L'EMPIRE HITTITE ET SES RAPPORTS AVEC LES ANATOLIENS DE L'OUEST
Nous ne sommes pas en état de reconstituer l'histoire de la Lydie aux hautes époques; mais nous pouvons examiner, à la faveur des publications récentes, si ce pays doit être purement et simplement englobé dans la confédération hittite; en d'autres termes si, comme Ta dit le grand savant qui a tant contribué à engager les études hittites dans la voie où elles se développent aujourd'hui, la Lydie ne fut qu'une satrapie de l'empire hittite (3).
On conçoit généralement les Hittites (Khatti) comme une population indo-européenne qui aurait pénétré en Asie Mineure au cours
( I ) Ch. Picard, Ephèse et Claroa, p. b99.
(2) La dernière étude de ce texte, déchiffré en premier lieu par M. Enno Littmann. est due à P. Kahle et F. Sommer, Die lydisch-aramaische Bilingue, dans Kleinasiatische Forschungen, éd. par Sommer et Ehelolf (Weimar, Bôhlaus, 1927). Ce n'est pas un édit d'Artaxerxes comme le dit Nilsson, Minoan-Mycenaean Religion, p. 499, mais ré,pitaphe d'un Lydien qui devait être en rapports étroits avec la colonie araméenne de Sardes pour laquelle on a gravé, à côté du texte lydien, une traduction araméenne.
(3) Sayce, Early Empires of the East, dans le chap. V consacré à la Lydie. Cette formule a connu une remarquable fortune; cf. Hograrth, lonia and the East, p. 75; CK. Picard, Ephèse et Claros, pp. 561 et 594.
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du troisième millénaire ( 1 ) . M. Ed. Meyer se les représente comme dominant immédiatement, grâce à leurs armes de bronze, les indigènes qui n'auraient eu que des pointes de silex pour armer leurs lances (2). Leur supériorité se serait marquée notamment par l'usage du char attelé de chevaux qu'ils auraient introduits en Asie Mineure dès une haute époque (3). Dans l'état présent de notre documentation, nous ne pouvons envisager les faits de cette manière; mais avant d'entrer dans le détail de la discussion, il ne sera pas inutile de tracer un tableau d'ensemble du développement de la puissance hittite.
On a vu plus haut qu'au temps de Naramsin, le roi de Khatti ' ne jouait qu'un rôle fort modeste. Encore au début du deuxième millénaire, les Hittites ne constituent qu'une petite confédération de quelques cités dans la boucle de l'Halys. Les plus anciens renseignements, fournis par les documents de Boghaz-Keui, sur l'activité des Hittites, sont apportés par un texte que M. Fr. Hrozny a récemment traduit et commenté (4) et qui remonte vers 2000 avant notre ère. On y apprend qu'Anittash était roi de Kushshar,
( I ) Nous renvoyons à l'excellente bibliographie de M. Contenau, Eléments de bibliographie hittite. Paris, Geuthner. 1922, et Supplément aux Eléments de bibliographie hittite (extr. de Babyloniaca, t. X, fasc. 1-3), Paris, Geuthner, 1927. Le même auteur a traité l'histoire des Hittites dans Les Premières civilisations, Paris. Alcan, 1926. Il suffira de signaler comme exposés les plus récents la nouvelle édition (1928) de la magistrale Geschichte des Altertums, d'Eduard Meyer, II, 1 >•* partie, et le résumé substantiel d'Albrecht Gotze, Dos Hethiter-Reich. Seine Stellung zwischen Ost und West {Der Alie Orient, 27. 2), Leipzig, Hinrichs, 1928. Isidore Lévy, dans Histoire et Historiens depuis cinquante ans, pp. 574-577. a donné une brève, mais précise notice, sur les progrès accomplis dans le domaine hittite depuis que Sayce a assigné sa place à ce peuple oublié. L'ouvrage bien connu de J. Garstang sur le pays des Hittites vient de paraître sous une forme nouvelle : The Hittite Empire, Londres, 1929.
(2) Ed. Meyer, op. cit., II. 1 (1928). pp. 21 et suiv. L'éminent historien suppose que les Hittites envahisseurs possédaient un armement supérieur à celui des Anatoliens d'après un jeu guerrier rituel où l'on arme de simples roseaux, ceux qui figurent l'ennemi. Loin d'y voir la commémoration d'une victoire historique des Hittites sur des sauvages, il faut plutôt y reconnaître une pratique magique qui a pour objet de désarmer les futurs ennemis et de les mettre d'avance en état d'infériorité.
(3) Nous verrons ci-après que le char qu'on invoque est un char sumérien, attelé non de chevaux, mais d'ânes.
(4) Travail communiqué par M. Cuq dans la séance du 10 juillet 1929 de l'Académie des Inscriptions et à paraître dans Archiv Orientâlni, 1929.
R. DUSSAUD
ville dont remplacement n'a pas été déterminé ( 1 ) . Cet Anittash, fils de Pitkhanash, transporte sa résidence de Kushshar à Neshash, que M. Hrozny propose d'identifier avec Nyssa, près du lac Tatta. Cette localisation est appuyée par la circonstance qu' Anittash s'empare de la ville de Salativara après avoir traversé la rivière Hulash et que, précisément, les villes de Nyssa et de Salatra — à Test de Konia — sont séparées par la rivière Hylas qui se jette dans le lac Tatta.
Lorsqu' Anittash eut vaincu la coalition formée contre lui par Piyustish, roi du Khatti; il prit le titre de grand roi, anticipant ainsi sur les événements. Il agrandit Néshash, qui devint le centre du premier royaume indo-européen d'Anatoli-e qui ait compté dans l'histoire. D'après M. Hrozny, l'adverbe nâsili qui, dans une inscription plus récente, s'applique à une langue distincte de celles des habitants du Khatti et du Louya, désignerait la langue des Nésites.
A cette haute époque le terme de Hittite ne désigne pas une population indo-euroî>éenne, mais la population indigène et anatolienne fixée dans la boucle de l'Halys. Quand la dynastie de Kushshar se fut installée en pays hittite, à Khattushash (Boghaz- Keui), on aboutit à un compromis où la langue indo-européenne des Nésites se surchargea de tout un vocabulaire non indo-européen. M. Hrozny pense qu'avant les Nésites, un premier flot indoeuropéen déferla, vers 2500. en Asie Mineure, ce furent les Louytes qui occupèrent le sud de l'Asie Mineure et notamment le pays d'Arzawa ou Cilicie.
L'histoire de ces temps lointains est caractérisée par une extrême division du pays. En mettant fin à l'anarchie qui régnait dans le pays, Labarnash (vers 1800 av. J.-C.) fonde réellement ce que M. Gôtze définit comme l'ancien empire hittite (vers 1900-1650). Labarnash acquiert une grande réputation en introduisant d'importantes réformes. Il agrandit le territoire du pays Khatti que Telepinush, un de ses successeurs qui rappelle les faits, déclare avoir été fort réduit jusque là. Comme pour tous les conquérants hittites, son objectif est dirigé vers l'est; il s'empare de Burshakhanda, qui est probablement Mazaca, et de Tuwanua (Tyane) . La fortune des
( 1 ) £cartant le rapprochement qui a été tenté avec Garsaura. Mayer et Garstang, Index of Hittite N âmes, p. 30, proposent Gaziura. M. Hrozny revient à Garsaura.
Hittites, au cours du deuxième millénaire, est donc le fruit d'un long effort; leur puissance ne s'est développée et imposée que peu à peu.
Khattushilish T*", son successeur, présume trop de ses forces en voulant s'emparer d'Alep. Il essuie une sanglante défaite. Alep jouait à cette époque un rôle que le P. Dhorme a mis en évidence; elle était à la tête du plus important Etat de la Syrie du nord ( H .
Cela doit avoir, pour l'histoire de l'art de cette région, une conséquence immédiate : les monuments antérieurs à l'époque où les Hittites détruisent le royaume d'Alep — vers le milieu du XVIIP siècle avant notre ère — n'ont aucune raison pour dépendre de l'art hittite. Et, en effet, il semble bien qu'il y ait, en particulier pour les cylindres, un art syrien qui se rattache assez étroitement à l'art de Mésopotamie, avec plus de liberté de composition et de style (2).
Murshilish I'^ qui installe la capitale à Khattushash (Boghaz- Keui), reprend la lutte pour venger l'échec de son père, s'empare décidément d'Alep qu'il détruit et en profite pour pousser jusqu'à Babylone qu'il pille, ce qui amène la chute de la première dynastie babylonienne (vers 1750). Quand Sargon l'Ancien vint en Asie Mineure, ce fut pour y organiser le pays sous sa suzeraineté et il fit œuvre de civilisation. Murshilish V^ n'a d'autre objectif que le pillage de la grande capitale; il se retire en abandonnant le pays à son sort. A la faveur de cette anarchie, les Cassites s'installeront et domineront à Babylone.
Khantilish s'empare du trône par un meurtre et porte ses armes sur l'Euphrate vers Karkémish et Astata, il attaque même les Khurri (Mitanni). Le même roi fait campagne dans le Pont.
Vers 1650, le roi Telepinush clôt la période de l'ancien empire hittite en se vantant d'avoir repris les vieilles traditions. M. Gôtze estime qu'on doit lui attribuer la remarquable collection de lois hittites qui est parvenue jusqu'à nous et que la sagacité de M. Hrozny a réussi à déchiffrer.
La puissance hittite subit une éclipse totale peu après 1650 et
(1) Dhorme, La plus ancienne histoire d'Alep, dans Syria, VU! (1927), p. 34.
(2) Voir L'Art syrien du deuxième millénaire avant notre ère, dans Syria, VII. p. 336.