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LIBRES CONVENTIONS DANS LA DÉFINITION DES CORPS BRUTS

« Les minéraux sont, disait Linné, les végétaux vivent et croissent, les animaux vivent, croissent et sentent, w

La terre est; ce paysage que je vois par ma fenêtre est, mais il fait partie de la terre; cette maison est^ mais elle fait partie du paysage; cette pierre est y mais elle fait partie de la maison, etc.. La terre, le pays, la maison, la pierre sont des éléments de la description que je me fais à moi-même du monde ambiant; je puis, à ma fantaisie, circonscrire tel ou tel ensemble dans cette description, et en parler

tcup, tout à fait comparables; le vent d'une part, l'eau d'autre part^ ont enleva leur existence visuelle à deux corps, la fumée et le sucre, que mon œil délimitait dans l'ambiance.

Voilà déjà un grossier exemple des luttes auxquelles nous assistons: tel corps, que nous définissons au moyen d'un de nos organes des sens, fait évanouir tel autre corps que nous définissions au moyen du même organe ou d'un autre ; nous sommes amenés, à des moments différents, à décrire au même endroit des corps différents; il y a des transformations dans Tambiance, et ces transformations se manifestent à nous par l'apparition de certains corps, la disparition de certains autres.

Les corps que crée dans le monde le jeu de nos organes des sens, ont, suivant les cas, une existence plus ou moins précaire. Quelques-uns, parmi les objets familiers qui nous entourent, jouent dans notre vie un rôle particulièi*ement important; ce sont les corps solides. Un caillou, un encrier, un morceau de bois, conservent, en dépit des variations de la lumière, des éléments de description invariables, constituant leur forme, et qui sont accessibles aussi bien à notre toucher qu'à notre vue. L'homme a de tout temps redouté les illusions que lui procure l'emploi d'un seul de ses sens; quand il vérifie Texistence d'un objet au moyen de deux ou plusieurs de ses organes il est beaucoup plus sûr de lui ; c'est pourquoi les corps solides qu'il connaît à la fois par la vue et par le tact ont joué le premier rôle dans son éducation spécifique*.

1, V. Les Influences ances traies, op. cit.

\ LA DÉFINITION DLS COHPS 2ôl

Quand nous avons vu et touché, pendant des mois et des années, sans constater en eux de modîOcation appréciable, des corps solides comme une pierre, une table, un encrier, nous sommes naturellement ^ conduits à attribuer à ces objets une existence indépendante de notre observation et à dire sous une forme absolue avec Linné : « Mineralia sunt, » Nous parlons de ces objets comme d'individus; nous les comparons plus ou moins à nous-mêmes. Nous ne nous disons pas que le fait d'attribuer à l'état solide, à l'état liquide ou à Tétat gazeux d'un corps une importance prépondérante, tient à notre nature d'homme; les rayons de Rôntgen par exemple, ne semblent pas faire de différence entre ces trois états des corps, et si notre système de connaissance était réduit â ce qui peut provenir des rayons JT, nous serions désarmés devant la distinction des solides et des liquides.

Surtout quand il s'agit de corps solides qui ont une > durée considérable par rapport à celle de notre vie, nous sommes tout naturellement disposés à leur attribuer une véritable individualité. Un bloc de maçonnerie étant fabriqué au moyen de morceaux de granit agglomérés artificiellement par du ciment, nous ne pouvons pas ne pas nous étonner quand le démolisseur qui brise le bloc ne respecte pas les individualités primitives; les fractures réalisées par la pioche passent aussi bien à travers le granit que le long des lits de ciment, parce que le ciment est aussi solide que le granit, et nous nous étonnons, parce que nous considérions chaque morceau de granit comme ayant conservé sa personnalité dans le bloc. Dans les laboratoires de physique, les élèves assistant à l'expé-

ricncc de Tyndall sur la plasticité de la glace, s'étonnent que le morceau de glace qu'ils ont vu couper en deux par le fil métallique, et qui a même conservé le long de cette section des propriétés optiques spéciales ^ se casse ensuite, quand on le jette fortement à terre, suivant des surfaces capricieuses n'ayant rien de commun avec sa section par le fil;, nous croyons toujours que ce que nous voyons est plus important que ce que nous ne voyons pas.

Notre vue et notre toucher sont les deux sens auxquels nous attribuons le plus de valeur pour la définition des corps; or un corps solide existe à la fois pour notre vue et pour notre toucher ; c'est pour cela que, quand nous parlons de corps^ nous pensons toujours d'abord à des corps solides.

Les gaz, au contraire, sont très peu accessibles à notre investigation directe ; c'est ce que nous exprimons en disant qu'ils sont plus subtils; ils frappent néanmoins notre vue quand ils sont colorés, notre odorat quand ils sont odorants, mais ils n'ont jamais, comme les solides, Taspcct de corps pour nos yeux ou notre toucher, à moins qu'ils soient limités par une enceinte formée de solides ou de liquides, ou bien qu'ils contiennent en suspension des particules solides ou liquides capables de réfracter la lumière ; dans ces deux cas, ce que nous voyons, ce ne sont pas les gaz eux-mêmes, mais bien les solides et les liquides qui les limitent ou les encombrent. Pour Tbomme peu instruit des choses de la physique, les endroits remplis par les gaz purs sont des endroits vides, dans lesquels il n'y a pas de corps.

1. A cause des bulles d'air ou de toute autre cause d'hétérogénéité.

Les liquides occupent une place intermédiaire dans notre conception du monde extérieur ; ils sont accessibles à notre vue et à notre toucher ; même, dans certains cas, quand ils sont en très petite quantité par exemple, ils existent pour nous au même titre que les corps solides ; une goutte de rosée qui brille sur une feuille de trèfle ne se distingue pas, à la vue, d'une sphère de cristal de même dimension. Mais ordinairement, les liquides que nous rencontrons autour de nous en masse considérable occupent un espace limité par des corps solides dont ils épousent la forme, sauf à l'endroit que Ton appelle leur surface libre, et où un plan horizontal les sépare de l'ambiance gazeuse. La forme du liquide ne nous apparaît donc pas comme personnelle au liquide, contrairement à ce qui se passait pour le corps solide, type idéal du corps. Nous constatons au contraire que le liquide tire sa forme de ses relations actuelles avec les solides et les gaz. Si donc, comme cela est très naturel à rhomme doué de vue et de tact, nous définissons un corps par âon contour, la définition du corps liquide dépend de celle des corps avec lesquels il est en contact; les corps solides sont le point de départ obligé de toute description du monde ambiant.

Le corps solide seul nous parait avoir une existence indépendante et absolue ; une pièce d'or reste à peu près identique à elle-même, au cours de plusieurs vies humaines, soit qu'on la place dans le vide de la machine pneumatique, soit qu'elle se trouve dans un gaz, soit qu'elle soit plongée dans l'eau. C'est l'observation des corps solides qui nous a donné la notion trompeuse de la stabilité, de l'immutabilité des choses. C'est à cause d'eux que nous n'éprouvons aucune diffi-

culte à parler de corps qui sont, par eux-mêmes, indépendamment du reste du monde; un homme n'ayant d'autre éducation que celle qu'il a tirée de ses propres moyens d'observation, n'hésitera pas à affirmer qu'une pièce d'or resterait ce qu'elle est, indéliniment, si oh arrivait à l'isoler effectivement de toute influence extérieure, à la placer dans ce qu'un physicien appellerait le vide absolu, à une distance infinie du monde stellaire; c'est là une conception fondamentale chez rhomme et qui ne disparaîtrait que bien difficilement, même chez un observateur ayant constaté la dissolution de l'or dans l'eau régale...

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