SPÉCIFICITÉ DE L*ACTE DIGESTIF
Le plus grave inconvénient de ce langage est, à mon avis, qu'il sépare totalement la digestion de l'assimilation ; il enlève à la digestion son caractère spécifique et conduit à cette idée dangereuse que le même corps est digéré de la même manière dans les vacuoles protoplasmiques d'espèces unicellulaires différentes* Tous ceux qui emploient ce langage, (et je me reproche de l'avoir moi-même bien souvent employé), arrivent fatalement à considérer simplement la digestion comme une dissolution. Or, si l'on y regarde de près, on constate bien vite que ce mot dissolution, précis quand il s'agit d'un cristal qui se liquéfie, n'a plus aucun sens quand il s'agit de corps colloïdes comme le sont ordinairement les aliments des animaux.
Un corps colloïde, quand il est digéré par un être vivant, se trouve transformé en un autre corps également colloïde; il n'y a pas là passage d'un état solide à un état liquide comme dans une dissolution ; il y a seulement modification d'un état colloïde, et l'on conçoit aisément que, chaque protoplasma spécifique ayant en propre ses particularités d'état physique et de composition chimique, la digestion,
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par ce protoplasma, d'un colloïde ingéré soit simplement une assimilation physique. Le protoplasma actif et vivant impose son état physique personnel aux colloïdes différents introduits dans ses vacuoles ; c'est là la seule signification convenable que Ton puisse donner au mot digestion.
Si npus possédions des appareils nous permettant d'apprécier, de mesurer, ce que nous appelons l'état physique du protoplasma d'une espèce donnée, nous serions à même de définir d'une manière détaillée ce que signifie le mot assimilation phtjsique. En réalité, nous ne savons pas ce que c'est qu'un même état physique dans deux corps différents ; nous constatons seulement que les variations qui se produisent dans la vacuole sont dans le sens de la réalisation d'un état d'équilibre entre ce contenu et le contenant. L'équilibre définitif n'est obtenu que lorsque l'assimilation totale, tant physique que chimique, a été réalisée; la séparation de la digestion dans l'ensemble des phénomènes qui conduisent & l'assimilation n'aurait donc que le valeur d'un terme analytique conventionnel, si l'on ne savait pas, expérimentalement, déterminer des phénomènes partiels qui s'arrêtent à mi-chemin de l'assimilation, des digestions in vitro. C'est là une chose très importante, et, si l'on y a été conduit par des considérations théoriques aujourd'hui insoutenables, il n'en est pas moins vrai qu'elle est peut-être la conquête la plus précieuse de la biologie.
Tant que la vacuole à un contour distinct dans le protoplasma vivant, on peut parler de son contenu comme de quelque chose d'étranger à ce protoplasma et considérer les variations qui s'y produisent comme
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résultant de substances qui y sont sécrétées par le protoplasma, qui s*y introduisent par diffusion, émanant de la substance vivante. Alors, on regarde les phénomènes qui se passent dans la vacuole comme résultant, non plus de l'action directe, de Vinfluence du corps vivant lui-même sur le contenu de la vacuole, mais des réactions physiques ou chimiques qui se produisent au sein du liquide vacuolaïre, grâce à la présence, dans ce liquide, des éléments sécrétés par le protoplasma. Cette manière de voir, évidemment empruntée à Thistoire do l'homme a conduit à faire des expériences qui ont partiellement réussi et que je vais résumer en quelques lignes :
S'il y a, dans le proloplasma vivant d'une amibe, par exemple, des principes diffusibles dans Teau, mais qui sont plus ou moins retenus* dans ce protoplasma pendant que Tamibe vit, on pourra, mécaniquement, en triturant les corps des amibes dans un liquide, y faire diffuser ces principes actifs ; puis dans ce liquide, placé autant que possible dans les conditions de la vacuole observée (réaction acide par exemple), on introduira un corps susceptible d'être digéré par une vacuole d'amibe, et on verra s'il subit in vitro, dans le liquide ainsi préparé, les mêmes transformations. La question est de savoir, en d'autres termes, si l'activité digestive de l'amibe est transportable en dehors de l'amibe vivante. La réponse donnée aujourd'hui à cette question par l'expérience est que Tactivité étudiée est transportable partiellement'^,
1- Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de cette hypothèse de la rétention des diastases dans les cellales vivantes.
2. Voici, d'après M. Metchnikoff, le détail de l'expérience réalisée à ce sujet par M. Mouton : « Il prélevait des quantités d'amibes,
Ce résultat, tout grossier qu'il soit, est fort remarquable ; ii montre qu'un liquide non vivant peut être doué artificiellement de quelques-unes des propriétés les plus curieuses de la vie ; des auteurs ont pu en inférer que ce liquide est doué d'une vie partielle, ce qui est une manière de parler au moins inutile.
Au point de vue où nous nous plaçons, le résultat de cette expérience a un autre intérêt ; il nous permet d'arrêter à Tune de ses étapes le phénomène de Tassimilation qui, dans l'amibe, allait toujours jusqu'à l'identité totale,
J'ai proposé d'appeler assimilation physique cette étape de l'assimilation vitale qui est réalisable en dehors de la vie ; j'espère que la suite justifiera cette appellation qui est plus avantangese que le mot u digestion » ; nous verons combien est féconde cette
et, après les avoir centrifugées avec de l'eau, il traitait le dépôt avec de la glycérine. A Taide de Talcool il obtenait un précipité qui se dissolvait facilement dans Teau. Le liquide obtenu exerçait une influence digcstivc incontestable sur les substances albuminoïdes. Il liquéfiait facilement la gélatine et attaquait, quoique faiblement, Talbumine coagulée par la chaleur... Il y avait d9nc, dans le liquide préparé avec les amibes, une diastase protéolylique, mais d'activité faible. Par contre, le môme extrait ne renfermait ni sucrase capable d'intervertir, le sucre de canne, ni lipase pour digérer les matières grasses... Les expériences de M. Mouton, dirigées vers l'action de l'amibodiastase sur les bactéries et faites avec les coli-bacilles vivants, lui ont donné des résultats né<;atifs. Mais ces microbes, préalablement tués par la chaleur ou par le chloroforme ont été bien attaqués par le ferment soluble des amibes... L'amibodiastase digère donc bien in vitro les bactéries mortes, tandis que, dans le corps des amibes, elle attaque les bactéries à l'état vivant. Il faut en conclure, ajoute M. MetcUnikofl", que ce n'est qu'une faible partie de cette diastase qui passe dans les extraits de M. Mouton ».
Ou plutôt, dirai-je volontiers, que la diastase ou partie transportable de l'activité vitale dans le cas actuel ne représente que l'un des éléments de cette activité vitale.
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|- notion de l^transportabilité partielle des activités vitales
spécifiques dans les liquides morts. Toute la sérothérapie est sortie de là.
[. Avant d'aller plus loin, je no crois pas inutile de
montrer, par un exemple saisissant, combien cette expression « assimilation physique » est préférable au mot digestion qui écarte toute idée de spécificité. Dans ridée de ceux qui emploient le mot digestion, il est évident que le phénomène de la transformation d'un colloïde déterminé par l'agent digestif est comparable à une banale dissolution; les viandes, par exemple, sont digérées, c'est-à-dire réduites en bouillie fluide, dans le suc gastrique de l'homme et dans le suc gastrique du porc, et toute idée do spécificité, de précision, dans une telle digestion est tellement écartée que l'on s'étonne de voir résister à l'action du suc
I gastrique les cellules mêmes qui les ont produites ;
! voici un passage que j'emprunte à un récent petit
traité de physiologie, d'ailleurs excellent : « Pourquoi les diastases telles que la pepsine et la trypsine, qui
I digèrent les matières azotées, ne digèrent-elles pas
[ l'estomac et l'intestin vivants ? On n'en sait rien.
. a Les tissus vivants jouissent pour ces diastases
d'une immunité remarquable. Dire qu'il y a immunité n'est (1 ailleurs pas expliquer le fait, mais l'exprimer simp'eme it en indiquant son analogie avec d'autres qu'on verra plus tard^ ». Cette question se pose naturellement en effet, si l'on, considère simplement la digestion comme une dissolution ; elle ne se pose plus si on la considère comme une assimilation physique, ;ar les cellules vivantes qui agissent sur des colloï-
3. BrOcker. Sciences naturelles, p. 165. Paris Dclagrave, 1905.
des en les assimilant n'ont pas besoin de se transformer pour devenir semblables à elles-mêmes ; elles sont au contraire et rigoureusement, en équilibre spécifique avec le liquide digestif qui impose leur état physique aux aliments d'origine différente.
Je me contente de signaler ce fait; nous en trouverons de plus importants, et du même ordre, dans les cas de fabrication de sérum spécifique à la suite, par exemple, d'injection do lait de vache dans le péritoine d'un cobaye. Cette fabrication, tout à fait incompréhensible avec l'ancienne notion de digestion, devient au contraire tout à fait claire avec la notion d'assimilation physique. On comprend de môme immédiatement que le venin des serpents soit inofîensif pour les serpents.
S 10. — PREMIÈRE NOTION DE LA TRANSPORTABlLLTé PARTIELLE DES FACTEURS PHYSIQUES DE LA LUTTE VITALE
H. Mouton, quia fait sur les amibes les expériences précédemment signalées* de transport d'activité digestive dans des liquides morts, dit, suivant en cela rhabitude répandue aujourd'hui partout, que ce liquide extrait mécaniquement des cadavres triturés d'amibes, contient un corps spécial, capable de digérer des albuminoïdes dans certains conditions, et qu'il i appelle « amibodiastase ».
On donne, d'une manière générale le nom de diastases à des corps, connus seulement par leurs effets^ et qui transportent, dans les liquides où ils se trouvent,