LE SEXE MORPHOLOGIQUE
Nous avons été logiquement conduits à définir le sexe somatique en partant du sexe génital, et nous avons constaté que, ne sachant pas, au fond, ce qu'est le sexe somatique, nous ne pouvonsjui donner une autre définition. Mais, en ce qui concerne l'homme et les vertébrés supérieurs qui lui ressemblent, la définition du sexe somatique par le sexe génital nous ramène à la notion morphologique familière de l'existence de deux sexes. Il y a des homiAes et des femmes, des cerfs et des biches, des coqs et des poules, et, sans aller voir ce que sont leurs produits génitaux, nous pouvons affirmer, sur la foi d'une étude morphologique extérieure, que les hommes, les cerfs et les coqs ont le sexe somatique mâle, que les femmes, les biches et les poules ont le sexe somatique femelle. Il y a donc un rapport certain entre le sexe somatique dont nous ignorons la nature et les particularités morphologiques qui font que nous distinguons l'homme de la femme, le cerf de la biche, particularités morphologiques que l'on appelle « caractères sexuels secondaires ».
Encore faut-il faire des réserves sur la valeur immédiate du lien qui unit le sexe somatique aux caractères sexuels secondaires.
Les expériences de castration et surtout les admirables observations de Giard sur la « castration para
sitaire » ont prouvé que le fonctionnement des prothalles appelés « glandes génitales » a un retentissement certain sur la morphologie générale de rindividu. Un testicule qui fonctionne en donnant des spermatozoïdes introduit en môme temps dans l'individu auquel il appartient des facteurs morphogènes qui se manifestent par la genèse de caractère» sexuels secondaires.
Tout le monde sait que, chez certaines espèces, chez Toiseau de Paradis, par exemple, le rut du m.âle s'accompagne d'une ornementation du corps appelée « parure de noces ». On peut donc se demander si le sexe somatique mâle est « quelque chose » qui, dirigeant le sexe génital des éléments sexuels, produit en même temps et directement les caractères sexuels secondaires de l'individu ou si, simplement, le sexe somatique ' mâle déterminant l'apparition dans le prothalle des gamètes mâles, ce sont ensuite les produits de sécrétion interne des prothalles qui donnent au corps des caractères sexuels secondaires. La castration, lorsau'elle est réalisée à un âge assez tendre^ diminue, sans l'annihiler complètement le plus souvent, Timporlance des caractères sexuels secondaires. Il y a donc certainement une partie au moins des caractères sexuels secondaires qui sont dus au fonctionnement génital des prothalles et non à l'influence directe sur le corps du sexe somatique mâle. Mais pour que nous soyons sûrs des conclusions de ces expériences, il faudrait que les glandes génitales fussent susceptibles de repousser ensuite, de manière à prouver que le sexe somatique. ce quelque chose d'inconnu qui ne se manifeste à nous que par le sexe génital des gamètes, n'a pas été modifié par
l'expérience de castration, en même temps que se sont modifiés les caractères sexuels secondaires ; qu'il n'y a pas eu, en d'autres termes, modification parailèle du sexe somatique et de ce que nous pouvons appeler le « sexe morphologique ». On voit combien de points d'interrogation il reste encore dans Tétude du sexe; il était nécessaire de les passer tous en revue pour aborder la question litigieuse de la définition du sexe chez les individus qui n'en ont pas et qui, cependant sont féconds.
S 45. ~ LE SEXE PARTHÉNOGÉNëTIQUE
Dans certaines conditions, variables avec chaque espèce, mais qui correspondent généralement à une augmentation du bien-être des individus, il arrive que des êtres ordinairement sexués se reproduisent sans fécondation. Gela a lieu par exemple pour les pucerons, pour les puces d'eau, etc. Pendant toute la belle saison, les pucerons produisent, directement et sans le secours d'un autre individu de même espèce, des œufs spéciaux, que l'on appelle éléments par thénogéné tiques^ et dont chacun reproduit un puceron. Seulement à la fin de l'été, ces éléments parthénogénétiques donnent naissance à des pucerons sexués, .mâles et femelles, qui ne peuvent plus se reproduire que par une fécondation dans laquelle interviennent deux individus de sexe opposé. Les éléments parthénogénétiques ou parthdnogonades ne répondent nullement à' la définition, préalablement donnée, des éléments sexuels ou gamètes ; ils ne son pas incomplets puisqu'ils se développent pa,r euxmêmes ; ils n'appartiennent pas à deux types complé
mentaires se définissant l'un par l'autre ; ils n'ont pas. en d'autres termes, de sexe génital.
Mais on les appelle des œufs parce qu'ils sont gros et immobiles comme les ovules femelles. Du moment qu'on les appelle des œufs, on déclare naturellement que les individus qui les pondent sont des femelles, quoique ces individus n'aient pas de sexe somatique. C'est là, à mon avis une expression vicieuse et cette expression vicieuse conduit naturellement lorsqu'on étudie le problème, posé tout à l'heure, de la détermination du sexe somatique, à confondre les conditions ambiantes qui déterminent la parthénogenèse avec les conditions qui, dans les cas de sexualité, font apparaître le sexe féminin de préférence au sexe masculin. Or le problème de la détermination du sexe somatique est très important et cela donne de l'intérêt à l'effort que je fais ici pour préciser le langage dans la narration des faits de parthénogenèse.
Nous avons rencontré, chemin faisant, outre le sexe prothallique^ dont je ne parlerai plus ici, le sexe génital, le sexe somatique et le sexe morphologique.
Les parthénogonades des pucerons ne sont pas douées de sexe génital femelle; elles ne sont pas incomplètes et n'attirent pas les spermatozoïdes de même espèce (nous verrons tout à l'heure que, chez Tabeille, un cas intermédiaire se produit). Les pucerons parthénogénétiques n'ont pas de sexe somatique observable pour nous, puisque le sexe somatique, inconnu dans son essence, ne se manifeste à nous que par la détermination du sexe génital des gamètes. Reste donc le sexe morphologique. Dans certaines espèces, les individus parthénogénétiques
ne ressemblent ni à des mâles ni à des femelles de la même espèce; ils ont Taspect de larves et Ton dit alors qu'il y a parthénogenèse juvénile ou progénèse, mais' ce ne sont là que des expressions descriptives. Dans d'autres espèces, il faut bien reconnaître que les individus parthénogénétiques, quoique n'étant identiques ni à des mâles vrais ni à des femelles vraies, ressemblent plutôt à ces dernières. Est-ce là une raison suffisante pour dire que ce sont des femelles? Observez un coudrier au printemps : vous y trouvez des* chatons mâles, des bourgeons femelles et des bourgeons à feuilliss; les chatons mâles sont très différents des deux autres catégories de bourgeons qui, au contraire, se ressemblent étonnamment; dirat-on pour cela que les bourgeons à feuilles sont femelles? Ce serait absurde. On CQnstatera seulement que le bourgeon femelle est morphologiquement plus voisin du bourgeon asexué que le bourgeon mâle; d'une manière générale, lorsque, dans une espèce, on connaît des individus mâles, des individus femelles et des individus asexués ou neutres, on remarque, le plus souvent, que le type femelle s'éloigne moins que le type mâle du type neutre ou moyen; en d'autres termes, les caractères sexuels secondaires surajoutés, pour le sexe féminin, au type moyen de l'espèce sont moins importants que les caractères sexuels du type masculin; voilà tout. Ce n'est pas une raison suffisante pour déclarer femelles les individus parthénogénétiques; ces individus n'ont pas de sexe somatique et n'ont pas rigoureusement le sexe morphologique féminin; il faut donc leur donner un nom nouveau qui corresponde à un troisième type spécifique, à un troisième sexe (?), s'il
est admis dans le langage courant qu'un individu a forcément un sexe...
§ 46. - us FEMELLES INCOMPLÈTEMENT FEMELLES
Il y a cependant un autre argument que Ton peut invoquer, et qui a été invoqué effectivement pour Tattribution du nom de femelle aux individus parthéûogénétiques; c'est l'argument qui provient de la consi* dération des cas de parthénogenèse partielle ou' facultative, cas dont l'abeille présente l'exemple le plus célèbre. Il semble établi déflnivement que la reine d'abeilles produit des œufs capables, soit de se développer par eux-mêmes, soit d'être fécondés par des spermatozoïdes avant de se développer. Ces œufs ne répondent donc pas complètement à la définition que nous avons donnée tout à l!heure des éléments sexuels; ils ne sont pas incomplets puisqu'ils peuvent se développer par eux-mêmes, mais ils ont néanmoins un caractère sexuel puisqu'ils attirent des spermatozoïdes; l'idée la plus naturelle qui se présente à l'esprit à ce sujet est que les œufs de l'abeille sont bien femelles, mais incomplètement; ils n'ont mûri que partiellement. Une comparaison avec une sphère électrisée permet de se figurer suffisamment le phénomène. Une sphère de cuivre de capacité donnée et portant une légère charge positive est bien électrisée positivement, ainsi qu'on le constate en l'approchant d'un électromètre à feuilles d'or; mais cela n'empêche pas qu'il reste en elle ce qu'on convient d'appeler du fluide neutre ou complet, fluide dans lequel l'approche d'un corps fortement positif pourrait développer par influence
une cerlaine charge négative susceptible d'ôtre mise en évidence. De même, dans Tovule d'abeille, nous devons penser qu'il existe, outre un prolopiasma complet ou neutre capabFe d'assimiler ' et de se développer par lui-môme, une certaine quantité de substance femelle capable d'attirer un spermatozoïde et de se fusionner avec lui pour donner une nouvelle dose de protoplasma complet qui s'ajoute à la dose préexistante; de sorte que l'œuf fécondé d'abeille différerait de l'œuf non fécondé par une abondance plus grande de protoplasma complet.
Chose remarquable, et qui ne manque jamais d'étonner ceux que l'abus du mot « sexe » amène à confondre le sexe génital et le sexe somatique, l'ovule non fécondé, qui n'a pas reçu de substance m&le, donne naissance à une abeille mâle, tandis que l'ovule fécondé, qui a reçu de la substance mâle, donne une reine ou une ouvrière. Rien ne peut, mieux que cette particularité, prouver Tabsence de relation directe entre ce quelque chose d'inconnu qu'on appelle sexe somatique et ce quelque chose d'également inconnu qu'on appelle sexe génital.
Quoiqu'il en soit, nous ne pouvons refuser à la reine d'abeilles un sexe somatique femelle, puisque ses éléments reproducteurs subissent, quoique incomplètement, une maturation dans le sens féminin; nous ne pouvons non plus lui refuser le caractère d'individu parthénogénélique, puisque ses éléments reproducteurs sont capables de se développer sans fécondation. C'est donc bien à la fois une femelle et un individu parthénogénétiqne, ce que Ton exprime en disant que c'est une femelle parthénogénélique. En revanche, nous ne connaissons pas d'espèce dans
laquelle des éléments parthénogénétiques aient subi un commencement de maturation dans le sens mâle ; du moins, s*il y en a, nous n'avons aucun moyen de nous en apercevoir, car il faudrait, pour cela, mettre en présence de ce gamète incomplètement mâle un gamète femelle qui l'attirerait et se fondrait avec lui. Les spermatozoïdes sont toujours très petits et dépourvus de substances de réserve; cela suffirait â expliquer que Tun d'eux, même incomplètement mûrS ne manifeste pas par un développement autonome sa qualité parthénogénétique. La considération du cas de l'abeille n'autorise donc pas à déclarer d'une manière générale que tous les individus parthénogénétiques méritent le nom de femelle; pour que ce nom conservât une trace de sa signification pre- ' mière il faudrait qu'on l'attribuât uniquement à des individus dont les éléments reproducteurs peuvent attirer des spermatozoïdes et se fusionner avec eux] on pourrait essayer sur des pucerons ou des puces d'eau, en se procurant à la fois des mâles vrais et des individus parthénogénétiques ce qui n'est pas difficile; mais tant qu'on n'aura pas fait celle expérience, et nonobstant le cas de l'abeille, on devra dire que les individus parthénogénétiques n'ont ni sexe somatique ni «exe génital, qu'ils représentent un troisième type dans les espèces où ils se présentent. Peut-être y
1. Les expériences de Loeb sur la parthénogenèse artiiicieUe, en montrant qu'on peut arrêter les ovules sur la voie de la maturation femelle, ont prouvé que cette maturation femelle est progressive, ce qui se comprend à cause des grandes dimenâions des ovules; peut-être, à cause des petites dimensions des spermatozoïdes, la maturation mâle est-elle plus immédiate, ce qui expliquerait Tabsence des cas de parthénogenèse partielle du type masculin.
a-t-il des animaux dont les éléments parthénogénétiques sont toujours plus ou moins atteints par une maturation femelle ou même màle; peut-être y en a-t-il d'autres dont les éléments parthénogénéliques sont, au contraire, entièrement neutres; il faudrait, pour s*en assurer, posséder cet étalon de sexe dont je déplorais l'absence au début de cet article. En atten- ' dant, il sera prudent de ne donner au troisième sexe ni le nom de femelle, ni le nom de màle ; on pourrait donner aux individus de ce troisième sexe le nom de « parthénogénileurs » si ce nom n'avait Tinconvénient d'accoler un vocable grec à un vocable latin.