III. — Les démissions dans l'enseignement
officiel.
Les démissions se succèdent à partir de la promulgation de la loi de malheur. — Héroïsme des instituteurs démissionnaires. — Pourquoi les démissions ne furent pas plus nombreuses. -^ Manœuvres du ministère et des administrations communales libérales pour empêcher les démissions, pour tracasser les démissionnaires.
L'interdit dont les évêques avaient frappé renseignement officiel ne tarda pas à porter ses fruits. Dès les premiers jours d*août« les démissions commencèrent à se produire dans les rangs des instituteurs, des institutrices, des inspecteurs et des fonctionnaires de tout grade; elles se succédèrent sans interruption pendant les vacances et les premiers mois de Tannée scolaire.
Les uns se retirèrent avant même la publication des Instruciiom pratiques; les autiè^'Lttcndirent les approches de la rentrée; d'autres encore, après avoir repris leurs
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fonctions dans les écoles officielles en vertu de dispenses régulières, les abandonnaient au fur et à mesure qulls pouvaient trouver des positions dans l'enseignement privé. Dans mainte localité, on vit Tinstituteur communal, d'accord avec le curé et les habitants, rester à son poste, tandis que s*élevait en toute hâte l'école catholique; puis, celle-ci préparée, maître et élèves s'y transportaient ensemble, laissant vide l'école officielle. Il y eut enfin quelques membres du corps enseignant qui, étant restés d'abord au service de l'Etat, par ignorance ou par faiblesse, l'abandonnèrent plus tard, vaincus par la voix de leur conscience ou dégoûtés de la tyrannie qu'ils voyaient s'exercer autour d'eux et dont ils étaient les premières victimes.
Le haut personnel de l'instruction publique, inspecteurs^ professeurs des écoles normales, directeurs des écoles primaires supérieures, se trouva fort éclaird par ces démissions. Il perdit en quelques semaines ses sujets les plus distingués par leur mérite professionnel, leur expérience et leur valeur morale : pertes d'autant plus sensibles aux libéraux que ces hommes allaient constituer les cadres dirigeants de l'enseignement libre, auxquels ils apportaient de précieux élémenU d'organisation.
Leur exemple fut suivi par toutes les religieuses qm desservaient des écoles communales de filles, par une notable partie des maîtresses laïques et par un bon nombre de maîtres.
On vît alors se pmr'' ire dans le corps enseignant des traits d*abnégation sublime. Des jeunes gens astreints par leur âge au service militaire refusèrent de profiter des
dispenses que les évêques leur avaient formellement octroyées et prirent le fusil plutôt que de rester dans l'enseignement neutre. D'autres, qui touchaient à Tâge de la retraite, quittaient les écoles officielles et renonçaient de gaieté de cœur au pain de leur vieillesse. Un grand nombre abandonnèrent des positions assurées et relativement brillante?, pour entrer dans les écoles libres, avec des perspectives de traitement et d'avenir beaucoup plus modestes. Plus tard, après les premières difficultés de Tinstallation, la générosité des catholiques permit, dans beaucoup d*endroits« de porter les honoraires des maîtres a un niveau voisin du salaire payé anciennement par les communes. Mais au début il n'en était pas ainsi : tel instituteur sacrifiait sans marchander la moitié de son traitement annuel ; telle maîtresse se dévouait à l'éducation des petites filles de son village moyennant une somme à peine suffisante pour la faire vivre. On cite une localité du Hainaut où la population catholique était si pauvre qu'elle ne savait comment payer un maître. L'instituteur communal, excellent chrétien, chargé de famille, alla trouver le curé et lui offrit ses services. Le prêtre éprouvait quelque embarras à aborder la question délicate des appointements, lorsque le brave homme ajouta: c Si vous pouvez seulement me garantir la provision de blé et de pommes de terre pour mes enfants, je n'en demande pas davantage. > Ce dévouement, comme on pense bien» fut accueilli avec joie par les habitants; peu de temps après, récole catholique s'ouvrait à la satisfaction générale. A Gand, vingt-six institutrices communales quittèrent l'enseignement
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officiel; Tune d'elles. M"" Mathilde De Rop. se <fi8tingna par ce trait héroïque. Elle était devenue malade au mois d*août 1879, et il était à prévoir qu'elle n'aurait pu reprendre ses foniions à la rentrée des classes; comme institutrice officielle, elle était assurée de toucher son traitement; rieir ne la forçait à quitter une position qui était d'ailleurs sa . seule ressource. Cette considération ne l'arrêta pas; comme on lui conseillait de demander au clergé la dispense requise, cette noble femme répondit : c Je ne veux pas rester un instant dans un enseignement qui doit éteindre dans l'âme des enfants tout es{»rit de foi; » et sur le champ elle envoya sa démission à l'hôtel de ville. Avant la fin des vacances, M^* De Rop était emportée par sa maladie; humainement parlant, son sacrifice devenait inutile, mais de pareils exemples sont des gages assurés de triomphe pour la cause qui les suscitel
Les mêmes dévouements se reproduisaient, sous diverses formes, dans bien d'autres lieux. Chaque jour de nouveaux instituteurs brisaient spontanément leur carrière, et la plupart allaient grossir les rangs de l'enseignement libre.
Jamais la Belgique catholique ne célébrera assez haut le dévouement de ces héros obscurs, qui firent plus pour la conservation de la foi datis l'âme de ses enfants que les millions généreusement dépensés par les classes fortunées. On voudrait pouvoir consacrer de longues pages à ces courageux lutteurs; mais il était de l'essence de leur sacrifice de rester ignoré, et l'histoire ne connaîtra pas le détail des souffirances qu'ils endurèrent, des combats qu'ils eurent à livrer, des victoires qu'ils remportèrent sur eux-mêmes.
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Lorsque les comités catholiques procédèrent au recen* sèment général des résultats obtenus» à la fin de 1880^ 1750 maîtres et maîtresses des écoles communale^ sur 7500 environ, avaient donné leur démission. Quelques centaines d'autres les imitèrent pendant les années suivantes; en 1884, le nombre total des démissions s*élevait i 2253, dont 1200 instituteurs et 1053 institutrices. Quant aux professeurs et aux maîtresses des établissements adoptés» soit congréganistes, soit laïques, ils avaient renoncé presque unanimement aux subventions officielles et s'étaient fait inscrire dans l'enseignement libre.
Ce chiffre de 1750 démissionnaires pourra paraître faible; en somme, plus des trois quarts du personnel des écoles communales demeurait en fonctions, malgré la propagande catholique et les censures de l'Eglise. Un certain nombre de maîtres, il est vrai, restaient à titre provisoire et en vertu de permissions accordées par les autorités eccléâastiques; mais la plupart se montraient sourds aux avertissements du clergé et aux cris de l'opinion. Plusieurs raisons expliquaient leur résistance, sans la justifier. Beaucoup d'instituteurs avsdent été gagnés au libéralisme par les journaux, par la franc-maçonnerie et les affiliations radica* les, par les congrès pédagogiques. D'autres, surtout dans les grandes villes, avaient eu des démêlés avec les inspecteurs ecclésiastiques et avec les curés. Certains, sans adhérer formellement au radicalisme et même sans cesser de remplir avec exactitude leurs devoirs religieux, subissaient l'influence de leurs supérieurs plus volontiers qu'ils n'écoutaient les
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réproches de leur conscience; lliabitude invétérée de la soumis»on envers les représentants du gouvernement prenait chez eux le dessus.
La pression des autorités communales, là où elles étaient inféodées au libéralbme, s'exerçait dans le même sens. Mais la plupart des instituteurs restaient attachés à renseignement officiel par des raisons toutes matérielles. Accoutumés à une vie paisible et facile, assurés d'une large aisance jusque dans leurs vieux jours, on comprend que beaucoup d'entre eux aient hésité à sacrifier de pareils avantages lorsqu'ils n'étaient pas animés d'une foi vive et profonde. < Chaque jour, racontait à un contemporain le curé. d'une paroisse de Liège, nous recevons la visite de quelques-uns de ces malheureux, qui viennent nous confier leurs peines et s*en vont en pleurant, sans oser rompre la chaîne qui les lie. Ils comptent sur quelque arrangement, ils espèrent trouver quelque moyen de concilier leur foi et leurs intérêts, et ils continuent ainsi Tout en blâmant leur faiblesse et eu appliquant strictement à leur égard les instructions' des évêques, ne faut*il pas condamner plus sévèrement encore les hommes d'Eut qui ont bouleversé des existences honnêtes et régulières, en les soumettant à une épreuve trop forte pour elles? >
Tandis qu'un certain nombre d'instituteurs reculaient ou hésitaient devant l'accomplissement de leur devoir, les écoles normales dirigées par les évêques et par les communautés religieuses avaient, naturellement, renoncé à l'agréa^ tion et se disposaient à former des élèves-maîtres pour
renseignement libre. La plupart des jeunes gens et des jeunes filles qui en suivaient les cours Tannée précédente leur restèrent fidèles; quelques-uns seulement, cédant aux instances que M. Van Humbeeck multiplia auprès de tous les élèves des écoles normales agréées» passèrent aux maisons de l'Etat En revanche, celles-ci perdirent un certain nombre de leurs élèves des deux sexes, qui furent retirés par leurs parents.
Pour empêcher ces désertions, qui se multipliaient rapi* dément, le ministère annonça, par une circulaire d'octobre 1879, que les parents des normalistes pourvus de bourses seraient actionnés en remboursement pour les années échues» s'ils retiraient leurs enfants avant le terme de leurs études. Cette disposition purement nominale de la loi sur les bourses d'études n'avait jamais été appliquée jusque là; elle prenait dans cette circonstance un caractère pardciilièrement odieux et vexatoire. Le cabinet la compléta plus tard par des poursuites contre les jeunes institutecus déjà diplômés qui avaient autrefois joui d*une bourse, et qui se refusaient à remplir des engagements contractés envers l'Etat sous une législation et à des conditions toutes différentes.
Des efforts non moins désespérés étaient tentés pour arrêter les démissions dans le corps enseignant. Un procédé d'une injuste criante, et qui fut fréquemment mis en œuvre^ consistait à priver de la pension à laquelle ils avaient droit les instituteurs qui démissionnaient après avoir atteint Tâge de la retraite. Une circulaire ministérielle du 27 mars 1880
dëdda que € si même Tinstituteur réunit les deux conditions exigées par la loi et par les règlements» JL n*en résulte point pour lui un droit absolu i la pension^ spécialement lorsqu'il accepte une position dans l'enseignement organisé contre celui dont il sort (sid^, et qu'il use de son influence personnelle pour désorganiser ce dernier. Cette circonstance particulière, ajoutait le ministre» a pour conséquence de faire considérer l'instituteur [demandant sa mise i la retraite] comme démissionnaire et de lui faire refuser l'octroi d*une pension. >
Les instituteurs démissionnaires n'étsdent d'ailleurs pas les seuls à être punis. Ceux qui étaient restés momentanément à leur poste étaient soumis, même en dehors de leurs fonctions, à un perpétuel espionnage et se voyaient victimes de mesures d'intimidation absolument arbitraires. En avril 1879, par conséquent plus de deux mois avant la promulgation de la loi de malheur, M. Roevens, insti* tuteur communal à Oorderen, avait prononcé sur la tombe d'un de ses collègues» M. Van de Poel, un discours où il rendait hommage à ce maître vraiment chrétien, c Sans aucun doute, s'était écrié AL Roevens, en parlant de son ami, il n'a pu lire, sans verser des larmes, le projet de loi actuellement discuté par les Chambres législatives.* »
Ces paroles furent dénoncées au ministère de l'instruction publique; le 7 août, M. Roevens se voyait infliger une suspension de huit jours avec privation de traitement, pour avoir fait c un discours qui renferme une critique directe de la nouvelle loi sur l'enseignement primaire, alors en <Uscas«on au sein de la Chambre des représentants. >
Rivalisant de zèle avec radministration centrale» les bourgmestres fibéraux se permettaient, eux aussi» toutes sortes de vexations à Tégard des instituteurs qui abandonnaient les écoles communales : tantôt ils opéraient des retenues illégales sur le traitement qui leur était dû; tantôt ils se donnaient la satisfaction de refuser leur démission et de les faire révoquer. L'un de ces arrêtés de révocation, frappant l'instituteur de Leval-Trahegnies, mérite de passer à la postérité :
Le ministre de rînstruction publique.
Attendu que le sieur Bloctcur a abandonné son poste d'instituteur primaire à recelé officielle de Lcval-Trahegnies immédiatement, après la remise de sa démission;
Attendu qu'il n'avait prévenu ni Tinsj^ecteur scolaire, ni Fautorité locale de sa détermination, et qu'il a agi en vue de nuire à t enseigne^ ment pubKe;
Vu la délibération par laquelle le conseil communal de Leval- Trahegnîes a décidé de ne pas accepter la démission offerte par le sieur Blocteur et de demander à l'autorité supérieure la révocation de cet agent;
Arrête :
Le sieur Blocteur est révoqué de ses fonctions d*instimteur primaire de Técole communale de Leva]-Trah^;nies.
Bruxelles, le 14 juillet 1880.
{Signé) P. Van Humbeecx.
Mais ces voies de rigueur n'avaient guère d'autre effet que d'exaspérer davantage les esprits et d'envenimer la lutte; elle achevaient de discréditer l'enseignement officiel et ne contrariaient en rien, nous Talions voir à Tinstant, l'épanouissement merveilleux de l'enseignement libre.
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