‹ La lutte universelleChapitre 6 sur 85 · Dastre. La Vie et la Mort, Paris, Flammarion · texte numérisé non relu

Dastre. La Vie et la Mort, Paris, Flammarion

Pour ceax qui croient que l'être vivant est comparable à une machine d'acier, il y a des périodes de repos séparant les périodes (\e fonctionnement^ et c'est pendant les périodes de fonctionnement que s'usent les locomotives; il est vrai qu'elles ne se reconstituent pas pendant les périodes de repos. Mais un être vivant comme l'homme ou les mammifères, n'est jamais au repos, même quand nous déclarons qu'il se repose"; il est le siège de mouvements circulatoires, de phénomènes physiques et chimiques dans Tintimité de ses tissus, etc.; le mot repos n'a donc pas, pour lui, de signification absolue. L'homme adulte ne grandit plus; si donc, comme tout être vivant, il assimile^ il doit aussi se détruire de temps en temps pour que son volume, sa masse de substance vivante ne change pas; j'ai seulement proposé de donner le nom de fonctionnement aux périodes, pendant lesquelles il manifeste sa vie par la propriété vitale d'assimilation; cela permet de dire : « la vie, c'est la vie » et je trouve cela plus raisonnable que : « la vie p'est la mort! » Voilà tout. Pour un organisme aussi compliqué que l'homme, la loi d'assimilation fonctionnelle se réduit donc à une définition *.

Pour un être unicellulaire qui se multiplie sans cesse comme la bactérie cultivée dans le bouillon, l'état adulte n'existe pas, et la loi dont je viens de parler a déjà une signification plus élevée. Eh bien! le phénomène de la résistance de l'organisme à l'infection, cet organisme fût-il aussi complexe que l'homme ou le cheval, permet d*établir la loi d'assimilation fonctionnelle comme une véritable loi et non comme une convention verbale.

1 y. Traité de Biologie, chap. x, §85. Paris, Alcan.

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Remarquons d'abord que Vorgane ne peut avoir qu'une définîtion physiologique. On décompose eonventionneiieraent raclivitô d*un animal, trop complexe pour être décrite d^un coup, en des fonctions arbitrairement choisies, et Ton appelle organe l'ensemble des éléments qui collaborent à l'exécution d'une fonction donnée ; c'est une erreur grossière, je Val déjà fait remarquer souvent, que de considérer, par exemple, la main comme l'organe de la préhension.

Avec cette déflnilion physiologique de l'organe, il devient possible de parler d'organes, même chez les êtres uqiccUulaires, même chez les éléments histologiques comme les phagocytes ou les hématies; il suffit de savoir décomposer en fonctions bien précisées l'activité totale de l'individu considéré, homme ou cellule. Je fais remarquer immédiatement que certaines fonctions dont la définition est consacrée par l'habitude, la fonction de respiration par exemple, sont purement conventionnelles pour l'être unicellulaire ; l'oxygène est un des éléments indispensables à la vie élémentaire manilestée, mais nous ne savons pas séparer son rêle de celui des autres substances alimentaires et c'est seulement la constatation d'une alimentation gazeuse, distincte chez l'homme et les mammifères, qui a conduit tous les physiologistes à parler séparément de la respiration des amibes ou des bactéridies charbonneuses.

Au contraire, dans une maladie aiguë, nous ne savons pas nous exprimer autrement qu'en parlant de la lutte du malade contre l'agent pathogène, toxine ou microbe. Cette lutte définit avec précision une fonction indispensable à la conservation de la vie : la

résisiance & rinfcclion. Or, quand la lullc est torrainée, le vainqueur est devenu plus apte à remporter une nouvelle victoire ; c'est donc que son organe de résistance à l'infection s'est développé par le fonctionnement môme; et ceci est vrai d'une manière générale, tant de l'animal qui, vainqueur, devient réfractairc, que du microbe qui, victorieux, devient plus virulent ; ceci est vrai, nous en sommes certains, dans tous les cas, sans que nous ayons besoin de savoir analyser anatomiquement l'organe défini par cette fonction de résistance à une infection donnée, sans que nous ayons à nous demander si cet organe comprend des nerfs, des glandes, des phagocytes, des colloïdes du milieu intérieur. •

Il y a même un cas où le développement de cet organe est encore plus évident, c'est celui où l'immunité acquise est transporlable dans le sérum de l'individu immunisé» Alors, en effet, on constate que, après avoir lutté contre l'intoxication en fabriquant ce qu'on est convenu d'appeler Tantitoxine, l'organe producteur d'antitoxine est devenu bien plus vigoureux et continue, la lutte terminée, à manifester par. une fabrication superflue de ce produit, le développement qu'il a acquis en fonctionnant.

Ici le doute n'est plus permis; on ne peut pas dire que, s'usant pendant la lutte, l'organe en question se développe ensuite (alors qu'il est devenu inutile à lorganisme), pour réparer les fatigues du fonctionnement. C'est la lutte même qui, chez le vainqueur, s'accompagne du développement de l'organe résistant à l'infection; voilà un cas d'assimilation fonctionnelle indiscutable, et l'on peut remarquer que l'organe dont il s'agit est, malgré l'obscurité de sa description ana-

tomique, défini avec une précision parfaite *, puisque rimmunité acquise par un organisme est spécifique par rapport à l'infection dont il a triomphé, et n'est pas ordinairement valable pour une infection différente. Et justement, nous verrons que cette spécificité du résultat d'une lutte est le phénomène le plus général de la biologie. Je suis heureux de constater après dix ans cette vérification d'un principe auquel j'avais été conduit uniquement par la contradiction choquante de l'aphorisme paradoxal de Claude Bernard.

Il me semble d'ailleurs que le maître de la Physiologie* ji'avait pas attaché à cette théorie de la destruction fonctionnelle une importance exagérée, A mon avis, la forme extravagante de son assertion « la vie, c'est la mort » devait suffire à en montrer toute l'erreur. Lamarck a constaté, après bien d'autres, que l'usage des organes les développe ; Claude Bernard a pensé que ce développement n'accompagnait pas Tusage, mais lui succédait, et je crois bien qu'un esprit philosophique le soutiendrait difficilement iaujourd'hui; si la vie était la mort, il n'y aurait pas de vie.

C'est surtout dans le cas de maladie aiguë ou de maladie chronique que l'on trouve les exemples caractéristiques de la lutte universelle ; j'emprunterai donc beaucoup à la résistance des organismes aux agents envahisseurs ; mais je le ferai sans détail et je m'en tiendrai aux grandes lignes des phénomènes,

1. On peut même affirmer qu'il est impossible de définir un organe avec plus de précision.

J'ai publié cette année un ouvrage volumineux*, dans lequel j*ai passé en revue la plupart des cas pathologiques capables d'éveiller des idées générales; je renvoie le lecteur à cet ouvrage pour Tétude complète de certains phénomènes dont je ne signalerai ici qu*un côté intentionnellement choisi. Quand on veut faire de la généralisation à outrance il faut se résigner à regarder les faits de très loin et à ne les voir qu'en gros. En outre, Tinsuffisance actuelle de nos connaissances sur les colloïdes fait que dans beaucoup de cas, je devrai me contenter d'à peu près dont seront peu satisfaits les amateurs de langage précis, et dont je souffre moi-même tout le premier. Je m'en console en me disant que, quand on entre dans une voie nouvelle, on n'en découvre pas immédiatement tous les dangers, et je me répète, pour me pardonner le caractère provisoire de certaines conceptions, la parole encourageante de mon vénéré maître Pasteur, parole qui me semble devoir être répétée souvent à propos des sciences qui sont encore à leur début : « Malheureux les gens qui n'ont que des idées claires ! »

1. Introduction à (a Pathologie générale, Paris^ Alcan, 1096.

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