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V. — LES FIGURINES EN PLOMB ET LEURS MOULES

Une autre série de monuments de haute époque, qui atteste la forte influence des représentations religieuses mésopotamiennes sur les pré-Lydiens, est constituée par des moules ou des figurines plates en plomb. Nous commencerons par le moule en serpentine du Louvre provenant de Thyatire(2) (Pélopia, avant Séleucus). A côté de la déesse nue se pressant les seins, se voit un personnage vêtu de kaunakès. Le même moule porte Timage du lion qui est associé au culte de la déesse nue sur le cylindre Tyszkiewicz. G. Perrot se demandait si ce moule n'avait pas été apporté de Mésopotamie en Asie Mineure, tant « les types divins et les motifs secondaires qui les accompagnent ont ici de rapports marqués avec ceux qui étaient de tradition en Chaldée ». Mais ce monument n'est pas le seul qu'on ait trouvé dans la région. Un autre moule en stéatite, également au Louvre et provenant d'Asie Mineure, figure la même déesse nue ( 3 ) ; l'autre face représente des hampes surmontées d'oiseaux affrontés (fig. 11). Le décor en rondelles rappelle celui, de certains bijoux en or (4) provenant d'Aïdin (Tralles) .

Si l'on observe que Thyatire est sur le chemin de la Troade et si l'on considère l'étroite analogie — on peut dire l'identité — des figures féminines gravées sur les deux moules en question avec la petite, mais célèbre idole de plomb (fig. 12) trouvée dans la

( I ) Contenau, Glyptique syro-hittite, p. 128.

(2) S. Reinach, Esquisses archéol., pp. 44 et suiv. {Revue archéol., 2® scr.^ t. VIII. p. 1 ) ; Perrot et Chipiez, t. V, p. 300; R. Dussaud, Civil, préh., 2« éd., p. 324, repousse l'hypothèse d'une importation; Delaporte, Catal. des cyL orient, du Louvre, II, A. 1526; Valentin Millier, Fruhe Plastik in Griech. u Kleinasien, p. 24.

(3) Nos Civilis. préhell, 2« éd., p. 365 et fig. 270.

(4) Perrot et Chipiez, t. V, pp. 205 et 207.

R. DUSSAUD

seconde ville d'Hissarlik — déesse nue qui se presse les seins ( I ) , — on retrouvera les étapes suivies par ce motif religieux le long de la route connue : Mazaca, Tralles, Thyatire, Troie.

Fiç. 11.

MouU' «'t stéatite (lu Louvre,

Asie Mineure.

' L'idole en plomb d'Hissarlik, appartenant à la couche de Troie II (2400-1900), fixe la date approximative des deux moules en les plaçant précisément à l'époque que nous avons assignée au cylindre Tyszkiewicz étudié plus haut, et sur lequel figure précisément la même image de déesse.

Pas beaucoup plus récente est la triade en plomb, provenant de Kultépé, que M. de Genouillac vient de publier avec une étude d'ensemble sur ces monuments dont nous ne citons que les principaux ( 2 ) . Entre la déesse nue et le dieu vêtu du manteau

(1) Nos Cii?i7i». préhell, 2» éd.. p. 364. fig. 269. Ed. Meyer, Gesch. des Ahert., II, I, p. 163, note I, insiste avec raison sur l'intérêt qu'offre cette image de plomb, comme le plus sûr et le plus ancien témoignage de l'influence babylonienne dans la mer Egée; mais il n'y a pas lieu, à notre avis, d'y voir une importation de Chypre, car, à cette époque, les idoles de Chypre sont vêtues.

(2) H. d« Genouillac, Idole en plomb d'une triade cappadocienne, dans Syria, X*. (1929), p. I. On a un dieu et deux déesses comme sur l'idole de pierre citée plus haut, p. 119. Cette triade est entrée au Louvre par les soins du savant assyjriologue. On ignore la provenance du moule en serpentine du Cabinet des médailles reproduit dans Perret et Chipiez, V, p. 302, fig. 210.

anatolien, apparaît une réduction de la déesse nue qui fait penser au Séméion que Lucien signale dans le temple de Hiérapolis. En réalité, on a représenté le dieu local et sa parèdre, entre lesquels est figurée la déesse nue sous la forme importée de Babylonie ou de Syrie. La hauteur relative des personnages, tous divins, n'offre pas grande importance, car on les a répartis suivant l'espace dont on disposait. Tout à fait comparables sont les trois figures, deux déesses (une demi-nue, l'autre nue) et un dieu, gravés sur un cylindre qui provient de Chypre ( I ).

FifT. 12.

Idolo (lo plomb.

Troie II.

Ces monuments attestent la vogue que rencontra en Asie Mineure la déesse nue, et l'on peut en déduire que la figurine d'ivoire trouvée dans le sous-sol de l'Artémision d*Éphèse(2), représentant la déesse nue debout, est une survivance des anciens cultes orientaux dont l'influence n'a d'ailleurs pas cessé de se faire sentir grâce à la continuité des rapports avec la Mésopotamie.

Tout en établissant solidement que l'Artémis d'Éphèse. TÉphé-

(1) Contenau, Glypt. syro-hittite, n" 138.

(2) Ch. Picard, Ephèse et Claros, pp. 485 et suiv.

R. DUSSAUD

sia, n'était à Torigine que la grande Mère anatolienne a plus tard connue tantôt comme Ma, tantôt comme Rhéa. tantôt comme Cybébé ou comme Cybèle phrygienne ( I ) », somme toute profondément indigène, M. Ch. Picard a donc pu relever, dans les objets niis au jour dans les fouilles de l'Artémision d'Éphèse, une part d'influence mésopotamienne.

La moins curieuse n'est pas la figure en ivoire du Mégabyze. Sous un nom relativement moderne et avec des vêtements adéquats à son état, ce chef-eunuque qui, primitivement, veillait sur le collège des prêtresses, pourrait être un emprunt à la Chaldée(2). Le terme qui désigne l'eunuque dans les diverses langues sémitiques (hébreu : saris) est un emprunt à l'accadien sha reshi qui s'applique à l'eunuque et signifie : a celui qui est à la tête, préposé (3) ». Les Lydiens, chez qui la pratique de l'eunuchisme était si développés (4), l'ont certainement empruntée directement aux Suméro- Accadiens avec qui ils ont été de si bonne heure en relation et non aux Hittites.

Il ne faut pas seulement considérer l'éviration rituelle comme l'atténuation d'un sacrifice humain ( 5 ) , c'est bien plutôt un rite d'union, d'une valeur contraignante particulière, avec la divinité, parfois une initiation (6) tout comme la circoncision ( 7) . Certes,

{]) Ihid., p. 376.

^2) Picard, op. cit., p. 225. en donne de bonnes raisons.

(3) H. Zimmern, Akkadische Fremdwôrter, 2^ éd. (1917), p. 6.

(4) Picard, ibid., pp. 226-227, suggère que les Lydiens ont dû longtemps fournir à Éphèse ses Mégabyzes.

(5) Suivant l'explication qu*en donnent Picard, ibid., et Graillot, Le Culte de Cybèle, p. 293. 11 faut comprendre (à propos de Graillot, ibid., p. 296) que si l'on use. pour la castration, d'un outil de pierre, c'est moins comme survivance du « temps où l'homme ne connaissait pas l'usage des métaux », que pour éviter de consacrer — c'est-à-dire de retirer de l'usage profane — des instruments en métal ayant du prix. La preuve en est P qu'au lieu d'un silex, on peut se servir d'un tesson; 2" qu'on peut utiliser des couteaux ou un glaive de bronze à la condition qu'ils ne servent pas à des usages profanes. Par contre, ce que dit M. Graillot de l'interdiction du fer est exact et cela atteste que les rites en question remontent au moins à l'âge du bronze.

(6) L'initiation du Mégabyze se marque notamment par la perte du nom. Sur ces rites, voir notre Introduction à l'Histoire des Religions, pp. 225 et suiv.

(7) Le rite, transposé en mythe montrant Zeus jetant les cires d'un bélier dans le sein de Déo (Graillot, Le Culte de Cybèle, p. 156), a son pendant dans le geste de Séphora. Exode. IV. 25. que le texte spécifie être un rite d union.

les rites d'initiation comportent, tout à moins à l'origine, une mise à mort rituelle, mais c'est cependant autre chose que le sacrifice humain et cela n'en dérive pas( 1 ).

On remarquera encore que l'éviration rituelle ne se pratique pas en bas âge; en particulier, le Mégabyze pouvait être initié à l'âge mûr. 11 n'y a donc pas de raison d'écarter toute descendance familiale pour ce personnage ( 2 ) .

Quoiqu'il en soit, les rapports des cultes lydiens avec la Chaldée ont frappé tous les historiens des religions et M. Picard peut écrire, d'accord avec M. Radet(3), que la civilisation des Méoniens, « parente de celle des Cariens, était peut-être plus fortement imprégnée de ces traditions mésopotamiennes qui devaient assurer la suzeraineté, dans Éphèse comme à Sardes, à une déesse plus ou moins parente de Tlshtar babylonienne (4) . » La parenté est simplement plus ancienne que ne pouvaient le supposer les savants auteurs; elle s'affirme par de très vieux emprunts de rites et de représentations figurées.

Un long commerce avec les divinités anatoliennes de l'ouest a conduit M. Ch. Picard à deviner que le Zeus Labrandeus pouvait être considéré comme le parèdre masculin de l'Éphésia. Cette association de la grande déesse au dieu à la bipenne apparaît nettement sur les cylindres d'Aïdin.

Cet ensemble de considérations et de faits autorise à suivre jusque dans la mer Egée la fortune du type plastique de la déesse nue qui, venu de Mésopotamie, a traversé toute TAsie Mineure.

(1) 11 faut donc renoncer à rattacher au sacrifice humain (Graillot, op. cit., p. 156) la cérémonie du taurobole, rite d'initiation au premier chef, comme le montre, entr'autres. le nom de Natalicium donné au jour où on le

pratique.

(2) Cette hypothèse est écartée par Picard, op. cit., pp. 164-165. Dans la secte russe des Skoptzy, l'éviration est, à peu près généralement, pratiquée après la naissance d'un enfant et l'on a observé que l'opération était d'autant moins dangereuse que le sujet était moins jeune. Précisément Lucien, comme le signale Graillot, op. cit., pp. 292-293, établit une distinction entre les Bakèles, castrats de Cybèle, et les eunuques proprement dits, ceux-ci ayant subi la castration dans leur enfance.

(3) Radet, Ephesiaca, II. p. 29.

(4) Picard, op. cit., p. 469. Voir p. 470, l'importance reconnue aux Lydiens à Éphèse avant l'introduction d'Artémis.

R. DUSSAUD

Toutefois, il faut prendre garde que, dans la Méditerranée, toute déesse nue n*est pas d'origine mésopotamienne, car il existait dans cette région une représentation nue dès l'époque néolithique, comme en font foi les idoles de Thessalie. Nous avons signalé ailleurs la complexité du problème et indiqué à quel moment la Mésopotamie a fait sentir son influence dans la mer Egée ( l ) . Ici, il nous suffira de montrer que cette influence s'est particulièrement exercée par la voie de l'Anatolie.

La déesse nue ne figure pas dans la fameuse procession de lasili- Kaya; mais nous la trouvons dans le milieu suméro-accadien de Kanssh (Kultépé), soit sur les empreintes des tablettes cappadociennes, soit dans la triade en plomb du Louvre; nous la trouvons également vers 2000 avant notre ère, donc à une époque où les Hittites ne jouent qu'un rôle effacé, sur le moule de Thyatire; enfin, elle a été trouvée dans les ruines de Troie 11. Ainsi, nous l'avons vu (2), les trouvailles jalonnent la grande route qui de l'est, par Mazaca, Tralles et Thyatire, gagnait Troie où les Égéens abordaient dès une haute époque et où il est vraisemblable de supposer qu'ils ont appris à connaître le type suméro-accadien de la déesse nue. '

Jusqu'ici, en effet, sur toute la côte occidentale de l'Anatolie, il n'a pas été relevé — sauf à Troie — d'installation côtière importante, antérieure à l'époque mycénienne ( 3 ) . Ces dernières installations correspondent à un afflux d'Égéens, notamment d'Achéens, vers les côtes d'Asie (4).

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