S 14. — LUTTE DIRECTE DU MICROBE ET DE L'HOTE
Un microbe est introduit au sein du protoplasma d'un animal; la région occupée par le microbe est donc dérobée par lui au protoplasma vivant qui la remplissait précédemment; cette région passe brusquement de Tétat de Tanimal à Tétat du microbe; une lutte pour l'espace s'engage entre les deux états, le protoplasma ambiant tendant à imposer son état personnel au canton occupé par le corps du microbe et, réciproquement, le microbe tendant à imposer, du moins tant qu'il reste vivant, au milieu qui l'entoure, un état avec lequel il puisse se trouver en équilibre.
A cette lutte pour l'espace s'ajoute une lutte alimentaire, le microbe ne pouvant tirer que de la substance de l'hôte les matériaux dont il a besoin pour Tentretièn de sa vie. Que l'on s'arrête à la considération de la lutte pour Tespace où à celle de la lutte alimentaire, on est obligé de constater que, les protoplasmas qui luttent n'étant pas mélangés Tun avec l'autre, chacun d'eux occupant un espace rigoureusement défini, la lutte réelle ne se passe pas entre les deux protoplasmas eux-mêmes, mais entre chacun d'eux eiï émanation de l'autre ; le corps-à-corps, même dans ce cas où il est le plus complet, n'entraîne pas une lutte directe au sens précis du mot, mais une lutte indirecte de chacun des ennemis avec Vinfiuence qu'exerce l'autre dans son ambiance immédiate.
Voilà la conclusion à laquelle on est fatalement
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conduit, saifoir qu'un être hivant n'agit pour ainsi dire jamais par lui-même, mais par ses représentants transportables, par son émanation tant physique que chimique; voilà, du moins, la conclusion à laquelle on serait fatalement conduit, si Ton considérait, comme on le fait d'ordinaire, que Tétre vivant existe par lui-même dans son contour limitant, et indépendamment du milieu ambiant.
Or, c'est là une erreur manifeste, et qui provient des vieilles théories vitalistes, dans lesquelles on admettait un principe vital animant le corps vivant et localisé en lui. En réalité, un être vivant est le résultat d'une lutte de deux facteurs, la substance localisée dans le contour de l'animal, le corps de l'animal d'une part, et d'autre part lé milieu ambiant; l'un de ces deux facteurs est transportable avec toutes ses propriétés, mais il ne saurait être vivant, être/ en train de vivre, sans le milieu qui rentoure; la vie, c'est la lutte même entre le corps de l'être et l'ambiance; c'est la lutte entre l'hérédité, ensemble des qualités transportables, et l'éducation, ensemble des états successifs du milieu parcouru. On n'a aucunement le droit de parler de la vie d'un corps protoplasmique isolé; cela ne signifie rien.
Par conséquent, lorsqu'un microbe entre dans un protoplasma vivant, on ne doit pas considérer seuleirient le corps limité par le contour de chacun des combattants, mais, pour chacun d'eux, le corps luimême et son ambiance ; et alors, le fait de l'introduction de l'un des vivants dans l'autre se ramène à ce }ue le corps de chacun des combattants devient, dans 1 région considérée, l'ambiance de l'autre; ce n'est onc pas une lutte qui commence, c'est une lutte qui
continue; et cette lutte de deux vie» est directe si Ton considère chaque vie comme ayant pour théâtre un corps et une ambiance, au lieu de s'arrêter à la notion insoutenable de la vie localisée dans le corps même ilo chaque combattant.
On trouvera peut-être dans ces considérations un souci exagéré de rigueur, mais ce souci de rigueur ne sera pas inutile et pourra même nous conduire à des notions fécondes. La première notion qui en résulte est celle-ci, que, dans un vase contenant une infusion, par exemple, la vie de chaque infusoire doit être considérée comme occupant tout l'espace liquide, avec plus ou moins d'intensité suivant qu'on se rapproche où qu*on s'éloigne du corps de l'être vivant; et cela suffit pour qu'on ne s'étonne plus des actions attractives ou répulsives s'exerçant à distance entre corps vivants de la même infusion, et connues sous le nom de phénomènes chimiotactiques.
8 15. - U VIE DE L*ÊTRE ENVISAGÉE DANS LE MlUEU
La vie de l'être protoplasmique, envisagée dans le viitieu, en dehors de son corps, comprend bien des parLicularités susceptibles d'être séparées, au moins û'dxis le langage; certainement cette vie comprend des mouvements chimiques et des influences phyëîques :
Au nombre des premiers, il faut compter l'appel de substances alimentaires par suite de la consommation ilu celles qui environnent le plus immédiatement le corps de Tanimal, et aussi la diffusion des substances e^vcrémentielles ou substances accessoires à l'assirjUaJûn et prodaites en même temps que le proto-
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plasma nouveau. Ce'Souble courant peut être considéré comme un mouvement de substances chimiquement définies et Ton conçoit qu'il occupe tout l'espace disponible dans le milieu, jusqu'à ce que les substances alimentaires soient épuisées, ou que les substances excrémentielles aient saturé le milieu (ce qui, l'expérience l'a prouvé, suspend la vie des êtres unicellulaires).
Outre ces mouvements chimiques, il y a aussi, certainement, des phénomènes physiques qui tendent à mettre le milieu en équilibre avec le corps protoplasmique vivant; cet équilibre se conçoit seulement lorsque le milieu peut être considéré comme un colloïde, ce qui est presque toujours le cas s'il contient des êtres en train de vivre.
Il est difficile de parler dans un langage très précis de ces influences physiques encore bien peu connues, mais on en trouve un exemple frappant dans les boissons fermentées comme le vin ou la bière, boissons qui résultent de la vie prolongée d'une levure dans un milieu nutritif.
Si Von étudie seulement ces liquides par les procédés ordinaires de l'analyse chimique, on y trouve un certain nombre de substances définies, mais cette étude est incomplète, précisément parce qu'elle néglige les phénomènes de l'ordre physique, les particularités de Y état de ces boissons colloïdes ^ Une analyse plus complète, mais moins facile à exprimer dans le langage, du moins avec précision, s'obtient au mioyen des organes des sens des hommes exercés, des dégustateurs de profession.
Le bouquet des vins est dû à des petites traces de substances adorantes que le dégustateur habile
reconnatt, mais qui sont également susceptibles d'être mises^en évidence au moyen d'une analyse chimique assez poussée ; en revanche, il est une autre qualité qui n'est pas justiciable de l'analyse des laboratoires, et qui est sensible aux buveurs exercés; c^est ce qu'on appelle la bouche^ ce moelleux particulier dont l'absence dans les boissons mouilléesy dans le vin additionné d'eau^ par exemple, est si désagréable aux vrais amateurs. Dans les essais de synthèse artificielle du vin, au moyen des éléments qu'y découvre l'analyse chimique, même lorsqu'on y mettait les proportions exactes du mélange qu'est le vin naturel, on n'arrivait jamais à réaliser un liquide ayant de la bouche. Pas leur attribua ce( échec à une analyse incomplète ; il découvrit en effet dans tous les vins naturels certains produits qui, comme l'acide succinique et la glycérine avaient jusque-là à peu près passé inaperçus; il pensa que l'addition de ces substances en proportions convenables rapprocherait les vins artificiels des produits naturels de la fermentation, mais le résultat ne fut pas encore jugé complet par les connaisseurs; les boissons fabriquées^ n'avaient jamais la bouche des boissons fermentées.
C'est que le vin et la bière sont des colloïdes qui ont longtemps servi de milieu à des levures vivantes et qui, par suite, se sont trouvés en équilibre avec ces levures, ont subi, de la part de ces levures, Tassi-milation physique. Une boisson qui s'est trouvée en équilibre avec des levures utiles à l'homme, peut être ensuite en équilibre avec les cellules sensorielles de notre bouche^, et c'est précisément une
1. On a découvert récemment aussi que la résistance électrique des vins mouillés permet de reconnaître le degré de leur mouillage';
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des raisons pour lesquelles ces levures sont considérées comme utiles; d'autres microbes sont au contraire dangereux pour nous, parce que Tassimilation physique imposée par eux à leur milieu fait de ce milieu une chose nuisible à Thomme, une toxine.
Ainsi, dans un milieu colloïde où a vécu un microbe ou une levure, il reste une trace physique de cette vie ; le microbe, la levure, a assimilé physiquement le milieu, mais c'est seulement au moyen d'un réactif biologique comme la sensibilité guslative de Thomme que l'on peut quelquefois mettre en évidence cette assimilation physique. Quelquefois aussi, l'état spécial imposé par l'être vivant à sou milieu peut être mis en évidence par l'action de cet état spécial sur la stabilité d'autres colloïdes (coagulation du lait) ou même sur la stabilité de certains composés chimiques (interversion du sucre); on dit alors que le milieu ainsi modifié contient une diastase; mais il parait certain que l'analyse des milieux par ces actions diastasiques n'est jamais aussi complète que l'analyse biologique au moyen d'un réactif vivant.
On conçoit d'ailleurs combien doit être complexe l'étude du miheu dans lequel a vécu un être vivant, car là présence de l'être vivant y laisse des traces d'ordre divers : des traces d'ordre chimique, sous forme de substances excrémentielles, substances accessmres à l'assimilation et diffusées dans le miheu, d'une part ; et, d'autre part, des traces d'ordre physique, le résultat de l'assimilation physique du
ce que nous avons dit plus haut fp. 43) des phénomènes d'électrisation de Contact dans les colloïdes l'ait comprendre la raison de ce phénomène.
milieu, de Téquilibre imposé au milieu colloïde par Tètre vivant qui baigne à son intérieur. Les confusions les plus regrettables ont lieu entre les substances excrémentielles proprement dites et les diasiases en lesquelles on décompose l'activité physique émanée de Tôtre vivant, transportée de Tôlre vivant au milieu*. Pour la levure de bière, par exemple, Talcool est une substance excrémentielle proprement dite; c'est une substance chimique qui, dans les conditions de la fermentation du moût de bière, se produit fatalement en même temps que s'accroît la quantité de levure ; la sucrase, au contraire, djastase inversive du sucre de canne, doit, quand elle apparaît^, être considérée comme un résultat de l'assimilation physique du milieu par la levure, de Tenvahissement du milieu par la vie physique de Têtre qu'il contient. Cette manière de voir rend moins mystérieux le fait si admirable que, en présence de certains aliments, l'être qui peut s'en servir sécrète précisément \- la diastase qui est nécessaire à la transformation de
ces aliments en vue de leur consommation.