U- -> LUTTE INDIRECTE ET CORPS A CORPS
Darwin a tiré un grand parti de la « lutte pour l'existence » dans son explication de la formation des espèces, mais il s'est servi du mot lutte dans un sens bien plus général que celui avec lequel nous l'employons ici. Il a parlé le plus souvent de lutte au figuré, sans vouloir laisser entendre que, dans tous les cas dont il s'occupait, il y eût réellement corps à corps entre les individus dont les intérêts étaient opposés; c'était souvent un conflit d'intérêts Bt non un confit direct de personnes.
Si, par exemple, on a semé diverses graines dans une plate-bande, et qu'on ait laissé ensuite les plantes 30 multiplier par elles-mêmes, il arrivera que certaines espèces prospéreront, que d'autres disparaîtront, sans qu'on ait besoin d'invoquer, pour expliquer la disparition de ces dernières, une action directe
des premières. On aurait pu conserver par la culture, dans la même plale-liande, un nombre limité d'individus de toiites ces espèces sans constater jamais un antagonisme direct entre elles*; et cependant, dans le conflit d'intérêts qui consiste à s'approprier, à s'assimiler, une quantité donnée d'humus, il arrivera que, abandonnées à elles-mêmes, des espèces prospéreront et seront représentées par un nombre croissant d'individus, taudis que d'autres finiront par disparaître.
En fin de compte, c'est bien une lutte tout de même que cet état dans lequel deux individus tirent, chacun de son côté, la couverture à soi, puisque celui qui est privé de couverture finit par mourir ; mais il faut cependant établir une différence entre le cas où l'un des concurrents ne nuit à l'autre qu'en s'emparant de toute la nourriture disponible, et celui où l'un d'eux exerce sur l'autre, soit directement, soit par l'intermédiaire de ses diastases, une influence nuisible.
Dans du liquide Raulin bien préparé, on peut laisser tomber toutes les poussières de l'air indistinctement ; pourvu qu'il y ait dans ces poussières des spores d'aspergillus niger, on peut être sûr que les autres moisissures et les microbes de toute espèce ne se développeront pas et que Ton obtiendra une culture abondante et à très peu près pure, d'aspergillus. Là^
1. Je ne dis pas quHl ne puisse pas y avoir d'antagonisme direct entre des plantes d'espèces différentes; on connaît, au contraire, certaines espèces dont le voisinage est nuisible à certaines autres^ indépendamment de toute concurrence, comme cela se manifeste aussi dans les antagonismes microbiens; Je veux seulement faire remarquer que le principe de Darwin peut se comprendre saoft qu*il soit indispensable d'invoquei^ un corps-À-corps.
LUTTE d'un coups VIVANT CONTRE UN COï\PS VIVANT 69
c'est seulement Tadaptation parfaite de l'espèce au milieu choisi qui lui permet d'assimiler tout le liquide au détriment des espèces différentes; on ne peut invoquer un antagonisme spécifique de l'aspergillus avec toutes les espèces, n'importe lesquelles, * qui^ en l'absence de l'aspergillus, se développeraient fort bien dans le liquide considéré.
Tout autre est le cas de l'antagonisme spécifique qui a été remarqué, par exemple, entre le bacille du pus bleu et la bactéridie charbonneuse ; là, indépendamment de toute concurrence alimentaire, il y a action nocive directe de la première espèce sur la seconde; les produits diffusés du pus bleu rendent inhabitable pour la bactéridie un milieu où elle eût prospéré ; ce n'est pas encore le corps-à-corps proprement dit, c'est cependant déjà la lutte, par des moyens indirects il est vrai, mais la lutte réelle néanmoins. Pour trouver le corps-à-corps il faut s'adresser au cas où les deux adversaires sont en contact intime et non en deux points différents d'un milieu liquide dont ils s'efforcent, chacun de son côté, d'assimiler les produits diffusibles.
Ce contact intime ne se trouve guère réalisé dans la nature que lorsqu'un des deux adversaires pénètre dans la substance de l'autre, sauf les cas où l'un d'eux s'accole à l'autre et ne s'introduit que partiellement dans son sein; en d'autres termes, il n'y a réellement lutte directe que lorsqu'il s'agit de la lutte pour Vespace^ lorsque deux adversaires s'efforcent d'occuper lemême point du milieu ; la lutte alimentaire et la lutte ndirecte., s'exerçant au moyen de produits diffusés, mettent en réalité aux prises, non pas deux individus vivants, mais un individu vivant et les liquides morts
transportant partiellement Tactivité de l'autre ; nous les étudierons donc au chapitre suivant qui traite de la lutte des corps vivants avec les corps de la seconde catégorie. Dans le chapitre actuel, nous nous bornerons à la lutte directe pour Tespace, lutte qui revient à la formule triviale : « ôte-toi de là que je m'y noette », à condition que Ton interprète cette formule dans le sens le plus féroce, et qu'il s'agisse pour l'agresseur, non de déplacer dans le milieu Tétre qu'il attaque, mais de le remplacer dans sa propre substance, « dans sa peau ».
1 13 — VACINÉTIEN SUCEUR
Ce problème de la lutte pour l'espace comprend l'histoire d'une grande partie des maladies aiguës, où Tagent pathogène vivant pénétre dans l'intérieur de l'individu qu'il rend malade et engage avec lui un terrible corps-à-corps ; avant d'envisager ce problème dans son ensemble, je signale seulement un cas de lutte directe un peu différent et qui nous donnera un enseignement intéressant, je veux parler de l'acinétien suceur qui s'empare de la substance d'un înfusoire.
L'acinétien est un petit être unicellulaire muni de suçoirs ressemblant à une aiguille creuse de seringue de Pravaz ; il enfonce un de ces suçoirs dans la substance d'un infusoire cilié que son contact paralyse (ce qui peut nous faire croire que les diaslases de l'acinétien sont toxiques pour l'infusoire) ; puis, par ce' suçoir, il absorbe toute la substance protoplasmique * de cet infusoire souvent beaucoup plus volumineux que lui-même.
Ainsi se trouvent mélangées, dans le contour de
LUTTE d'un corps VIVANT CONTRE UN CORPS VIVANT 71
racînétien suceur, d'une part la substance de Tacinélien, d'autre part, une quantité plus considérable de substance empruntée à Tinfusoire capturé ; la lutte entre ces deux substances se termine par la victoire de l'animal suceur; s'il reste vivant, il impose en effet son état personnel à tout le protoplasma étranger qu'il à ingéré; dans ces conditions, on dit que le protoplasma ingéré est alimentaire pour l'acinétien; si l'acinétien était vaincu dans la lutte et mourait I des suites de son repas, on dirait que la substance
j avalée lui est toxique.
[- Dans le cas très particulier de cet acinétien, ce
qui est ingéré, on est tenté de dire que c'est bien de j la substance vivante, ou du moins une substance qui
j transporte avec elle une grande partie des propriétés
I de l'infusoire sucé, mais ce n'est pas un être vivant^
capable réellement de vivre c'est-à-diro d'assimiler totalement; des expériences nombreuses ont montré en effet que du protoplasma cellulaire ne peut assiiniier qu'en présence du noyau de la cellule ; c'est donc, pour parler rigoureusement, une substance morte qui est ingérée par l'acinétien, une substance incapable d'assimilation chimique, mais qui, au point de vue de l'assimilation physique, transporte avec elle le plus possible des propriétés proloplasmiques de l'animal sucé, bien plus, en tous cas, d'entre ces propriétés, que n'en saurait transporter n'importe quel liquide résultant d'une trituration du corps de l'infusoire; et, par conséquent, l'ingestion de protoplasma d'infusoire par un acinétien est un cas intermédiaire entre l'introduction de diastases actives et l'introduction d'un être vivant complet dans un autre être vivant. Arrivons maintenant à ce cas
7â LA LUTTE UNIVERSELLE
de là lutte véritable, du corps-à-corps entre deux vivants.