SYMBIOSE ET MALADIES CIÎROWIQUES
il est même rare de trouver aujourd'hui des Parame^ cium Sursaria qui soient incolores ; si, par hasard, on eu trouve dans des étangs isolés, il suffit de les mettre dans un bocal où il y a déjà des individus verls de la même espèce ; elles gagnent très vite la maladie verte. En comparant des Paramécies Incolores et des Paramécies vertes, on constate que, dans des conditions aussi analogues que possible, les dernières se multiplient plus vite^ ce qui prouve que les zoochlorelles parasites ne nuisent pas au phénomène de Tassimilation. Les zoochlorelles se multiplient d'ailleurs aussi vite que leurs hôtes, car, au bout d'un certain nombre de générations, la couleur verte des Paramécies tl'a pas faibli. Il est donc vraisemblable que les zoochlorelles, utiles aux Paramécies, trouvent elles-mêmes; dans les substances de ces infusoires, un milieu de culture avantageux. Cette « chlorose » des Paramécies apparaît ainsi, non seulement comme innoifensive, mais même comme utile aux individus qui en sont atteints, du moins en tant qu'il s'agit de reproduction et de multiplication. Mais, si l'homme se compose de plusieurs trillions de cellules, il n'est pas indifférent que ces cellules soient réparties d'une manière ou d'une autre ; c'est une « machine » très compliquée et très précise ; elle est formée de parties qui doivent être vivantes, c'est-à-dire douées d'assimilation ; mais il faut en outre que ces parties soient coordonnées et que leurs activités partielles s'unissent dans un effort total, qui est le fonctionnement d'ensemble ; car c'est le fonc- [ tionnement d'ensemble qui entretient les vies partielles des cellules. Or, la vie de l'ensemble entretient les vies partielles et est entretenue
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par elles, à condition que chaque tissu occupe dans l'organisme la place qui lui est assignée et celle-là seulement. On comprend alors qu'un agent, favorable au développement d'un certain tissu, soit nuisible à l'animal, si le développement exagéré de ce tissu détruit la coordination de l'ensemble. Il ne serait pas bon pour une locomotive que ses pistons se gonflassent au point de faire éclater les cylindres ; de môme, le cancer consiste en proliférations cellulaires, qui deviennent mortelles pour l'hôte qui en est le siège. Je vais étudier longuetnent ici les conditions de la maladie chronique appelée tuberculose; je dirai ensuite quelques mots de la symbiose des orchidées et des champignons ; ces deux exemples suffiront à illustrer l'histoire de la paix armée.
s 81. - LE TUBERCULE
La tuberculoso est due à renvahissement do noire organisme par un bacille microscopique appelé « bacille de Koch » du nom du savant qui Ta découvert; ce bacille est trop petit pour être facilement .vu au microscope ; il faut le colorer, et il est très difficile à colorer : il ne « prend pas la couleur » comme beaucoup d'autres microbes bien connus. Heureusement, il la perd aussi très difficilement, qujand une fois il Ta prise ; c'est grâce .à cette propriété que nous pouvons le découvrir dans les tissus. On colore le tissu, soit par une immersion très prolongée dans des bains appropriés, soit par Taction de bains portés à une température élevée ; ensuite on décolore la préparation au moyen de réactifs convenables ; les autres microbes et les éléments histologiques, faciles à colorer, se décolorent facilement, tandis que le bacille de Koch, gardant longtemps sa couleur péniblement acquise, se révèle
à Tobservaleur qui ne peut guère le confondre qu'avec les bacilles de la lèpre.
, Presque toutes les parties du corps humain peuvent être le siège d'infections tuberculeuses. Le nom de tuberculose est dû à ce que les bacilles sont généralement contenus dans de petites nodosités appelées tubercules; tî'cst dans la genèse du tubercule que réside le principal intérêt de Thistoire de la maladie.
Lorsque le microbe est introduit dans Torganisme, une lutte se produit au début. On sait que notre organisme contient, outre de très nombreuses cellules fixes, occupant une place invariable dans l'économie (celluleô mtisculaires, tiefveuses, osseuses, etc., etc.) d'autres cellules mobiles qui vont d'un point à l'autre, à travers les interstices des tissus, suivant les attractions, les répulsions, les entraînements auxquels elles sont soumises. Quelques-unes de ceâ cellules' mobiles ont la propriété d'englober les éléments étrangers introduits dans notre corps ; de là leur nom de phagocytes * ou « cellules qui mangent ». On les a comparées à des soldats chargés de détendrel'organisme contre l'infection. M.Metchnikoff eh distingue deuîe catégories : les « microphages », (jui se chargent des microbes de nature végétale, comme les bactéries, et les « macrophages », qui semblent plutôt adaptés à la consommation des cléments de nature animale, comme les globules de sang extravasé.
Les bacilles de Koch, rentrant dans le groupe des bactéries, il semble que les microphages devraient être
1, V. plus haut, p. 94.
ÉTUDE PHiLÔSOPËÎQtJE Dfi LA tUbERCULOSE 130
chargés de les faire disparaître; eu cfTôt, au début de rinfectioii, On a pu constater un afflux de microphagès vers là région envahie par les bacilled; Mais, chez les animaux tuberculisables, les micro-' phages sont vaincus dans la lutte et ne parviennent pas à détruire les microbes de la tuberculose.
Au bout de quelque temps, ce sont les macro* phages qui arrivent. La lutte prend ici un caractère tout nouveau ; les microbes englobés par les macrophages ne paraissent pas se porter beaucoup plus mal ; les macrophages, eux non plus, ne semblent pas génés^ par la présence des bacilles à leur intérieur ; bourré de microbes, le macrophage ressemble beaucoup plus à une Paramécie encombrée de zoochlorelles qu'à une amibe en train de digérer des bactéries : parfois, dans le macrophage, dans la « cellule géante », le bacille prend un caractère particulier, et sécrète une paroi plus épaisse; il est tout naturel que, dans des conditions nouvelles, une plante prenne un aspect nouveau.
Les bacilles de Koch se multiplient donc dans l'organisme infecté ; on en trouve de plus en plus à mesure qui Tinfection se prolonge, du moins quand le patient présente un bon « terrain », Une accumulation de macrophages, bourrés de bacilles, forme une petite granulation qui est le point de départ d*une granulation plus grosse. Ce « follicule tuberculeux », comme on rappelle quelquefois, présente en son centre une masse de substance macrophagique, encombrée de bacilles de Koch. A mesure que cette masse grossit, on constate de plus en plus aisément que les bacilles vivants sont localisés à la péHphériè et t[ué la régioû centrale est remplie de
f!9\'' substances mortes; on en a quelquefois conclu que les macrophages finissent par digérer les bacilles de la tuberculose. Il me semble que la vérité est ailleurs.
La cellule géante, bourrée de bacilles qui vivent en symbiose avec elle, peut être considérée, tout entière, comme ua véritable parasite de Thôte qui la renferme. Elle a en effet des propriétés spéciales; elle n'est plus de la môme « espèce » que les autres cellules de Thôte. ëIIq se multiplie pour son propre compte, comme un lichen, formé de Tassociation d'une algue et d'un champignoa, se multiplie sur le rocher qu'il ronge, et prend son caractère licheriy qui diffère du caractère a/g^ue et du caractère champignon. Ce lichen, résultant d'une association, se multiplia et prospère, dans des condidions où Talgue et le champignon isolés n'eussent pu se conserver longtemps. Peut-être n'est-il pas exagéré de comparer à un lichen l'union du macrophage et du bacille de Koch, et de considérer ce groupe symbiotique comme étant vraiment l'agent de la tuberculose.
En des points du corps où des macrophages nor^ maux ne se seraient pas fixés pour se multiplier et s'agglomérer, en des points où la coordination exigerait au contraire l'absence de ces granulations croissantes, le lichen, formé de substance d'homme et de substance de bacille, trouve des conditions de prospérité. Mais au lieu de développer sa surface en plaques, comme un lichen qui ronge un rocher, le nodule tuberculeux se développe en volume, en sphéroïde, et, naturellement, le centre de ce Bodule, n'étant plus en contact avec les liquides nourriciers, n'étant par irrigué par le sang qui renouvelle
ÉTUDE riIILOSOnilQUE DE LA TCDEnCULOSE 141
Toxygène, la vie n'y est plus possible : le centre du nodule devient donc un amas de matiorcs mortes ou <le déchets, tandis que la vie se localise à sa surface. Des accumulations de nodules forment un tubercule plus ou moins gros, dont le centre ressemble à du fromage, ce que Ton décrit en disant que le centre du tubercule a subi la dégénéralion « caséeuse ». Il ne manque pas, dans la nature, d'exemples de phénomènes analogues ; certain coraux forment de grosses masses presque sphériques,à la périphérie desquelles la vie est localisée, le centre étant purement calcaire ; dans les tourbières, les mousses ou sphaines poussent sans cesse à la surface libre, pendant que leurs parties profondes, éloignées de Tair^et de la lumière, se putréfient et deviennent de la tourbe.
La comparaison du tubercule avec un lichen en fait comprendre immédiatement l'action nuisible. En premier lieu, il n'est pas à sa place ; il rompt la coordinatiom de l'organisme, et cette rupture devient d'autant plus grave que l'endroit où s'est développé le tubercule est une partie plus délicate ou plus importante de la machine : sans même tenir compte du tort qu'il fait aux tissus voisins en se développant à leurs dépens, on comprend qu'il puisse être dangereux par sa présencd seule. Le tubercule, qui a poussé dans le poumon, y creuse sa place, sa. caverne, qui resle vîde quand le contenu en est expulsé, m/iis qui n'en est pas moin^ très gênante et qui compromet la vie de rindividu tant qu'elle n'est pas bouchée, cicatrisée. Et ce tubercule n'est pas un parasite ordinaire; car il n'est pas en lutte avec l'organisme; l'organisme ne ge défend pas contre lui ; au contraire, des éléments de l'organisme lui-même entrent dans
sa coDStitation. L'animai est donc désarmé contre un envahisseur auquel s'unissent ses propres soldats; le tubercule de l'homme est formé de sub^ stante d'homme^ un peu modifiée par la présence des bacilles à son intérieur, mais qui, néanmoins $e trouve à Vaise dans le corps de Vhomme.