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R. DUSSAUD
Comme plus tard les Phrygiens, les Hittites semblent avoir adopté les principaux cultes anatoliens. C'est pourquoi leur dieu Teshoub est si voisin du Adad mésopotamien et du Hadad syrien; il en emprunte les attributs, notamment le taureau. Nous verrons, i en effet, que ce type du dieu de l'orage et de la foudre était entièrement constitué dans l'Anatolie du troisième millénaire.
Les Hittites emprunteront aux Babyloniens, par l'intermédiaire syrien, l'arme si caractéristique qu'est la harpe ( I ). Ils adopteront l'écriture cunéiforme; mais en cela ils ne feront qu'imiter tous les peuples qui ont fortement subi l'influence mésopotamienne. En Asie Mineure même, cette écriture est utilisée non seulement pour rendre la langue accadienne, mais aussi pour noter les diverses langues en usage dans le pays. Les Hittites ne sont donc jamais parvenus à imposer leur langue comme langue officielle dans touts la péninsule, ce qui souligne leur incapacité à unifier le pays.
Les tablettes cappadociennes portent des empreintes de cylindres qui, comme l'a observé Hogarth, n'ont rien de hittite, d'autant plus que les Hittites ne dominaient pas à Kanesh à cette époque. Cela dit, M. Contenau n'a pas eu tort d'y reconnaître le véritable point de départ de ce qu'il appelle la glyptique syro-hittite (2 ) , où l'apport des Hittites est, d'ailleurs, assez mal défini.
L'utilité de ces précisions n'est pas niable puisque nous voyons qu'on s'appuie sur une empreinte de Kultépé, figurant un char attelé, pour établir que les Hittites ont introduit en Asie Mineure le cheval et le char ( 3 ) . Or, le char en question, à quatre roues, n'est pas traîné par des chevaux, mais par des ânes (4) , et son origine est
sous le titre The Hittite Empire, 1929; Ed. Meyer, Reich und Cultur der Hethiter, 1922 et trad. fr. L'Art des Hittites, 1923. D'un point de vue plus général : Félix Sartiaux, Les Civilisations anciennes de VAsie Mineure, 1928.
( I ) Voir le défilé des soldats à la haute coiffe de Yasili-Kaya, dans Perrot et Chipiez, Hist. de VAri, IV .p. 643. fig. 319; Garstang, The Hittite Empire^ pi. XXIII et pi. XXIV. Ce dernier savant attribue ces reliefs au XIII^ siècle. vers 1275. La harpe hittite est du type trouvé à Gézer qui est du XIV^ siècle^ donc antérieur; cf. Syria, VII (1926), p. 254, fig. 1, et p. 255.
(2) Contenau, Glyptique syro-hittite, pp. 91-92.
(3) Ed. Meyer, Gesch. des Altert., II. 1 (1928), p. 23.
(4) Cett« empreinte est connue à plusieurs exemplaires; cf. Menant,. Catal. Coïlect. de Clercq, I, p. 284; Weber, op. cit., n» 408; Contenau, Glypt. syro-hitt., n<* 6. Ce sont des ânes aussi qu'il faut reconnaître sur le cylindre du British Muséum, de provenance inconnue, publié par Sidney Smith, Early History oj Assyria, pi. VII, b et p. 214 qui le date de 2100-1900.
mésopotamienne, car il est construit comme les chars sumériens qu'ont fait connaître les découvertes récentes de Ur ( I ) . Les uns et les autres sont tirés par quatre animaux; l'utilisation du cheval permettra plus tard de n'atteler qu'à deux. L'image illustre ici le texte des tablettes cappadociennes qui mentionnent des achats d'ânes et de harnais. D'autre part, l'emploi du char en cette région assure que, dès le troisième millénaire, les principales routes d'Asie Mineure n'étaient pas de simples pistes pour le seul usage des bêtes de somme et que des chars y circulaient.
Ces exemples, et nous aurons l'occasion d'en signaler d*autres. montrent qu'on s'est trop hâté de définir, aux hautes époques, des éléments disparates comme de simples apports hittites. Si réelle qu'ait été l'hégémonie de ce peuple à partir du milieu du XV' siècle avant notre ère et l'éclat, d'ailleurs éphémère, de sa puissance militaire, il ne faut pas méconnaître l'évolution antérieure et indépendante qui s'est manifestée chez les peuples indigènes d'Asie Mineure, avant que les Hittites y aient constitué un grand Etat.
En particulier, les Anatoliens occidentaux peuvent revendiquer une civilisation très ancienne. Nous avons insisté ailleurs sur ce que la civilisation troyenne est entièrement indépendante de la civilisation hittite ( 2 ) et nous ne voyons pas davantage que cette dernière ait sensiblement influencé les populations de la Lydie ni celle de? côtes ioniennes et cariennes ( 3 ) . On ne saurait en être surpris puisque, non seulement plus de six cents kilomètres séparent à vol d'oiseau Aïdin (Tralles) de Boghaz-Keui, la capitale hittite; mais aussi parce qu'un réseau montagneux compliqué rend les communications difficiles.
D'ailleurs, par les reliefs rupestres que les monarques hittites ont répandus à profusion, il est facile de délimiter leur véritable champ d'action en Asie Mineure. La carte de la zone des monu-
( 1 ) La forme de ces chars a été étudiée par L. Heuzey, Origines orientales de l'Art, p. 140. Ils sont caractérisés notamment par les poignées d'appui, ''^» // antyges des chars homéxiques. //
(2) Civilisât, préhell, 2« éd., pp. 137 et suiv.
(3) Voir ci-après, § IV, « La Céramique anatolienne ».
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ments hittites, dressée par D. G. Hogarth ( I ), montre que — sauf les vestiges isolés dans la haute vallée du Sangarius en Phrygie(2) , le relief de Nymphi, près de Smyrne, et celui de Magnésie du Sipyle, — ils ne dépassent pas, vers Touest, le cours de l'Halys et V le plateau de Lycaonie.
L'Halys (Kizil Irmak) offre une frontière naturelle dont rimportance apparaît à toutes les époques. C'est ce fleuve qui délimite le royaume lydien de Crésus(3). A l'époque romaine, les bords de l'Halys protègent le terrain propre au culte de la Grande Mère(4).
Les hiéroglyphes hittites, qui ont été signalés auprès du relief de Nymphi (5) et de la sculpture de Magnésie ( 6 ) , attestent que ce sont des oeuvres de la seconde moitié du deuxième millénaire. Le relief de Nymphi pourrait conserver le souvenir d'un raid de Shuppiluliumash ou d'un de ses successeurs, tandis que la sculpture du Sipyle, étant reli-gieuse, doit être une oeuvre locale (7).
Quant au tombeau dit de Tantale (8), près de Smyrne, il n'est certainement pas hittite, car il se rattache à la tradition des tombes des rois de Lydie. La chambre voûtée en encorbellement est recouverte d'un tumulus comme on en trouve en Troade, en Lydie et
(1) Cambridge Ancient History, t. II (1924), map 5. Cela n'empêchait pas Hogarth, lonia and the East, pp. 64 et suiv., d'affirmer que le domaine hittite s'étendit sur tout l'ouest de la péninsule. J. Garstang, The Land of the Hittites (1910), est d'un avis plus modéré; mais dans la nouvelle édition, The Hittite Empire (1929), p. 172, le savant professeur de Liverpool force ^ la note : « ... Lydia, a district which enters definitely into Hittite history 1 from the évidence of its monuments. »
(2) Gotze, Madduwattas, p. 149, dit nettement qu'il n'existe pas le moindre indice que la Phrygie ait fait partie du domaine hittite.
(3) Hérodote, I, 6 et 72. De même Strabon, XI, 1 , 7 et XII, 1 ,3, où il cite Hérodote.
(4) GraiUot, Culte de Cybèle, p. 384.
(5) Perrot et Chipiez, IV, p. 744; J. Garstang, op. cit., p. Ephèse et Claros, p. 562.
(6) Perrot et Chipiez, IV. p. 754; Garstang, op. cit., p. Pausanias, III, p. 552; Graillot, Culte de Cybèle, p. 369; Picard, op. cit., p. 562. On a remarqué depuis longtemps que cette image de la déesse Mère n'a aucun rapport avec la pseudo-Niobé de Pausanias. I, 21, 3.
::::>^ (7) Pour Hogarth, lonia and the East, p. 69, les deux oeuvres sont de travail local et non hittite.
(8) Perrot «t Chipiez, V, pp. 42 et 48; Picard, op. cit., p. 562, estime qu'il y aurait lieu de fouiller les ruines voisines.
170; Picard, 168; Frazer,
jusqu'en Phrygie; mais, à notre connaissance, on n'en a pas signalé en Cappadoce ( I ) .
La conclusion qui s'impose déjà et que, d'ailleurs, nous confirmerons, tient en peu de mots : les Hittites n'ont pas possédé l'occident de l'Asie Mineure et leur action sur cette région a été très faible parce que tout leur effort s'est porté vers l'est.