III. — LE SACRIFICE HUMAIN CHEZ LES PRE-LYDIENS
Depuis les fouilles de MM. Montet et Dunand à Byblos, nous nous rendons compte de la puissance d'attraction que pouvait exercer le culte organisé d'une civilisation déjà développée sur des populations restées à un stade élémentaire, surtout quand cette civilisation apportait les éléments d'une richesse encore inconnue. Les divinités locales représentées jusque là sous des formes matérialisant leur fonction ou leur habitat, rochers, pierres, arbres, astres, etc.. s'identifient aux dieux anthropomorphes étrangers, prennent leurs gestes, se couvrent de leurs vêtements et de leur parure, se plient à une hiérarchie sévère, s'entourent de symboles, d attributs et de tout un matériel liturgique nouveau.
1 outefois, si le décor religieux s'enrichit d'apports étrangers, le culte local conserve ses éléments caractéristiques. Nous allons précisément reconnaître dans la vallée du Méandre, à une époque où dominait encore sans conteste l'influence sumérienne, l'usage du sacrifice humain qui semble avoir disparu assez tôt en Sumer, du moins en dehors des hécatombes auxquelles on procédait à l'occasion des funérailles royales, comme M. Woolley l'a constaté dans ses fouilles d'Ur.
Sauf dans les rites funéraires et les rites de fondation, le sacrifice humain comporte généralement un holocauste. L'exemple du sacrifice de saint Nil est typique parce qu'il devait être perpétré par des Arabes nomades pour qui la pénurie de combustible met l'holocauste hors de l'usage courant.
(I) Voir Ed. Meyer, Gesch. des Altert., I. § 497 et trad. fr. de Rutten.
Parmi les fléaux, auxquels rKolocauste humain est censé mettre un terme, figure au premier rang la sécheresse.
Les rites destinés à assurer les pluies nécessaires ou, ce qui revient au même, la pérennité des sources et des cours d'eau, sont bien connus depuis que Mannhardt et Frazer les ont collectionnés et étudiés. La pratique la plus simple consiste dans le versement de l'eau dans le puits ou dans la source, dans des libations d'eau dans les sanctuaires, des aspersions d'eau ou des baignades. Nous n'avons pas à discuter les explications qui en ont été donnés et qui se résument généralement dans une application de la magie sympathique ( 1 ) .
Exceptionnellement, tout au moins, on met en jeu d'autres forces en s'adressant au soleil, l'agent de la sécheresse et des calamités qui s'ensuivent. « Une sécheresse étant survenue, relate Philon de Bvblos, ils auraient levé les mains au ciel vers le soleil (2). » A la prière s'ajoute fréquemment le rite. Un des moyens les plus efficaces pour agir sur le soleil est d'utiliser le feu et, par dessus tout, d'accompagner d'un sacrifice cette combustion, autrement dit d'offrir un holocauste.
Les rites si répandus de la Saint-Jean sont de ce type. Ainsi, au Maroc, Vansera, qui se pratique au solstice d'été, consiste essentiellement en un sacrifice igné au soleil ( 3 ) . Mannhardt et Frazer ont expliqué ces cérémonies par la croyance qu'on assurait ainsi la vie du soleil, en lui donnant une vigueur nouvelle et en réglant son cours par les rites de circumambulation. Mais nombre de ces cérémonies sont plus compliquées : elles visent aussi à protéger la terre, les animaux et l'homme des ardeurs d'une canicule inexorable et d'en atténuer les effets destructeurs. C'est à cette intention qu'interviennent des rites et des prières en faveur de la pluie : libations ou aspersions d'eau et production de fumée — pour amener !a formation de nuages et les chutes d'eau. Parfois un animal est jeté dans le foyer embrasé : c'est un véritable holocauste.
Appliquons ces considérations à deux exemples : (( En Afrique
(N).Voir notre Introduction à l'Histoire des Religions, pp. 163 et suiv., où nous avons essayé de montrer que cette explication n'épuise pas la signification des rites. Les exemples qui suivent le prouvent encore.
(2) Philon de Byblos, fragm. 11. 6.
(3) Doutté, Magie et Religion dans l'Afrique du Nord, pp. 565 et suiv.
orientale, le Wagogo qui souhaite des ondées, fait sur la tombe de ses aïeux un holocauste de volailles noires, de brebis noires, de bestiaux noirs ( 1 ) . » Ailleurs, pour amener la pluie, le sorcier offre un sacrifice en plein soleil, sur le toit de la hutte commune (2).
.Mais la description la plus typique et la plus complète d'un rite de ce genre nous est donnée à l'occasion de la lutte qui met aux prises, sur le Carmel, le prophète Elie avec les prophètes de Ba'al. Si l'on fait abstraction des différences, instituées dans les deux cérémonies décrites pour marquer la supériorité de Yahvé sur le Ba^al de Tyr, le rite destiné à amener la pluie, à la suite d'une longue sécheresse, consiste essentiellement en un holocauste, offert au soleil, accompagné de prières et de libations d'eau. Les prêtres de Ba al s'adressent bien au soleil, pour qu'il consume lui-même le sacrifice, puisqu'à l'heure de la minha, donc après 3 heures de l'après-midi, ils renoncent à poursuivre l'expérience (3 ) .
Ces généralités vont nous permettre d'aborder l'étude de documents lydiens d'un intérêt capital et tout d'abord le fameux cylindre-cachet Tyszkiewicz, aujourd'hui conservé au musée de Boston (fig. I et 2). Il a été signalé en premier par M. Salomon Reinach, publié par lui ( 4 ) , et par Froehner ( 5 ) , souvent discuté ( 6 ) et tout récemment encore l'objet d'une importante dissertation du R. P. Ronzevalle où le savant correspondant de l'Académie des Inscriptions écarte justement l'explication donnée d'une scène de jugement et apporte d'utiles précisions notamment sur la présence de la bipenne entre les mains du principal dieu (7).
Ce détail, ainsi que le décor en spirales et en tresse, également
( I ) James George Frazer, Le Rameau d'or, éd. abrégée trad. par lady Frazer, p. 68. Le noir sert à attirer les nuages.
(2) Ibid., p. 67.
(3) Voir nos Origines cananéennes du sacrifice israélite, pp. 203 et suiv.
(4) S. Reinach, Revue archéol., 1898, I. p. 421.
( 5 ) W. Froehner, Collection d'antiquités du comte Michel Tyszkiewicz, Paris. 1898.
(6) L. Heuzey, Quelques cylindres et cachets d'Asie Mineure, dans Origines orientales de l'Art, pp. 137 et suiv.; Furtwaengler, Antil(en Gemmen, III, p. 7; Ward, The Seal Cylindres of Western Asia (1910), pp. 280 et suiv.; Contenau, Glyptique syro-hittite, pp. 1 1 2 et suiv.
(7) Ronzevalle, Le Cylindre Tyszkiewicz, dans Notes et Etudes d' Archéol orientale, V (Mélanges Univ. Saint-Joseph de Beyrouth, XII, 3, 1927), pp. 177 et suiv.
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le système hiéroglyphique gravé sous le cachet (fig. I ) , nous reportent en Asie Mineure; nous préciserons même dans un instant qu*:l s*agit de la Lydie et plus spécialement de la région d'Aïdin (Tralles).
Fig. 1. Caflu't-cylindn" Tyszkiowicz avec vue do la base.
(Musée de Hf»ston.»
La forme est une adaptation, sous l'influence du cylindre mésopotamien, du cachet anatolien — tel que les Hittites le conserveront longtemps — et qui lui-même dérive des anciens cachets en forme de cône comme on en a trouvé dans Troie 11(1).
( I ) H. Schmidt, Heinrich Schliemanns Sammtung ( 1 902), p. 303, n° 8866 : Konischer Thonstempel obcn durchlocht mit eingretiehen schriftartigen Zeichen (Troie, II-V) ; Schliemann, Ilios, p. 463.
Le P. Ronzevalle qualifie ce cachet-cylindre de syro-anatolîen et croit trouver l'explication de la scène figurée dans un passage de Philon de Byblos qu'il résume ainsi : « Ouranos, à l'origine, est un simple mortel, un roi, né d'Elioun ou Très-Haut, lui-même mortel déifié. Ouranos s'appelle d'abord Epigeios-Autochtone, et comme tel il règne naturellement sur la Terre, sa sœur et son épouse. Mais un de ses fils, Elos, nommé aussi Kronos, lui déclare la guerre et lui ravit le pouvoir. Il le surprend ensuite personnellement dans une embuscade (( au milieu des terres ». le tue et lui tranche les parties sexuelles, au moyen des armes qu'il a fabriquées ad hoc. Le sang de la victime tombe en gouttes dans les sources et dans les fleuves; dès lors s'établit le culte d'Ouranos passé au rang des dieux ( 1 ) . »
Ce thème serait assez exactement figuré sur le cylindre Tyszkiewicz : meurtre et éviration rituelle, puis renaissance du dieu ne sont pas pour surprendre dans les cultes anatoliens. La gravure du cylindre nous montrerait Elioun sous la forme du grand dieu aux attributs multiples, qui trône dans les régions supra-célestes. Son fils mortel Epigeios-Autochtone est étendu à terre, foulé aux pieds par Elos-Kronos, que Philon lui donne pour fils. Epigeios va devenir Ouranos. Pour l'instant, il est mort. On le transporte sur le trépied sacré où deux assistants pratiquent l'apothéose. Mais il gardera le souvenir de son origine par le double visage, <( reflet de sa double nature et image du rôle de médiateur céleste qui lui est désormais dévolu ».
En somme, le P. Ronzevalle comprend que « le cylindre Tyszkiewicz est un tableau théogonique établi sur le thème général « syro-anatolien » du meurtre et de la renaissance du médiateur céleste ». Il en déduit que ce n'est pas Philon de Byblos qui a brodé son histoire des Ouranides sur un modèle grec, mais, tout au contraire, Hésiode « qui dépend de documents orientaux ».
Nous avons tenu à signaler l'intérêt de ce point de vue et nous devons rendre hommage à l'ingéniosité avec laquelle le savant archéologue et orientaliste développe ses arguments. Toutefois, ils ne nous ont pas convaincu parce que maint détail reste mexpliqué (ainsi pourquoi le personnage qui a subi l'éviration tient-il un poisson dans la main ? le hifrons n'est manifestement qu'un subal-
(1) S. Ronzevalle, op. cit., p. 197.
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terne, etc.) et surtout qu'il n*a pas reconnu que le cylindre était pré-lydien.
A notre avis, il s'agit de tout autre chose : la représentation d'une suite de pratiques rituelles destinées à amener la pluie.
Comme toute l'Asie Mineure, la région lydienne peut être décimée par la famine qui succède à la sécheresse. Dans le fragment qui a été conservé de Nicolas de Damas, touchant les origines lydiennes, il est par deux fois question de ce fléau ( I ) . C'est par lui qu'Hérodote explique l'exode des Lydiens vers l'Italie. Enfin, on a peu de renseignements sur un Zeus Hyetios, ou dieu de la pluie, en relation avec Rhéa sur le Tmolos(2), mais il doit avoir accaparé les fonctions d'un dieu plus ancien. De nos jours encore, malgré la facilité des communications et des transports, en dépit des efforts du gouvernement turc pour venir en aide aux populations, la sécheresse prend les proportions d'une catastrophe. Nous empruntons les détails suivants à une correspondance adressée de Constantinople au journal Le Temps, en août 1928 :
Tenaillée par la disette, acculée à la famine, menacée par les maladies, .a population (il s'agit plus particulièrement de la région de Koniah), dénuie de toutes ressources, difficilement ou plus que sonnmairement ravitaillée, fu;t à la hâte cette terre inhospitalière, et sur les routes menant vers d'autres régions plus heureuses se succèdent de longues théories de villageois miséreux et affamés, poussant devant eux le peu de cheptel qui a pu résister à la catastrophe, car la récolte n'a pas seule été détruite et le bétail a été en grande partie décimé ou dispersé.
Ainsi l'une des contrées jusqu'ici les plus productives se vide peu à peude ses habitants dont beaucoup, minés par la maladie, la faim et la misère, ne reverront plus le sol natal (3).
Aujourd'hui, on compte sur le gouvernement pour combattre le fléau; dans l'antiquité, on s'adressait à la divinité et nous allons voir qu'en Asie Mineure on avait recours au sacrifice humain.
Le cylindre Tyszkiewicz comporte : 1 " une intercession de trois divinités auprès du grand dieu du ciel auquel un repas est offert; 2^ la mise à mort rituelle de deux victimes par le dieu de la foudre Hadad-Teshoub ; 3" l'holocauste des victimes; 4" la prière au
(I)''Radet, op. cit., pp. 74 ec >5.
(2) Graillot, Le Culte de Cyhèle, p. 10. Procession d'une pierre sacrée à Milet; cf. Usener, Rhein. Muséum, L, p. M''
(3) D. Valéry, Le Temps du 24 août 1928.
Soleil; la chute de la pluie sur l'adorant avec, comme conséouence, les cours d'eau revivifiés et la terre fertilisée.
La légende se lit en partant du grand dieu céleste assis devant la table des offrandes et en continuant par les péripéties dont nous venons de donner la succession. Très habilement, le graveur a profité de la surélévation du plan où se tient le grand dieu a.ssis pour noter, en dessous, les conséquences bienfaisantes de la pluie.
Examinons maintenant, dans le détail, cette curieuse représentation dont notre fig. 2 offre le développement.
Figr. 2.
Développeiiienl du cylindre Tyszkiewicz.
Les trois dieux, qui s'avancent vers le grand dieu du ciel, caractérisé par la bipenne et placé sur un registre surélevé, prononcent une invocation ainsi que l'atteste le geste de porter la main à la bouche. Le premier d'entre eux est très vraisemblablement le Soleil, auquel nous verrons que la prière est plus spécialement adressée, le second est Teshoub, c'est-à-dire le Adad anatolien, dieu de la foudre. Derrière lui marche le dieu lunaire reconnaissable au croissant.
Ils sont accueillis par un grand-prêtre, peut-être le dynaste revêtu de la prêtrise et jouissant de la faveur particulière du grand dieu. Malgré tout, ses fonctions sont, par rapport au monde divin, celles d'un subalterne, puisque nous le voyons verser une libatjon au grand dieu assis. Le graveur lui a donné deux têtes pour marquer les deux temps de sa fonction : accueillir les trois divinités et assurer le culte du grand dieu.
Celui-ci tient la coupe qui vient d'être remplie et se dispose à boire. Nous assistons donc à un repas divin et il est, par suite, tout
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naturel d'interpréter le dispositif placé devant le dieu comme un guéridon chargé de mets. Les deux lions font partie du meuble, comme on en peut juger sur le cylindre d'Aïdin que nous examinerons dans un instant et où les deux lions posent sur un véritable pied de table.
On remarquera que le grand sacrifice auquel nous allons assister, l'holocauste après mise à mort rituelle, est tout à fait distinct de l'offrande de nourriture au dieu. L'holocauste est un rite contraignant, magique, qui met les dieux en mouvement, mais qui n a absolument rien à voir avec leur alimentation.
Seul, le grand dieu est nourri. Il est vrai au'à la suite de Froehn^r. le P. Ronzevalle explique comme une barque l'objet que portent les lions dressés. Ici aussi la comoaraison avec le cylindre d'Aïdin est décisive; il n'y a pas de barque. L'artiste a simplement voulu reorésenter le creux de l'écuelle posée sur la table et contenant les mets.
On peut supposer que les dieux viennent demander l'autorisation de pratiquer les rites nécessaires. Chacun d'eux aura ensuite son rôle à jouer, notamment le soleil et Teshoub. Dans le déluge babylonien, Shamash, le soleil, fixe le moment ( 1 ) où Adad déchaîne le déluge en rugissant dans la nuée (2).
Ici. l'acte principal est accompli par Teshoub-Adad qui immole un homme d'un coup de lance. A n'en pas douter, nous assistons à un sacrifice humain selon un ancien rite anatolien. En effet, Strabon rapporte que chez les Alains d'Asie Mineure, la lance, une lance sacrée, était l'instrument légal des sacrifices humains ( 3 ) .
L'image gravée sur le cylindre transpose en mythe un usage religieux certainement très ancien. A l'époque des Mermnades, quand un certain usurpateur fut mis à mort, les Lydiens apprirent l'événement avec joie, parce que « sous son règne, une sécheresse avait
( I ) Dhorme, Choix de textes religieux aasyro-babyconiens, p. 1 u9.
(2) Ihid., p. 111.
(3) Strabon, XI, 4, 7. Les rites utilisant le sang humain se sont longtemps perpétués en Asie Mineure. Rappelons l'éviration qui n'est pas à proprement parler un souvenir du sacrifice humain, mais un rite d'alliance avec le dieu comme nous y insistons plus loin. Entre hommes ou entre peuples le rite d alliance anatolien consistait dans des incisions au bras; les contractants aspiraient le sang l'un de l'autre; cf. Hérodote, 1. 74. à propos du traité entre Lydiens et Mèdes.
désolé le pays( I ) ». Il faut comprendre qu'on cherchait une excuse au meurtre en l'assimilant à un sacrifice humain régulier, destiné à mettre fin à la sécheresse.
Un autre récit tend à montrer que la victime était choisie parmi les gens de qualité. En effet, sous le règne de Mélès, une famine ayant ravagé la Lydie, c'est le roi lui-même qui s'exile pendant trois ans pour apaiser les dieux (2 ) . Fait remarquable, il se rend à Babylone où l'on peut supposer qu'il fut l'objet de savantes purifications. On inclinera à reconnaître dans cet exil, destiné à mettre fin à la sécheresse, une atténuation aux vieilles coutumes qui préconisaient le sacrifice humain.
Nous verrons sur une empreinte de Kultépé qui est, en quelque sorte, le prototype de la scène figurée ici que deux hommes sont mis à mort par le dieu. Il en est de même sur le cylindre Tyszkiewiecz. Après sa mise à mort par le dieu, la victime est livrée aux flammes sur un véritable gril entre deux desservants qui surveillent l'opération, tandis qu'un troisième lève, comme nous le dit Philon de Byblos, les bras vers le soleil pour demander la pluie. L'astre du jour est, en effet, représenté au-dessus de celui qui l'invoque et la pluie tombe goutte à goutte sur l'adorant pour aller remplir les cours d'eau que signale un nageur (3) tenant un poisson par la queue. D'autre part, le long du fleuve, prêts à être remplis, sont alignés les vases rituels, notamment des rhytons en forme de tête de taureau sur lesquels nous reviendrons. Un épi, représenté à grande échelle, pour le mieux reconnaître, symbolise l'action fertilisante des eaux.
On ne peut hésiter à reconnaître Teshoub-Adad dans le personnage qui terrasse un homme avec sa lance parce que, derrière le
( 1 ) Radet, op. cit., p. 74
(2) /6id., p. 75.
(3) Les globules figurés au-dessous du nageur et que le P. Ronzevalle interprète comme des gouttes de sang, consécutives à l'opération de l'éviration, sont une convention pour figurer l'eau dont la glyptique sumcro-accadienne offre des exemples qui n'ont pas été reconnus. Ainsi Delaporte, Cylindres et Cachets orientaux (Musée du Louvre), II, pi. 70, 2 (A. 115) ; « quatre globes disposés horizontalement » sous des navires, ce qui ne laisse aucun doute. Il faut interpréter de même les globules du cylindre syro-cappadocien. ibid., pi. 95, I I (A. 884) et non par des vases sphériques.
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dieu, se tient son animal-attribut, le taureau. Sur d'autres gravures (fig. 4 et PI. III, 2) la lance est d'ailleurs combinée avec le foudre.
La parèdre du dieu, la déesse nue, assiste à l'opération, accompagnée de son animal-attribut, le lion. La superposition des figures marque simplement la différence des plans et il serait assez piquant que cet artifice des graveurs, gênés par le manque d'espace, fût 3 l'origine de la coutume des sculpteurs hittites qui dressent volontiers les divinités sur leur animal attribut.
Nous avons pu expliquer les détails de ces différentes scènes sans complications mythologiques. Le rite destiné à amener la pluie nous apparaît incorporé dans un récit mythique dont il suffit d'embrasser l'ensemble. Ce mythe est évidemment local, c'est-à-dire pré-lydien, puisque le cachet-cylindre, nous le verrons dans un instant, est certainement originaire de Lydie.
Il en résulte que le récit rapporté par Hérodote touchant la mise à mort de Crésus sur un bûcher ( 1 ) est une adaptation du même mythe à holocauste humain. Hérodote prend soin, en effet, de spécifier qu'il rapporte cette histoire « selon le récit des Lydiens ».
Crésus va devenir la proie des flammes, quand invoquant le secours d*Apollon — le dieu solaire, — il se répand en larmes. Soudain, dans la sérénité du ciel, les nuées se rassemblent et un orage éclate qui, déversant une pluie torentielle, éteint les flammes du bûcher.
Précisément, parce que le cylindre Tyszkiewicz nous met en présence d'une cérémonie indigène, notre attention n'en est que plus attirée par certaines figures qui révèlent l'influence sumérienne. En premier lieu, l'usage rituel qui est fait du vêtement sumérien en étoffe de kaunakès(2) . De même est sumérienne, la manière d'offrir une libation en tenant le vase par le pied, parce que le vase à libation sumérien n'a pas d'anse. Le bifrons, d'ailleurs vêtu de kaunakès, est un emprunt sumérien; il est d'usage fréquent sur les tablettes cappadociennes de Kultépé ( 3 ) . Egalement venue de Mésopotamie est la déesse nue. Si notre cylindre est, comme nous le croyons, de fabrication lydienne, il fournit le plus ancien proto-
( I ) Hérodote, 1, pp. 86 et suiv.
(2) Comparer la statuette du Musée de Berlin dont il a été question plus haut, p. 87.
(3) Contenau, La Glyptique syro-hittite, pp. 69 et 113.
type local de la représentation de l'Artémis debout et nue découverte dans le sanctuaire d'Éphèse ( I ) . Bien des populations différentes ont pu imaginer la déesse nue se pressant les seins ou le ventre (2) ; mais l'origine babylonienne de la déesse nue, écartant ses vêtements, telle qu'on la voit sur notre cylindre, ne peut être contestée.
La matière du cylindre Tyszkiewicz, l'hématite, comme le décor en spirale le placent dans la première moitié du deuxième nnillénaire et même très haut dans ce millénaire par suite de la forte influence sumérienne et de l'absence complète de tout motif égyptien (3).
La fonction <( cylindre » du monument Tyszkiewicz se double d'une fonction (( cachet ». Les hiéroglyphes finement gravés sur le plat, sont disposés en cercle comme dans l'inscription du disque d( Phaestos. On s'est d'ailleurs demandé, tant le faciès de ces signes diffère des hiéroglyphes hittites, si l'on se trouvait en présence d'une véritable écriture ou si ces signes ne constituaient pas un groupement de symboles quelconques (4) . En tout cas, même dans cette hypothèse, on était sur la voie d'une écriture distmcte de ce qu'on connaît par ailleurs.
Ce précieux monument n'est pas le seul de son espèce et si nous l'avons tenu pour pré-lydien, c'est par analogie avec un cylindrecachet de forme identique, portant un décor très semblable comme
(I ) Ch. Picard, Ephèse et Claros, p. 485. La disposition hathorienne de 'a chevelure dans l'ivoire d'Ephèse marque une influence plus récente qui s'est superposée au premier type.
(2) Tenant compte que le motif est en usage dans le bassin méditerranéen dès l'époque néolithique (voir ci-après, § V) et à propos du vase de Mochlos qui remonte au Minoen ancien III, nous avons posé, dans nos Civilisations préhelléniques, 2® éd., p. 369, la question : « N'oblige-t-il pas à conclure que les Cretois arrivèrent d'une manière indépendante à figurer la femme qui se presse les seins? » J'ai employé à dessein le terme « femme » au lieu de « déesse », ce à quoi M. Nilsson, Minoan-Mycenaean Religion, p. 124. n'a pas pris garde quand il écrit : « Dussaud is certainly wrong in considering the rhyton from Mochlos in the shape of a woman pressing her bxeasts as a représentation of the Mother Goddess. »
(3) La date XVI«-XI« siècles proposée par M. Contenau, Glypt. syro-hittite, p. 211, nous paraît trop basse. Nous verrons dans un instant la date du prototype.
(4) Contenau, ibid., p. 128.
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I a constaté le premier éditeur : u Les analogies de détail entre ces cylindres sont telles qu^on doit les considérer comme les produits d un même atelier ( I ) . » Or. le cylindre du Louvre, que nous allons exammer et qui offre ces étroites analogies, provient d'Aïdin (Tralles) en Lydie (fig. 3).
^ L'explication que nous avons donnée du cylindre Tyszkiewicz se vérifie à nouveau. On reconnaît encore ici l'invocation destinée à obtenir la pluie: mais la représentation est allégée de la scène du ^
Vie. 3.
Déwîoi.ponu'iit tlu c.vliiulre dAïdin.
(Musf'o (lu Louvre.)
sacrifice humain (2). Les mêmes trois divinités apparaissent dans un ordre différent : Teshoub occupe la troisième place; mais le même prêtre à double face accueille d'une part les trois dieux portant une main à la bouche. Le bifrons leur présente la double hache que le dieu assis tenait en main sur le cylindre précédent { 3 ) . D^autre part, il offre une libation au dieu assis, devant qui est encore servi le même guéridon supporté par des lions dressés. Très nettement, ces derniers relient la table elle-même à son pied.
Derrière le dieu assis, apparaît la déesse parèdre(4) accostée de
(1) Salomon Reinach, Revue archéol. 1898. I. p. 422; Delaporte Catal Louvre, n» A 927; Contenau, Glyptique syro-hittite, n« 309.
(2) Faut« d'avoir connu le cylindre Tyszkiewicz. L. Heuzey, Origines oHentaies de l Art p. MO. ne voyait là qu'une scène de présentation à la divinitémais comme les personnages qui s'avancent devant le dieu sont des divinités* il y manque le fidèle à présenter.
(3) Il est curieux d'en rapprocher ce qu'on nous dit à basse époque que le dépositaire de la double hache était le premier ministre ayant titre de compagnon du roi; cf. Perrot et Chipiez, His*. de VArt, V. p. 247
(4) A basse époque le culte des eaux se concentre sur la déesse- -f GraïUot, Le Culte de Cyhèle, p. 395. aeesse, .t.
deux personnages à tête d'aigle et on ne manquera pas d'en rapprocher les images d'épervier trouvées dans les plus anciennes couches de l'Artémision d'Éphèse. Tout le monde a présent fi l'esprit cette curieuse figurine d'ivoire où une jeune femme, déesse ou prêtresse, porte sur la tête une hampe surmontée de l'épervier. Pour apprécier l'intérêt de trouver, en pays lydien, un être à tête d'épervier auprès de la déesse locale, dès les premiers temps du deuxième millénaire avant notre ère, il suffira de citer la remarque de .M. Picard touchant les trouvailles de l'Artémision : (( G. Hogarth a le premier remarqué que la découverte d'une déesse à l'épervier. dans le trésor d'Éphèse. — où la fréquente présence de l'épervier. comme attribut religieux, est en elle-même si remarquable, — enrichissait d'une nouveauté très importante notre connaissance de la religion ionienne primitive ( I ) . »
Quoiqu'il en soit, ces êtres mythiques secondaires, qui s'empressent autour de la déesse et qu'on retrouve également en Crète avec des traits semblables, sont les prototypes des Dactyles et des Curetés.
Des deux cylindres, que nous venons d'examiner, on doit rapprocher un cylindre du Musée de Berlin dont la facture négligée atteste une époque plus basse (2) . Tout ce qui concerne le sacrifice humain ayant été supprimé, comme dans le cylindre du Louvre, on a trouvé inutile de figurer le dieu Teshoub. Le reste de la scène se retrouve; même le personnage qui implore le ciel. Ces modifications nous conduisent au cylindre de la Bibliothèque Nationale en deux registres où la scène montre le dieu assis laissant épancher les eaux au-dessus de la tnesse symbolique ( 3 ) . L. Heuzey a reconnu que ce cylindre d'Asie Mineure était (( sorti de la même école, pour ne pas dire du même atelier, que celui du Louvre (4) ».
Le détail des figures de ces cylindres, qui constituent un ensemble bien caractérisé, est tiré du répertoire suméro-accadien,
( 1 ) Ch. Picard, op. cit., p. 490. Voir notre fig. 9 : déesse à l'oiseau sur un anneau d*or de Tirynthe.
(2) O. Weber, Altorient. Siegelhilder, n" 453 (date proposée : 1750-1500 avant notre ère) ; Contenau, op. cit., n" 310.
(3) Delaporte, Cat. Bihl. Nation., n" 425; Contenau, op. cit., n" 312. Le registre inférieur montre des génies qui ne sont pas éloignés de certains motifs Cretois.
(4) Heuzey, Origines orientales de VArt, p. 147.
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quoique le sujet représenté — rite pour amener la pluie — soit local. Nous pourrions conjecturer à coup sûr que les formules artistiques suméro-accadiennes, mises en oeuvre par les graveurs de ces cylindres pré-lydiens, ont été introduites en Lydie par la voie de Mazaca, c'est-à-dire de Kanesh; mais nous pouvons en apporter la preuve décisive, car le motif figure parmi les empreintes de Kanesh ( 1 ) .
A Kanesh, le motif se ressent plus directement des thèmes suméro-accadiens; c'est donc bien le prototype cherché. Le dieu assis (fig. 4 et pi. III, 2) a ici son animal-attribut, celui d'Ea; H laisse, comme ce dernier, couler les flots de part et d'autre de son
Fig. 4.
Eiiiprcinto de tablette eappadocienne.
Voir planche III, 2. (Musée du Louvre.)
corps. Deux dieux l'assistent et l'entourent. L'un est le Adad babylonien avec son foudre et son taureau, l'autre est le dieu local tenant la lance — doublée du foudre — d'une main, et portant la hache simple sur l'épaule. Derrière lui, dans le champ, sont figurés des symboles ; double hache ( ? ) , carré, poisson.
Nous disons que le dieu figuré avec le taureau sur l'empreinte de Kultépé est le Adad babylonien et non le Hadad syrien, qui lui est cependant très apparenté, parce que ce dernier n'aurait pas dédaigné, semble-t-il, l'holocauste humain (2).
( I ) Empreinte Allotte de la Fuye, aujourd'hui au Louvre, publiée par Contenau, op. cit.. n" 39 et p. 79. Empreinte de Berlin, O Weber, op. cit., n" 30 et Contenau, n*^ 40. Voir aussi, Contenau, Les Tablettes de Kerkouk (extr. de Bahyloniaca, IX. 2-4). p. 42. n» 20.
(2) On peut le déduire du curieux passage de II Rois. XVII. 31. où il est dit que les habitants de Sepharvaim brûlaient leurs enfants en l'honneur d'Adrammelek et d'Anammelek. M. Weidner a déjà conjecturé que la ville
L'intention d'opposer le Adad suméro-accadien au dieu local, qui ne lui a pas encore été assimilé, est soulignée par la différence des rites. Le Sémite, qui a gravé le cachet, concevait que le sacrifice d'un taureau suffisait à déterminer l'intervention d'Adad et c'est précisément ce qu'on voit à gauche de notre figure 4. Mais sur la droite est figuré le dieu local, disons Teshoub, perçant de sa lancefoudre un personnage et en écrasant un autre sous ses pas.
Cette empreinte, qui figure deux sacrifices représentatifs de deux civilisations différentes, l'une suméro-accadienne, l'autre asianique, est d'un intérêt unique. Nous saisissons sur cette image le travail de pénétration et d'adaptation opéré par la religion suméro-accadienne qui n'a cependant pas réussi à entamer les pratiques locales.
En effet, à côté des représentations figurées et développées que suscite l'influence suméro-accadienne. les indigènes conservent leurs vieilles idoles. C'était le cas notamment en plein centre sémitique à Kanesh (Kultépé), d'où proviennent ces curieuses images en pierre qui ont été publiées par M. Contenau. Le savant archéologue a démontré quelles provenaient bien de cette localité comme l'affirmait le vendeur.
Ce sont des plaques d'albâtre de forme circulaire d'où surgissent un, deux et même trois cous surmontés chacun d'une tête triangulaire ( 1 ) . La plus remarquable montre un dieu accosté de deux déesses, reconnaissables à ce qu'elles portent chacune un
de Shipri n'était autre que Sepharvaim et on peut par là corriger ce nom de ville en Sephari ou Sephiri que le réducteur biblique a mis au pluriel et a traité sur le thème de « Yeroushalaïm ». Nous avons reconnu cette ville dans la Sefiré actuelle au S.-S.-E. d'Alep que les fouilles ordonnées par M. Virolleaud ont montré être un site remontant au moins au deuxième millénaire. Cette localisation donne un intérêt particulier au passage cité en révélant les deux principales divinités de cette localité. A la vérité, les noms divins des versets 30 et 31 sont généralement estropiés, car si Nergal de Kout et Ashima de Hama sont corrects, il a fallu beaucoup d'ingéniosité pour retrouver Mardouk et Zarpanit dans Soukkot-Benot (peut-être mieux Sakkout, surnom de Inurta, car Mardouk nous paraît à intercaler à la place de Tartaq de la ville de Ava que nous corrigeons en Ana. sur l'Euphrate. où pendant un temps demeura la statue de Bel-Mardouk) . Aussi inclinons-nous à rectifier les noms, probablement déformés intentionnellement, des dieux de Shipri en Hadad et Anat. qui est sa parèdre.
( I ) Contenau, Idoles de pierre provenant de VAsie Mineure, dans Syria, 1927, p. 193; cf. Olmstead, ibid., 1929, p. 321, qui nous sepible reporter trop bas ces monuments.
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enfant. M. Contenau se demande si la déesse n'a pas été dédoublée par raison de symétrie. Il est plus probable que deux déessesmères accompagnent le dieu. Quelle que soit l'explication qu'on adopte, on remarquera à quel point elle est défavorable au prétendu matriarcat asianique dont il est fait si souvent état. Car, comme l'a très bien vu M. Contenau, ces idoles appartiennent, non aux Sémites des tablettes cappadociennes, mais à la population asianique ( I ) .
A quelle date peut-on rapporter ces curieuses idoles de pierre ? M. Contenau incline à les tenir pour un peu plus anciennes que les tablettes cappadociennes, sans cependant les tenir pour réellement, primitives. Nous accorderions une existence assez longue à ces représentations et ne serions pas surpris si elles descendaient jusqu'au début du deuxième millénaire.
Les éléments de comparaison les plus proches sont fournis par certains idoles chypriotes en terre cuite dont on peut suivre la progression depuis l'âge du cuivre jusqu'en plein âge du bronze (2). Là aussi règne le décor incisé, la notation de riches vêtements, la présence de l'enfant. Les différences de matière et de style n'empêchent pas d'établir une comparaison avec l'idole chypriote la plus ancienne (( simple plaque de terre cuite rouge lustrée, de laquelle surgissent un ou deux cous très longs qui figurent une déesse ou bien une déesse et l'enfant... l'idole était vêtue et richement parée ( 3 ) ».
Ces analogies avec les primitives idoles chypriotes, en forme de plaquette, n'excluent pas tout rapport avec ce qu'on a appelé les idoles égéennes, toujours en marbre ou en pierre, qui consistent souvent en une simple plaque plus ou moins arrondie et un long cou, plus rarement une tête. Le contact ici ne semble pas direct avec la mer Egée, mais établi par l'intermédiaire de Troie (4).
Les idoles troyennes apparaissent dès Troie I, donc en plein troisième millénaire; mais le type à long cou est plus récent et se rencontre encore dans la couche Troie V qui descend jusque vers
( I ) .Contenau, ihid., p. 1 99.
(2) Ciui7. préhell, 2^ éd.. pp. 366-371.
(3) Ihid., p. 366.
(4) Ihid., pp. 362 et suiv.; cf. p. 361, fig. 267, un groupement de ces idoles égéennes dont cinq exemplaires proviennent de Troie.
I500(ï). Les idoles cappadociennes qui, comme l'a reconnu M. Contenau, sont d'un type assez développé, paraissent devoir être rapportées aux environs de l'an 2000 avant notre ère. On peut y voir, au point de vue plastique et du décor, l'influence de la Troade et de Chypre.
Les idoles en pierre de Cappadoce se signalent par la grande importance donnée aux yeux et le traitement de la tête en triangle. Cette particularité se maintiendra longtemps et on en retrouve l'écho sur certains bronzes qui doivent remonter à l'époque mycénienne (2). Ces petits monuments, récemment apparus, attestent donc qu'à côté des emprunts faits au répertoire suméro-accadien. subsistent et subsisteront des formes indigènes.
L'empreinte de Kanesh, que nous avons étudiée plus haut, illustre bien cette dualité de civilisation. Comme cette empreinte peut remonter aux XXIII'-XXII' siècles avant notre ère (3), les cylindres-cachets d'Aïdin, avec représentations voisines, ne doivent pas descendre plus bas que 2000 avant notre ère. D'ailleurs. M. Contenau a signalé que sur les tablettes cappadociennes, à côté des empreintes de cylindres, figuraient des empreintes de cachets appartenant évidemment à la population asianique (4) . Certains de ces cachets empruntent, tout comme les cylindres-cachets d'Aïdin, des motifs sumériens; mais la surface restreinte du cachet ne permet pas le déploiement des figures.
On s'étonnerait que nous ne rapprochions pas des précédents un cylindre de la Bibliothèque Nationale, probablement plus récent, qui met en scène Teshoub dans des conditions qu'à première vue on peut tenir pour identiques, mais qui, en réalité, sont fort différentes (fig. 5) (5). Le dieu brandit à toute volée un humain en le
( 1 ) Ihid., pp. 362-363. Objection à ce classement de Gôtze par Valentin Millier, Friihe Plastik. in G riechenland und Kleinasien, p. 23. En tout cas, le type au long cou se maintient longtemps.
(2) Perrot et Chipiez, Hist. de l'Art, IV, fig. 387. Même importance des yeux — à cause du procédé en pastillage — et tête assez triangulaire pour les idoles mycéniennes de la déesse tenant l'enfant dans ses bras: Civil, préhell. r 2« éd.. p. 370. fig. 275.
(3) O. Weber, loc. cit., la date de 1500 à 1250 av. J.-C; mais cela est tout à fa't impossible; ces tablettes cappadociennes sont plus anciennes.
(4) Contenau, Glypt. syro-hittite, pp. 94 et suiv.
(5) Delaporte, Cat. Bihl Nat., n" 464; Contenau, op. cit., n« 154. et Tahlettes de Kerkouk, p. 44, n'* 24.
R. DUSSAUD
tenant par le haut de sa tiare ou plutôt par les cheveux. Un dieumontagne apparaît à mi-corps, offrant un lièvre dans la gauche. Derrière lui se tient un personnage tenant la lance. Dans le champ figurent les animaux habituels. Certains traits, notamment la manière de traiter le griffon, apparente ce cylindre à ceux de
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Cylindn' t\v la Hil>lioth«Miiu' Nationale.
Chypre. La barbe que portent les trois personnages est traitée de la même manière — marquée par des traits qui ne couvrent pas la figure, — que sur un cylindre de Lataquié que nous examinerons ci-après et qui nous ramènera également vers Chypre ou la côte asiatique voisine ( 1 ) . Quoiqu'il en soit, il n'est pas question sur ce cylindre d'un rite destiné à amener la pluie, mais plutôt de l'mtercession de plusieurs dieux, dont celui de la montagne, pour apaiser la fureur d'un dieu qui frappe les humains. Autrement dit, la scène représentée est à fins propitiatoires contre un fléau qui n'est pas la sécheresse.
Le développement remarquable, pris au HT millénaire en Asie Mineure et particulièrement en Lydie, par les rites destinés à amener la pluie, combiné avec la profonde influence exercée par les cultes suméro-accadiens en ces régions, ne peut laisser aucun doute sur la haute antiquité des légendes anatoliennes concernant le
( 1 ) Si l'on doit mettre les trois principaux animaux en relation avec les trois personnages divins, il est certain que le dieu-montagne doit se voir attribuer ^e lièvre. Il y a peut-être lieu d'invoquer la stèle d'Amrit (Nahr el-Abrash) où (iguire, mais influencé par les représentations égyptiennes, un dieu semblable à celui qui brandit un homme et que, peut-être à tort, nous avons appelé Teshoub. Ce dernier aurait alors, sur notre cylindre, le lion pour attribut. Resterait le sphinx pour le dieu à la lance.
déluge. Elles ne furent que tardivement recouvertes par la légende parallèle de Noé( I ).
On remarquera que la légende suméro-accadienne du déluge se retrouve à basse époque à Iconium et à Celaenae aux sources du. Méandre (Apamée Kibotos, actuellement Dineir), c'est-à-dire sur la grande route de pénétration du sud qui menait directement de Mésopotamie en Lydie.
Mais les récits du déluge servaient principalement à illustrer un rite destiné à assurer la pérennité des fleuves et des rivières. Les retrouver aux sources du Méandre est singulièrement significatif et nous ramène en Lydie, car c'est cette dernière que le Méandre arrosait et qui avait intérêt à en assurer le cours. On s'inquiétait donc non seulement de^Jlirrjgation que les Suméro-Accadiens durent apprendre aux pré-Lydiens à développer, mais aussi du rendement des sources.