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V. Traité de Biologie^ oi. cit., ch. m, § 9. i

Il y a d'ailleurs un fadeur d'équilibre qui joue un rôle statique dans la détermination de la forme de l'individu; c'est le squelette, ensemble de parties mortes plus ou moins solides, et qui reste, dans Têlre vivant aujourd'hui, comme un souvenir de ses transformations passées, de son développement embryologique; l'existence du squelette n'est jamais un facteur négligeable; son importance varie néanmoins dans les différentes espèces. Dans quelques-unes, on peut considérer qu'il impose sbl forme à l'ensemble dé l'animal, que l'animal n'est qu'un squelette habillé de substances protoplasmiques. Alors, l'énoncé du théorème précédent n'a plus de signification, puisque le même squelette, habillé de substances mortes, aurait la même morphologie.

Gela, joint à l'impossibilité de donner une définition géométrique rigoureuse de la forme d'un corps vivant qui se déforme à chaque instant en se mouvant, nous amène à décomposer le théorème en deux parties par la considération, d'ailleurs très logique, d'une autre forme individuelle plus élémentaire que la forme géométrique d'ensemble, et que l'on peut appeler l'état protoplasmique. Malheureusement nous ne savons pas décrire l'état protoplasmique par le moyen de mesures et de coefficients; nous savons seulement, d'après les expériences d'assimilation physique, ^de digestion, dont j'ai parlé précédemment, que cet état protoplasmique est spécifique. Nous en sommes assurés par la constatation de la réaction spécifique d'un organisme auquel on injecte des globules de sang d'oie et dont le sérum devient hémolytiquc pour le sang d'oie. Il y a bien une complication qui provient de l'existence de plusieurs tissus dans Tani-

mal supérieur, de Texistence de plusieurs modalités dans rétat physique du proloplasma d'oie par exemple, mais nous savons que le caractère « protoplasma d'oie » se manifeste malgré tout à travers ces modalités diverses et que le sérum hémolytique pour du sang d'oie ne l'est pas pour du sang de vache.

Parlons donc de cet état protopiasmique spécifique; il nous permet d'établir une étape entre la substance chimique élémentaire et l'animal tout entier, et de décomposer notre théorème morphologique en dei:x parties : 1® Il y a un rapport entre la composition chimique de Tètre vivant et son état protopiasmique. 2* 11 y a un rapport. entre l'état protopiasmique de Télre vivant et sa forme spécifique.

Cet état protopiasmique spécifique, on peut l'appeler la forme élémentaire de l'animal, la forme de la plus petite unité vivante de l'animal, sa particularité spécifique d'état colloïde. Il est facile de voir comment Ton tirera parti de ce théorème ainsi dédoublé; la première partie est rigoureuse; ladeuxièmeest approchée; c'est la première qui nous intéresse le plus.

L'acquisition d'un caractère nouveau par le patrimoine héréditaire d'un être se concevra ainsi comme un phénomène à deux degrés : 1® retentissement de la variation morphologique d'ensemble sur l'état protopiasmique auquel est liée la forme totale; 2« retentissement de la variation résultante d'état protopiasmique sur le chimisme môme de la substance vivante*.

La première partie du théorème est celle qui nous intéresse le plus ici ; nous pouvons la traduire de la manière suivante : toute substance vivante chimique-

1. J'ai étudié cette question dans Introduction à la Pathologie générale y ch. xxi.

ment définie ne peut être vivante qu'à un état physique également défini. C'est là la traduction rigoureuse des expériences de mérotomie exécutées sur les protozoaires. Et l'on voit aisément quelle importance philosophique considérable a le théorème morphologique fondamental, lorsqu'on la présente de cette façon ! Déjà, à propos de l'interversion du sucre par la sucrase, nous avons constaté que le saccharose ne peut être saccharose qu'à un certain état physique incompatible avec la vie de l'aspergillus niger ou de la levure; le premier résultat de l'assimilation physique d'une solution de succharose par un de ces êtres vivants est de transformer chimiquement le sucre de canne en sucre interverti ! Voilà donc uhe substance chimiquement définie, le saccharose, qui, en solution aqueuse, ne peut exister qu'à un certain état physique; on conçoit, dans ce cas, un retentissement du physique sur le chimique. Les substances vivantes semblent être toutes dans ce cas, et c'est pour cela qu'on a pu dire qu'elles sont d*une chimie spéciale ; nous étudierons dans la deuxième partie de l'ouvrage, cette question de chimie et de physique qui ne saurait trouver sa place ici puisqu'elle n'est pas particulière aux corps vivants ert se pose aus3i chez certains corps bruts. L'état colloïde se trouvera toujours à cheval sur la physique et la chimie.

f 41 -LA DIVISION DU TRAVAIL PHY8I0L0QIQUB

On considère ordinairement comme un élément kessaire du progrès individuel la division du tralil physiologique, et Ton donne en général, dans les raiiés, ua énoncé finaliste de cette constatation. Il est

assez facile de comprendre la véritable signification de cette division du travail en tenant compte des remarques faites dans les chapitres précédents. Si Ton applique le langage de la lutte à la narration des faits généraux de la vie, on s'aperçoit aisément que la division du travail est 4ine conséquence naturelle de l'assimilation fonctionnelle.

Les organes n'ont, avons-nous dit, qu'une définition physiologique; on ne peut définir l'organe que par lafonction qu'il remplit. D'autre part, les fonctions sont des parties arbitrairement limitées de l'activité d'ensemble de l'organisme ; une fonction peut être considérée comme la lutte partielle de l'organisme contre un ennemi envisagé à part. En réalité, en dehors de l'organisme lui-môme, tout, dans le milieu, est ennemi de l'organisme, et la vie n'est que la lutte triomphale de l'être vivant contre les facteurs du milieu. Lorsque dans le milieu, il y a un être vivant ou une diastase émanée d'un être vivant, ces corps bien définis définissent rigoureusement des fonctions, savoir, la lutte précise de notre organisme contre chacun d'eux. Or, dans ces cas où le choix des fonctions partielles n'est plus arbitraire, nous savons qtfe lorsque l'individu attaqué est vivant, il réagit spécifiquement par rapport à un ennemi, c'est-à-dire qu'il fait exactement ce qu'il faut pour résister à l'attaque de l'ennemi considéré et non d'un autre. S'il s'agit d'une diastase par exemple, il produit précisément ce qu'il faut pour désarmer cette diastase ; ce faisant, il définit un organe, c'est-à-dire une partie bien déte^ minée de son mécanisme, et le définissant il le cr en quelque sorte par l'assimilation fonctionnelle q développé toutes les parties en train de fonctionne

Ce n'est là qu'une manière de parler car, en aucun cas, l'organisme ne peut agir avec des outils autres que ceux qu'il possède déjà; mais il met en œuvre ceux dont il a précisément besoin pour le cas considéré et, les mettant' en œuvre, il les développe au point d'en faire un ensemble qui devient marquant dans son organisme; il les développe naturellement aux dépens d'autres parties de lui-même, ce que Ton exprime en disant qu'il y a balancement.

C'est ainsi que, attaquée par une diastase et l'ayant vaincue, la cellule reste ensuite capable de fabriquer pendant longtemps, alors qu'elle n'en a plus besoin, ce qu'on appelle l'antidiastase correspondante. Elle a acquis un organe nouveau, en développant, au degré qu'il faut, certaines parties de son mécanisme.

Supposons qu'une simple cellule d'une espèce donnée ait, depuis de longues générations, l'habitude de lutter sans cesse contre trois ennemis bien déterminés et toujours les mêmes ; elle aura dans son mécanisme trois organes bien définis, dont chacun produira la diastàse qu'il faut pour résister à chacun de ces trois ennemis. Nous dirons que chez elle, il y a division du travail physiologique et, ce disant, nous ne ferons qu'affirmer la possibilité pour nous observateur, de décrire à part trois de ses fonctions naturelles.

Dans une cellule, la définition d'organes tels que ceux dont nous venons de parler n'entraîne pas ordinairement de conséquence morphologique; il n'en est plus de même pour les animaux supérieurs; chaque organe bien défini comprend une ou plusieurs de ces parties distinctes que, dans l'anatomie externe des corps vivants, on appelle des appendices. Tels sont les bras des hommes, les jambes des chevaux, les

appendices des crustacés. Si une fonction est définie de telle manière qu'elle occupe surtout certains appendices à Texclusion des autres, il arrivera natu* reliement que ces appendices subiront à la longue des modifications en rapport avec la fonction exécutée.

Observons une ëcrevisse par exemple.

L'écrevisse comprend un grand nombre de segments disposés en série, et entre lesquels une homoiogie est évidente; c'est-à-dire que, ayant fait au moyen de certains mots la description de Tun de ces segments ou métamères et de ses appendices, on pourra, en se servant des mêmes mots, faire la description de tous les autres segments et des appendices qui y sont attachés; il n'y aura entre les parties composant ces segments et leurs appendices que des différences quantitatives ; en d'autres termes, on pourra supposer, (et la théorie transformiste ne laisse pas de doute à cet égard), que tous ces métamères sont construits sur un modèle unique, dont l'ouvrier aurait seulement, suivant les besoins de la cause, allongé ou rétréci telle ou telle partie. L'ouvrier, dans l'espèce, c'est l'animal lui-même; en prenant avec certains appendices voisins de sa bouche, il en a fait des pattes préhensiles ; en mâchant avec d'autres il en a fait des pattes masticatoires; celles qui se trouvaient au voisinage des orifices géiiilaux sont devenues des pattes copulatrices, etc.

Ainsi, pour l'écrevisse, un grand nombre des fonctions habituelles de Tespèce sont, si j'ose dire, écrites dans Tanatomie externe de chaque individu. Cette observation donne beau jeu aux finalistes.

Pourquoi l'écrevisse a-t-elle des pattes préhensiles? parce qu'il fallait qu'elle pût saisir des objets et les

porter à sa bouche dira-t-on; parce que, ripostera un Lamarckien, Tanimal ayant souvent saisi avec ses pattes antérieures, ces pattes se sont naturellement adaptées à cette fonction.

.Etainsi Ton retournera l'argument finaliste qui fait de la division du travail physiologique une condition du progrès des organismes. On dira seulement, si Ton constate dans les appendices d'un animal une différenciation correspondant à des fonctions très précises, non pas que cette différenciation des appendices a permis raccomplissement des fonctions correspondantes, mais que la nécessité de Taccomplisse* ment prolongé de certaines fonctions des organes correspondants a adapté les appendices faisant partie de ces organes; la division, évidente extérieurement, du travail physiologique sera, non pas la promesse d'un progrès futur, mais la constatation d*un progrès accompli dans le passé, d'une adaptation à des besoins bien déilnio.

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