel obligatoire pour les parents pauvres. Cest ce qu*ils firent connaître par le placard suivant, apposé lé 14 décembre 1879 sur la porte de Téglise :

« Les parents qui ont des enfants âges de 6 ans au moins sont obliges de les envoyer, avant mardi prochain, aux écoles communales^ ou de faire connaître les motifs au bureau de bienfaisance, qui doit se réunir ce jour-là. S'ils ne le font pas, ils seront rayés pour toujours de la liste des indigents patronnés par ledit bureau. »

L'exécution suivit de près l'arrêté : le 7 janvier 1880^ le nommé Legros recevait la lettre suivante :

« Dans sa séance du 6 courant, le bureau de bienfaisance, ayant, appris que vous a\îez retiré vos enfants des écoles communales, à. déddé, à l'unanimité de ses membres, que vous serez rayé, à dater de ce jour, de toutes les listes de secours, y compris celles des médecins ei des pharmaciens^

« Pour le président : le secrétaire,

« (Signé) SCHOFFENIELS. >

Les € bourreaux de bienfaisance, » comme on les appelait dans la presse catholique, ne reculaient devant aucune extrémité : au lieu de leur adoucir le cœur, le spectacle habituel de la misère et l'exercice de la c bienfaisance » légale semblaient les cuirasser contre l'émotton et contre le remords. A Olloy, une vieille femme grave-ment malade fait demander au bourgmestre de signer Tordonnance du médecin qui lui prescrit des médicaments ^ le bourgmestre s'y refuse, parce que les petits-enfants de

la vieille vont i Técole libre; le lendemain la pauvresse meurt^ A Diest, une malheureuse hydropique, âgée de 85 ans, est privée de son secours mensuel de cinq francs^ parce que sa sœur, une béguine, a donné sa déroisâon comme maîtresse de Técole gardienne officielle; dans la même ville, le bureau de bienfaisance refuse une accoucheuse à la femme Warnots et des cercueils à plusieurs familles dont les enfants ont été enlevés par une épidémie de variole*

A Fumes, un pauvre aveugle est rayé pendant tout un hiver de la liste des as«sté$, parce que ses deux petites filles fréquentent l'école des Sœurs; Tune d'elles vient à mourir, faute de soins. L'homme demande un cercueil pour son enfant; le bureau de bienfaisance écarte sa demande : « Vous n'aurez rien, lui dit-on, tant que la seconde de vos filles ne sera pas retirée de l'école libre. > Le malheureux tient bon; il se rend chez tous les membres du bureau; partout il est éconduit. Cependant la population s'indigne; l'irritation menace de dégé* nérer en émeute. Devant l'effervescence populaire, le bourgmestre cède enfin.

Les mêmes faits se reproduisaient dans un grand nombre de communes. Quelques malheureux, poussés à bout, cédaient à la pression (1). D'autres retiraient leurs

(1) M. Hermao, intpecteor scohîie officiel daos la piovioce de Uègft^ fit» à l'ecquête scoUixe de Dolhain, cttte déclaration significative, que reprodnlûc le Journal dt Liège : « Partout où l'appui des administratioti oommunak» nous fait défaut, not écoles sont nal fiéquentées. » On ne pouvait avouer plus clairement que, fans la pression, les écoles communales seraient restées vide^

enfants des écoles libres et les gardaient chez eux. Le plus grand nombre résistaient A Anvers, 2400 familles, représentant plus de 8000 enfants, préférèrent se laisser rayer des listes du bureau de bienfaisance, plutôt que de faillir à leur devoir en retirant leurs enfants des écoles libres.

La foi des martyrs revivait parmi ces humbles. A mesure que la persécution devenait plus rigoureuse, les dévouements héroïques se multipliaient. Un pauvre malade de Chiny. Forge t-Camus, poursuivi jusque sur son lit de souffrances par les représentants de la philantropie officielle, leur fait cette fière réponse : c Si je dois mourir, faute de soins et de ressources, et laisser mes enfants dans la misère, je veux au moins leur laisser Texemple de ma fidélité à la religion. » Un ouvrier de Berlaer, que l'institutrice communale veut contraindre à envoyer ses enfants à Técole neutre, déclare c qu'il aimerait mieux creuser avec ses mains un trou en terre et s*y réfugier avec sa femme et ses enfants, plutôt que de livrer ceux-ci à des gens qui ont ruiné la foi de ses ancêtres. > A Lonzée, le fossoyeur communal, excédé des sollicitations de son bourgmestre, va lui remettre sa démission le jour de Touverture de l'école libre. Le mayeur, irrité, lui demande aussitôt : < Vos filles, où les en verrez- vous? » — c Dès aujourd'hui, répond le fossoyeur, j*envoie toutes mes filles à l'école de nos bonnes Sœurs. » — « Cest bienl c*est bien » réplique le bourgmestre. — «Comment, c*estbien?

•r. ^.wv.ir-i- «-.- .»,

continua le fossoyeur, mais» Monsieur le mayeur, étant bon chrétien et bon citoyen, que pourrais-je craindre de vous? » — Toute la commune applaudit à cet acte de courage.

A Anvers vivait un pauvre ménage composé do père, un nommé De Backer, infirme et incapable de tout travail, de cinq petits enfants et de la mère, seul soutien de la famille. Pendant le rude hiver de 1879- 1880, le dénuement de ces pauvres gens était devenu terrible ; il arrivait que pendant deux jours entiers leor réduit était sans feu et sans pain. Les limiers de la chasse scolaire découvrent cette misère ; un aide-bourreau de bienfaisance croit flairer des âmes à vendre. Le tentateur se présente. Il commence par se lamenter sur le triste sort de la famille et, sans dévoiler ses intentions, il présente à la mère un papier, pour qu^elle le signe. Ce papier et cette signature excitent la défiance de la femme : avant de signer, elle veut savoir ce que contient le papier. L*agent* recruteur élude sa question et se contente de lui affirmer que ce sera pour son bien; puis, recourant aux moyens extrêmes, il lui offre cent francs. La brave femme tient ferme. Force est à l*homme d*a vouer que ce pafûer porte rengagement d'envoyer les trois enfants aînés aux écoles libérales. Il promet à la pauvre femme des secours pour son mari, du pain, du charbon, des vêtements pour ses enfants et pour elle. Il insiste pour faire accepter les cent francs, avec promesse d'en apporter dans peu de jours cinquante autres. Il allait promettre

encore bîen des choses, mais Tindignation de la mère ne peut se maîtriser plus longtemps : elle montre la porte au lâche tentateur et lui déclare qu*elle préfère mourir de faim, elle et ses enfantj;» plutôt que de vendre son âme et la leur.

Les traits de ce ^enre abondent dans les annales de la résistance; le plus saillant de tous est celui qui eut pour héros un inoffensif chevreau, connu sous le nom de bouc de Châiillon. Lliistoire de ce bouc est restée justement fameuse : la presse en fit des gorges chaudes; le Parlement s*en émut. La voici avec son parfum de terroir.

La commune de Châtillon était une de ces localités, nombreuses dans le Luxembourg, où la direction de l'enseignement officiel laissait à l'instituteur gueux et à son collègue en jupons des loisirs ininterrompus : leur école était déserte. Le bourgmestre de l'endroit, seul libéral du conseil, s'était efforcé de remédier à cette situation, en sollicitant de M. Van Humbeeck la création d'une école gardienne communale; M. Van Humbeeck avait satisfait à ce désir et expédié à Châtillon une jeune institutrice, profondément pénétrée des préceptes de la morale maçonnique.

Un incendie éclate dans la commune et jette sur le pavé six familles pauvres, dont une composée d'un pâtre, de sa femme et de neuf enfants. Chacun s'empresse de recueillir ces malheureux. On se gêne, on se serre pour les loger, en attendant que la commune ait pu leur procurer quelque abri. I.a famille du pâtre étant trop nombreuse, on demande

à la nouvelle institutrice de la recevoir dans les caves de soo •école. Elle y consent Mais il se trouve que depuis longtemps le pâtre envoie ses enfants chez les Sœurs. ^lademoiselle découvre alors que ces enfants ont amené avec eux un chevreau de quelques semaines, le plus inodore assurément des habitants de la cave. De là colère, dénonciation au ministre de l'instruction publique : le chevroUn devient un bouc émissaire, dont l'odeur insupportable est un outrage permanent pour Tinstitutrice; quant au pâtre, il exhale une puanteur morale que le parti de la tolérance ne saurait lui pardonner. Le ministre ordonne ai irato les mesures les plus rigoureuses : l'administration communale est sommée par lui de faire déguerpir aussitôt le pâtre, sa femme, ses tieuf enfants et son petit chevreau. Mais personne ne bouge à Châtillon : l'administration et le pâtre attendent dans un calme parfait que le ministre procède lui-même i ce bel exploit. Un beau matin de février — ceci se passait en 1880 — quatre gendarmes à cheval arrivent au village; ils se rendent aux caves de l'école, accompagnés du bourgmestre, •et intiment l'ordre à Gobert — c'était le nom du pâtre ^ de vider les lieux sur le champ.

Tout le village était là, attendant avec anxiété la fin de <:ette pitoyable exécution. Aux représentants de la force publique le pauvre pâtre ne pouvait opposer que la force <l'inertie; la mère et les enfants pleuraient; le père était sombre. Les gendarmes poussèrent Gobert dehors le premier; la mère, portant sur les bras son plus jeune enfant et suivie •des huit autres, parut ensuite; puis vint le fameux bouc La

femille expulsée, il fallut procéder i Tenlèvemcnt des meubles; personne ne voulant se prêter à cette opération, le bourfi^mestre dut requérir du monde. Pendant-qu'avait lieu ce déménagement forcé, un des piliers du libéralisme châtillonnais eut l'impudence de s'approcher de la femme Gobert et de lui dire : < Promettez que vos enfants iront aux écoles officielles, et vous pourrez reprendre votre loeement. * — < Je préfère, répondit noblement cette humble femme, vcir mourir mes enfants sous mes yeux, plutôt que de 1e^ envoyer à récole sans Dieu. > Une heure plus tard, la rue était encombrée des misérables meubles de Gobert; le fourneau était allumé en plein air, et la mère cuisait les pommes de terre destinées à apaiser la faim de ses enfants. Mais déjà les villageois, indignés et émus de pitié, prenaient sur eux l'engagement de procurer à Gobert un logis. Le soir même ils lui en remettaient les clefs; le lendemain, tous les habi* tants de Châtillon, les membres catholiques du conseil communal en tête, transportaient les pauvres meubles de Grobert dans sa nouvelle demeure. Quant au bouc, il fit son tour de Belgique; on l'exposa dans les principales villes, et il y fut reçu avec les égards dus à cet intéressant objet des colères de M. Van Humbeeck. On le reproduisit [par le crayon et la photographie; on le mit en couplets. Portrsdt et chanson firent fureur; l'un et l'autre furent vendus au profit des écoles catholiques.

Ces* procédés inouïs, qui transformaient les secours de l'assistance légale en une sorte de prime à l'apostasie^

excitaient Tindignation générale des catholiques. Quelques

organes libéraux eurent la loyauté de les désavouer. La

Chronique qualifia les décisions des bureaux de bienfaisance

d* € injustes, arbitraires, absolument contraires aux pria-

cipes du libéralisme > (elle eût mieux fait de reconnaître

qu*elles en étaient la naturelle application); \^ Journal de la

Franc^niaçonnerie écrivit : c Couper les vivres à des dhar*

rues croyant en Dieu, qui n*ont d*autre ressource que le

produit de leurs bras, c'est l'oppression la plus méprisable,

parce qu'elle est la plus lâche cl la plus égoïste ( i ); » M. Rolin

lui-même déclara à la Chambre que, s'ils étaient vrais, les

faits de pression signalés c constitueraient une véritable

abomination (2); > seulement, son c impartialité » se refusa

à les admettre (3).

Mais la masse du parti libéral approuvait hautement

ces manœuvres. M. Arthur Waroqué, une des colonnes du

libéralisme hennuyer, déclara, dans une lettre à ses élec-

teurs, qu'en refusant les secours aux parents des élèves

libres, les bureaux de bienfaisance « . restaient dans leur

mission (4). » — < Nous approuvons entièrement, écrivait

{\) Journal de la Franc»maçonnerie M^^ 19 octobre 1880. (:) Séanc? «lu 16 décembre 1879.

(3) M. Rolin « ignorait » uos doute aosti qae des drcaUûret èmanéei de ses propres fonctionnaires^ les gouverneurs de proviooe, ordonnaleot ans bnreant de bienfaisance de favoriser dans la distribution des secours les parents des élèves des écoles officielles. T^ fait fat révélé à l'enquête scolaire d'Andenarde, par na instituteur libéral; il fut reconnu exact par M. Willequet, député et président de la commission d'enquête.

(4) La Constitution^ 25 jan\'ier 1880.

l^a Lm*t^ >ee *m^9

le Journal de Gand, le retrait des secours aux gens qui ne mettent pas leurs enfants aux écoles communales, et nous considérons comme un devoir* pour les administrations charitables, d*en agir ainsi... Les parents pauvres qui préfèrent les écoles libres aux écoles libérales sont ou incapables ou indignes (i). » Presque toute la presse gueuse faisait des déclarations analogues; mais de toutes ces approbations la plus curieuse était, à coup sûr, celle de Tofficieux Echo du Parlement : c Les bureaux de bien« faisance, disait cet organe du ministère, manqueraient à leur devoir sMls ne faisaient pas usage des armes dont ils disposent pour protéger les pauvres (I) contre la pression scandaleuse dont les cléricaux les rendent victimes en ce moment (2). >

O libéralisme, que voilà bien de tes coups! Les opprimés deviennent des bourreaux; les oppresseurs se transforment en innocentes victimes 1 En défendant leur foi et leur liberté contre un enseignement détestable et contre la centralisation du pouvoir, les catholiques ne faisaient qu'user de leur droit et accomplir leur devoir; ceux qui les écoutaient agissaient d'ailleurs en dehors de toute contrainte, et ceux qui refusaient de les suivre n'étaient nullement atteints dans leur situation matérielle ou civile; n'importe, c'était dans les rangs c cléricaux » qu*il fallait chercher c la pression scandaleuse » dont les pauvres

(i) Journal ât Gand^ 3 février l88a.

(a) Eckû du Parlement Mptembre 1S79.

étaient victimes! Quant à la pression officielle, elle avaût cette conséquence véritablement odieuse de supprimer virtuellement la liberté de quiconque était sans défense contre elle; pratiquée ou encouragée par une administration omnipotente et dont la règle était le bon plaisir, elle dégénérait «n oppression, en tyrannie; mais tout cela, aux yeux du parti de la tolérance, n*était que Torganisation légale et bienfaisante de c la protection du pauvre » contre le fanatisme clérical 1

A ces vagues déclamations, lancées de temps à autre dans la presse, se borna toute l'indignation de ces vertueux -Catons. Les journaux libéraux, qui se • plaignaient si bruyamment des € agissements » du clergé, des comités et des bourgmestres % cléricaux, » ne »gnalèrent pas, de toute la lutte scolaire, un seul fait de pression à charge des particuliers ou des administrations catholiques : d*oû Ton peut conclure qu'ils n'avaient rien à leur reprocher (i).Les -catholiques se contentèrent d'agir sur leurs inférieurs par voie d'avertissement et de conseil, comme c'était leur droit incontestable; les seules € représailles » qu'ils exercèrent <:ontre les procédés de la bienfaisance officielle condstèrent à étendre le domaine de leur initiative charitable aux indigents, victimes delà persécution administrative. Id,ib leur construisirent des habitations; sûUeurs, ils leur ouvrirent

(i) A Gand, presque tons les ouvriers typographes du Sien Puhiic vfùtA levri enfants aux écoles communales que ce journal attaquaK si vivement dans chacun de ics articles.

des ateliers; partout ils leur assurèrent les secours matériels. Dans plusieurs villes se constituèrent des comités de pro^ icciion des catholiques pauvres, véritables bureaux de bien* faisance privés, qui combattaient la funeste propagande des org^anismes offidels(i).

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