Les parents ont-ils parfois cédé à contre-cœur
8. Comment est installée l'école ptivèe : mobilier, personnel, local, etc.?
9. Que (>ourrait-on faire auprès des personnes influentes, pour obtenir leur appui moral et matériel en faveur de renseignement' public, auprès des fermiers, ouvriers, boutiquiers, etc.?
la Quelles sont les personnes qui favorisent les écoles com« munales et que font-elles pour cda?
II. Quelles mesures ont été prises par le clergé contre les instituteurs de l'école communale?
Dans certaines régions, Tenquête préalable et officieuse fut confiée aux associations radicales. La pièce suivante est instructive à cet égard : c*est une circulaire adressée aux instituteurs anti-curés par l'Union libérale de Tarrondissement de Namur :
Namur, le 19 novembre i88a Monsieur,
Je viens vous prier de vc»uloir bien me faire pan'enir un travail dans lequel vous m'indiquerez :
I® Les actes hostiles qui ont été posés par le curé à l'égard •de l'instituteur et de l'institutrice, des élèves et de leurs parents;
2® La pression exercée par la parole dans la chaire;
3® L es témoins qui pourraient être cités dans lenquéte scolaire.
Les faits devraient être indiques en marge de diaque nom.
Il faut que les instituteurs soient secourus sérieusement par les libérattx^ pour qu'ils puissent lutter avec avantage contre les manœuvres odieuses des curés.
Je vous remercie d'avance de votre obligeance; agréez. Mon* sieur l'Instituteur, mes salutations distinguées.
Le Président de V Union itbe'rate, Prakgey.
On a vu les questions. On jugera ce que devaient ^tre les réponses 1
Le terrain était préparé; l'enquête pouvait commencer. Sa première séance eut lieu à Gedinne, le 15 septembre 1880.
Ure indignation profonde me saisit an moment de retracer cette sinistre comédie. Jamais peut-être les principes les plus élémentaires du droit ne furent plus ouvertement violés, jamais les règles les plus sacrées de la justice ne furent plus arbitrairement sacrifiées à la passion antireligieuse, que par ces représentants du pouvoir spécialement chargés d*assurer le respect de la LoL La haine se donna id libre carrière. Protégés contre Tindignation du public par le concours de la force armée et par llmmunité parlementaire, les inquisiteurs libéraux se crurent tout permis contre renseignement, la doctrine et le clergé catholiques. Ils atteignirent, dans cette campagne, ce degré de cynisme qui soulève de dégoût le cœur de tout honnête homme.
D*ouvrir une enquête sérieuse, loyale, approfondie, sur la situation de renseignement primaire, tant officiel que privé, il n'en fut pas même question. Dans cet ordre d'idées, et en supposant admis le principe d'une enquête, la première chose à demander, soit aux membres du clergé, soit aux instituteurs, soit aux bourgmestres, était celle-ci : c Etiezvous satisfait de la situation scolaire sous le régime de 1S42? L*êtes-vous de la situation nouvelle créée par la loi de 1^79? Quels sont les motifs de votre appréciation? > Dans toute l'enquête ^ le fait est caractéristique — cette question ai naturelle, si rationnelle, ne fut pas posée une seule fois. Lorsqu'il arrivait qu'en passant, un témoin signalait le contraste des deux régimes, on lui fermait brutalement la bouche et on lui signifiait c que les représentants qui ont fait la loi ont seuls le droit de la juger. »
Les inquisiteurs éludaient donc la question capitale de Tenquête. En revanche, tous leurs efforts tendaient a accréditer le thème libéral sur la situation scolaire : pas un insâtuteur officiel, pas un bourgmestre libéral ne comparaissût devant la commission sans répéter trois ou quatre fois la fameuse ritournelle : c Rien n'est changé. > Le pré»dent poussait sur le bouton, et le refrain partait, avec une précision véritablement mécanique. En réalité, tout était changé, les inquisiteurs le savaient mieux que personne; mais, en faisant dire le contraire à Tenquête, ils avaient une entrée en matière toute préparée pour tomber sur les curés. Or, Tenquête fut, dès ses débuts, le procès des curés, et elle ne fut pas autre chose.
Et quel procès! Fait par quels /u^^^/ Et alimenté par quels témoins/
Les juges étaient au nombre de trois, aidés d*un secrétaire pris en dehors de la commission. Ils arrivaient dans les chefs-lieux de canton où ils étaient chargés d'enquérir, munis d'un plan de campagne soigneusement préparé, on a vu par quels moyens. Sachant comment l'accusation devait se produire, quels témoignages complaisants elle pournût invoquer, les inquisiteurs commençaient par citer le person-nel scolaire officiel, c'est-à-dire les adversaires naturels de renseignement libre, ces gens pour qui la guerre aux curés était devenue l'accomplissement d'un mandat gouverne» mental. Régulièrement, ces témoins débutaient en déclarant qu'avant la loi de malheur, ils avaient à leur école le triple des élèves qui la fréquentaient actuellement
Uiostituteur officiel expliquait ce fait. Loin de lui la pensée d*en attribuer Torigine bien naturelle i la liberté I de conscience des parents catholiques : s*il s*était permis d*être aussi simple et aussi vrai, on Teût soupçonné d'être un c jésuite » déguisé et de conspirer la ruine de sa propre école ; il eût couru le risque d'être mal noté par Messieurs les inquisiteurs, venus là tout exprès pour faire la guerre à l'école libre et pour prouver contré vents et marées que l'école officielle n'était vide que par une pression odieuse du curé. L'instituteur devait donc poser en victime, se rendre intéressant, attaquer le curé. A ce prix seulement, il serait bien venu des enquêteurs, il garderait sa position en toute sécurité, et, qui saie? peut être, en faisant acte de bon libéral, hâterait-il son avancement Alors, c'était un déluge d'historiettes, les unes plus grotesques que les autres, d'exagérations, d'insinuations, de cancans, encouragés par les enquêteurs et couverts de leur haute bienveillance.
U s'agissait de corroborer ces histoires. Pour cela on avait des témoins tout prêts. Leur qualité importait peu. On n'en exigeait qu'une : une forte exaspération contre Monsieur le curé, une bonne dose de prêtrophobie. Les voltairiens de cabaret les mieux réputés dans le canton pour leur rage anticléricale comparaissaient donc; par eux, tout ce qui grouille de mécontentements, de rancunes, de mesquines rivalités dans les bas-fonds des villages, arrivait au jour; le tout était acte au procès- verbal, après avoir été soigneusement trié, exagéré, grandi, solennisé. Si bien qu'après cette opération, les curés apparaissaient comme
autant de roon&tres épouvantables, de tyrans odieux, d'oppresseurs sans entrailles, sans moralité, sans pitié.
Cest à ce moment seulement que paraissait l'accusé. Il ne savait rien de ce qui se tramait contre lui depuis plusieurs mois. Il n*avait pas même entendu les imputations dont il était Tobjet, car on avait eu soin d*îsoler les témoins ^e la salle de séances, et le curé était' cité en qualité de c témoin. » Mais, en réalité, c'était bien comme accusé qu'il comparaissait. L'instruction préalable avait été faite contre lui; les témoignages des délateurs à qui on avait fait dire leur leçon n'étaient qu'un long réquisitoire, destiné à l'accabler; l'interrogatoire qu'on lui faisait subir se bornait i reprendre^ point par point, l'acte d'accusation dressé d'après les rapports des limiers officiels. Cependant, il s'agissait pour le curé de se défendre incontinent, sous serment, devant un président ^t des juges hostiles, qui cherchaient à l'embarrasser, à le dénf\onter, à l'amoindrir, qui ne le laissaient parler qu'avec peine et le traitaient d'avance comme un coupable. A ces juges il fallait des aveux, car on interrogeait le curé sur ses actes publics et sur ses démarches privées, sur son langage dans la chaire, au catéchisme et dans le confes« ^ionnal. Et toute cette mise en scène, tout cet appareil, pour aboutir à cette constatation aussi incontestable qu'incontestée : à savoir que l'enseignement neutre était condamné par les évêques et par le Saint-Siège; que les membres du clergé avaient exécuté les instructions épiscopales en combattant les écoles officielles et en créant partout, avec le concours de leurs paroissiens, des écoles religieuses, devenues très florissantes; qu'ils avaient dispensé
les sacrements selcn les inspirations de leur conscience et sans prendre conseil de Tautorité civile; brçf» qu'ils -Vivaient usé de leur droit et rempli leur devoir.
On interrogeait le curé, c*est trop peu dire : pour lui faire avouer ce que tout le monde savait d'avance, on le harcelait, on le molestait de toutes façons; on lui prodiguait tour à tour la menace et Tinjure. Et quand, se dressant de toute la hauteur de sa dignité méconnue, foi:t de sa conscience et de son droit, le curé se référait à, son serment et demandait : € Suis-je donc ici comme témoin ou comme accusé?» les inquisiteurs lui répondaient hypocritement :c Vous êtes témoin. > Mais ils se démentaient a l'instant même encontinuant à lui demander: c Avez* vous fait ceci? avez- vous dit cela? >
Lancés sur cette pente, ils allèrent pltis loin : ils firent de ce témoin, non pas seulement un acctisé — car un accusé a toujours le droit de se défendre — mais une victime. Ils le soumirent à Tépreuve des confrontations; ils le mirent en présence de ses accusateursi et, se faisant juges entre eux et lui, ils le déclarèrent coupable. Cela ne suffisait pas encore; on ne se contenta pas de condamner le prêtre, on voulut le punir et le flétrir; on le traita de mentetir, de fourbe, de voleur: on alla jusqu'à lui reprocher de ne pas prêcher TEvangile et de laisser périr les âmes; on le liva aux railleries, aux huées d'une ville populace, montée au diapason des haines maçonniques (i).
(i) Ces tcèncs oUieu^t furent surtout fréquentes dans certains anondissements Ubèraux du Hainaut et du Luxembourg. (Voy. Alexandre Deuise, L'enquête scolaires cinq jours à Virton^ pp. 15 et 16.)
En revanche, Tenquête éuit silencieuse sur la pression officielle des bureaux de bienfaisance; elle se taisait aussi sur les abus de la centralisation administrative et sur la désastreuse situation financière faite à un grand nombre^ de communes par les absurdes exigences scolaires de la bureaucratie ministérielle. Que dis-je? Chaque • fois que des témoins volontaires faisaient mine d*aborder ce terrain, oa dédaignait leurs dépositions, on refusait de les acter; souvent même on imposait silence à leurs auteurs.
^lais laissons parler les faits et tâchons de reproduire la physionomie de quelques-unes des inoubliables séances de la commission à*enquête. La presse catholique a publié, jour par jour, le compie*rendu sténographique de ces séances. Des journalistes, délégués par elle, suivaient les inquisiteurs de village en village; toute l'enquêie est dans ces relations détaillées, dont Texactitude n'a jamais été mise en doute,, même par les libéraux. Les procès-verbaux officiels offrent des résumés, très habilement faits, des dépositions recueillies; les comptes-rendus des journaux contiennent seuls les dépositions origmales, avec leur accent et leur physionomie propres, c'est-à-dire avec les questions et les réponses échangées avant la dictée ou rapporteur.
Voici o'abord quelques types d'accusateurs.
La commission siège à GeUinne, sous la présidence de M. Xeujean. On mstruit le procès du curé de Gros-Fays. Le principal témoin à charge est introduit ; c'est un sieur Diseur, instituteur officiel.
M. Neujean met le témoin à l*aise:
D. Vous savez la nature des renseignements que nous attendons <le v«>us. Je puis vous poser des questions spéciales ou vous laisser le soin de dire ce que vous savez. (SL Neujean compulse un volumineux dossier.)
Le T£M0IK commence ]iar faire Thistorique de la fondation de J'ccolc catholique. Après le vote de la loi, le cure a dit aux enfants qu'ils ne pouvaient rester dans une école sans Dieu^dans une école de libéraux, de francs-maçons. II leur a dit d'aller rechercher leurs objets classiques dans mon école. Le lendemain j'avais 3 élèves sur 54. Il avait dit cela à la suite du catéchisme donné à l'église. (Le témoin tient à la main un ]>apier manuscrit, qu'il consulte très souvent à la dérobée, en le dissimulant au public, mais non aux enquêteurs.) '
D. Ne lisez pas, parlez de mémoire. {BmiL)
R. C'est pour consulter les faits! {Motnrtncut) Le témoin parle, ^rdant toujours son papier par devers lui; jxîndant que le jîrcsident dicte la déposition, le témoin étudie ses « faits. >•
M. Neujean interroge le témoin sur ce qu*auraît dit le curé de Gros-Fays :
R. Je ne fréquente plus guère l'église — comme instituteur! Depuis qu'on m'a soustrait les enfants, je ne les y conduis plus. [Rira^ J'ai entendu dire que le curé refuserait d'admettre les enfants qui me restaient à la première communion.
D. Qu'a dit le curé au sujet dés femmes et de leurs maris?
R. Qu'il rendrait la mère resjx>nsable de la fréquentation des écoles communales par leurs enfants; qu'elle devait user de tous les moyens de persuasion à l'égard du mari récalcitrant, et le pousser jusque dans ses derniers retranchements.
D. Ah! ah! il a dit cela! Qu'entendait-il par cela? S'est-il expliqué là-dessus?
R. Non.
Le témoin est peu explicite. Le président lui vient en -aide :
D. Vous avez entendu dire par des personnes dignes de foi quele curé avait prêché la désobéissance aux parents?
R. Oui. Le cure a souvent prcché contre la loi scolaire en projet^ mais après le vote il est resté dans les limites légales. Il a attaqué les mauvaises écoles. Il a dit que Ton devait écouter plutôt * Notre Mcre la Sainte-Eglise et nos cvequcs, qui sont nos pcres spirituels.
D. Le curé ne maltraitait-il pas en paroles les récalcitrants?
R. Il disait à ceux-là : < Vous y passerez. Je vous aurai. Vous voulez la lutte? Vous sauriez que je suis un homme de lutte. »
D. Le curé n'a-t-ii pas menacé du refus de tout sacrement les< libéraux?
R. Je ne puis affirmer cela. Il a dit que les écoles de la franc— maçonnerie produiraient des enfants qui plus tard ne voudraient plus de prctres, ni à la naissance, ni au mariage, ni à la mort, et qu'ils- \î\Taient sans mœurs. {Momrment.)
Voilà le curé jugé! Il a parlé contre les écoles de l'Eut;, il les a dépeintes comme des écoles irréligieuses : son imposture est évidente. M. Neujean la fait toucher du doigt par le public, en rappelant une fois de plus que c rien n*est changé : »
Vous avez continué ù donner la leçon de catéchisme commeauparavant?
R. Oui, absolument comme auparavant {Rires.)
Nous passons au procès du curé d'Oignies. Le témoininterrogé est le bourgmestre du lieu. M. Neujean va droit, au but :
D. Quels sont lc3 moyens de pression employés dans vôtrecommune pour détourner les enfants des éc<3!cs communales?
R. En chaire, il (i7 c'est le curé, accusé d'office) a déclaré que les élèves des écoles communales n'auraient pas l'absolution.
D. Et qu'ils ne feraient pas leur première communion?
R. Je ne me rappelle pas.
D. N'y a-t-il pas des faits qm prouvent qu'i/ leur a refusé la première communion, nt>tamment à l'égard de l'enfant Galoffe?
R. Pa^ à ma connàjssaiMre.
D. En chaire, le clergé ne s'csl-îl pas élevé contre le gf>uvcrtiement?
R. Contre tout le parti libéral.
D. Qu'est-ce qu*ii disait?
R. Que les instituteurs étaient sans foi, qu'il n'y avait plus de Dieu dans l'école. Voilà tout.
Ce « voilà tout » ne satisfait pas M Neujean. Il y a dans le dossier quelque chose d'important, que le témoin n'a pas dit; le président lui refraîchit la mémoire :
D. Est-ce qu'il n'a pas comixirc les gens qui Oavorisent les écoles aux communards de Paris et à des voleurs de grand chemin?
R. Oui, il a dit un jour en chaire que le parU libéral voulait en venir à la Commune, que c'étaient tous des francs-maçons et qu'ib en voubient à la religion.
D. A-t-il parle des hérétiques, jxmr lesquels il faudrait rétablir les bûchers de l'inquisition?
R. Non.
Le dernier eflfet est manqué. Mais le curé n'y perdra Tien.
Ces témoins n'ont pas leur franc-parler. Voici deux types d'accusateurs qui comprennent mieux leur mission. L'enquête est présidée par M. Bouvier et siège à Virton; le procès instruit est celui du curé de Ruette.
On introduit l'échevin Woîgnet, père de l'institutrice officielle : c*est un type accompli de libre-penseur de village.
A la première question de. M. Bouvier : c Êtes-vous excommunié? > il répond qu*il s'est excommunié lui-même depuis longtemps. Interrogé sur le catéchisme, que le curé donnait à l'école libre pour tous les enfants indistinctement il déclare < qu'il considère cette mesure comme uçe vexation;
sa fille, dit-i*, a protesté et a défendu à ses élèves de se rendre au local choisi |>ar le curé. »
Après une digression due à llntervention màlencon* treuse de M. Bouvier, qui l'oblige à confesser les pertes de récole officielle, le témoin revient à la charge et se vante» par la même occasion, d'un exploit qui ira au cœur de M. Van Humbeeck :
Le témoin. — Pendant la discussion de la nouvelle loi, le curé avait dit en chaire qu'il n'y aurait \Aus de crucifix dans les écolet^ qu'on n'y dirait plus de prières, etc. Lorsque la circulaire du 17 juillet 1879 a paru, les mêmes accusations ayant ctë renouvelées, je me suis rendu à 1 école communale» où les religieuses enseignaient encore^ «t j'y ai donne un démenti formel au curé, en présence des institutrices et des élèves. J'ai dit qu'on continuerait a faire réciter les prières et que rien ne serait changé.
M. Bouvier. — Vous avez fait toucher le mensonge du doigt
Le témoin. — Oui, et c'était en présence des religieuses. Elles ne m'ont pan contredit.
M. Bouvier. — Ah! elles ont donc avou/.
M. Janson, assesseur du président, et qui sent tout ce qu'il y a d'odieux dans ce colloque, y met fin en s*adressant à son tour au témoin :
D. N'a-t-on pas distribué des brochures aux enfants?
R. Oui, le curé leur a distribué une brochure de M. Tabbe Wilmotte.
D. Une brochure très \îolente sans doute?
R. Oui, elle attaquait la loi scolaire.
D. Est-ce que cette distribution a été faite à l'églwe?
R. Les enfants me Font dit; moi je ne l'ai pas xii, puisque je ne x-ais pas à l'église.
Ici ^L Bouvier, reprend, malgré les efforts de AL Janson, la direction de l'interrogatoire :
D. Le curé n'a-t-il pas refusé les facrements aux parents qur mettraient leurs enfants à Fécolc communale des filles? Ne ra*t-fl> pas annoncé en chaire?
R. Je ne vais pas aux sermons; je ne Fai pas entendu.
D. Mais diaprés h bruit publk?
R. Ah! d'après le bruit public, c'est comme cela.
M. Jaxson, dictant : Je sais, d'après le bruit public...
Le témoin Schreder, qui dépose contre le cur4 de Saint- Léger, est encore plus explicite. II mêle à ses accusations contre son curé des attaques contre des religieux qui ont prêché une mission à Saint*Léger.
^L BouviE». — Le curé ne prcchaît-il pas plus souvent politique* que religion?,
R. La politique revenait presque tous les dimanches.
D. Et sa politique, c'était la guerre aux écoles officielles. N'avez-vous pas trouvé cette conduite odieuse?
R. Oui, odieuse... ignominieuse.
Le témoin, toujours poussé par le président, finit par dire qu'il ne trouve pas d'expressions assez fortes pour rendre son indignation^
D. Est-ce qu'il n'a pas fait venir des missionnaires étrangers, des jésuites?
R. J'en ai un (sic) qui est venu chez moi; mais quand il m'a demandé si je voulais me convertir et ne plus être libéral, je lui ai montré la porte. J'ai eu un de mêlé de trois quarts d'heure avec lui. Ils vont si loin aujourd'hui qu'on finira par leur cracher au visage. Mais le gouvernement y mettra ordre, et j'espère que cela finira bientôt.
D. Est-ce que ces religieux ne prêchaient pas contre la Constitution ?
R. Ils prêchaient contre les libéraux, vous savez.
D. Mais ne décriaient-ils pas nos institutions?
R. Je ne sais pas; je ne vais pas souvent au sermon.
O. Mais, d'après la rumeur publique, ils s'attaquaient à nos institutions?... Eh bien, écoutez-moi : quand un pareil fait se pro«^
dtûra encore, quand des missionnaires se conduiront encore d'une manière aussi scandaleuse.^
Le TÉMOiJf. — Oh! si j*étais bourgmestre, je la JlamqmenUs à la porte, tout simplement.
D. Non, vous ne pouvez pas le faire vous-même; vous enverrez une dépêche à M. le ministre de la justice, et on les expulsera, ces étrangers!
R. Monsieur le président, je prends acte de vos paroles.
M. Bou VIEIL — Et vous faites très bien (i).
Tout commentaire serait superflu. Le lecteur m*en voudrait de Tarrêter trop longtemps devant ces tyranneaux au petit pied; leur libéralisme s*est assez clairement réfléchi dans le miroir de Tenquête.
Tandis que ces libres-penseurs de bas étage déclamaient ainsi à leur aise contre c les agissements du prêtre, » d'autres témoins, volontaires ceux-ci, protestaient éner* giquement contre les indignes procédés de Tenquête et se livraient à une vigoureuse offensive contre renseignement officiel et ses patrons.
A Nivelles, c'est AL Jules de Burlet, le sympathique bourgmestre, qui flétrit en termes éloquents la pression gouvernementale et Tasservissement des consciences. A Saint-Denis, en Flandre Occidentale, c'est le bourgmestre Samyn qui, à cette question des enquêteurs : c Pourquoi n'appliquez- vous pas la loi de 1879? » répond ces nobles paroles : .c Parce que je mets la loi de Dieu au-dessus de
(i) DELMEVf ùp* eifn p- 140>
Im iMite MCêimwm >7
la vôtre. » A Tenquête d'Alost, c'est un simple pa3rsan, le bourgmestre de Vleckem, qui oppose cette fière attitude aux reproches dont le harcèlent MM. Lippens et Willequet :
M. Lippens. — Vous avez refusé de nommer un instituteur. L'ancien instituteur est demeure neuf jours dans recelé, sans droit Vous exécutez la loi quand elle vous est favorable; faites de même quand la loi est dirigée contre vous, {stc.)
R. Je connais mon devoir, Monsieur, et n'ai jamais volontairement manqué à la loi.
M. Willequet. — Vous avez montré peu de respect pour la loi lors de l'inauguration de l'école catholique. Vous avez figuré dans la procession, ceint ostensiblement de votre écharpe?
R. Oui.
D. Cela est contraire à la loi. Votre place n'était pas là.
R. La Constitution proclame que l'enseignement est libre. J'ai toujours fi[niré avec mon écharpe dans toutes les solennités. Or, celle-ci était d'une importance capitale. Notre commune est catholique. Monsieur, tout entière, sachez-le bien. Nous tenons à notre foi et je tiens à ma liberté de citoyen. Personne ne me l'enlèvera. {Bravo/ Bravo/ dans tout Faudiloire^
Rappelons encore, à Tenquête d'Arlon, le bel exemple de courage de M. Pierre Reding, un jeune cultivateur, échevin du petit village de Tontelange. Cet administrateur communal avait commis le grand crime de faire de la propagande pour l'enseignement libre. Il n*était pas encore dans le prétoire que déjà M. Bouvier, qui préâdait l'enquête, avait fulminé contre lui. Lorsque M. Reding entra, revêtu de son sarreau démocratique, la foule complaisante sourit, flairant une exécution. Je cite textuellement l'interrogatoire :
D. Vous êtes échevin de la commune de Tontelange?
R. Oui, Monsieur le président.
D. En cette qualité, quel serment avez-vous prêté?
R. J*ai prêté serment de fidélité au Roi, obcisKince k la Codstitutton et aux lob du peuple belge,
D. Vous favorisez renseignement catholique dans \'otre commune, au détriment de Técole officielle, et vous vous mettez ea opposition avec la loi de 1879. Comment condliez-vous votre serment avec vi>s agissements?
R. Monsieur le président, j*ai fait de la propagande pour Técole catholique, c*est vrai, je m'en glorifie, et je le ferai encore. Si j*ai juré obéissance aux lois, j'ai aussi juré d'observer la Constitution, qui proclame la liberté des cultes et la liberté d'enseignement Comme citoyen, j'ai le droit d'agir conformément à ma consdencse^ sans trahir mes devoirs de fonctionnaire.
D. Comme échevin, votre premier devoir est de faire observer la loi de 1879.
R. En prêtant le serment civil, je n'ai pas renonce à l'Eglise; je place Dieu au-dessus de toutes les lois.
Pendant cet interrogatoire, la partie hostile du public^ qui tantôt trépignait d*aise au moindre mot et au plus léger sourire de M. Bouvier, est silencieuse et comme aterrée ; M. Bouvier lui-même, embarrassé et presque poli, est dominé par Tattitude fière et par les réponses fermes et courageuses de ce simple paysan; un murmure de satisfaction parcourt Tauditoire.
M. Bouvier. — Vous avez collecté pour l'école libre?
R. Oui, je l'ai fait, et je le ferai encore.
M. ScAiLQunr. — Vous n'avez pas ce droit!
R. Pardon, Monsieur, j'ai i)arfaitement ce droit Et d'aHleun, vous n'avez pas de questions i m'adresser; le président seul a •ce droit.
Confondu par tant d*audace, M. Scailqnin tombe à la renverse dans son fauteuil, jette les bras en Tair et, sans pouvo'u- proférer un mot, dirige un regard suppliant vers M. Bouvier, pour rappeler à son secours. M. Bouvier hurie:
D. Prenez garde! Vous serez rcvoqaél
R. Monsieur le président, vous n'avez pas ce droit, le Roi seul peut le faire. Et voilà déjà la seconde fois que je suis nommé éçheNin» preuve certaine que j'ai fait mon devoir.
D. Je vous ferai révoquer, vous dis-je!
R. Faites-le, si vous voulez, et n'attendez pas jusqu'à demain! Plutôt aujourd'hui que demain! Mes concitoyens ne me révoqueront pas.
D. Allez-vous-en, vous tenez avec les curés!
R. Oui, j'en suis fier!
Faut-il ajouter que AL Bouvier se hâta de clôturer le procès- verbal et de lever la séance?
Les interrogatoires de ce genre jetaient du froid sur l'enthousiasme des inquisiteurs; on faisait tout au monde pour les empêcher de se produire ou pour les écourter. On s*en prenait plus volontiers aux humbles, aux faibles»., à ceux qu*on croyait pouvoir terroriser par l'intimidation. Voici un exemple du système tortionnaire que la commission appliquait aux catholiques. Les inquisiteurs, en attendant un curé à lacérer, se faisaient la main sur un instituteur coupable de n*avoir pas trahi sa foi pour un vil intérêt
M. Bouvier préside. On lui amène le témoin Arsène Jacob, instituteur officiel à Ethe.
D, Depuis combien de temps êtcs-vous instituteur à Ethe?
R. Depuis 18 ans.
D. Y a-t-il eu des plaintes contre votre enseignement?
R. Aucune, à ma connaissance, j'ai toujours été respecté et considéré dans la commune; du moins je le pense.
D. Et vos rapports avec le curé? Vous êtes en bons terme» avec lui?
— aôi — .
R. Oui, et je m*ea honore.
D. Vous étiez bien avec lui avant la loi nouvelle? vous êtes bien après?
R. Après comme avant, en excellents termes.
D. Vous n'êtes donc pas excommunié?
R. Mais non, Monsieur le président
D. Cela me paraît étrange.
M. Janson. — Vous êtes une exception i la règle générale.
R. C'est ainsi. (Rins et applaudissements dans kne partis de tasH ditoin)
Le président défend les manifestations.
Au témoin : Votre situation est étrange. Expliquez-vous. M. Bouvier (sévèrement^ — Vous n'avez pas enseigné le catéchisme?
R. Le clergé s'éuit chargé d'enseigner la religion i l'église; je n'ai pas cru devoir donner un enseignement parallèle.
Le président fait un geste de dépit? M. Janson se mord les lèvres.
D. (Avec impatience.) Mais les sermons du curé? Vous devez les avoir entendus. Le curé n'annonçait-il pas en chaire qu'il refuserait l'absolution aux élèves des écoles communales et à leurs parents?
R. Aux enfants, non; s'il a été question de refuser les sacrements, ce n'a pu être qu'aux parents.
D. Et moi, je vous dis qu'on a menacé les parents et^ les enfants.
R. Je ne m'en souviens pas.
D. (Ironiquement,) Vous ne vous en souvenez pas?
R. Non.
D. (Arec colère) Eh bien, Monsieur, vous ne nous dites pas la vérité. Et pourtant vous avez juré de la dire. (Haussant toujours la voiv.) Vous nous apportez ici des réticences jésuitiques. Nous ne les aimons pas. (Murmures en sens divers dans l'auditoire; le président roule des yeux flamboyants)
Le témoin. — Je ne puis dire que ce que je sais. Quant aux parents, je crois, en effet, qu'on les a menacés du refus des sacrements.
D. Et cela ne vous a point ému? Mais si les parents avaient écouté les conseils perfides du curé, il n'y aurait plus d'enlants à l'école communale.
R. Ah! je n*eD sa» rien.
D. {Nouvel accès de fureur.) Mab ce sont là des riticenceSr Monsieur. Parlez-nous donc sincèrement
M. Janson. — Voyons. N'avez-vous pas pris envers le curé ou envers le vicaire un engagement quelconque?
R. Non. Le dergè s'esf chargé de doimer l'enseignement religieux. J*en ai été heureux pour ma part Je suis resté bien avec tout le monde; comme instituteur, je dois avoir la confiance de tous. ' D. Comment pouvez-vous être encore Tami de tout le monde, 'en présence du dergè qui mine votre école?
R. Le dergé ne mine pas mon école.
D. Mais si! il fait de la propagande contre les écoles commu* nales, et vous y êtes indifierent!
R. Il n*y a qu'une école de garçons chez nous : c'est l'école offidelle. La loi veut que cette école soit neutre; j^aî été neutre comme mo.i école. On a dit : rien n'est changé; devais-je changer moi-même?
Ce qui était plus révoltant encore» c*éta!t rintimidation exercée sur les pauvres, sur de naïfs villageois, soit pour les amener à retirer leurs enfants de l'école catholique, soit pour les contraindre à accuser les prêtres de pression.
Il faut nous limiter dans l'exposé de ces scènes navrantes. Nous voulons toutefois en rappeler une, qui n'eut peutêtre pas son pareil dans toute l'enquête : il s*agit de l'interrogatoire de la femme Van der Kuylen» à la séance de Lierre, présidée par M. De Vigne.
Cet interrogatoire fut un véritable martyre. Ce qui lui donne un tout spécial intérêt, c'est que les inquisiteurs, en cherchant à établir la pression du clergé, ne réussirent qu'à mettre en lumière un fait de pression administrative plus odieux que tous ceux que nous avons rencontrés jusqu^ict On Ta vu, la pression libérale consistait habituellement à
placer les indigents entre leur conscience et leur intérSt matériel. Uenquête de Lierre fit connaître ce raffinement monstrueux : une administration charitable (I) s*e£forçant d*asservtr la conscience d'une femme en exploitant contre elle la vivacité de son amour maternel!
Voici les faits.
Une pauvre paysanne campinoise, Colette Van der Kuylen, avait pris en pension une petite orpheline en bas âge recueillie par les hospices d*Anvers. Uenfant avait grandi chez elle; la femme s'y était attachée comme si c*eût été sa propre fille; elle Tavait mise à Técole commnnale, tenue par des religieuses. Vint la loi de malheur. La femme Van der Kuylen retira Tenfant de Técole : ce fut son premier crime. Voyons Tinstruction auquel il donna lieu.
M. De Vigne. — Vous a%iez pris chez vous une enfant des . hospices.
Le TEMOIN. — Oui; cette enfant a toujours fréquenté l'école des Sœurs, mais M. Van Dessel, inspecteur des hospices d^Anveis, est venu pour me forcer à renvoyer à l'école de M. Cassiers (l'instituteur communal, depuis la loi de malheur). Je n'ai pas consenti. M. Cassiers est venu me dire la même chose... Il m'a demandé pourquoi je n'envoyais pas l'enfant chez lui. En ce temps il n'y avait pas d'école de filles; je ne voulais pas laisser l'enfant seule i l'école, au milieu de tous ces garçons.
D. Qu'est-ce qui est advenu de l'enfant?
R. Je l'ai renvoyée d'où elle venait, aux hospices d'Anvers.
D. Pour qu'elle ne fréquentât pas l'école communale. Quel motif aviez-vous pour cela!
R. Ma conscience me le défendait.
D. Ce n'est pas une réponse {sic); pourquoi ne laissiez- vous pas aller l'enfant à l'école communale?
R. Parce que j'ai été élevée dans la foi catholique et que je veux y rester.
D. Croyez-vous donc que l'école communale est établie contre la foi catholique?^ Vous ne répondez pas?
Les déclarations du témoin, puis son silence, paraissent équivoques à M. De Vigne. Evidemment il y a une soutane dans cette mystérieuse affaire. Tous les efforts du président vont tendre désormais à inculper le prêtre» auteur de tout le maL
D. Le clergé n'cst-il pas allé chez vous pour vous faire dire que. votre conscience vous le défendait?
R. Le clergé a toujours pu entrer dans ma maison, et il le peut encore maintenant
D. Le clergé est donc allé chez vous?
R. J'ai déjà répondu.
D. L2 clergé ne vous a-t-il pas dit ce que v(»us dexîez répondre ? Vous devez donner une réponse. Le curé n'est-il pas allé chez vous, je vous le demande pour la troisième fois? Est-il allé chez vous pour vous dire ce que vous deviez répondre?
R. Je ne sais que répondre.
D. Je vous oblige à répondre. Ne pas répondre c'est dire ouL
La femme Van der Kmlen se tait. Le président lui renouvelle pour la quatrième fois sa question. Il la tourmente si bien qu'elle finit par répondre: « Peut-être. »
M. De Vigne triomphe.
D. Oui, le curé est allé chez vous. Je le sais. Comment s'appellet-il?
R. M. Van Gorp.
D. Que vous a-t-îl dit? Personne ne peut rien vous faire à cause de ce que vous direz... Vous avez tort de ne rien dire, car ainsi vous laissez supposer des choses graves.
Nouveau silence du témoin. Décidément cm n'en tirera rieiu
M. De Vigne paraît découragé.
Ici un nouveau personnage entre en scène. Cest Cassiers^ rinstituteur officiel II a suivi Tenquête de près et remarqué
rembarras eu président II se hâte de venir aider au martyre de la pauvre femme : occasion unique de se venger de ses refus et de se couvrir de gloire aux yeux du trio inquiâtorial. Cassiers intervient spontanément dans le débat :
Cassiers. — Je déclare sans détour que tout ce que cette femme a dit est faux, depuis le commencement jusqu'à la fin.
M. De Vigne, \isiblement rejoui de ce renfort inespéré, s'adresse .à sa \'ictime: Avez- vous dit la vérité?
Le témoin. — Oui.
Cassiers {après ax^ùir prêlé serment), — Je vais prouver le contraire.
En même temps il tire de sa poche une lettre adressée par les hospices d*Anvtrs à la femme Van der Kuylen et lui ordonnant d'envoyer Tcnfant à Técole communale.
Cassiers. — La femme, qui était très attachée à l'enfant, a\'ait promis de donner suite à cet ordre... Je fis des cfibrts répétés pour ramener à me confier Tenfant. L'inspecteur Van Dessci est venu ici dans le même but. La femme, qui disait qu'U lui en eoûUraii la vte de devoir se séparer de Tenfant, promettait chaque fois de rcnvo}'cr à mon école, mais, lorsque clic était sur le point d'accomplir sa pmmesse, elle se senUiit retenue par sa conscience. Finalement, elle a renvoyé Tenfant aux littspices, plutôt que de se mettre eu opposition avec l'Eglise.
Cassiers continue ainsi pendant un gros quart dlieure. Sa déposition, loin d'infirmer le témoignage de la femme Van der Kuylen, le confirme en tous points et précise les tentatives de pression dont la malheureuse a été l'objet
M. De Vigne s*en aperçdt. Il se remet à torturer la pauvre femme, qui n*en peut plus:
D. 11 ressort du témoigrni^e que vous %'cnez d'entendre que vous avez, à diverses reprises, promis d'envoyer Tenfant à l'école conmiuiiale ?
R. Oui ; mon cœur Taimait tant.»
D. Vous Tavez promis à M. Cassîers et aux hospices d*Anven^. mais vous avez menti. Pourquoi cela?
R. fat promis parce quê mon cœur eiaii pour cet tnfani» mais, ^après ma conscience, je dei^ais le renvoyer.
D. Vous avez vous-même xemis à M. Cassiers les Hvtcs scolairesde Tenfant ; votre intention n'ctait-clle pas alors d*envôyer l'enfant i l'école communale ?
R. Ouiy telle était mon intention, mais ma conscience ne me permit pas d^ exécuter ma promesse.
Qiaque fois que la femme Van der Kuylen parle de son amour maternel ou de sa conscience, les inquisiteurs se mettent à rire. M. De Vigne pose encore quelques questions du même genre. Puis, soudainement, il passe à un autre ordre d*idées:
D. Vous faites partie de la aingrégation ?
• R, Oin.
D. Vous a-t-on menacée de vous en expulser, si vous mettiez, l'enfant à l'école communale?
La fenmie se tait
Le prési lent la menace d*un procès-verbal si elle ne répond pas.
La femme continue à garder le silence. Le président répète sa question jusque quatre fois ; il annonce à la femme qu'elle sera dénoncée au procureur du Roi.
D. Avcz-vous donc peur de parler parce que certaines personnes vous ont recommandé de vous taire? Lorsque vous serez de* retour chez vous, allez dire en mon nom à votre curé qu'il ferait mieux de vous laisser en paix, qu'il vous a rendu un mauvais service.
La pauvre femme répond qu'elle doute si le curé Ta in\îtée à quitter la congrégation au cas où elle enverrsût l'enfant à Técole officielle.
D. Cda vous ferait-il de la peine de devoir quitter la congr^-
liOQ?
R. Cela ne me ferait pas grand'chose.
La femme Van der Kuylen est à bout de forces. M. De
Vigne essaie d*un suprême argument. Lui qui s*est moqué^ tantôt des raisons de conscience, il s'adresse maintenant à la conscience de sa victime; il lui parle en directeur spirituel :
D. Songez, femme, que le faux semient n'est pas seulement puni par la loi, mab il est encore un péché mortel. Le serment consiste à dire la vérité, tt)ute la vérité et rien que la vérité. (M. Cassîer^ qui oublie que cette leçon s'applique à merveille à sa déposition, exulte). Vous dites que vous doutez si Ton vous a menacée de vous expulser de la congrégation ; cependant, les menaces de ce genre doivent produire sur vous un certain effet.
R. Malgré cela je doute.
D. Où vous a-t-// dit cela ? En rue ou chez vous ? Oo bien àréglise?
R. Si cela a été dit, c*est dans ma maison.
D. Y avait-il d'autres personnes présentes?
R. Je ne le crois pas, mais eucore, je doute que cela ait été dit*
M. De Vigne entame une nouvelle diatribe contre le curé. Cassiers se li\Te à un dernier assaut contre la femme. C'est peine perdue. Les inquisiteurs abandonnent la partie.
M. De Vigne. — Allez-vous en ; nous n'en finirons pas.
La femme. — Non, nous n'arriverons jamais au bout. (Rins approbatijs -dans t auditoire^
Un dernier trait, pour compléter ce tableau de Tinstruc» tion contre le curé.
Pour que Tacte d'accusation soit pleinement satisfaisant au gré du tribunal, pour que X c opinion publique» > comme avait dit la fi^auche, puisse juger — et condamner — en parfaite connaissance de cause, il faut donner aux témoigna-ges un caractère probant qui leur ferait parfois défaut si Ton se bornait à les recueillir tels qu*ils sont sortis de la bouche-
2tS —
•des témoins: il s'agit, en d^autres termes, selon Tineffable expression de M. Bouvier, de c traduire la pensée des témoins. > On a déjà eu quelques spécimens de ces retouches ou de ces dictées, habilement faites en vue du procès-verbal officiel En voici quelques autres.
n y avait d*abord des témoins qui en disaient trop au gré des inquisiteurs, et le procès-vcrbal devait corriger leurs excès de zèle. Exemple : le témoin Georges, à Tenquète de Virton. M. Bouvier interroge:
D. Que savcz-vous des agissements du prêtre?
R. II m'a refusé les sacrements et a chassé ma fille du caté- •chisme, parce qu'elle fréquentait l'école communale.
D. Que vous a-t-il dit au sujet <les o.miités scolaires?
K. Il m'a déconseillé d'en faire jxirtie; je lui ai résisté.
D. Que lui avez-vous dit?
R. Il disait que la loi scolaire était une mauvaise loi. Je lui ai répondu que le gouvernement le jxiyait et qu'il devait obéir au gouvernement.
D. Vous avez très bien dit et très bien fait
R. (Avec affectation!^ Un curé, mais c'est //// domestique du gom^r' nement.
Le témoin attend une nouvelle approbation, qui ne vient qu'avec quelque réserve; M.Janson acte ce qui suit:
« Je lui ai répondu que ce n'était ]>as au curé à faire les lois, mais 'que leur devoir était d'y obéir. »
Le témoin Georges n'a pas retrouvé son mot, mais il
.a signé tout de même (i).
Autre exemple, également fourni par Tenquête de Virton.
Une école catholique avait été fondée à Ruette par
(I) DEUiEft, f^ cit, p. 164, 165.
le comte Louis de Briey. Ayant résola de procéder solennellement à la bénédiction de Técole, le curé annonça à ses paroissiens qu'il s*y rendrait processionnelleroent i rissue de la messe. Le bourj^mestre empêcha la procesnon. C'était une mesure grave, un acte de bon plaisir, à Tapput duquel il n'y avait même pas de prétexte à alléguer. Leprétexte, c'est la commission d*enquête scolaire qui devût après coup le fournir, voici comment.
Le premier témoin entendu pour Ruette est M. Ensch,le bourgmestre. Arrivant au fait de la procession interdit^ il en parle comme de la chose la plus naturelle du monde: informé des intentions du curé, qui avait invité les parents^ et les enfants à se joindre au clergé, le bourgmestre a rab l'embargo sur le cortège, tout simplement c parce que cela ne lui plaisait pas. > Mais cet aveu < dépouillé d'artifice > compromettait le parti et l'enquête elle-même. Consigner dans les procès* verbaux de la commission une preuve aussi flagrante de la pression administrative, c'était faire la part trop belle aux catholiques. M. Janson s^empresse d*intervenir pour pallier l'illégalité commise :
D. Vous dites, Monsieur le bourgmestre, que voas avez interdit cette procession. Vous aviez lieu de craindre des désordres?
R. Oh ! non, je ne craignais pas de desordres.
M. Bouvier {en regardant h ictnoin dans U blanc des renx^ — Estce que vous ne craigniez pas une certaine surexcitation des esprits?
R. Oh ! mon Dieu, oui.
M. Bouvier. -^ Vous avez bien répondu.
Et M. Janson de dicter:
« J'ai cru, par mesure de prudence et en raison de la surexcitation des esprits, devoir interdire cette procession, »
Voilà donc un témoin qui a déclaré tout d*abord et très •carrément que la crainte des désordres n*a pas été son mobile. La commission pose de nouveau la question, avec une insistance et sur un ton qui apprennent à ce maladroit la faute •qull a commise. Cette fois il comprend à peu près, et son ^qh! mon Dieu, oui » devient la belle phrase qu*on vient de lire.
Ce n*est pas tout; à la suite du bourgmestre de Ruette« un second témoin vient déposer : c*est le sieur Woignet» •échevin de la commune, que nous avons déjà présenté au lecteur. Mieux stylé que son bourgmestre, il ne viendra pas se vanter d*avoir interdit une procession, sans invoquer un motif quelconque à TappuL Ecoutons-le :
Lk témoin. — Nous a>ons empêché la procession, |xircc que nous la considcrions comme une protestation révolutionnaire contre la loi scolaire.
... Maigre notre défense, le cure est sorti de Tcglise. Alors le bourgmestre s*est avancé au devant du curé et lui a enjoint de rentrer dans réglise. Le curé est rentré. La procession n*a pas eu iieiL
Ici, on le voit, un motif est allégué; mais ce n*est pas celui que M. Janson a suggéré au bourgmestre; ce n^est pas celui qu'admet la jurisprudence libérale de la cour de cassation. Il faut donc corriger la déposition de Téchevin, pour la mettre d'accord avec le langage que Ton a fait tenir au bourgmestre. A cette fin, un dialogue s'engage entre M. Bouvier et le témoin:
D. Vous venez de nous dire le motif p<jur lequel on a interdit la procession. .Mais n'y avait-il pas daas votre commune une grande surexcitation des esprits et n'est-ce pas un des motifs qui ont engagé Je conseO communal à empêcher cette manifestation?
R. Mais iiaturelleinent, M. le président
D. Ainsi, vous complétez («>) votre pensée en disant que le coDcge •échevinal a cru qu'il y ax-aît danger à laisser sortir cette procesâcm» par suite de la surexcitation des esprits.
Oest bien i*olre pensée qtuje traduis.
Traduire les pc^nsées d*autrui, avant qu*elles soient émises, il n'y avait que M. Bouvier qui. fût de cette force-li.
Le témoin fit un signe d'assentiment, et M. Jansoa 'dicta ce qui suit :
c Nous avons considéré cette procession comme une protestation révolutionnaire r0ir//v i^ loi, ^pour ét*iier des conflits, à cause de la surexcitation des esprits, le bourgmestre l'a interdite. >
Présentée sous ce jour, la conduite du bourgmestre et de réchevin de Ruette n'avait plus rien dont pût s'offusquer une conscience libérale : ils n'avaient fait qu'imiter l'exemple •célèbre du bourgmestre Piercot (i) et ils étaient censés avoir eu les mêmes motifs que lui pour agir comme ils l'avaient fait. Ils savaient comment s'y prendre, désormais^ pour commettre très correctement les illégalités les plus -flagrantes et pour pratiquer, au nom de l'ordre public; l'arbitraire le plus violent et le plus effréné (2).
A côté des témoins qui disaient trop, il y en avait
(I) En 1875, des libéraux ayaot attaqué une proœsuon organisée i.LîèKeà l'occasion d*un jubilé pontifical, M. Piercot, boufigmcstre de Lié^ prétextant de «on droit de police, prit un arrêté interdisant les processions jubilaires. L'airetè ^tait inconstitutionnel; cela n*enip€cha pas la cour de cassation de prodancr •M légalité.
(s) V07. DEUcn, ûp, eit^ pp. Si à 85.
qui ne disaient pas assez au gré des inquisiteurs, tel le* témoin Bruydonckx, à Tenquête de Lierre*:
M. De Vigne. — On a dit que vous avez été forcé de retirer votre enfant de Fécole communale.
Le témoin. — Non, je l'ai retiré ]>arce que telle était ma volonté. Le pcrc est maître d'élever son enfant comme il lui plaît.
D. Ne vous a-t-on pas menace du refus de l'absolution?
R. Non.
D. Axîcz-voas à vous plaindre de l'école communale? . R. J'ai choisi, d'après mes préférences, l'enseignement catholique... Je suis né et j'ai été éle\'é dans la religion catholique, et j'entends y mourir.
Après beaucoup de questions insidieuses, le témoin dit qu*il a entendu prêcher en chaire que les parents devaient élever leurs enfants en catholiques.
Le président fait aussitôt acter au procès verbal :
« A la suite des sermons du curé, le témoin a envoyé son enfant à récole catholique. »
A Virton, le témoin Fary, auquel M. Bouvier demande un accès d'indigrnation contre son curé, fait des réserves dont il ne reste pas trace au procès-verbal :
M. Bouvier. — Vous dites que cela a excité l'indignation générale?
Le témoin. — Oui... des libéraux.
M. Bouvier. — Cest la même chose.
M. Janson a « traduit > :
c La conduite du curé a suscite l'indignation d'un grand nombre de personnes. »
Le témoin Jacquemin est encore plus réfractaire à rindignation que le précédent Qu*on en juge :
M. Bouvier. — N'avez-votis pas été révolté? indigné? Parki^ Monsieur.
R. Oui
D. Et avec raison, Monsieur. Et qu*y a-t-il encore? Le curé n*a*t-îl pas changé les heures du catéchisme pour enrayer l'enseigne» ment offidd?
R. Cest ainsi
D. Eh bien, vous avez dû être indigiié, révolté?
R. Oui, Monsieur.
D. Dites-le donc, exprimez vos sentiments, parlez.
Il reste peu de trace de toutes ces indignations au procès- verbal; mais ce peu même est de trop, car il n*y avait d'indigné que \L Bouvier; encore Tunique cause de son indif^nation était-elle de voir que le témoin ne s*indignait pas. Il a fini par lui dire : c Est-ce que vous ne trouvez pas que cette conduite [du curé, toujours] révolte la conscience humaine? » {Textuel.) Et la conscience humaine n'a pas répondu (i).
L*acte d'accusation est dressé; les charges en sont connues; là où la chose a été possible on a chau£fé Taudi* toire, on Ta amené à un diapason convenable de prêtrophobie.
Nous allons maintenant entendre les accusés, ou plutôt les coupables. Car, accusés devant une cour de justice, ils auraient eu toute latitude de s'expliquer et de se défendre; cités comme témoins devant la commission d'enquête, ils sont jugés et condamnés d'avance; on ne les appelle que
(0 Delmek, op. cit.^ pp. 167 et 168. Une foule de cas analogues sont rapportés dacs ce même opnscnle.
Lm IjmHe t€wimér0
pour les humilier, les contredire, les outraç^er publiquement.
Pendant de longues heures, le prêtre dont on instruit le procès est resté enfermé dans la salle des témoins; il re sait rien des charges accumulées contre lui; on ne lui en donne pas même lecture après qu*ll a été introduit dans le prétoire. Seule, Tattitude hostile des inquisiteurs et de^ anticurés qui guettent son entrée lui fait entrevoir le sort qui Tattend.
L'interrogatoire porte d'abord sur l'opposition à la loi scolaire. On verra, par l'échantillon suivant, comment les inquisiteurs s'entendaient à respecter ce que M. Neujean avait appelé c le for intérieur » des témoins.
Cest M. Lucq qui préside. L'accusé est vicaire à Merbesle-Château.
D. D'après de nombreux témoins, vous avez, à confesse ou ailleurs, donné à beaucoup d'enfants le conseil d^ ne plus manger, de pleurer, de ne pas s'habiller, de désobéir même aux parents, etc
R. Pour le confessionnal, je n'ai à rendre compte de ce qui s'est passé qu'à Dieu seul; en dehors du tribunal de la pénitence, je n'ai jamais conseillé aux enfants de désobéir à leurs parents.
D. Vous avez fait de nombreuses visites pour entraîner les enfants dans vos écoles. Vous avez désespéré de réussir par la menace des peines spirituelles, et vous avez cru toucher les parents et les enfants plus sensiblement en leur mettant devant les yeux les peines corporelles.
R. J'ai fait plusieurs visites, mais nulle part je n'ai menacé de peines corporelles; je me suis contenté de leur montrer quels étaient leurs devoirs de chrétien.
D. Vous niez donc avoir, en dehors du confessionnal, fait des menaces spirituelles ou corporelles?
R. Je vous l'ai déjà dit, Monsieur, pour ce qui concerne la confession. Dieu seul est mon juge.
M. LucQ, se fâchant ^ Il y a donc deux hommes en voos?
R. Oui, Monsieur, car au confessionnal je représente Dieu, et •n'ai sur ce point à rendre de compte à personne : du reste — et comme représentant vous devriez le savoir, — la Constitution et la loi garantissent le secret professionnel
D. Je ne comprends pas une religion qui ne permet pas que» lorsqu'on esi accus/, on puisse se défendre.
Uaveu était formel. Cétait donc bien en accusés que les prêtres comparaissaient devant Tenquête; les inquisiteurs eux-mêmes ne prenaient pas la peine de s*en cacher.
Nous passons au procès de M. Geltmeyer« vicaire à Herzele. Ici Téner^que attituie du témoin ne fait qu*exas» •pérer davantage les membres de la commission dVnquête. Après avoir attaqué le vicaire à propos de ses sermons, M. Willequet, qui préside, s*en prend à la manière dont M. Geltmeyer administre les sacrements : «
D. Qu*avez-vous fait chez De Mèerleere?
R. Mon devoir, et c*est tout
D. Cela n*est pas clair. Vous avez refusé l'absolution. Pourquoi?
R. Je n'ai pas à vous répondre sur ce point
D. Vous avez refusé l'absolution. De Mecriecre, du reste, •renonce au secret de la confession : j*exige donc que vous répondiez, et me répondre est le seul devoir que vous ayez.
R. Monsieur, je ne dirai rien. Je n'ai rien à vous dire de la confession.
D. {d'une roLv tonnante) Et moi, je saurai bien vous forcer à parlerl
R. Je vous en défie, Monsieur. Vous ne sauriez m'ouvrir la bouche sur ce point. Je proteste ici contre vos ]>aro]es, au nom de mon honneur de prêtre, de ma conscience de chrétien, au nom de la ;Sainte Eglise tout entière!
D. Il n'est pas question de cela. Vous |)arlez un langage insultant
R. Pardon, c'est votre langage qui Test
D. Vous êtes le premier qui parliez de celte voix liante.
R. Les autres parlent pour eux-mêmes; moi je parle aussi pcNir les autres» à qui je dois l'exemple et l'enseignement
D. Savez-vous que vous m'imposez beaucoup de patience! Vous- £tes bien emporté!
R. Monsieur, void mon pouls. Comptez-en les battements. Da reste, que voulez-vous? Tout le monde n'a pas vos qualités.
D. J'étais trop poli pour le dire. Répondez pour le cas De- Meerieere.
R. Je me retranche derrière le secret confessionnel.
D. Vous avez refusé de conférer ce sacrement au malade [et d'entendre 9a confession.
R. Cest faux. J'ai laissé mon dîner pour l'entendre.
D. Cela n'est pas une réponse. Avez-vous exigé le retrait desenfants de l'école communale?
R. C'est un point dont je répondrai devant Dieu, non devant les hommes. Soyez persuade, Monsieur, que vous ne me ferez jamaistrahir l'ss secrets confiés à Dieu dans le confessionnal.
Des pareils procédés portent en eux-mêmes leur con-- 'damnation. Et cependant, ils ne donnent encore qu'une faible idée des interrogatoires auxquels les curés du Luxembourg furent soumis par M. Bouvier. Les exploits auxquels ce personnage se livra contre les prêtres des arrondissements de Bastogne, de Virton et de Neufchâteau dépassent tout ce qu'on a vu ailleurs, et Ton a pu dire avec raison de cetteenquête du Luxembourg qu'elle fut une ignominie.
Tout autre que M. Bouvier, élu du Luxembourg, eût décliné d'instrumenter dans l'arrondissement dont il avait brigué les suffrages et dont il tenait le mandat H s'y trouvsût entre amis et ennemis; dès lors son rôle devenait forcément intéressé et tout ce qu'il entreprenait contre le clergé apparaissait comme de mesquines représailles. Mais cela n'était
pas pour arrêter V c Aigle de Rouvroy. » S*il accepu de diriger rinquisitioa en Luxembourg, ce fut précisément afin xle raffermir, aux yeux de quelques centaines de libres-penseurs de bas étage, une popularité qu'il redoutait de voir s'ébranler, et ce fut aussi pour se venger contre les prêtres de ces contrées de tous les affronts, de tous les sifflets mois-' sonnés dans la Chambre et hors de la Chambre, au cours 4'une carrière politique occupée presque exclusivement par la guerre aux curés. — L'occasion était propice et M. Bouvier pouvait, grâce à l'enquête, donner libre cours à ses ressentiments; de suite il sentit qu'il était fait pour cette besogne. Personne ne fut épargné. Des prêtres vénérables, d'humbles religieuses comparurent devant ce tribunal de contrebande et s'y virent accablés d'insultes, de quolibets, d'inânuations blessantes, de menaces, parfois de basses calomnies. Il fallait voir de quel air triomphant M. Bouvier les accueillait à leur entrée dans le prétoire; jusque là il s'était borné à déblatérer toiit à son aise contre les infamies du praître, •comme il disait; msdntenant, il le tenait, ce prêtre, il l'avait debout devant lui, sans défense au milieu de ses accusateurs; , il pouvait l'injurier, l'écraser du regard et de la voix, lui fermer la bouche s'il avait le malheur de vouloir se défendre, .ameuter contre lui ses plus mortels ennemis. Magisters de village et institutrices en chignon étaient la, placés sur l'estrade, derrière les inquisiteurs, ou groupés autour du pauvre curé, prêts à fondre sur lui, à le bafouer, à le traiter de c vermine. > Et M. Bouvier ne protestait pas, il approuvait, il félicitait ceux qui proféraient ces injtires.
Parmi les prêtres qui furent traînés à la barre de ce singulier tribunal il n*en est pas un peut-être qui sdt eu àessuyer autant d*avanies que M. Andrin, curé de Sainte- . Cécile. Voici cet interrogatoire mémorable.
La séance a lieu à Florenville. Neuf témoins à chargeont été entendus. Le curé paraît. Son cas est grave : un dimanche qu'il passait dans Téglise à côté de l'in&titutrice officielle, il lui a refusé Teau bénite. Peut-être Ta-t-il fait dans une bonne intention, pour ne pas lui déplaire : n'a-t-on pasvu, à Tenquête de Gedinne, une de ces demoiselles, maîtresse à récoie de Bièvre, se plaindre amèrement devant M. Neujean de ce que son curé l'avait aspergée d*eau bénite? -- Mais &L Bouvier n'y regarde pas de si près : la culpabilité descurés est, à ses yeux, une de ces chose's qui ne se discutent pas; il suffit qu'une institutrice officielle se plaigne des mauvais traitements que lui a fait subir son curé, pour que le curé soit coupable. Dès lors, le crime du curé de Sainte- Cécile, qui a refusé Teau bénite, est aussi évident et aussi grave que celui du curé de Bièvre, dont le goupillon s*est . montré trop généreux.
L'interrogatoire commence. M. Bouvier prend un air farouche.
Faites comme moi, dit-il au cure, en Tinvitant à prêter serment. Le cuTc/aif et t/ii absolument comme ^I. Bomicr. Celui-ci prend sa plus grosse voix :
D. Vous avez refusé Tcau bénite à Tiiistitutrice dans votre cglise?
R. ^lonsieur, j'ai refusé l'eau bénite à l'institutrice dans mon église.
D. Vous n'avez pas ce droit!
R. J*ai ce droit
D. Je vous dis que vous n*avcz pas ce droit!
R. Je vous dis que j*ai ce droit!
D. Cest une injure.
R. Ce n'est pas une injure.
D. C'est odieux!
R. Ce n*est pas odieux»
D. C'est scandaleux!
R. Ce n'est pas scandaleux. Vient à | l'église qui tvi//. Se soumet^] à l'Eglise qui veut. ^lais le prctre est libre^ quand il le veul^ de ike pas accorder son attention à ceux qui ne wuleni pas Técouter.
D. Taisez-vous.
R. Je ne le puis. {Rires dans F auditoire^
M. Bouvier, tonnant — Gendarmes, faites votre devoir? Expulsez les perturbateurs. Faites-les évacuer {sic).
M. Bouvier, raillant et frappant du poing sur son pupitre. — V0US9 prctre du Seigneur, ministre du Christ, du Dieu de paix, de charité!..
R. Monsieur, je proteste contre le ton que vous mettez dans l'interrogatoire d'un témoin...
D. Protestez tant que vous voulez ! {Narguant) Vous êtes id en présence des représentants de la natioD.
Le TEMOIN, s'inclinant — Que je respecte.
• D. Vous ne nous ferez ])as trembler. Vous n'êtes pas en face de vos paysans de Sainte-Cécile.
R. Monsieur, je proteste une seconde fois contre votre ton.
M. Bouvier, relevant son binocle. — Vous vous êtes arrêté, vous, prêtre, en face de^ l'institutrice... dans l'église... en donnant de l'eau bénite.
R. Jamais!
M. Bouvier, s'adressant à M*"« CoHin, l'institutrice. — Institutrice, vous entendez!
M">« CoLUN. -^ Je n'ai pas dit qu'il s'arrêtait en donnant de l'eau bénite, mais en tapant..
M. Bouvier. — Ah! je comprends; vous avez voulu dire i\VL*il cessait d'asperger {ricanant) avec ce ^u'on appelle le goupillonl {^adressant au cure') Vous avez aussi dit un jour, avant les vêpres,
-Ida —
en apostrophant l'institutrice, que les autres filles valaient cent fois mieux qu'ellel
Le cur£. — Je n'ai pas dit cela en apostrophant l'institutrice.
M°*i CoLUK. — Il a dit ces paroles, mais sans m'indiquer.
D. Et vous avez pris cela pour vous?
M"* CoLLiK. — Certainement J'ai même quitté ma place pour aller dans un autre t>anc
D. Vous entendez. Monsieur le curé! {Ricanant) Vous insultez une fille qui est tolérante jusqu'à quitter sa place pour céder à des tracasseries...
R. J'ai dit, en général, en voyant certaines personnes qui voulaient déranger mes filles...
D. Voua avez des fUles, voua? {Murmures indignés,)
R. Les filles de mon école. J'ai dit, en. voyant celles qui voulaient déranger les filles de mon école dans les places qu'elles occupaient, fai dit à toutes, en sortant de la sacristie, les bras croisés, par conséquent sans indiquer personne : « Que venez-vous faire du désordre dans mon église? Ces filles valent cent fois mieux que vous! »
D. Aviez- vous à vous plaindre de l'institutrice?
R. Sa conduite dans l'église a toujours été convenable.
M. Bouvier, se rengorgeant — Ah! Actez!
M. Janson résume en dictant.
Ici, M. Bouvier entame un nouveau grief. Les gueux de Sainte-Cécile avaient imaginé de munir les enfants de récole communale, lorsqu'ils se rendaient le dimanche à réglise, d*un insigne qui permît de les reconnaître plus facilement et davoir sur eux la hante main : Tinsigne choisi consistait en une casquette aux couleurs nationales. Les casquettes ne tardèrent pas à devenir une cause.de désordre. Le curé avait assigné dans l'église une place déterminée aux bambins officiels; le bourgmestre et Tinstituteur décidèrent que la place ne convenait pas; certain dimanche, sur un signede leur part,les casquettes tricolores envahirent les bancs
occupés par les enfants de Técole catholique. De là tumulte et interdiction des casquettes prononcée par le curé en verta •de son droit de police. Cétait plus qu*il n'en fallait pour* déchaîner sur la tète de M. Andrin la colère des enquêteurs; proscrire de l'église les couleurs nationales, c*était un crime de lèse-nation! Le pauvre curé allait Texpier durement.
D. Vous avez, vous, prêtre belge, pour qui existent, comme pour tout citoyen, les trois grandes libertés, refusé de dire la messe, tant -que les enfants du peup' qui étaient venus, porteurs de casquettes aux couleurs nationales, qui représentent les trois grandes libertés de la patrie, n'auraient pas fait disparaître ces casquettes.
R. Ce fait demande «les explications.
D. Pas de distingtto ni de subdistinguo, pas d'escobarderie. Répondez. -e,
R. Monsieur, ce n*est point à cause des couleurs nationales, — que je respecte et que j*honore, — que j*ai exclu lesdites casquettes, c'est parce qu'elles étaient un signe de division et une cause de discorde dans ma paroisse, dans mon église. Au reste, j'avais un autre motif de me plaindre. Ils ne voulaient pas, — pour obéir à des ordres qu'ils avaient reçus de l'instituteur, du bourgmestre Delahaut et d'autres |H:rsonnes, exceptionnellement présentes, — ils ne voulaient pias prendre les places que je leur avais assignées. C'est alors que j'ai dit, ra'adrcssant à eux et aux manifestants : « Quand vous serez prêts à obéir, nous commencerons la messe. > (Bruit dans le pubiù,)
M. Bouvier, tonnant — Silence! {Au témoin) Vous, ministre de paix, de charité, de miséricorde, de...
R. Monsieur, je vous piie de croire que je n'ai point de leçoris à recevoir de vous; je proteste une dernière fois contre votre manière <le me traiter, et je vous déclare que si vous continuez, je quitte la salle.
M. Bergh, assistant de M. Bouvier, personnage généralement muet. — Oii ! il y a des gendarmes qui vous fermeront les portes.
M. BouvjER. — Mais c'est ignoble, ce que vous avez fait là à Sainte-Cécile, odieux, scandaleux! Vous avez divisé une poptilation autrefois unie! Vous porterez la responsabilité de cette désunioa -devant les hommes et devant Dieu!^
R. D*aatres que moi .la porteront
D. Qui?
R. L'instituteur et M. DelahauU
M. Bouvier. — Instituteur et M. Delahaut, levez-vousl
En ce moment, M. Jauson p>asse un petit billet à M. Bouvier. Celui-ci dit : c La séance est suspendue. » Les membres de Tenquête* se retirent pour délibérer. Au bout de quelques minutes, ils rentrent, au milieu du bruit.
M. Bouvier, de sa plus grosse voix. — Silencel Gendarmes, faites votre devoir. — Il tient en main une feuille de papier. Relevant son binocle, M. Bouvier dit : « Il est bcvèrenieni défendu de donner aucun signe d'approbation ou de désapprobation. Celui qui contreviendra à mes ordres sera sévèrement puni. » Il s'assied, regarde dans j ^ les yeux le témoin, qui hausse Its épaules. D'une voix grave, il lit.: « La commission d'enquête pour le Luxembourg, considérant que le témoin Andrin Jtiles, cure de Sainte-Cécile, a reconnu avoir publiquement proscrit les couleurs nationales de son église... »
Le TEMOIN. — Je proteste contre...
M. Bouvier. — Taisez» vous... (Continuant à lire) « Décide : il n'y a pas lieu de poursuivre l'interrogatoire dudit témoin. »
Le TEMOIN. — Je proteste contre la teneur de cette décision. Je n'ai pas proscrit les casquettes comme couleurs nationales. Celles-ci,. Je les honoïc et les respecte autant que n'importe quL
M. jANhOK. — Ah! Ah! vous reconnaissez maintenant la gravité de votre conointe, mais il est trop tard.
Le TEMOIN. — Je ne reconnais rien du tout
M. Jaxson. — Vous rendrez compte de votre conduite devant. la nation ; votre fait sera signalé au Parlement
M. Bouvier. — Vous pouvez vous retirer.
C*était grotesque autant que méchant, mais M. Bouvier était de ces hommes que le ridicule ne tue point
Voici un autre exemple des procédés de TinefEabledéputé de Virton. L'accubé e&i cette fois une femme, une humble religieuse, la Sœur Marie Glouden, institutrice à récole catholique de Ruette. Tout le banc des anticléricaux.
de Ruette a, au préalable, déposé contre elle. Uéchevin Woii^net, déjà connu du lecteur, a été particulièrement affirroatif. Sa fille, qui dirige Técole officielle, a apporté à l'enquête un fait grave : une de ses élèves a été maltraitée à l'église par la Sœur Glouden; Tinstitutrice a porté plainte; la Sœur a été condamnée; depuis lors, le curé et la Sœur ne perdent plus une occasion pour attaquer ou pour ridiculiser llnstitiitrice, qui s'en est vengée en rompant ouvertement avec son curé.
M. Bouvier, qui a des trésors dHndulgeiice pour ces sortes de confeb&ions laïques, a écouté d'un air pénétré les confidences de la demoiselle Woignet. c Je vous félicite^ Mademoiselle, lui a-t-il dit a'un ton solennel, d'avoir rempli votre devoir en /ace d'un prêtre qui insulte et outrage les femmes. Vous Tavez déféré à U justice; vous avez bien fait. Il faut toujours taire de même à Tavenir. >
M. Bouvier ne peut pas, lui, êirc déféré à la justice; on s'aperçoit trop qu'il y compte. Voyons maintenant jusqu'où va son respect pour les femmes.
La Sœur Marie esi introduite.
D. Quelie a éié l'auitude de vus élèves vis-à-vis des instituriccs communales?
R. jamais mes enfanu n'ont insulié les iusUtutrices. Je ne l'aurais pas permis.
D. \D*un ion uzère). Les iusututtices te sont plaintes des ricanements de vos élevés. (A rittsiiiuirice Woignei, assise au banc des icmoins,) Approchez, Mademoiselle. Vous nous avez dit tout à riieuie que \ous avez été insultée plusieuts fois par les élèves des religieuses. Le maintenez-vous?
L'institutrice Woignet. — Je le maintiens.
La Sœur Marie. -^ Je ne connais rieo de pareil. ^ M. Bouvier {de sa voix la plus rogue\ — Vous aurez soin de •dire à vos élèves qu'elles doivent respecter tout le monde. —
La Sœur. — C'est ce que je leur ai toujours dit, Monsieur le président
D. Mais ces demoiselles viennent d*affirmer qu'elles sont insultées par vos élevés. Eilesméritent d'être Cl ues aussi bien que vous.
R. Je ne dis pas non ; mats je n'ai pas connaissance des ricanements.
D. Si vous voulez, je vous mettrai en présence de M. Woignet pcre. M. Woignet, approchez et dites-nous si les élèves de l'école libre n'ont pas insulté les institutrices communales.
L'ÉcHEViN WoiGNET. — Cinquante fois je l'ai vu.
M. Bouvier à la religieuse. — Vous l'entendez. Il paraît que dans certaines di constances vous avez des yeux pour ne point voir. C'est vous qui avez été condamnée...
La Sœur Marie. — Permettez. Monsieur le président, c'est un fait sur lequel je désire m'expliquer...
M. Bouvier {Jurieux et sans vouloir entendu le t/moin). — Je dis que vous avez été condamnée. Ainsi, d'une part, manque de convenance de vos élèves; d'autre part, condamnation à votre chïfrge. C'est étrange, et c'est encoie plus étrange chez une femme portant l'habit religieux.
La Sœur. — Pardonnez-moi, Monsieur le président Void comment les choses se sont passées. On a dit que j'avais jeté un enfant contre le confessionnal. C'est faux. . .
M. Bouvier. — Mais, Madame, vous avez été condamnée. C'est un fait Nous faisons une enquête. . .
M. Jakson au témoin. — Nous ne pouvons pas vous laisser dire que vous avez été condamnée pour un fait qui n'existe pas. '
M. Bouvier. — Il y a chose jugée [N. B. Par le tribunal de simple police de Virton.] Vous n'avez pas le droit de dire que ce jugement est injuste.
La Sœur. — J'ai prêté serment de dire toute la vérité: la vérité, c'est que j'ai été insultée à l'église. M«n« Woignet était placée derrière moi ; elle s'est répandue en injures à mon adresse : c las de béguines, hypocrite, quelle vennitie dans un village / » Voilà
les mots que j'ai entendus Elle ajoutait : < Nous ne nous sommespas fait pincer en justice, nous. »
M. BoifviER, se retournant vers la fille Woignet — Est-ce- ^ vrai cela ?
La fillb Woigket. — Oui.
M. Bouvier. •« A quelle occasion avez*vous piirlé de la sorte?
La fille Woignet. — Je Tai fait parce que les élevés de la religieuse riaient de moi. La religieuse les laissait faire. . . Oui» je- Tai dit et je le dirais encore.
M. Bouvier à la Sœur Marie. — Vous voyrz qu'elle tsi sincère.
La fille Woignet à la religieuse {ai*e€ impudence). — Od^ oui, je vous ai traitée de vermine. J*ai même dit : « Qud dommage qu'on ne l'ait pas pincée pour deux ans ! »
La Sœur Marie prend la commission à témoin de ces injures.
M. Bouvier. — Oh! Soyez tranquille, tout cela sera acte. Madctnoiselh a le courage de son opinion, tandis que vous, vousdissimulez les torts de vos élèves. r
La Sœur Marie proteste.
M. Bouvier {lui coupant de nouveau la parole), — Il y a 'eu réciprocité d*injures. Du reste, nous en savons assez sur votre compte, puisque vous avez été l'objet d'une condamnation. (Mon^ trant la fille Woignet) Nous avons toute raison de croire Mademoiselle. Elle a avoué un fait qu'elle pouvait parfaitement nier.
• On remplirait un volume de tous les traits révoltants^ grossiers ou grotesques qui marquèrent ces interrogatoires inouïs.
Tantôt M Bouvier érige la commission d'enquête en un tribunal souverain de discipline ecclésiastique. € Pourquoi, demande-t-il, quand vous avez baptisé Tenfant de X^ n*avez-vous pas accepté N. pour parrain? Pourquoi avez* vous excommunié un tel? Pourquoi n'avez-vous pas admis tel enfant à la première communion? »
Si le Christ revenait, dit-il à un curé du canton de Bastogne,. vous auriez des coups de verge! Voilà votre morale, votre amour*
du prochain; le voilà! Vous n'avei qu'une passion. c*e5t la passion politique. Ce que vous voulez, vous, prêtres, c'est d'être les maîtres, c'est de dominer sur ces pauvres pa3rsans! C'est odieux! infâme!... Taisez-vous. Je flétris publiquement votre conduite, elle est infâme, et je la flétris de toute l'indignation d'un honnête homme!
A un autre curé il fait la leçon en ces termes :
Vous êtes condamné par votre conscience et par le sentiment public; vous porterez sur votre front la honte et l'infamie qui pèsent sur un prêtre flétri.,. Je vous flétris, je vous flétris, et je me demande ^ si vous avez encore un sens moral... Vous avez violé la loi de votre conscience; vous avez porté la désolation dans les familles; vous n'êtes pas digne de porter la robe du prêtre.
Tel jour, c'est le vieux curé de Robelmont que M. Bouvier torture pendant une demi-heure entière pour lui arra* cher les motifs d'un refus d'absolution. Une autre fois, M. Bouvier décide de ne pas laisser déposer le curé de Saint -Léger, et cela après qu'il l'a cité par deux fois i comparaître, quil l'a tenu séquestré pendant de longues heures en attendant son tour, et qu'il a entendu contra lui toute une kyrielle de témoins à charge. A Florenville, par contre, M. Bouvier appelle i la barre du tribunal un curé mort depuis plusieurs années.
M. Baltu.s curé de Meix-devant-Virton, e*t l'objet, lors de sa comparution à l'enquête, d'une manifestation hostile de la voyoucratie libérale de l'endroit A %\ sortie du prétoire, les témoins qui ont déposé contre' lui, an nombre de seize, le poursuivent de leurs huées et de leuiv imprécations. Les cris de : c A mort ! A mort I > retentissent. Le lendemain, M. Bouvier, qui a assisté â cette scène san» faure entendre la moindre protestation, ouvre la séance par .cette stupéfiante déclaration :
« Il y a eu hier, dit-îK une manifestation contre un t&noin portant Thabitdu prêtre... Je considère cette manifestation comme très blâmable. Je comprends l'émotion causée par les révélations de cette enquête. ElU u justifie parfaitement en face des agissements du clergé pour entraver IVxécution d'une lot de l'Etat Mais cette
.émotion doit être contenue... Tout dtoyen, quel qut soù thabù
. qu*U porte, doit être respecté (i). »
A Bastogne, M. Bouvier interroge un témoin nommé Linners, qui a quitté les Frères de la doctrine chrétienne pour des raisons de ftanté :
Le témoin Linn£rs. — J'ai passé dix ans chez les petits-frères.
M. Bouvier. — Vous avez subi une condamnation pour attentat à la pudeur?
LiKNERS. — Non, jamais* c'est faux.
M. Bouvier. — Pourquoi donc ctes-vous sorti, si vous n'avez pas subi de condamnation ? '
LiNKERS. — Ma santé était dérangée.
M. Bouvier. — Dieu sait comment et pourquoi elle était dérangée^ votre santé! Quand je vols devant mes yeux un petit^frère, ma première pensée est toujours de lui demander s'il n'a pas été -condamné pour attentat à la pudeur.
Encore un échantillon de l'enquête de Bastogne, linsinuation écœurante que voici : on instruit le procès d*un
(i) M. Bouvier pouvait eo parler, du respect que Ton doit aux piftres! M. Baltnt, qu'il protégeait de la aorte contre un auditoire dèchatoè, occupait d'ailleurs une place toute spéciale dans les antipathies du dictateur virtonoais. •Ce prêtre coooaissait la sténopraphie ; il s*éuit attaché aux pas des inquisîteun ; il avait suivi a%'ec une implacable fidélité les séances présidées par M. Bouvier; fl les avait reproduites en termes si précis et si accablants que, dans le pays entier, un long cri d*iodîgnation avait retenti. M. Bouvier demeurait pour toujours aOi^ ché i ce pilori ; il ne le pardonna pas à l'infatigable curé ds Meiz-devant-Viiton et chargea M. Bara du soin de sa vengeance : oo a vu précèdenneot qn^na «nêté royal priva M. Balius du modeste traitement attaché à sa cuie (novembre 1881); le prétexte invoqué fut « que ce desservant ne remplissait pas les devoiia attachés à sa ciharft. •
prêtre vénérable et à Tabri de tout reproche; il a cin*^ quante ans de ministère; M. Bouvier interrompre une de ses paroissiennes au sujet d'un enfant trouvé :
Que pcnsc-t-on dans le village de cet enfant?... On dît que* c*est l'enfant du cure, n'est-ce pas? Voilà ce qu'on dit dans levillage...
Ces procédés révoltants provoquaient une indignation générale parmi les honnêtes populations des Ardennes»- A Laroche, une accusation profondément blessante, lancée^ au cours de Tenquête, contre les Frères de la doctrine chrétienne fut la goutte dernière qui fait déborder le vase trop plein. Une explosion de fureur accueillit les inquisiteurs à leur sortie de la salle des séances. La foule envahit les degrés de Thôtel de ville, où M. Bouvier se tenait coi, protégé par deux gendarmes. Un malheur était imminent. M. Orban de Xivry, président du conseil provincial, arriva tout juste à temps pour rétablir le calme et pour permettre à M. Bouvier de se frayer un chemin au travers des villageois irrités. Horriblement pâle, le regard chargé d*anxiété et de défiance, le fougueux dictateur, suivi de ses acolytes, se jucha piteusement sur un camion, — seul véhicule qu*on eût pu découvrir à Laroche pour transporter ces < émanations de la souveraineténationale. > Quatre gendarmes à cheval entouraient l'équipage. Quelques instants plus tard, M. Bouvier roulait vers Marloye; il était sauvé.
Longtemps encore, dans les Ardennes, on parla des pérégrinations de 1* c Enragé, > et le souvenir de 1* c enquête
colère » y est resté vivace chez les anciens. Une coïnd* dence qui a dû faire tressaillir M. Bouvier dans son tom* beau : le château qu*il habitait à Rouvroy est actuellement occupé par des religieuses; la voiture dont il se servait pour enquérir dans son arrondissement a été rache* tée par le collège catholique de Virton et conduit aujourd'hui Mgr l'évêque de Namur dans ses tournées pastorales.
A Tenquête scolaire il fallait des conclusions. MM. Van der Kindere et le Hardy de Beaulieu furent chargés de les formuler; leurs rapports parurent en avril 1884.
Les conclusions des rapporteurs furent dignes de Tenquête elle-même. C'est là qu'on découvre le but final de cette abominable campagne : on n*avait diflfamé le prêtre • et systématiquement décrié les écoles catholiques que pour aboutir à une réaction anticonstitutionnelle, pour mettre la cognée à la liberté religieuse et à la liberté d'enseignement. L'espace me fait défaut pour reproduire les diatribes, les insinuations malveillantes et calomnieuses dont fourmillent ces rapports; la haine, une haine véritablement fanatique contre la liberté, les remplit tout entiers. Je me borne à citer quelques conclusions particulièrement surprenantes. On lit dans le rapport de M. Van der Kindere :
« Appliquée à renseignement primaire, la liberté absolue et sans restriction n'aurait-elle pas pciur résultat de mettre en péril l'avenir même de la nation? » (Page 44.)
— < La loi doit s'efforcer jxir des moyens indirects de ramener les établissements libres au rcsjiect de l'enfance et de la dignité nationale. » (Page 44.)
Lm ImU» êe0lm9rê . if
-* c Toutes les fois qu*il est possible d'attacher un privilège à la fréquentation d*une école qui présente les garanties nécessaires [c'est-à-dire une école officielle], il faut en saisir l'occasion.^; il doit dépendre des inspecteurs nommés et contrôlés par l'Etat de juger si l'école répond ou non aux exigences de la loi. > (Ibid.)
— c On voudrait inscrire une garantie analogue dans la 1<M qui réglera l'instruction obligatoire; mais id on vient se heurter derechef au nêu Jtossumm de la Constitution. Tout au moins faut-il donner à l'obligation scolaire une autre sanction que l'amende et la prison : l'examen de sortie avec interdiction du travail, pour les enfants qui n'ont pas acquis un minimum de connaissances. » (Ibid.)
— < Il est encore un . autre moyen de soutenir et de défendre les écoles dignes de ce nom. C'est la création du certificat scolaire' donnant lieu à certaines prérogatives : réduction de la durée da service militaire; privilège en matière de remplacement; privilège pour l'admission aux emplois publics, etc. » (Ibid.)
Passons aux conclusions et aux mesures proposées par M. le Hardy de Beaulieu, rapporteur chargé plus spécialement de rechercher c les actes des autorités publiques et du clergé révélés par l'enquête : »
c La Constitution, dit la déclaration de M. Malou, interdit la surveillance de l'enseignement libre. Ou cela est-il orr? Nulle PART. > (Page 3.)
— « C'est précisément parce que l'enseignement est libre... que l'enquête... est indispensable. Dans l'avenir, l'enquête sur l'enseignement deviendra permanente. > (Page 5.)
— c En défendant aux habitants de ce pays libre de fréquenter les écoles publiques établies par la loi, en les contraignant d'une façon quelconque à déserter, les écoles, le clergé belge, soldé par la nation, a violé à la fois la lettre et l'esprit de l'article 15 de la Constitution, en transformant en péché la fréquentation des écoles offidellei. » (Sic *- Page 9.)
— «Le clergé romain oublie trop facilement la position réelle qu'il occupe aujourd'hui dans l'organisation sociale. Est-il, comme
•il le proclame si haul et si volontiers, le maître absolu de la relîgion •et même du culte? -— Nullement. Li religion et les cultes appar- ;tiennent au peuple! » (Page ii.)
M. le Hardy demande là persécution violente :
« Quel moyen de répression peut-on employer contre des ministres des cultes émancipés de tout contrôle et de toute direction, et dont cependant la place est marquée dans nos institutions sociales et même dans notre organisation financière par l'article 117 de la ■Constitution? » (Page 4a)
Réponse de M. le Hardy à M. le Hardy:
« La concIuMon qui s'impose, en présence d'une situation semblable, c'est qu'il faut resserrer l'appareil des lois et soumettre à la responsabilité personnelle de leurs actes ceux qui portent atteinte .aux droits et i la liberté d'autrm.
Conclusion finale du rapport de M. le Hardy : une violation flagrante de la Constitution s'impose :
« Nous pensons donc, que, lorsque la législature portera son .attention sur l'enseignement primaire, en même temps que sur les mesures protectrices de l'enfance contre les abus de la spéculation industrielle, elle devra organiser une surveillanxe séverb des ECOLES gardiennes, primaires, ouvroîrs ou ateliers d'apprentissage PRIVES, qu'ils soient ouverts et tenus par des particuliers ou par des associations d'individus. > (Page 42.)
Telles étaient les mesures rêvées et officiellement .avouées en 1884!
La gauche vota ces conclusions avec entheustasme; le gouvernement tout entier s'y associa par un vote approbatif. Voilà où en était, à la veille de la débâcle, le parti de la liberté, de la tolérance et de la défense nationalel
Pour terminer le tableau de l'enquête scolaire, il fautdire ce qu'elle coûta.
Jusqu'à la fin de 1883, le gouvernement s'était refuséà publier les comptes de l'enquête. La droite, pressentant un nouveau gaspillage, avait protesté. M. Bara s'était borné à répondre que les membres de la commission ne recé* valent, lorsqu'ils siégeaient à l'enquête, que leur indemnité' parlementaire et une somme de dix francs par séance, pour frais de séjour. Les comptes officiels parurent enfin, en janvier 1884 : ils dépassèrent les prévisions les plus pessi-mistes.
Le montant àts indemnités palpées par les vingt-cinq inquisiteurs, pour les quatre années qu'avait duré leur impu* dente exploitation, s'éleva, en dehors des frais de séjour et de déplacement, k la somme de 94.260 francs 38! Chaque membre avait touché, de ce seul chef, un traitement variant de 2.700 à 15.600 francs I
Ces chiffres sont déjà éloquents par eux-mêmes; mais &i l'on prend les sommes perçues par membre et par séance, on arrive à des résultats encore bien plus stupéfiants. M. Warnant toucha pour huit séances 2.778 francs, soit 347 francs par séance; M. Mascart, qui avait siégé quatre fois, reçut par séance 483 francs ; ^L Olin toucha 308 francs • par séance, M. Janson 450 francs.
AL Couvreur, qui ne siégea pas une seule fois en province, palpa, pour huit séances tenues à Bruxelles pendant la session parlementaire, 3.625 francs 19. MM. Washer et ^ Jottrand furent payés plas largement encore. Eux aussi-
siégèrent pendant la session de la Chambre; comme ils ton* chaient leur indemnité parlementaire» ils n'avaient droit a aucun émolument du chef de renquête; cela n*empecha pas M. Washer d'empocher, pour les trente séances auxquelles il assista, 15.661 francs 36, soit cinq cent vingt-deux francs ^ centimes par séance: quant à M. Jottrand, non content de toucher son indemnité parlementaire, il »égea quatre fois à l'enquête pendant la session; pour chacune de ces quatre séances il perçut la modeste somme de onu tcnt dix'Sept francs 2^ centimes/
Le chapitre des frais généraux de l'enquête n'est pas moins édifiant.
Les frais de personnel s'élevèrent à I24x>i3 francs; rien qu'en 1883, année pendant laquelle il n'y eut que trois séances de l'enquête, ils atteignirent 19.67a francs I M. Montigny, professeur à l'univerâté de Gand, avocat du gouvernement et secrétaire général de l'enquête, préleva à lui seul la somme de 3a.4ax francs 90. Son traitement comprenait des postes considérables pour vaccUions — en tout 4428 francs 50 — et cependant cet employé modèle n'avait pas assisté à une seule séance; son rôle s'était borné à compiler, au moyen des documents rédigés par les secrcuires effectifs, les cinq indigestes volumes où furent tout au long dévoilés les c indignes agissements du clergé. >
Les frais d'impression étaient plus remarquables encore: ils montèrent à 367.SS0 francs et ne firent l'objet d'aucune adjudication. Le papier à lettres et les enveloppes ne coûtèrent pas moins de 2.593 francs et Ton fit pour 10.880 francs •dé cartes géographiques.
Ces chiffres furent toutefob éclipsés par les dépense» qu'occasionna la tenue des séances. D y avait eu en tout 182 séances^ tenues dans 87 localités. Pour cela on dépensa 5,648 francs 44 en chemin de fer et voitures, 20,384 francs 15 en frais de séjour, 33,854 francs 37 en frais d'audience, — ea tout 59.886 francs 96.
Le coût moyen de chaque séance, rien qu'en frais de séjour^ fut de zxs francs. Certaines audiences, entr'autres celle de Brecht, coûtèrent, de ce chef^ 160 francs chacune* L'audience unique de Paliseul absorba en tout 510 francsr celle de Bouillon 838 francs 17, dont 300 francs pour frais . dliôtel! A Arlon et à Messancy, le coût des séances fut de 481 francs 93 et 453 francs 50. Comme on le voit, c'est dans le Luxembourg, là où trônait M. Bouvier, que la bamboche de lenquête fut la plus intense; on y appela lesinquisiteurs les € chevaliers de la bombance ».
Au total — j*ai laissé de côté de respectables c di« vers (i) > — l'enquête scolaire coûta 750,000 francs. Tel fut le résultat le plus appréciable — mais certes un des moins appréciés — de cette cynique et grotesque comédie* Lorsque ces chiffres furent connus, il n'y eut dans le pays entier qu'un cri de réprobation. A la Chambre, dans la presse, l'indignation des catholiques se traduisit par des protestations éloquentes ; les procédés scandaleux des inquisiteurs, les projets monstrueux dont ils ne songesdent plus
(1) Un paragraphe spécial, dan» Ict comptes de l'enquête, inentiooiia les- « iDdemnhès payées ans profesteurs de TEtaU » Parmi ces derniers figurait M* De Ridder, l'auteur d'un libelle diffamatoire cootre les écoles dentelUéies des Flandres. Ce pourfendeur de religieuses toucba, pour prix de son œuvre déla-^ trice, la somme de 2,937 francs.
i se cacher, la prodigalité sans exemple da ministère furent dénoncés avec une vigueur vengeresse et qui se sentait déjà victorieuse. L'enquête était coulée; la flétrissure dont, elle était atteinte rejaillissait sur le gouvernement» en achevant de le déconûdérer aux yeux du pays.
IV. — Les derniers actes du ministère. — Prépondérance du libéralisme avancé.
L'enseignement catholique au i5 décembre z88a. — Projet de loi sur l'instruction obligatoire. — Avant-projet de M. Laurent sur les associations et sur les fondations de bienfaisance et d'enseignement. — Projet d'enquête sur les congrégations religieuses.
c L'enquête sera notre vengeance, > s'était écrié M. De Vigne pendant la discussion de la proposition Neujean. Les catholiques purent répondre: c L'enquête est notre triomphe. >
On assista à ce spectacle magnifique et qui montre de quoi est capable un peuple qui lutte pour sauver sa foi et sa liberté menacées : à mesure que l'enquête se prolongeait et devenait plus violente, le mouvement catholique gagnait en étendue et en intensité. « L'enquête passe; le curé reste, » écrivait YEiotU belge; la feuille sectaire eût pu ajouter : l'enseignement catholique se développe, il se consolide, il se fortifie, en raison même de la persécution qui avait juré de le détruire.
Déjà en 1880, lés résultats obtenus dépassaient toutes les espérances. Depuis cette date, les progrès ne cessèrent de s'accentuer. Le tableau suivant, dressé par les soins de M. Malou et arrêté au 15 décembre 1882, démontre éloquemment cette situation prospère :
âcoles primaires.
PROVINCES
NOMBRE D'ÉLèVR-*
«5 UILcEMBIIK
15 O&CI l8St
mrrim.wMcm
ADVfTS
BrabaDC
Fbndre OocidenUl«.
Flsodre Orienule .
Haiiuint, . . • . .
Liège.
Limboaris. . . , • Lazemboofg. • • • Namur
Le Royaume • .
63.469 77.346 73.164 93. MO S«-35i 3». 76^ a4«oo6 17.306 1«.634