‹ La Lydie et ses voisins aux hautes époques [microform]Chapitre 8 sur 14 · II · texte numérisé non relu

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ère ( I ) et par sir Arthur Evans mille ans plus tôt (2). Les précisions qu'apporteront les fouilles de M. von der Osten à Alishar, pour le compte de l'Université de Chicago, seront donc les bienvenues. Essayons, cependant, de montrer dans quelle proportion la céramique peut, dès maintenant, être utilisée pour éclairer notre sujet.

A une époque très ancienne, représentée par la première ville de Troie, il semble que toute l'Asie Mineure emploie une céramique noire polie, au décor incisé rempli de matière blanche. Nous avons remarqué depuis longtemps que (( toutes les variétés de céramique égéenne ont débuté par ce stade qui, en Crète, remonte au néolithique ( 3 ) ».

Bientôt, cependant, on apprend à conduire la cuisson dans une atmosphère oxydante et on obtient la même céramique, mais d'un ton rouge souvent lustré. D'après M. Frankfort, Troie 1 use d'une manière exclusive de la céramique noire, tandis que Yortan, en Mysie, qui paraît correspondre à Troie 1II-1V(4), connaît déjà la fabrication de la céramique rouge (5).

M. Frankfort donne le nom de red-Wash Ware(6) à une céramique qui n'a pas été recouverte en tout ou partie par un engobe épais (slip), mais simplement revêtue d'une très légère couche de terre fine délayée dans l'eau et posée comme une peinture, probablement au pinceau. A la cuisson elle prend un ton, généralement lustré, d'un rouge vineux ou orangé. Cette céramique s'est rencontrée sur de nombreux sites anatoliens, en Phrygie, sur le Pont et en Cappadoce. Chantre en a trouvé de nombreux exemplaires

(1) H. de Genouillac, Céramique cappadocienne (Musée du Louvre), II, n" 168, pi. 13.

(2) Arthur Evans, The Palace of Minos, I. p. 658 et fig. 422. La classification de D.-G. Hogarth, Pottery of Asia Minor (classification des Céramiques antiques; Union interacad., n" 7), 1922, est déjà périmée.

(3) NosCivil. préhell, 2'^éd.(1914), p. 132; cf. p. 361 (Adalia). H.Frankfort, Studies in early pottery of the Near East, II, pp. 63 et suiv., insiste sur ce que Troie I ne fournit que de la céramique noire; Troie II montre des teintes brunes. On ne doit pas tenir compte des coups de flamme oxydante déterminant le to'n rouge, qui ne sont que des accidents.

(4) Nos Civil préhell., 2« éd., p. 135.

(5) Frankfort, op. cit., p. 65.,

(6) Ihid., p. 69.

à Kara Euyuk, près de Césarée de Cappadoce ( 1 ). Les fouilles de Boghaz-Keui en ont fourni en très grand nombre. D'après ce que laisse entendre M. Frankfort, les explorateurs qui ont travaillé sur le site de la capitale hittite, attribueraient cette céramique au XIV' siècle, ce qui paraît au savant céramographe un terminus ad quem (2) .

En tenant compte de ces observations et aussi des découvertes de M. Hrozny à Kultépé, la céramique dite red-Wash Ware remonte à l'ancien empire hittite inauguré par Labarnash (vers 1800). Les points où elle a été rencontrée en abondance correspondent à l'extension que nous avons vu prendre à l'ancien empire hittite vers cette époque.

Aux pièces signalées de la collection Chantre par M. Frankfort, le Louvre a joint un beau vase, sorte d'hydrie, portant une belle teinte lustrée dans sa moitié supérieure et une estampille en relief, peut-être une marque de la fabrique royale (3). Cette marque se retrouve sur des cachets hittites que M. Contenau reporte assez haut dans le deuxième millénaire (4) . Cette concordance de datation établit une sérieuse présomption d'exactitude.

Cette technique se continue longtemps jusqu'aux débuts du nouvel empire hittite (1450-1200). A cette époque on associe la terchnique ancienne à la technique nouvelle du décor peint en noir. Nous le constatons lorsqu'on réserve une partie du vase, traité à la mode ancienne, pour y tracer le décor géométrique peint en noir. Telle est la belle cruche à trois anses et long bec (fig. 6) rapportée de Kultépé par M. Woolley : tout un registre est réservé pour la peinture en noir sous forme de traits ondulés ou de zi<gzags rectilignes divisés en plusieurs registres ( 5 ) .

L'époque du nouvel empire hittite marque sa prédilection pour

(1) Ce sont Chantre, Mission de Cappadoce, pi. VII, 1 (et non V, 1); VIII, 3; IX; XV; XVI. La collection Chantre a été cédée par le Musée Guimet au Musée du Louvre et cataloguée à ce titre dans H. de Genouillac, Céramique Cappadocienne (Musée du Louvre), tome I.

(2) Frankfort, op. cit., p. 70.

(3) Genouillac, op. cit., II, n« 113, pi. 24 et 24b«s (en couleur).

(4) Contenau, Glypt. syro-hittite, p. 96, n''^ 60-62; Genouillac, op. cit., U, pp. 33 et suiv.

(5) Frankfort, op. cit., pi. XII, I et p. 156, actuellement à l'Ashmolean Muséum.

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la nouvelle technique, celle du décor géométrique noir qu*on trace sur fond rouge — souvent d'un beau lustre — ou sur fond chamois. Tout au début de cette période et même, probablement, dès l'époque intermédiaire où la puissance hittite subit une éclipse ( 1650-1450), se montre une céramique assez pauvre, non lustrée.

Fig. 6.

Cruolu» (U' Kultépé: peinture de transition.

d*un dessin géométrique et de formes plus archaïques (fîg. 7) que la belle céramique du nouvel empire. Il n'y a pas lieu, cependant, de la reporter aussi haut qu'y incline M. de Genouillac( 1 ), car le décor se rattache étroitement au décor peint du nouvel empire : combinaisons de traits parallèles, losanges, frise d'accroche-coeurs. Le décor en losanges remplis de traits qui se recoupent et peints

( 1 ) Genouillac, op. cit., II. n^M 0 et 1 1 .

en noir sur fond rouge du tombeau I de Mishrifé-Qatna, en Syrie, est à dater du XV^ siècle ( I ) .

D'ailleurs, M. de Genouillac a montré que le décor en triangles alternés noirs et clairs dérive du précédent décor en losange (2).

Fig. 7.

Céramique géométrique peinte.

(Musée (lu Louvre.)

Le savant auteur estime que la céramique cappadocienne, telle qu'elle nous est connue, ne témoigne pas d'une influence mésopo-

(1) Publié par M. du Mesnil du Buisson, dans Syria, 1927, pi. XI, 2 et fig. 49-50; voir Syna, 1928, p. 137.

(2) Genouillac, op. cit., \, p. 37.

tamienne directe. Comme, d'autre part, M. Pottier a spécifié (( que le style cappadocien est indépendant des traditions égéennes, que la polychromie double, en noir et en rouge, est spéciale à r Asie ( 1 ) », il faut reconnaître à cette céramique cappadocienne une véritable originalité. Sa particularité au regard de la céramique mésopotamienne est le grand usage qu'elle fait des anses. Très spéciale est la grande anse verticale, peu rationnelle en céramique, car

Figr. 8.

Tasse iM'inti' vu noir sur fond rouge lustré.

(Musée du Louvr»'.)

on est obligé, en cette matière, de lui donner une épaisseur d'anse disproportionnée avec les dimensions du vase. Peut-être faut-il admettre ici une influence des vases en métal, ce qui n'est pas pour surprendre au voisinage d'une industrie métallurgique prospère.

La tasse de la belle époque hittite (XV' -XIV*' siècles) à fond légèrement pointu et à anse verticale haute (fig. 8), a son prototype anatolien à Troie II où le fond est d'abord sphérique(2) . Puis

(1) Pottier, Mémoires de la Délégation en Perse, t. XIII, p. 75; cf. nos Civil préheli, 2^ éd.. p. 204.

(2) Hubert Schmidt, Heinrich Schliemann's Sammlung Trojanischer Altertumer, Berlin. 1902. n'" 288 et 289. Type plus développé ; n« 677.

vient le type caréné avec bord tandis que le fond devient légèrement conique ( 1 ). Mais aucun de ces vases anatoliens, correspondant à Troie II-V, n'est peint.

On peut donc présumer que la peinture géométrique en noir sur rouge ou noir sur chamois est une création de la grande époque hittite, celle du nouvel empire hittite. A la vérité, cette création est peu originale en ce qui concerne le décor, qui ne se dégage pas du géométrique en usage depuis longtemps dans la péninsule (décor incisé) ou à Chypre (incisé ou peint). Mais cette céramique hittite tire son caractère de la fermeté du dessin qui use avec adresse de la différence d'épaisseur des traits tandis que son lustre atteint souvent un bel éclat.

Cette céramique ne se rencontre pas en Troade. Jusqu'ici, tout au moins, on ne l'a pas non plus signalée dans les régions de Lydie et de Carie. A ce sujet, l'exploration de M. Ormerod sur les sites de Senirdjé, à 1 5 kilomètres N.-N.-O. d'Isbarta, et de Bonarbashi Giôl, près de Dineir (Apamée), revêt une importance particulière (2 ) .

A Senirdjé comme à Bonarbashi Giôl on trouve une céramique noire et une céramique rouge plus ou moins lustrée, avec décor en chevrons souvent en relief (3). La forme la plus répandue est celle de la cruche à anse avec bec relevé, à la panse plus ou moins sphérique. Cette céramique, avec des caractères locaux, notamment un décor assez lourd, est tout à fait comparable à celle des premières installations de Troie et à la céramique de Yortan et de Bos-Euyuk.

Est-il admissible, si les Hittites s'étaient installés en Lydie et en Carie, qu'ils n'y aient pas apporté, plus ou moins, leur céramique qui se signale par un usage si particulier de la peinture } Or, dans la nombreuse céramique, examinée par M. Ormerod, il ne s'est trouvé aucun vestige de céramique peinte. Il l'a noté expressément en 1911-1912, à un moment où la question que nous discutons ne se posait pas encore : « The entire absence of painted décoration is important, as the Hellespontine and North Phrygian area of nonpainted pottery is thereby further extended to the South-East (4) . »

{]) Ihid., n"« lll-llb.

(2) Ormerod, Annual of the British School at Athens, XVIII. pp. 80 et suiv.

(3) Le décor en chevrons se maintient à Troie jusqu'à la fin de l'âge du bronze.

(4) Ormerod, op. cit., p. 91.

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L'examen de la céramique confirme donc que la Mysie, la Lydie et la Carie ont échappé à l'empire hittite.

Pour les régions lyciennes, il en va autrement. Les sites de Fugla, près d'Isinda (à l'ouest de Termessos), et de Hassan Pasha dans la même région ( I ) ont fourni de la céramique primitive non peinte analogue à celle de Senirdjé, mais aussi une céramique peinte dont quelques tessons rappellent la céramique du nouvel empire hittite. Les événements historiques que nous avons rappelés plus haut et qui attestent la suzeraineté qu'exerçaient sur cette contrée les rois hittites de la seconde moitié du ir millénaire, s'accordent pleinement avec ce résultat.

Il convient de signaler une question accessoire qui, cependant, du point de vue des cultes et de leur diffusion, offre un réel intérêt. Nous voulons parler de la question si discutée des rhytons en forme d'animal ou de tête d'animal qu'ils soient établis en céramique, en pierre ou en métal ( 2 ) .

On tend de plus en plus à retirer à la Crète le bénéfice de l'invention du rhyton en forme de taureau ou à tête de taureau. Mlle Maximova a conclu ainsi son étude attentive sur les vases plastiques(3) et sir Arthur Evans a cherché à établir, par de curieux rapprochements, que le rhyton égéen en forme de taureau était d'origine sumérienne; les imitations Cretoises ne remontent pas audelà de 2100 avant notre ère (4). L'un et l'autre de ces auteurs inclinent à admettre que la Syrie a servi d'étape intermédiaire entre Sumer et la Crète ( 5 ) . Cependant, les fouilles de Syrie n'ont pas fourni, du moins jusqu'ici, des éléments comparables à ceux d'Asie Mineure ou de Crète.

Nous ne sommes pas en état de discuter la question des origines: mais à une époque encore assez ancienne (vers 2000 av. J.-C.) , le cylindre Tyszkiewicz nous montre le rhyton à tête de taureau sous

(1) Ihid., XVI. pp. 96 et suiv.

(2) La première étude d'ensemble a été celle de Karo, Minoische Rhyta, dans Arch. Jahrh., 1911. p. 249.

( 3 )* Maximova, Les vases plastiques dans l'antiquité (époque archaïque), t. I. trad. de M. Carsov. Paris. 1927; cf. Syria, 1928. pp. 154 et suiv.

(4) Evans, Palace of Minos, 11, pp. 260-265.

(5) Ihid., pp. 264-265, qui signale cependant le développement de la céramique zoomorphique à Hissarlik et à Chypre.

une forme évoluée qui n'existe pas en Mésopotamie, mais qu'on rencontre en Crète à la même époque. Ce synchronisme ne permet pas de décider dans quelle région on a abouti pour la première fois au rhyton en tête d'animal ; mais on peut conclure que M. Nilsson a eu tort de mettre en doute le caractère rituel, tout au moins 3i l'origine, des rhytons. Il les tient, en effet, pour des vases de prix qui n'ont été offerts qu'accidentellement aux dieux ( 1 ) . On voit très nettement sur le cylindre Tyszkiewicz que les rhytons font partie du matériel du culte (2). Si on admet l'origine sumérienne de cet ustensile, il faut reconnaître qu'il a reçu sa forme définitive, telle qu'elle apparaît sur le cylindre en question, en Asie Mineure pour parvenir en Crète par cette voie plutôt que par la Syrie.

Pig. 9.

Anneau d'or do Tirynthe.

Ti«' liiiuid*' s:icr^ v:i être versé dans le rhyton tenu

I>:ir la déesse à l'oiseau.

Le rhyton à tête animale n*a pas été imaginé très anciennement, mais il n'a pas éliminé la cruche à libation primitive (3) , comme on le constatera sur nos figures 9 et 10. En Crète, la cruche à libation

( 1 ) Martin Nilsson, The Minoan-Mycenaean Religion and its survival in Greek Religion, pp. 123-124.

(2) Sur une répartition probable, mais non absolue, des rhytons dans le culte, suivant l'animal qu'ils représentent, voir ci-après.

(3) Nous répondons ici à l'objection de Nilsson, op. cit., pp. 124 et suiv., qu'on comprend d'autant moins que cruche et rhyton ont des fonctions distinctes comme on le voit sur un anneau d'or de Tirynthe {ihid., p. 125, Bg. 26), où les acolytes portent des cruches à anse dont le contenu sera versé dans le vase que tient la déesse assise et qui a l'aspect d'un rhyton en forme d'entonnoir (voir notre fig. 9).

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apparaît dans les scènes religieuses dès le Minoen Ancien et elle est munie d'une anse. En Mésopotamie, à l'époque sumérienne, le vase à libation offre un bec partant de la panse, mais n'a pas d'anse. Aussi le saisit-on par le pied. 11 est remarquable que sur le cylindre Tyszkiewicz le vase à libation associe les deux types : la cruche est bien à bec et à anse; mais le prêtre, vêtu de kaunakès, la saisit non par l'anse, mais par le pied suivant la coutume sumérienne ( I ) .

En somme, on constate, au cours du II* millénaire, deux grands centres de fabrication des vases rituels à tête animale, l'Asie Mineure et la Crète, et cela nous explique une particularité qui a jeté un grand trouble dans les discussions archéologiques, à savoir

Fip. 10.

Génù's taisant une libation

sur la plante sncri^e.

que les peintres des tombes égyptiennes mettent de tels vases aussi bien entre les mains des Syriens qu'entre celles des Kefti ou Cretois. Il n'y a point là de confusion de la part des artistes égyptiens : les Syriens se rendaient en Egypte chargés des rhytons de Cappadoce et aussi des vases provenant de la mer Egée qui leur arrivaient notamment par la voie de Chypre (2), tandis que les Kefti apportaient directement dans la vallée du Nil les produits de leur fabrication. Si le roi hittite Shuppiluliumash n'avait pas emporté à Boghaz-Keui tous les objets précieux de Qatna (Syrie), on y eût

( n .La cruche à libation à anse et à bec. partant de la panse, est extrêmement rare en Crète où elle doit être une importation d'Asie Mineure. Elle se voit sur un sceau de Sphoungaras reproduit par Nilsson, op. cit., p. 1 26.

fig. 27.

(2) Voir ci-après, à propos de Ras Shamra.

ItABYI.Oxr.\rA

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