‹ La lutte scolaire en BelgiqueChapitre 23 sur 34 · I. — Loi sur renseignement moyen · texte numérisé non relu

I. — Loi sur renseignement moyen

Principales dispositions de la loi du zS jain i88x. — Création de nouveaux athénées et de nouvelles écoles moyennes. — Insuccès de la loi au point de vue de la fréquentation des établissements officiels et ma point de vue pédagogique.

Un des points du programme des Loges était, on s*en souvient, rétablissement du monopole de l'Etat dans renseignement à tous les degrés. Pour s*y conformer, le gouvernement déposa, le 29 mars 1881, un projet de loi sur renseignement moyen. Ce projet était lé digne pendant de la loi de malheur : la concurrence contre renseignement libre et Tabsorption par TEtat de l'autonomie des communes y était encore plus nettement marquées que dans la loi du 1^ juillet 1879. VEchp du Parlement reconnut que le projet c réalisait d'un bond les espérances les plus hardies que l'avènement de la majorité libérale eût fait naître en matière d'enseignement. »

Tandis que la loi de 1850 portait à dix seulement le nombre des athénées royaux et à cinquante, au maximum, celui des écoles moyennes, le projet de loi nouveau exigeait qu'il y eût dans le pays, immédiatement, dix-neuf athénées et cent écoles moyennes pour garçons; les cent écoles moyennes que l'on créait étaient un nombre minimum, que l'on pouvait dépasser indéfiniment, suivant les exigences qui se présenteraient dans l'avenir. Plein pouvoir était donné au gouvernement dans sa lutte contre les institutions privées. Les patronages accordés jusque là à des établissements

libres pouvaient être maintenus, mais moyennant autorisation du Roi et seulement dans les communes où n'existait pas d*athénée royal ou de collège communal. Il était formellement interdit aux communes de patronner de nouveaux collèges libres; en revanche, le gouvernement é.tait autorisé à créer des écoles officielles sans Tassentiment des communes et à leurs frais. En dVutres termes^ les établissements dinstruction qui répondaient au vœu des populations pouvaient, par un simple acte du pouvoir exécutif, êtres privés de tout subside ; par contre, les communes pouvaient êtres contraintes d'ériger et de soutenir des institutions dont elles ne voulaient absolument pas. — - Enfin, le projet de loi organisait renseignement moyen féminin en décrétant l'ouverture de cinquante écoles de filles. Le but de cette nouvelle création, spécialement recommandée par la franc-maçonnerie, était clairement in^nué dans le rapport de M. Olin à la Chambre : c Etablissez entre eux (l'homme et la femme), disait le rapport, cette ufiité d'opînions qui bannit la discorde et cimente l'àfFection; en apprenant à aimer ses idées (les idées de l'homme), la femme apprendra à mieux l'aimer lui-mèhie. > Et comme on lui reprochait de vouloir faire des femmes libérales, le rapporteur de la section centrale répondait sans détour : c Si ce sont des femmes libérales, celles qm ne sortent point du ménage pour placer leur confiance dans un étranger et qui préfèrent à un confesseur d'occasion celui à qui elles ont voué leur vie entière, espérons ^u'il en sortira de nos écoles. » '

La loi sur renseignement moyen parut au Moniieur le 15 juin 1881. Par arrêté royal du 26 septembre, le gou* vemement créa immédiatement douze athénées nouveaux, cinquante-ûx écoles moyennes de garçons et quarante»^x écoles moyennes de filles. Un grand nombre d'établiss^ ments communaux furent repris par l'Etat; ailleurs» les communes se virent imposer à grands frais des écoles moyennes ou dès athénées dont le besoin ne se faisait nullement sentir.

Les résuluts furent pitoyable?. A la chute du ministère^

l'athénée de Thuin comptait ij élèves pour 7 professeurs»

celui de Bouillon» 37 élèves pour 12 professeurs» celui de

)' Virton 60 élèves pour 13 professeurs. Les athénées d'Alost»

I d^Ypres» de Dinant et de beaucoup d'autres petites villes

n'étaient pas mieux fréquentés.

Le même système prévalut en matière d'écoles moyennes. A Léau, on bâtit un collège pour 13 élèves» à Mesâne» un collège pour 10 élèves. A Hasselt» l'école moyenne de filles contenait 7 élèves» celle de Lokeren 6, celle de Lierre 5.

Quant au niveau pédagogique^ il suffit» pour le juger, de se rappeler les doléances que firent entendre à son sujet les défenseurs les plus autorisés de l'enseignement offideL c On apporta dans l'organisation nouvelle» avoua AL Van der Kindere, une étrange précipitation; on modifia les programmes; on déplaça les professeurs, et, comme on n'avait pas assez de personnes capables pour remplir les cadres» on n'hé^ta pas à recourir à des éléments nouveaux et incontestablement

inférieurs; il fallut même descendre très bas et rabaisser chaque jour ses exigences (i). > Ecoutons encore les lamen-^ tations de la presse libérale : c Plusieurs athénées» écrivait la Meuse, sont peuplés de gens pour la plupart incapables et qui, pendant les vingt ou trente ans qu'ils ont encore i^ enseigner, feront de belle besogne (2). » Les nouveaux programmes des athénées, déclarait ]a Chronique, ne peuvent manquer de faire f des générations â*idiots. d^abrutis et de rachitiques (3). » Et M. Potvin, un libre-penseur peu suspect d'hostilité envers renseignement officiel, avouait, dans ui^ rapport adressé à l'Académie royale, qu'aux examens de sortie, en 1881, plus de 40 ®/o des élèves inscrits avaient étérefusés ou ajournés; il faudra, ajoutait-il, c des moyens héroiques > pour sauver renseignement laïque < ballotté entre la demi-science et le paradoxe. »

Mais rien ne coûtait, pourvu qu'on multipliât les écoles» Des écoles, toujours des écoles! tel était le cri du gouvernement; et pour soutenir ces écoles languissantes, qu'U voulait à lui seul, pour assurer à ses établissements une existence artificielle, à défaut de prospérité loyale et saine,, il taxait et surtaxait les contribuables, et développait chaque jour la machine de guerre destinée à écraser l'enseignement catholique.

(1) Clumbre dés reprèseoUot», sèaooe dn 2S ma» iSSa.

(2) La Meuse^ tepiembre 1883.

(5) La, Chronique^ ter avril i88s.

— «35 — II. — Persécution contre le clergé.

Réductions opérées sur le budget du culte catholique. — Suppression des exemptions militaires. — Traite* ments des curés supprimés ou réduits. — Curés expulsés de leur presbytère. — Désorganisation de la comptabilité des fabriques d*église. — Limitation ou suppression de fondations de messes. — Vexations locales.

En dépit des millions engloutis dans le gouffre scolaire, renseignement officiel ne faisait aucun progrès. Le gouvernement résolut de s'en venger sur le clergé. Le prêtre avait été le principal artisan de Tinsuccès de la loi de 1879 : il s'était révélé < le plus dangereux ennemi des libertés publiques (1) : » on le punirait de son obstination; peut-être aussi réus&irait-on à le décourager ou à le pousser i bout.

« Si le clergé était tenté de devenir modéré, écrivait la FUmdrt libérale^ sachons le pousser nous-mêmes dans la voie de la violence. Nos oints du Seigneur sont des gens fort irascibles et qu'on met facflement en colère. Ne laissons pas leur passion s'apaiser. Si die menaçait de se calmer, redoublons d'attaques contre eux et contre leur

REUGION, jusqu'à CE QUE NOUS LEUR FASSIONS PERDRE PATIENCE ET LES ENTRAÎNIONS A DES PAROLES OU DES ACTES COMPROMET- TANTS; SOYONS NETTEMENT, FRANCHEMENT .\NTI-CATHOUQUES, PAR- TOUT ET TOUJOURS. Ils ne seront pas asses maîtres d'eux-mêmes pour ne pas se livrer à des emportements qui compromettront leur cause mieux que la propagande la plus active de leurs ennemis (2). »

Sur ce terrain, les radicaux obtinrent tout ce qulls réclamaient. Ils combattaient le budget du culte catholique :

(1) Flandrt ii^rale^ sS août 1S79.

(2) Flandre iiUrak^ t septembre iSSf.

on leur sacrifia successivement les traitements des coadju* teurs, des prêtres étrangers et des professeurs de séminaires» les bourses des séminaristes, les honoraires des chanoines, 500 postes de vicaires. M. Bara proféra même des menaces quant au traitement de tous les ministres du culte.

Les radicaux voulaient qù*on supprimât les honneurs rendus aux évêques le jour de leur inhtallation : M. Frère accepta la suppression.

Ils exigeaient Tabolition de l'exemption de milice accor* dée aux séminaristes indigents : la loi du 23 août 1883 décréta contre le clergé cette nouvelle < mesure de représaille (1). »

A ces vexations d'un caractère général vinrent s'ajouter toutes sortes de tracasseries locales, imaginées pour amoindrir les ressources du clergé ou diminuer son autorité. Sous les prétextes les plus futiles, les communes ou, à leur défaut, le gouvernement supprimaient ou réduisaient les traitements des curés. Telle suppression eut lieu parce que le curé € n'était pas modéré, » telle autre parce que, « malgré les observations qui lui avaient été faites, ils s'absentait trop fréquemment de sa paroisse (2). > Ailleurs, oh enlevait au curé son presbytère, soit pour le punir de ce qu'il s'était permis d'y donner l'enseignement, soit, tout simplement, pour y installer une école neutre; tel fut le cas pour M. Baltus, le vaillant curé de Meix-devant-Virton. Une circulsdre de M. Bara alla jusqu'à ordonner l'expulsion des curés hors

(t) EtPi'U belge, as juio 1883.

(a) Commune d'Autre-Eglise, près de Jodoicoe.

de leur presbytère, dans toutes les communes où les comptes des fabriques d*église ne seraient pas soumis dans les délais voulus à Tautorité civile ou ne seraient pas approuvés par celle-ci (i).

M^ Bara s*entendait, d'ailleurs, à compliquer de telle sorte la comptabilité des fabriques d*église qu*il était presque impossible de satisfaire aux prescriptions ministérielles. Par une circulaire du lo novembre iSSj, le ministre obligea les trésoriers des fabriques à dresser chaque- année toutes sortes d'états minutieux, relatifs aux moindres dépenses du culte, aux messes pour les défunts, aux recettes de toute nature, aux relevés des troncs et des quêtes, aux fondations de services religieux. La circulaire prescrivait notamment de dresser de grands tableaux pour rendre compte de remploi des cierges brûlés aux services funèbres : le poids, la dimensien et la forme des cierges devaient y être décrits... Cétait la désorganisation complète de la comptabilité fabricienne et le renouvellement des errements de Joseph II, lequel était allé jusqu'à régler le nombre de cierges qu*on pouvait allumer à l'autel; M. Bara y mérita le nom de c miiiistresacristain, » sous lequel il fut bientôt connu dans toute la presse catholique. *

Une autre manière de vexer les curés consistait à limiter arbitrairement ou même à supprimer les fondations de messes instituées par des testateurs, soit pour eux-mêmes, soit pour des trépassés de leur famille. Toute une série de testaments furent rajeunis de la sorte, et le casuel des curés en fut réduit

(i) CtrcuUîre da f* septembc« i885.

d'autant : c*était ainsi que Ton punissait les prêtres coupables de soutenir de leurs modestes ressources les écoles qui avaient les sympathies des familles.

Les fonctionnaires subalternes rivalisaient d'acharnément avec le ministère dans cette triste campagne. On vit des bouri^mestres de village enlever aux curds la police de leur église et &*attribuer, par une violation flagrante de la Constitution, un droit d'intervention quant au placement des chaises occupées par les institutrices communales. Le bourgmestre de Bras (Saint-Hubert) interdit à son curé toute visite pastorale, c attendu, disait l'arrêté de ce tyranneau, que ces visites pastorales donneraient à M. le curé l'occasion d'entretenir ses paroissiens des écoles catholiques. » A Florenville, l'instituteur officiel se servait de la cloche paroissiale pour annoncer l'ouverture de sa classe; le curé ayant fait changer la serrure de l'église, l'instituteur, d'accord avec réchevin, la fit crocheter.

Pour certains curés, la lutte scolaire fut un véritable martyre. Aucune vexation, aucun outrage ne leur étsdent épargnés par les fidèles limiers que le ministère entretenait dans les moindres hameaux. Dans plusieurs villages du Luxembourg, les curés étaient régulièrement chansonnés et parodiés à l'époque du carnaval; en divers endroits, on attaqua des presbytères pendant la nuit; de vieux curés furent assaillis à coups de pierres durant leur sommeil. Ailleurs, d'obscurs dénonciateurs traînèrent des curés devant les tribunaux, les accusant de mauvais traitements envers les enfants auxquels ils enseignaient le catéchisme. On cite ce fait typique. Un jour, un élève de l'école officielle de

Villers-devant-Orval s*étant mal conduit à Téglise, le curé, M. Tillière, le réprimanda; Tenfant inclina la tête sur le dossier du banc qui était placé devant lui; il se blessa le bout du nez et quelques gouttes de sang coulèrent Cen était assez pour porter plainte : un anti-curé de Tendroit fit rapport contre son pasteur. Une enquête eut lieu; le digne prêtre s*y défendit : Tenquête ne prouva rien, sinon que M. TilHère ne craignait pas la colère du € gouvernement des sept maçons. » M. Tillière fut néanmoins condamné à deux francs d'amende, « non pour le délit, prononça le juge, mais pour avoir parlé avec trop peu de respect des excellents ministres de Tépoque. >

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