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LA QUESTION DU TERRAIN

Une cellule d'homme est à Taise dans le corps d'un homme, c'est-à-dire qu'elle y trouve réunies toutes les conditions nécessaires à sa vie; encore faut-il qu'elle occupe dans l'homme la place qui lui convient. Mais, pour les éléments mobiles comme les phagocytes» toutes les places sont bonnes ; il suffit qu^ils soient dans un corps d'homme vivant. De même, un phagocyte de chien est à son aise dans un chien, un phagocyte de veau est à son aise dans un veau; mais si l'on injecte à un homme des phagocytes de chien ou de veau, ceux-ci meurent très vite dans leur nouvel hôte, et sont dévorés par ses macrophages; réciproquement, des phagocytes d'homme, injectés à un chien, sont dévorés par les macrophages du chien. Toutes les fois que l'on injecte dans le corps d'un animal vivant une substance vivante quelconque .(en quantité suffisamment restreinte pour que l'inoculation ne détruise pas la vie de l'animal inoculé), on doit penser a joriori que la substance injectée sera immédiatement condamnée à mort. Et, c'est en effet, nous l'avons vu, le cas le plus ordinaire ; quelque nombreuses que soient les maladies microbiennes de Thomme, le nombre des espèces cellulaires qui, inoculées vivantes à l'homme.

sont immédisctement détruites, est' inflnimeat plus considérable.

Quand on choisit une espèce cellulaire whasardj et qu'on rinjecle à un homme en petite quantité, la règle est que les cellules injectées sont tuées ; les exeptions, peu nombreuses, sont ce qu'on appelle les espèces pathogènes pour Thomme. C'est donc que les conditions de vie réalii^ées dans rhomma sont spéciales à Tespèce humaine et nuisibles par là même à d'autres espèces vivantes, qui ont aussi leurs conditions spécifiques d'existence.

On a pu penser que la substance d'homiçe, vénéneuse pour les espèces qui ne peuvent pas vivre à l'intérieur d'un corps humain vivant, contenait des substances nuisibles ou, tout au moins, manquait de substances^ utiles ; mais de nombreux microbes, qui sont tués dans l'homme vivant, s'accommodent fort bien de son cadavre. Il faut donc qu'il y ait autre chose, quelque chose qui disparaît avec la vie, et que, sans rien préjuger, nous pouvons appeler, comme nous l'avons fait plus haut, l'état d'homme vivant. Cet état est différent de l'état de chien vivant, de l'état de veau vivant, etc. Chaque être vivant a son ensemble de conditions physiques qui lui est indispensable pour vivre, indépendamment des conditions chimiques d'alimentation.

Un exemple familier nous fera mieux saisir cette notion un peu délicate de l'état physique. Une cellule vit dans l'eau de mer ; transportée dans l'eau douce, elle est immédiatement tuée ; réciproquement, telle cellule, vivant dans l'eau douce, est tuée si je la transporte brusquement dans l'eau de mer. Si \cf deux cellules prisés l'une dans l'eau douce, l'autre

dans l'eau de mer, sont de la même espèce, Tobser* vation nous fait comprendre ce que Ton appelle en , pathologie la question du «terrain ». Supposons, en effet, que, de cette espèce cellulaire, que nous savons pouvoir se rencontrer dans Teau douce ou dans Teau salée, nous possédions quelques individus dont nous ignorons la provenance. Semons-les dans Teau de mer : ils y mourront immédiatement s'ils ont été puisés dans de Teau douce ; ils y prospéreront au contraire s'ils ont été puisés dans de Teau de mer ; dans le premier cas, on dira que le terrain leur est funeste ; il leur sera favorable dans le second.

Si, maintenant, au lieu de passer brusquement de Teau douce à Teau salée, nous modifions progressivement la salure, nos cellules vivantes pourront rester vivantes, en ^'accoutumant petit à petit ; une modification continue de Tétat physique de l'eau nous permettra d'obtenir ainsi une série de types différents de la même espèce cellulaire, types qui, quoique provenant d'un même ancêtre, seront très différemment aptes à subir l'immersion dans un liquide d'une salure donnée.

Quoique l'état physique des protoplasmas vivants tienne à un ensemble de facteurs bien plus complexe que celui d'une eau salée, la même chose se passe lorsque, au lieu d'intfoduire une cellule dans un liquide salé, on la plonge dans le sein d'une autre substance vivante. Une zoochlorelle, introduite dans le protoplasma d'une Paramécie, s'y développe et y prospère parce que son état physique n'est pas incompatible avec celui de son hôte ; mais c'est là une exception, et n'importe quelle autre petite algue verte, prise au hasard cl introduite dans la Paramécie, y,

est tuée et digérée. De même, quand une bactérie est introduite dans de la substance vivante d'homme, son état physique sera-t-il compatible ou incompatible avec celui du protoplasma humain ? Dans le second cas, il y aura lutte ; dans le premier cas, symbiose. Si la bactérie meurt immédiatement et est digérée par les phagocytes, on dit que la bactérie est une bactérie banale] si la lutte dure quelque temps et se termine soit par la mort de la bactérie soit par celle de Thomme, on dit qu'il y a maladie aiguë] si la symbiose s'établit, il y a maladie chronique.

Mais le cas de l'homme est plus compliqué que celui de la Paramécie, car dans l'homme, tout n'est pas substance vivante ; entre nos cellules, il y a des liquides morts, qui constituent le milieu intérieur et dont l'état physique est différent de celui des protoplasmas de nos tissus. Le sort d'une bactérie introduite peut donc différer, suivant qu'elle se trouve dans le milieu intérieur ou au sein d'une cellule vivante; tel microbe qui prospérera dans les humeurs sera tué et digéré dans les phagocytes. Ce qu'il y a de particulier dans le cas du bacille de la tuberculose c'est qu'il trouve, dans le sein même des macrophages, des conditions favorables à son existence.

Mais il y a homme et homme, comme il y a bacille et bacille. Quand un homme présente un bon terrain pour le développement d'une espèce microbienne, on dit qu'il est en état de réceptivité ^qndLud une espèce microbienne est susceptible de se développer dans un homme, on dit qu'elle est virulente pour cet homme *. Les hommes ne sont donc pas tous égaux devant la tu-

1. Du moins est-ce là Tune des acceptions du mot virulence ; Ton

bcrculose ; il y en a de plus ou moins tuberculisabîes. Mais si un homme diiïère de son voisin, il diffère aussi de lui-même aux divers moments de son existence ; suivant son alimentation ou l'air qu'il respire ou les fatigues auxquelles il est exposé, il subit des variations incessantes. A un moment donné, il peut se trouver en état de réceptivité pour des microbes de la tuberculose; l'infection aura lieu et les bacilles de Koch se développeront dans son intérieur. Il aura beau, ensuite, subir de nouvelles variations qui l'auraient rendu naguère inapte à contracter la tuberculose, les bacilles, ses hôtes, s'adapteront progressivement à ces variations, parce qu'elles seront continues ; de même une cellule vivante s'adapte petit à petit à une eau de salure croissante ou décroissante. Le cas diffère cependant de celui de Teau salée, en ce que les deux éléments, homme et bacille, sont tous deux vivants, c'est-à-dire tous deux susceptibles de variations; l'accoutumance sera donc réciproque et l'individu infecté s'habituera à h. symbiose avec le bacille, de même que le bacille s'est habitué à la symbiose avec la substance d'homme ; les bacilles et les macrophages constitueront même une association particulièrement vigoureuse, un lichen qui, formé partiellement de substance d'homme, sera remarquablement à Taise dans l'intérieur d'un homme.

Quand la symbiose aura duré très longtemps, on pourra considérer cette accoutumance réciproque comme parfaite. Supposons maintenant que l'homme, vieux tuberculeux, se reproduise, qu'il ait des en-

confond souvent sous cette appellation la faculté de se développer dans un individu et la toxicité pour cet individu des produits émanes du microbe.

fanls : il pourra transmettre héréditairement à ses enfants, de même que ses autres caractères physiques ou chimiques, son accoutumance à la tuberculose. Bien plus, ce qui est vrai pour Thomme habitué aux bacilles étant vrai aussi pour les bacilles habitués à rhomme, on doit penser que les enfants du tuberculeux seront particulièrement aptes à être infect<^s par les bacilles provenant de leur père. Il faut donc considérer comme également importantes pour la tuberculisation les adaptations de Thomme au microbe et les adaptations du microbe à Thomme : vivant en famille dans leur jeune âge, les enfants auront justement plus de chances de se rencontrer avec les bacilles paternels.

Les différences individuelles entre les hommes sont faibles si on les compare aux différences spécifiques qui séparent les homtnes des bœufs, des oiseaux ou des lézards. N'importe quel homme est plus ou moins susceptible d'être tuberculisé par n'importe quel bacille provenant d'un homme tuberculeux ; il y a seulement, chez les uns ou les autres, plus ou moins de facilité à contracter l'infection. Il n'en est plus de même s'il s'agit de bacilles qui ont acquis l'accoutu • mance à vivre dans un oiseau ou un bœuf. Plus ranimai sera différent de l'homme, plus il sera difficile que le bacille provenant de cet animal réussisse à s'implanter dans un homme.

Certains savants ont même nié la transmissibilité de la tuberculose du bœuf à l'homme ; d'autres ont prétendu que la tuberculose aviaire était due à un microbe d*espèce différente. Les considérations précédentes suffisent à faire comprendre l'origine de ces opinions ; un bacille d'oiseau est, par rapport à un

homme, dans le cas d'une cellule d'eau douce Tis-àvis d'une eau très salée. Que Ton cultive ce bacille sur des milieux morts dans les laboratoires, il finira pas perdre son « accoutumance oiseau n et' quelquesuns de ses descendants pourront s'implanter chez l'homme. Mais il est évident que la contagion directe est plus facile d'homme à homme que de bœuf à oiseau. Et cependant, si, par la consommation courante du lait, un homme a contracté souvent la tuberculose bovine, il est vraisemblable que ses fils seront assez aptes à contracter la tuberculose provenant du bœufi

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