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SUITE

D'après ce que j'ai fait dire au lyrosoplie, on pourrait entendre qu'il nous engage à pratiquer volontairement la lyrosophie. Si la lyrosophie n'était que voulue, elle serait peu de chose. Il faut plutôt comprendre les paroles prêtées par moi au lyrosophe, comme un conseil de ne pas résister à la lyrosophie qui naît en nous. Et cette naissance de la lyrosophie en nous et autour de nous n'étonnera plus maintenant, je pense, personne.

Le débordement sentimental en tant que mécanisme créateur de lyrosophie.

J'ai indiqué plus haut, en effet, que nous étions, comme les kabbalistes, dans les

conditions de subconscient requises pour être lyrosoplies. J'ai dit comment nous subissions l'effet de toute une série de causes qui créent en nous un état chronique plus ou moins accusé de fatigue intellectuelle. Cette fatigue est éminemment propre à émanciper le subconscient de la tutelle où le tient la raison. Le débordement du subconscient sur toutes les données de la raison, débordement que la fatigue favorise ainsi, est un débordement sentimental puisque le subconscient est un domaine essentiellement affectif.

Prenons un exemple, le plus simple qu'on imagine, schématique pour ainsi dire, afin d'avoir l'image du processus lyrosophique élémentaire, et d'y saisir ce débordement sentimental sur une notion raisonnable. Revenons pour cela au névropathe qui éprouve de l'angoisse dans l'obcurité. Dans l'espoir de guérir ou de diminuer son angoisse, ou plus simplement pour distraire cet émotif de sa peur, j'ai supposé qu'on lui exposait la théorie scientifique d'après laquelle la lumière

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serait un phénomène électromagnétique.

Loin de soulager le nerveux, on offrirait ainsi à son angoisse un aliment nouveau. Le mot électromagnétique serait désormais associé par lui au sentiment de peur et d'inquiétude. Et si, dans un moment où l'angoisse laisse du répit au malade, celui-ci entend prononcer le mot électromagnétique ou tels autres mots qui lui rappellent la théorie de la lumière électromagnétique, ces mots auront pour lui une valeur sentimentale d'inquiétude, de tristesse et d'angoisse. Voilà mi exemple simple de lyrosophie, de représentation raisonnable ayant acquis une valeur sentimentale.

Qu'il ait été pris dans la pathologie, n'enlève rien à la valeur de cet exemple. Rarement pathologique dit plus qu'exceptionnel, de sorte qu'un changement de proportions ferait rentrer la maladie dans la norme qui n'est, c'est bien entendu, par définition, que la majorité. J'ai choisi à dessein cet exemple névropathique : il présente, grossi et net, ce caractère d'émo-

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tivité excessive, prête à s'attacher tout ce qui passe à sa portée. Le lyrosophe n'est pas (pas encore peut-être) tout à fait aussi sentimental que ce malade, mais seule une dillérence de degré l'en sépare. Le principe du mécanisme lyrosophique est le même dans les deux cas.

La lyrosophie est au confluent des deux connaissances.

La lyrosophie joint ainsi dans une même représentation ses deux connaissances :

la connaissance de raison et la connaissance d'amour. Elle connaît mieux, puisqu'elle connaît deux fois. Et si le sentiment assurément gêne la science en tant qu'elle-même, il est d'autre part indiscutable qu'il l'augmente de tous les caractères que j'ai énumérés comme particuliers à lui. En outre de la précision scientifique, apparaît alors la précision sentimentale. Cette précision d'amour, une fois établie, est de beaucoup la plus rapide, étant infiniment

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rapide, iiistaiitaiiée comme une étincelle. Elle peut servir la science comme dans l'exemple cité du géologue, mais il est beaucoup plus important qu'elle transforme la science, qu'elle la pose sur le plan esthétique.

La lyrosophie double la vérité scientifique d'une vérité de sentiment. La science ne connaît de la vérité qu'une sorte de besoin et d'appétit ; le sentiment est seul satisfaisant par sa certitude. A l'apogée de son existence, une vérité est toujours à la fois raison et sentiment : ainsi la terre, centre du système solaire, dont j'ai déjà parlé. La vérité raisonnable de cette représentation fut tranchée sans retour, au moment même où la démonstration scientifique de la rotation fut énoncée. Alors il apparut combien une vérité de sentiment est plus sûre, chère, indépendante des contingences et vivace. Car, à force d'usages, la terre centre du monde avait acquis valeur affective comme en témoignaient mythologies, religions et langages. Ce sentiment s'éprouvant supérieur à la science,

plus véritable qu'elle, lui fit en cour de Rome un procès qu'il gagna. Fanatisme, dites-vous. Je n'y vois que bien de l'amour. Je n'y vois qu'un exemple, comme il y en a mille autres, d'une survie sentimentale quand la science, dont les floraisons brusques sont éphémères, passe la main. Je n'y vois qu'un exemple, comme il y en a mille autres, d'une notion lyrosophique analysée dans le temps, réduite à l'un de ses éléments par la défaillance prématurée de l'autre.

La fyrosophie comme science évoluée.

La lyrosophie conquiert l'ordre par l'amour, la science au profit de l'esthétique. L'esthétique est tenue en très mauvaise estime, et j'en connais qui bannissent jusqu'à son nom. De fait, l'esthétique a été compromise chaque fois que quelque chose pouvait être compromis, et cela fait bien souvent. On en a parlé tantôt comme de la pyrogravure, tantôt comme de la commu-

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uion des saints. Taine a fait une triste dissertation sur la petite industrie dite d'art ; il a parlé de tout ce qui dans l'ait n'est pas de l'art, mais de la mise en scène et de l'accessoire. Muet sur l'essentiel, il se multiplie devant les fioritures et les paraphes, et n'explique avec une étonnante profondeur que des œuvres comme le dictionnaire Larousse ou même celui de l'Académie, les manuels de morale civique, les livres d'histoire, Quo Vadis à la rigueur, les Trois Mousquetaires au maximum, la peinture d'Edouard Détaille, le dessin d'Albert Guillaume et les dessus de boîte « A la Marquise de Sévigné ». Tout le monde a composé son petit morceau d'esthétique. Chaque poète de Montmartre ou de Montparnasse en parle comme d'un ouvrage pour dames, et chaque poète de l'Académie comme d'une visite à sa mère grand. Le West-End Tailor, le tapissier décorateur, l'orthopédiste et le bottier détiennent chacun leur esthétique. Or, enfin, il s'est produit la seule découverte qui pût mettre terme à ce gâ-

chis. On a présentement situé l'esthétique en psychologie. J'ai dit plus haut, d'après AbramoAvski, le rôle esthétique du subconscient.

Je tiens à le prédire. L'esthétique, qui n'était rien jusqu'ici, demain à cause de cette découverte et de celles qui en découleront, sera à peu près tout. Toutes les sciences, toutes les religions méprisaient l'esthétique. Les arts se méprisaient entre eux. Il n'y avait d'esthétique que particulière, spécieuse, petite, agressive, filoutée, incertaine et troublée. Tout cela en dix ou vingt ans va changer. La psychologie expérimentale découvre un ordre esthétique.

C'est là une phase de la vie intellectuelle de l'humanité dont on ne peut encore ni justement évaluer l'importance, ni prévoir tous les effets.

Il faut se rendre compte cependant que, quand l'espace et le temps nous permettent de juger dans un consentement universel, en dernier ressort, ce sont des jugements esthétiques que nous énonçons.

Non pas qu'alors nous soyons délivrés du

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sentiment, de ramoiir et des passions, mais parce que cet amour et ces passions et ce sentiment sont, à leur forme suprême, sous leur aspect le plus évolué, des sentiments esthétiques. « C'était une belle époque », « C'était le beau temps )\ ditesvous couramment, et, le disant, loin d'être indiflérents, vous jugez esthétiquement.

C'est ainsi que l'esthétique vous donne d'une chose, non pas sa valeur absolue, qui n'existe pas, mais sa valeur le moins variable, sa valeur le plus évoluée dans le temps et dans l'homme. La maturité de toute chose possède ainsi en propre un caractère esthétique. Une civilisation atteint son apogée en même temps qu'un style, et par style je ne veux pas seulement parler d'architecture et de mobilier, mais je veux dire un ensemble esthétique. C'est cette esthétique qui alors marque l'époque pour l'éternité humaine. Parmi la série des vérités, l'esthétique est donc la première par rang et la dernière en date, comme succédant à toutes les autres.

Il faut se rendre compte que l'époque

présente pourrait non seulement apporter son esthétique particulière, une esthétique discernable dans quelque cinquante ans, mais encore apporter T esthétique générale dont nous ne savons encore presque rien, et telle, cette esthétique générale, qu'elle succéderait, après les excommunications d'usage, à la science générale comme celleci succéda à la religion générale. Nous aurions immédiatement des choses une connaissance esthétique, c'est-à-dire la connaissance le moins variable, le plus proche de l'absolue impossible, le plus évoluée.

Il faut se rendre compte qu'alors la science serait délogée de ses positions, détournée de son cours, asservie, pervertie, cassée, dirigée, maîtrisée, commandée, transformée. La science connaissait; l'esthétique connaît également et sent en plus, dans le même temps. L'esthétique connaît donc au carré.

Il faut se rendre compte de ce que peut être l'esthétique, science en état d'amom*, fidèle et non plus juste, contagieuse et

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non plus péremptoire, plus rapide, plus souple, plus satisfaisante.

Il faut se rendre compte que tous les arguments peuvent être doubles : de raison et de passion. Et le cœur n'aura plus de raisons que la raison puisse ignorer.

Il faut se rendre compte que l'esthétique fait ce geste d'une portée incalculable : elle pose la connaissance de raison dans le domaine subconscient des affections, domaine aussi des analogies et des métaphores, c'est-à-dire domaine de lïnvention et de la découverte.

Il faut se rendre compte que l'esthétique c'est la lyrosophie.

Il faut se rendre compte.

La tendance lyrosophique est générale.

Joute la s^ie des langues en témoigne.

Si la lyrosophie apparaît dans la pensée contemporaine, il faut prévoir qu'elle apparaîtra pareillement dans le langage.

Même, le fait est que si aujourd'hui la moditication du langage est plus lyrosophique qu'il y a seulement cent ans, néanmoins, depuis qu'il y a langage, ce langage a toujours vécu lyrosophiquement. Gomme la kabbale est l'exaspération d'un mysticisme dont de longues époques ont déjà porté le rudiment, ainsi la lyrosophie, cette autre kabbale, qui va s'épanouir demain, existait déjà en germe.

Chaque mot à l'état adulte possède deux faces : il est intelligible d'un côté et émouvant de l'autre. Ces deux qualités vivent généralement l'une aux dépens de l'autre,

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et sont donc, par là, contradictoires. Elles sont en outre variables, car si l'émotion conférée par un mot augmente, son intelligibilité diminue et vice versa. Enfin ces variables sont variables presque individuellement, c'est-à-dire soumises à une sorte d'arbitraire.

Alor': qu'une armée ne se servirait pas de canon dont elle ignorât la portée, ni l'électricien d'un com^ant dont il ne sût la nature ni le voltage, ni le caissier de banknotes de valeur inconnue, nous nous servons cependant tous de mots dont la valeur et la portée sont non seulement inconnues, mais encore indéterminées. Celte indétermination est double : d'intelligence et d'émotion pour chaque mot. Et quand deux interlocuteurs échangent des paroles, ils sont pareils à deux banquiers, échangeant des chèques en blanc, où chacun inscrit ensuite, à l'insu l'un de l'autre, des sommes fabuleuses. Et le plus poète est le plus escroc des deux.

C'est étonnant et presque anachronique que notre mentalité mécanicienne et de pré-

cision n'ait pour s'exprimer que des variables. Les dictionnaires, on le sent bien, ne sont que des cimetières où tous les mots morts ont chacun leur stèle. Nous n'y péchons parfois qu'un sens périmé et curieux ; mais, en le ressuscitant de travers et toujours à côté de son sens juste, incapables de lui rendre la jeunesse, nous le faisons tout au plus retomber dans une brève seconde enfance. Les spécialistes se cantonnent dans des jargons où, au prix de parler sans poésie, on acquiert le pouvoir de dire environ ce qu'on pense et de faire penser environ ce qu'on dit.

Ainsi il faut prendre un parti : ou bien on veut le mot intelligible, ou bien on le veut émouvant. Mais une fois le parti pris, on constate qu'il est vain; l'intelligible à force de vie se couvre de sentiment comme le fer de rouille ; et l'usage efface l'émotion de l'émouvant comme un millésime. L'intelligible va donc à l'émouvant, et l'émouvant à l'intelligible ; c'est en cours de route que la parole les surprend et les profère, ni chien, ni loup. C'est-à-dire chien et loup.

C'est ici le lieu de citer une anecdote, d'ailleurs apocryphe, tirée de la Semaine de Sazette. Bécassine, la bonne de Mme de Grand-Air, reçut un fourneau d'un modèle nouveau et économique, usant moitié moins de charbon que le fourneau dont elle se servait précédemment. Aussitôt Bécassine commanda un second fourneau du modèle nouveau et économique, afin de ne plus user de charbon du tout. A l'avis de Bécassine, deux moitiés d'économie devaient réaliser l'économie entière.

Le sophisme de Bécassine est d'abord un bon exemple de lyrosophisme. Bécassine n'appliquait les modes du raisonnement logique qu'à l'une des deux significations du mot, à celle qui l'avait émue le plus vivemeut en parlant à son désir d'économie. En outre, ce lyrosophisme est symbole de la manière dont, tous, nous nous servons des mots. Gomme Bécassine dans un mot ne retient bien que ce qui le plus la touche, et néglige le reste, et s'embourbe dans un contre-sens, ainsi nous, dans les mots à la fois chien et loup, si le

loup nous effraye plus, nous ne voyons bientôt que le loup, négligeant le chien.

Le mot qui, simultanément intelligible et émouvant, revient au bout d'un certain temps à être simplement intelligible, et perd son pouvoir d'émotion, éprouve ainsi l'elFet de l'habitude et de la fatigue. Cessant d'être étonnant, il cesse d'être beau et poétique. Le mot qui, se modifiant dans l'autre sens, purement intelligible d'abord, devient progressivement émouvant, éprouve un phénomène delyrosophie. De cette lyrosophie-là, j'ai déjà donné un exemple précis en parlant du mot électromagnétique, et ce que j'en ai dit doit s'appliquer point par point à tous les mots originellement intelligibles, de formation savante le plus souvent, qui peu à peu acquièrent valeur de sentiment, de poésie et d'amour. Abdul- Hamid, le Sultan Rouge, vivait dans la terreur des attentats dirigés contre sa personne. Comme il faisait installer l'éclairage électrique au Palais de la Sublime Porte, l'ingénieur lui demanda audience pour discuter de l'endroit où on pourrait établir

les dynamos. Le sultan et l'ingénieur conversaient en français. Au mot dynamo, le sultan verdit, interrompit l'audience, lit arrêter les travaux et renvoyer l'ingénieur. Dynamo rappelait trop dynamite. Toute la peur attachée à dynamite, évoquée par dynamo, s'attacha par contagion à ce mot aussi, et lui donna un sens émotif qu'intelligiblement il n'avait pas.

L'émotif, être organiquement disposé à lyrosopher, génie lyrosophique, fait accomplir avec une rapidité extrême, presque instantanément, aux mots de sa pensée, cette transformation et, on peut dire, cet enrichissement lyrosophique. Les générations moins émues qui nous ont précédés, avaient lalyrosophie beaucoup plus faible, plus lente, témoignage d'un subconscient bien cloitré et tranquille ; les mots intelligibles n'y devenaient sentimentaux que très à la longue. Aujourd'hui l'émotion pouvant être attachée à un mot n'a plus besoin de tant de recul ; elle s'applique aux mots du jour même. Toute la littérature parascientifique, parapsychologique,

paramédicale, en témoigne, et ce livre même dans une certaine mesure. C'est ça vraiment qui est la poésie d'aujourd'hui.

La lyrosophie et la poésie de Vactualité.

La poésie, on le croit trop, serait réservée aux faits d'hier et d'avant. Ce cantonnement ne vaut que pour une poésie de lyrisme chétif. Le souvenir d'une chose, par le fait même de sa participation, comme souvenir, au subconscient, domaine aflectif et esthétique, paraît plus beau et plus émouvant que la chose elle-même.

Baigné de mémoire, c'est-à-dire d'oubli, il est plus riche d'associations, pourvu d'un sentiment à lui propre et persistant comme une odeur. Et plus longtemps il est resté oublié, c'est-à-dire plus longtemps il a séjourné dans le subconscient, plus aussi le sentiment du souvenir sera esthétique. C'est dire qu'un objet à l'état de souvenir est presque spontanément poétique, en tout cas poétique bien plus facilement qu'un objet encore seulement

objet. La minute passée ofïre moins de résistance au poète et au lyrosophe que la minute présente. Il en est de même pour les mots. Et si c'est sur les mots d'aujourd'hui que nous braquons notre lyrisme, et si ce sont des éléments intelligibles récents que nous couvrons de sentiments, nous sommes donc pourvus d'un lyrisme vigoureux, d'une sentimentalité débordante, d'un subconscient à fleur de raison. Nous sommes lyrosophes.

Quand un Samain versifie Versailles, il n'y a que bien peu de mérite poétique. A ce travail, que trois siècles de mémoire et d'oubli ont fait gratis pour lui, les souvenirs fermentant par eux-mêmes un alcool de poésie, actuellement un modeste subconscient de fonctionnaire suffit. Pour tout dire même, ce subconscient se trouve actuellement inutile. Le seul mot Versailles, mal inscrit parle tampon de la poste, sans même sa garniture de feuilles mortes, de socles verdis et d'eaux croupissantes, ruisselle de poésie (pour les gens qui aiment ça).

Les enfants, je l'ai dit plus haut en paissant, n'ont des choses longtemps qu'une connaissance atFective, et au moment où les préliminaires de la connaissance de raison leur sont proposés, ils réalisent par le mélange de cette raison naissante et de leur luxuriante sentimentalité instinctive, une sorte de lyrosophie. Aussi sont-ils capables de poétiser davantage que les feuilles mortes spontanément poétiques dans les jardins à la française. Leur puissance lyrique se porte sur les objets actuels qui leur paraissent aussi beaux et émouvants qu'à nous l'authentique petit chapeau de Napoléon. L'enfant admire lès locomotives et les avions, les automobiles et la télégraphie sans fil ; il rêve d'être chimiste, d'inventer un explosif nouveau, de creuser un tunnel sous l'Atlantique, de jeter un pont à travers la Méditerranée. A douze ans les mots : tracteur, record d'altitude, cent mille ampères, radium, combm^ant, alésage sont ceux qui dégagent pour lui la poésie la plus vive, une poésie dont il est lui-même le poète. Poète naïf, naturelle-

ment, et très mal renseigné ; le sens raisonnable de tous ces mots, il l'entend peu et de travers, car la raison n'est pas le domaine de l'enfant. Le domaine de l'enfant est surtout, affectif et sentimental. Ce domaine, je l'ai appelé domaine d'amour ; en effet, l'enfant admire moins cette actualité qu'au sens propre il ne l'aime.

La lyrosophie, la poésie et l'art.

Cette lyrosophie de l'enfant, nous la retrouvons aujom*d'hui et de plus en plus nettement, mais un peu modifiée, chez l'adulte. La science est devenue pour nous le reposoir d'immenses espérances. Elle est pour des milliers de milliers d'hommes l'espoir lui-même, la seule raison d'attendre le bonheur, la santé, la justice, autre chose que ce qui est. Au lieu de construire des temples ou des églises, nous construisons des laboratoires et des bibliothèques, mais avec les mêmes sentiments. Nous croyons à l'éprouvette, au microscope, au

télescope, au compas, à la micro-photographie, à la statistique, à l'hybridation et à l'ethnographie. Mais nous ne voyons pas que c'est justement parce que nous y croyons, qu'il faut renoncera cette croyance qui porte sa mort en elle. Car cette sentimentalité ajoutée par nous à la science, modifie la science en lui enlevant la pureté de ses moyens d'action et, au lieu de la science, pose un système de connaissance nouveau : la lyrosophie. Et si chacun de ces enfants qui découpent un tank dans du carton, et si chacun de ces journalistes qui écrivent : « L'alimentation de l'avenir » ou «Le problème du cancer résolu», sont ou seraient de bien mauvais savants, ils sont par contre bien plus poètes que Samain. Eux ne partent pas d'un travail subconscient tout fait, et facilement fait, et fait également pour tout le monde par quelques siècles de souvenirs. Ce travail csthétisant, ils le font tout entier eux-mêmes, tout de suite, sur place. Leur subconscient est à pied d'œuvre, puissant, débordant, sentimental et esthétique. Ce sont des lyro-

sophes. J'entends bien ; cette poésie-là, la nôtre de tous nos instants, spoûtanée, nécessaire, inévitable, n'est pas de l'art. L'article de Journal sur l'hygiène n'est pas de l'art ; le dessin de reniant qui voudrait représenter une moto n'est pas dû l'art. La poésie est une chose, l'art une autre, qui lie sont pas comparables. La poésie est un état afiiectif en grande partie subliminal. L'art est un système, une facture, un métier, destinés en principe à provoquer la poésie, but qu'ils n'atteignent pas toujours. Ainsi il y a l'art de Samain, l'art de découper un gigot, l'art de Rodin, l'ait de Sacha Guitry, l'art de tailler les crayons, l'art de Goty, l'art de se conduire dans le monde, ett^., ete. Il y a aussi la poésie de Samain qui n'a aucun rapport avec l'ail; du même ; et il y a aussi, comme chez l'enfant, une poésie sans art, et, comme chez M. Lavisse, un art sans poésie, ce qui est bien la plus triste chose du monde. L'art n'est donc pas à confondre avec la lyrosophie qui est poiu'tant préfacée de l'esthétique.

LES LYROSOPHES

Le malentendu lyrosophiqiie,

La lyrosophie du lanp^aa^e aboutit donc à donner un sens double ou plutôt une double série de sens à chaque expression verbale. L'une de ces séries comporte des sens raisonnables, logiques, stables, dont les variations individuelles sont assez limitées. L'autre série est formée par les sens affectifs que les sens logiques entraînent à leur suite. Ces sens affectifs sont infiniment plus complexes, plus et autrement précis, plus changeants. Le mot grâce à eux est évidemment beaucoup plus riche et plus largement expressif; il dit plus de choses et, par le fait de sa sentimentalité, les dit poétiquement. En même temps, il s'expose à parler flou et à favoriser le malentendu. Il est plus intelligent

puisqu'il offre la chance de faire comprendre davantage de choses, mais il court le risque de ne pas arriver à faire comprendre la seule chose qu'il veuille, parmi les choses qu'il peut dire.

Il siérait de faire ici l'éloge du malentendu. Mal entendre c'est réaliser un sens jusqu'alors virtuel de la phrase qui, correction f^ite, possède ainsi deux sens. Mal entendre c'est assurément d "abord entendre mal, mais c'est aussi entendre autre chose, donc davantage, puisque cet autre cjiose est en plus du sens strictement voulu.

De plus ici cette mésentente est particu-: lière. Une phrase qui paraît à première vue avoir une signification seulement de science et de raison, soudain se révèle au savant comme pourvue d'une valeur affective, c'est-k-dire l'émeut. Naturellement le savant portait au préalable en lui le germe de cette émotion prédisposée, dont la phrase à double entente fixe apparemineiit l'occasion, c'est-à-dire l'avènement à 1^ conscience en même temps que l'adlié-?

rencp i\ un objet. Quoi qu'il en soit de ce

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