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LIVRE III LA LUTTE SEXUELLE

g 42. — PAS D'ÉTALON ABSOLU DU SEXE GÉNITAL

Voici un chapitre curieux de la lutte biologique; chez la plupart des êtres vivants, il faut, de temps en temps, que deux individus différent collaborent à la fabrication ' d'un individu nouveau. Là, comme dans les autres phénomènes vivants, chaque élément sexuel s'efforcera d'imposer à l'autre son état physique et chimique, son patrimoine héréditaire; mais ici il n'y aura plus victoire de l'un des partis; tous deux

1. Une partie du chapitre i\ a paru dans la Revue du Mois (mars 1906). J'ai cru devoir placer ici cette étude, parce que, quoique norts, les éléments sexuels donnent naissance à des corps vivants, nais le. lecteur pourra intervertir Tordre des livres et passer du ivre II au livre V oCi est étudiée la lutte des corps de la deuxième itégorie.

seront vaincus dans la lutte comme des corps bruts qu'ils sont effectivement, car, nous le verrons, les éléments sexuels sont morts ! L'œuf résultant de la fécondation sera quelque chose de nouveau, un compromis entre les deux éléments qui ont collaboré à sa fabrication ; mais il sera vivant et triomphera ensuite dans la lutte contre le milieu.

La lutte sexuelle peut d'ailleurs être considérée en dehors des éléments génitaux eux-mêmes ; on parle couvent de la lulte des sexes au point de vue sociologique; mais alors, le mot sexe est pris dans une autre acception. Je vais essayer de préciser les diverses significations de ce mot « sexe » car il est dangereux d'employer dans des raisonnements généraux ua vocable dont la définition soit incomplète ou trop particulière; si Ton avait décidé d'appeler « hommes » les individus de l'espèce humaine qui ont le menton garni dé poils, on s'étonnerait ensuite de voir accoucher une femme à barbe ; on s'étonnerait surtout de la voir féconder par un homme à visage glabre, et l'on serait tenté de trouver dans ce phénomène imprévu une réalisation du « cas de Monsieur Guérin » produit de l'imagination fantaisiste d'Edmond About. Il y a, dans l'espèce humaine, des hommes et des femmes; Tobservation la plus superficielle nous l'apprend, sans que nous soyons obligés de faire appel pour cela à l'étude de la fécondation; un naïf, persuadé que les enfants naissent sous les choux, n'aurait aucune peine à classer dans deux catégories définies morphologiquement, tous les individus qui passent en un jour sur le Pont-Neuf. Encore faudrait-il que la définition fût plus complète que celle qui résulte de la considération du seul sys-

tème pileux de la face; mais, sauf dans des cas monstrueux, une description morphologique suffisante est très facile à faire.

Ainsi, sans nous occuper des phénomènes derepro- ^ duction, nous savons qu'il y a des êtres humains de deux types, le type homme et le type femme; quand on nous parle d'un de nos congénères, notre premier souci est de savoir s'il appartient au type homme ou au type femme; nous sommes sûrs, sauf dans des cas lératologiques très rares, qu'il réalise pleinement Tun des deux. •

L^homme considère volontiers comme simples et générales les notions qui lui sont familières ; Tobservation des animaux voisins de lui a d'ailleurs été favorable à l'extension de cette remarque purement morphologique de l'existence de deux types différents dans chaque espèce. On apprend aux enfants que le cerf est le mâle de la biche, le coq, le mâle de la poule, avant de leur faire connaître la collaboration des deux sexes dans la fécondation, et cela leur paraît suffisamilnent clair; ils ont acquis de bonne heure cette idée qu'un animal est forcément mâle ou femelle, et la constatation de Inexistence de types hermaphrodites comme l'escargot ou la sangsue ne réussit pas à la leur faire abandonner.

Sans aller jusqu'à des espèces aussi éloignées de la nôtre que l'escargot et la sangsue, nous voyons dimi- ' nuer la facilité de la définition morphologique du sexe en nous arrêtant à des êtres comme le pigeon, chez lesquels, quoiqu'en disent certains éleveurs, il n'y f a pas de caractère extérieur permettant de distinguer

à coup sûr le mâle de la femelle ; on ne peut s'assurer du sexe que par une étude d'anatomie interne ou

par la constatation physiologique du rôle des divers individus dans la reproduction. Il y a des pigeons qui pondent des œufs; il y en a d'autres qui fécondent les premiers comme le coq féconde la poule.

Déjà donc, sans sortir des vertébrés, il faut, de toute néce3sité, faire appel à des considérations physiologiques pour généraliser la notion morphologique de sexe. Chez certains poissons, il n'y a plus copulation du mâle et de la femelle, on ne peut plus définir le sexe que par la considération des produits génitaux eux-mêmes; le point de départ morphologique est complètement abandonné ; on appelle hareng mâle un hareng qui fournit des éléments sexuels mâles ; on appelle hareng femelle un hareng qui produit des élément sexuels femelles.

La définition, ainsi réduite, s'applique aisément à rhomme, tandis que la définition morphologique des deux types humains ne s'applique pas au hareng. Si donc on veut employer un langage qui soit applicable , à tous les vertébrés, on doit emprunter la notion de sexe aux types chez lesquels, comme cela a lieu chez le hareng, cette notion se réduit aux éléments vraiment essentiels. Cela fait, et laissant de côté quelques rares espèces chez lesquelles on constate un hermaphrodisme partiel ou successit, on dira d'une manière générale, pour les vertébrés : il y a, dans chaque espèce, deux types, plus ou moins différents, suivant les cas, et dont l'un fournit des éléments mâles ou spermatozoïdes, l'autre des éléments femelles ou ovules ; on appelle le premier mâle et le second femell.e. Aura-t-on vraiment abandonné ainsi la définition morphologique? Il faudrait pour cela que les éléments sexuels eux-mêmes fussent susceptibles

d'une définition dont la morphologie serait exclue; il faudrait savoir d'une manière absolue, et indépendamment de la considération de la stucture des éléments sexuels, ce qu'est une substance mâle, ce qu'est une substance femelle; on y arrivera peut-être bientôt : il est possible que l'on établisse sans tarder un rapport plus ou moins direct entre les sexes de la substance vivante et les électricités de nom contraire. En attendant, il faut se rabattre sur la morphologie, mais il y a lieu' cependant, nous allons le voir, de faire intervenir, dans la définition, des propriétés physiologiques indispensahles à la généralisation de la notion de sexe.

Tant qu'il ne s'agit que des vertébrés, la morphologie suffît: les éléments femelles ou ovules sont gros et immobiles tandis que les éléments mâles ou spermatozoïdes sont petits et doués de mouvements rapides; mais, si l'on veut que le langage adopté pour les vertébrés soit applicable à tous les êtres vivants chez lesquels on constate des phénomènes sexuels, on est obligé de renoncer à cette définition ; il y a des espèces inférieures chez lesquelles les deux éléments qui se fusionnent pour former un œuf sont morphologiquement identiques et doués des mêmes mouvements. Si donc on veut raconter de la même manière l'histoire de tous les cas où deux éléments cellulaires, incapables par eux-mêmes de développement, s'unissent l'un à l'autre pour donner un œuf qui soit le départ d'un nouvel être, il faut de toute nécessité, renoncer entièrement au point de vue inorphologique et définir comme il suit les éléments dits sexuels ou gamètes : ce sont dés éléments incomplets incapables d'assimilation, et appartenant à deux

types complémentaires tels que chacun d'eux attire et complète les éléments du type opposé.

Cette définition ne définit pas un sexe d'une manière absolue, mais les deux sexes à la fois et Tun ' par l'autre. Nous ne pouvons pas dire, si Ton nous présente un élément histologique d'une espèce vivante inconnue : « cet élément est mâle ; cet élément est femelle » ; nous no pouvons même pas dire : « cet élément est an élément sexuel », si nous ne le connaissons pas d'avance, et si nous le voyons seul, sans son complémentaire. Nous n'avons pas d'étalon impersonnel du sexe : nous n'avons pas d'instrument qui nous permette de dire avec certitude : « cet élément est sexué; il est mâle «>; comme l'éleçtroscope à feuilles d'or, une fois préparé, nous permet de dire : « ce corps estélectrisé; il est positif. »

Pour les espèces inférieures chez lesquelles il n^existe entre les deux éléments sexuels aucune différence morphologique, nous n'avons jamais le droit de dire d'une manière absolue, lorsque nous voyons deux éléments marcher Tun sur l'autre et se fusionner en donnant un œuf : « Celui de droite est mâle ; celui de gauche est femelle .» Nous pouvons seulement affirmer que les deux éléments sont de sexe opposé ; de même, si nous voyons deux éléments attirés en même temps par un troisième, nous pouvons déclarer que les deux premiers sont du môme sexe et le troisième de sexe contraire ; mais, comme nous ne savons pas conserver longtemps un élément sexuel donné, nous n'avons pas d'étalon de masculinité ou de féminité, dans les espèces dont les produits géni- j

taux ne présentent pas de différences morphologiques. '

Chez les animaux supérieurs, la même difficulté 1

n^existe pas ; Ttin des éléments sexuels est toujours infiniment plus gros que son complémentaire; il est de plus immobile dans Tacle de la fécondation, et c'est Tautre qui, attiré par lui, vient se fondre dans sa substance. On donne le nom d'ovule à l'élément gros et immobile, et le nom de spermatozoïde à l'élément petit et mobile. Dans chaque fécondation, on voit un ovule attirant un spermatozoïde et le recevant dans son sein. Si Ton a constaté, de plus, que l'ovule d'une espèce n'attire jamais un autre ovule de la même espèce, et que le spermatozoïde n'attire jamais un autre spermatozoïde pour se fusionner avec lui ; si, d'autre part, on a remarqué que ï'ovule d'une espèce attire les spermatozoïdes des espèces voisines, on peut en conclure à une définition plus voisine à l'absolu et dire : « Les ovules des espèces supérieures sont tous femelles; les spermatozoïdes. des espèces supérieures sont tous mâles. » Le mot mâle et le mot femelle ayant, dans ces propositions, une signi- ' fication précise et dépourvue de relativité, de même que, une fois choisi l'électroscope à feuilles d'or, on peut dire : «t tel corps est positif » sans avoir besoin pour cela de posséder un corps négatif capable de lui être comparé.

On peut même se demander si, de proche en proche, on n'arriverait pas à définir avec précision le sexe des gamètes dans les espèces où ces éléments sont tous morphologiquement identiques, dans les espèces isogames comme on dit. Il suffirait pour cela de connaître une série d'espèces d'anisogamie décroissante conduisant d'une manière continue à l'espèce isogame considérée. Soient, par exemple, A, B, C, D, quatre espèces voisines telles que A soit franchement

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anisogame, avec un ovule gros et un spermatozoïde petit, B, un peu moins anisogame, avec un pvule moins gros et un spermatozoïde moins petit, mais que cependant, l'ovule de A attire ie spermatozoïde de B et ainsi de suite. Si, dans ces conditions, l'ovule de C attire l'un des éléments reproducteurs de l'espèce isogame'D, on aura une raison suffisante de définir mâle cet élément reproducteur de l'espèce D, et de considérer comme femelle l'élément reproducteur complémentaire; et ainsi, de proche en proche, on aura défini rigoureusement et d'une manière absolue le sexe des éléments reproducteurs dans une espèce isogame.

Pour que cela soit possible, il faut qu'il y ait vraiment quelque chose de commun à tous les éléments considérés comme étant du même sexe dans toutes les espèces vivantes, quelque chose de commun que Ton pourrait mettre en évidence au moyen d'un étalon physique comparable à l'électroscope à feuilles d'or.

Je crois pour ma part que cela est, et qu'on arrivera à construire» pour le sexe, un appareil comparable à l'électroscope.; je le crois surtout parce que, dans les cas d'anisogamie, les ovules très gros attirent les spermatozoïdes très petits des espèces voisines ; je pense que le fait d'être gros indique, pour un élément sexuel, une particularité physique spéciale qui domine la morphologie de l'élément, et je suis sûr que bien des gens ont déjà comparé ces différences de taille des gamètes à celle des électrons positifs et négatifs; ce n'est là en tout cas qù^une comparaison qui attend encore une démonstration expérimentale.

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