CHAPITRE XII
Génération spontanée ou apparition des corps qui triomphent dans la lutter
s 50. — DE LUCRÈCE A PASTEUR
Avant Tère scientifique, des observations incomplètes, conduites avec des moyens d'investigation imparfaits, ont naturellement amené les hommes à croire à la génération spontanée ; on ne voyait Hen d'abord dans une eau limpide; il y apparaissait ensuite des être vivants ; c'est donc qu'ils s'étaient formés fous seuls. Dans son poème De natura rerum. Lucrèce le proclame déjà formellement :
Multaque num etiam emistunt animalia terris, Imbrihm et calido solis coticreta vapore
« Et maintenant, sortent de terre des animaux qui sont produits par la pluie et par les chaudes vapeurs du soleil. »
Virgile fait enseigner par une déesse au berger Aristée le moyen de faire sortir des abeilles vivantes
1 Revue de Paris, 1905.
du cadavre d'un bœuf : quand on voyait naître des vers dans la viande, on pensait qu'ils y avaient apparu tous seuls. C'est seulement au xvii^ siècle que Rédî détruisit cette légende, du moins en tant qu'il s'agissait d'animaux de taille considérable comme les abeilles et les asticots. Sa méthode expérimentale /est intéressante surtout en ce que nous la retrouvons à peine perfectionnée dans les travaux plus récents de Pasteur. De la viande étant mise, au moyen d'un voile de gaze, à l'abri des visites des mouches, il n'y apparaît pas de vers. C'est donc que les vers y sont apportés par les mouches. En effet, nous Savons aujourd'hui que ce sont les œufs des mouches qui produisent les vers à viande, lesquels ne sont d'ailleurs qu'une forme larvaire de l'espèce mouche. Rédi avait inventé le garde-manger, dans lequel la viande fraîche, non encore visitée par des insectes, se conserve sans donner naissance à des vers. Elle ne s'y conserve pas intacte, néanmoins, car les œufs des mouches ne sont pas les seuls agents de corruption ; d'autres, beaucoup plus petits, passent à travers un voile de gaze ou une toile métallique et c'est Pasteur qui nous a appris à conserver nos aliments à Tabri de ces agents minuscules de corruption. Mais cette découverte a été préparée par de nombreux chercheurs ; on doit rappeler, après ceux de Rédi, les travaux de Needham, Spallanzani, Schwann, Cagniard de la Tour, Tyndall, pour ne citer que les plus importants.
Pasteur nous a appris définitivement que, pour mettre certaines substances organiques à l'abri de rinvasion par la vie, il faut que ces substances ne con- { tiennent pas d'avance de germes de corruption. Dans
] beaucoup de cas, on sait extraire d'un animal ou d'un
végétal Bain des quantités considérables de matière non contaminée ; quand on n'est pas sûr quô la contamination a été évitée, on détruit, par la chaleur, les germes possibles ; si Ton évite ensuite l'introduction de nouveaux germes, on peut être certain que la vie n'apparaîtra pas dans les matières ainsi traitées ; des ballons de bouillon stérile, préparés il y a quarante ans par Pasteur, sont encore parfaitement indemnes.
Il faut tout de suite faire des réserves sur l'emploi de ce mot : indemne. De ce qu'une substance organique ne contient pas de germe vivant, il ne s'ensuit pas qu'elle restera indentique à elle-même, sans transformation chimique ; les substances organiques sont, comme les métaux et autres corps/ soumis à l'action des agents atmosphériques ; du vin nouveau, débarrassé de tout germe, vieillit néanmoins sous l'influence d'une oxydation lente, et Pasteur a précisément dosé la quantité d'oxygène nécessaire pour que le vieillissement d'un vin fournisse le résultat 4c plus conforme à la gourmandise de l'homme. On doit donc dire simplement que, dans un milieu stérile, conservé a l'abri de tout ensemencement, la vie n'apparaît pas dans les conditions ordinaires de la nature.
On nous dit maintenant qu'il n'en serait plus de même en présence du radium ; telles .sont les aou^ voiles qui nous parviennent de Cambridge* ; mais on voit immédiatement, d'après les considérations gèné-
1. Le profcssear RaphaGl Dubois a fait à ce sujet une réclamation de priorité ; je crois qu il est superflu de discuter aujourd'liiii la question de savoir qui a réalisé le premier la génération artificielle, puisqu'il semble bien que cette génération artificiélie soit encore à trouver.
raies qui précèdent, que, sans les travaux de Pasteur, il eût été impossible, non seulement de résoudre, mais tiièmc de poser le problème de la génération spontanée : pour être sûr que la vie a apparu quelque part, il faut pouvoir affirmer qu elle n'y préexistait pas sous une forme quelconque : avant d'essayer de faire de la vie avec des substances mortes, il fallait savoir mettre des substances mortes à Tabri de Tinvasion par la vie. Or, dans Topinion de Pouchet, de Trécul et dos autres tponianistes, c'était là quelque chose d'impossible; du moment qu'il y avait, dans un liquide, les éléments nécessaires à la constitution des êtres vivants, la vie devait y apparaître fatalement.
Nou3 avons de la peine, aujourd'hui, avec notre connaissance plus approfondie de la physique et de la chimie, à nous imaginer l'état d'esprit des adversaires de Pasteur. Nous savons qu'avec les éléments consti* tutifs des êtres vivants, on peut fabriquer un grand nombre de corps qui ne sont pas vivants ; tels et tels éléments étant en présence, il se produit des variations chimiques et des phénomènes physiques qui dépendent des conditions réalisées ; vouloir que la vie résultât toujours, dans tous les cas, de la coexistence dans un même milieu, de tous les éléments constitutifs d'un être, c'était vouloir donner au phénomène vital un degré de banalité qui est le contraire même de son essence ; la vie est quelque chose de très précis comme toutes les autres réactions chimiques ; chaque réaction chimique se produit dans des conditions données, à l'exclusion de toute autre ; vouloir que la vie se produise fatalement quand sont réunis les éléments iFun être vivant, c'est raisonner comme quelqu'un qui affirmerait que, là où il y a du carbone, de Thydro*
gène et de l'oxygène, il doit fatalement se produire et ne se produire que de Talcool éthylique. Or, on peut affirmée que ces trois éléments pourraient se trouver réunis dans un même récipient, pendant des siècles, sans qu'il y apparût jamais d'alcool éthylique. Et cependant, avec ces trois éléments, nous savons aujourd'hui fabriquer de l'alcool. La question de la génération spontanée se pose de la même manière ; il ne s'agit pas de savoir si, toutes les fois qu'un milieu contient les éléments nécessaires à la vie, la vie y apparaît, comme le croyaient les spontanistes, mais bien si, étant donné un milieu capable de nourrir des espèces vivantes et dans lequel il n'y a pas d'élément vivant, il est possible de faire, par certaines opérations bien précises, la « synthèse » d'un élément vivant. Pasteur a résolu la première partie du problème qui consiste à se procurer un milieu nutritif sûrement dépourvu de tout germe vivant.
Voyons, maitenant, où nous en sommes pour la synthèse de la vie. ,