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mécanisme, voici le savant, qui jusqu'alors n'était qu'en instance d'émotion plutôt qu'ému, ému maintenant pour de bon. Ce n'est donc plus un savant, mais un lyrosophe.
Exemples de lyrosophes.
Les lyrosophes sont à notre époque extrêmement nombreux. Certaines lyrosophies sont à ce point apparentes et criardes qu'il rue suffira d'indiquer où elles foisonnent, pour que, sans plus, le lecteur les reconnaisse. Parcourez donc toutes ces revues où la science et la raison ne sont perçues que par leur côté pittoresque, romanesque, anecdo tique, neuf, inattendu ou révolutionnaire. Ce côté de la science qui est le plus grossièrement sentimental, est d'ailleurs en même temps, il faut le reconnaître, le côlé le plus humain, le plus dramatique de la raison. La Science et la Vie, Sciences et Voy^cf^ges, Savoir l'exploitent, mais vulgairement. C'est une
lyrosoplîie horriblement élémentaire, mais qu'il ne faut point pour autant négliger, car c'est où puisent leur vocation, vers quatorze ans, les lyrosophes glorieux et supérieurs ensuite.
Chaque fois que dans une observation scientifique se manifeste d'une façon ou d'une autre, mais accusé, le coefficient personnel de Tobservateur, on est en droit, presque à coup sûr, de parler de lyrosoplîie. Ce qui est personnel, en effet, à un observateur et ne peut être perçu que par lui, ce sont ces données de la connaissance par sentiment, que nous avons vues toujours premières entre elles et sans commune mesure. Au contraire, les données de la raison, delà connaissance de science, sont générales avec si peu d'exceptions que ces exceptions relèvent immédiatement de la psychiatrie. Les données de raison sont donc accessibles à tous les observateurs, interchangeables d'un savant à l'autre, et même au non savant, de sorte que l'individu n'y joue plus aucun rôle. En science, ce qui est vrai pour moi^ est
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vrai pour vous et pour tout le monde. En sentiment, il n'en est pas de même. Et si une proposition vraie pour moi, ne vous paraît pas aussi vraie, il y a mille à parier contre un que ma vérité est autre chose que vérité raisonnable, qu'elle est une conviction, et que j'y ai mis du sentiment, et que ma proposition n'est pas scientifique exclusivement, ni sentimentale exclusivement non plus d'ailleurs, mais lyrosophique.
C'est ainsi qu'il faut tenir pour de la lyrosophie certaines formes d'hystérie énoncées, décrites, affirmées par Gharcot et dont, Gharcot mort, on ne retrouva plus un seul cas. Voici ce qu'en écrit le professeur Babinski :
« Mes observations personnelles me firent de plus en plus douter de l'authenticité des troubles que je viens d'énumérer; il ne fut pas donné d'en voii un seul exemple probant. Pendant des années, sans cesse je réclamai de mes collègues la présentation de faits de ce genre au cas où ils en constateraient. On crut d'abord en trouver, mais à leur propos ce renou-
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vêla ce qui s'était passé pour « la surréflectivité tendineuse liystérique » : les événements prouvèrent bientôt qu'on s'était mépris ; ce fut tantôt un œdème qua]ifié au début d'hystérique, qui se révéla dans la suite en rapport avec une synovite, tantôt des phlyetènes attribuées également à rhystérie, et que le malade, on le découvrait plus tard, produisait volontairement par des irritations artificielles. Aucune de ces observations ne put résister à un examen vigoureux.
(( Afin de donner à mon enquête toute lampleur désirable, je conseillai à un de me£ élèves, Mendici Bono, de procéder à une information sur ce sujet auprès d'un grand nombre de médecins chargés de services hospitaliers à Paris. Aucun d'eux ne fut en mesure de fournir un seul fait qui confirmât l'hypothèse de troubles circulatoires eulrophiques d'origine hystérique.
Il ne se trouva non plus personne pour s'en porter garant, lorsque leur réalité fut discutée en 1908 à la Société de neurologie de Paris.
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(( En pésunié, autr-ei'ois, on attribufiit à riiystérie la iacuUé d'engemlper des pldyctènes, des ulcérations, des gangrènes superficielles, des héinorragies cutanées et viscérales, de la fièvre ; oe^ lui prêtait aussi le pouvoir de créer de l'albuminurie, de Fanurie. Tout cela était enseigné dans les traités classiques, et les communications sur ce sujet abondaient. A partir de 1901, époque où parut mon premier travail d'ensemble sur la délimitation de l'hystérie, ces publications sont devenues de i^lus en plus rares : on en chercherait a ainemept une seule dj^ns les Bulletips de la Société niédicale des hôpitaux de Paris et de le^ Société de neurologie de ces six (JcTnières années. Cette histoire n'est plus qu'ime légende.
a Jadis, on constatait chez la plupart des hystériques les dits stigmates « permanents » qui, suivant la croyance ancienne, donnaient aux accidents transitoires un cachet d'authenticité. C'était une erreur; elle tenait à ce qu'on ignorait l'action inconsciente que, par ses questions et par
son attitude, le médecin peut avoir sur la genèse de ces désordres. Je m'en suis assuré par l'étude systématique d'une série de malades atteints d'accidents hystériques et qui jusque là n'avaient été soumis à aucun examen médical; j'ai exploré l'état de leur sensibilité et de leur vision, avec la préoccupation constante d'éviter pendant l'interrogatoire les réflexions, les gestes inopportuns qui auraient pu troubler la spontanéité de leurs réponses ; or, chez aucun de ces sujets, dont le nombre s'élevait à plus de loo, je n'ai constaté ni hémianesthésie, ni rétrécissement du champ visuel, ni dyschromatopsie. Tout commentaire serait superflu. »
Aujourd'hui ces maladies qui disparaissent avec, on peut dire, leur auteur sont extrêmement nombreuses. Ce sont des découvertes dites scientifiques, mais où le coefficient personnel de l'observateur est si important que lui seul les lait vivre, et, ({uand il disparaît, la notion scientifique ou, plus exactement, lyrosophique disparaît aussi. A côté de l'hystérie démembrée
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de Charcot, le rhumatisme tuberculeux de Poucet est une notion lyrosophique, disparue avec son auteur, et dont Le riche, qui fut le collaborateur de Poncet, n'a jamais pu depuis retrouver un cas. Il ne faut pas se hâter de conclure que l'hystérie de Charcot, ou le rhumatisme tuberculeux n'ont jamais existé. Ces maladies ont bel et bien existé puisqu'elles ont eu des malades et même des traitements et môme des guérisons, puisque tout s'est passé à un moment donné comme si elles existaient. Comme Bouddha existe dans le sens où il y a un bouddhisme et le Christ^ où il y a un christianisme, ainsi cette entité morbide existe ni plus, mais ni moins que ces religions, lorsqu'elle a ses malades et ses thérapeutes. Où la science refuse maintenant de voir ce qui a pourtant été science de fait, et le rejette de son sein, la lyrosophie, plus subtile, le reconnaît et s'y reconnaît aussi.
C'est hier-mcme que le professeur Raphaël Dubois énonçait sa fameuse théorie de l'anticinèse, en ces termes :
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a De toutes les causes cosmiques, la plus importante à connaître au point de vue des origines de la guerre, c'est sans contredit l'influence directe du mouvement de rotation de la terre sur elle-même et la théorie anticinétique qui s'y rattache sans contestation possible.
<( On sait depuis longtemps que les cités ont une tendance marquée ii se développer en sens inverse du mouvement de rotation de la terre, c'est-à-dire de l'est à l'ouest. Féré a rappelé que certaines personnes ont obtenu un meilleur sommeil par l'orientation de la tété vers l'ouest et un rendement supérieur du travail ergtrgraphique en plaçant les sujets en expérience le dos tournée vers l'est. On pourrait ajouter d'autres observations qui prouvent que l'orientation des org^nisme^ a ui>e influence sur leur fonctionnement physiologique et même pathologique. Mais, de toutes les manifestations de cet ordre, ce qu'il y a d'infiniment plus frappant, c'est la constance avec laquelle, dans tous les temps, se sont fôiles leii gmhdes migra-
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lions liumaines et les invasion^ qui ont atfecté un earactère permanent et déiinilif.
« A une époque où les [)aléontologist)es pensaient encore que rapparition d'espèces nouvelles avait eu lieu sur place, j'avais émis l'idée que les animaux elles végétaux tournaient autour du globe et que les couches paléontologiques se superposaient comme un ruban enroulé sur une sphère. Il n'y avait donc pas lieu de parler de l'âge de la pierre taillée par exemple, puisque au moment de l'occupation anglaise, en Australie, les indigènes, ressemblant beaucoup aux hommes préhiistoriques, se livraient encore à cette industrie primitive et que « l'âge de la pierre polie » existe eiicore de nos jours en Nouvelle- Calédonie.
<i( Malheureusement, il est inq>ossible de suivre partout la piste de ces migrations Immaines anciennes, ni celle des animaux et des végétaux avant la période quaternaire... Mais à partir de la fin de la période tertiaire, la configuration du sol de l'Europie et de IMsie en particulier a
pris assez de fixité pour que l'on puisse reconnaître que l'immense majorité de ces hommes qui se sont établis en Europe, pendant les périodes préhistoriques et pendant les périodes historiques, sont venus de l'Asie et par conséquent ont progressé de l'orient vers l'occident.
« Si l'on place sur un plateau tournant horizontalement d'un mouvement régulier et convenable sur un pivot central, des vases cylindriques renlermant des animaux appartenant aux groupes et aux types les plus divers..., on constate que quel que soit le milieu, qu'il soit aqueux ou aérien, l'animal marche, vole et nage en s'efïbrçant de progresser en sens inverse du mouvement qui tend à l'entraîner. On ne peut faire intervenir ici la force de l'inertie, car l'animal mort ne se comporte pas de même et est entraîné par le mouvement sans réagir comme le fait le vivant.
« D'autre part, on ne peut faire intervenir davantage l'intelligence, pas même 1 instinct. Une petite anguille décapitée.
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une mouche sans tote nage, ou vole dans le même sens qu'avant la décapitation : un fragment, même isolé : le bras d'une étoile de mer, la queue d'un lézard dans l'eau, peuvent progresser de môme. Chose plus remarquable encore, les végétaux obéissent à cette force aveugle. Des racines d'oignons développées dans l'eau, ont dirigé leurs pointes en sens inverse du mouvement de rotation du récipient.
(( 11 s'agit donc d'une propriété très générale de la substance vivante. Je lui ai donné le nom d'anticinèse. Et la théorie anticinétique est celle qui explique le déplacement des hommes, des animaux et des végétaux à contre-mouvement de la force qui tend à les entraîner, par une propriété générale et encore mystérieuse de la substance vivante, dont l'étude ressortit de la physiologie générale, branche de la biologie, et qui peut être étendue à la sociologie. »
Quand le professeur Raphaël Dubois publia cette théorie de l'anticinèse (dont je ne peux donner ici qu'un extrait) et ses
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applications à la conduite de la guerre, il eut, je pense, l'illusion de faire œuvre scientifique. En fait, c'est un poème lyrosophique qu'il avait composé, suite de métaphores qu'à la rigueur il pouvait baptiser déductions, comportant pour lui une conviction intérieure, d'office, anticipée et déraisonnable. Aujourd'hui sans doute, r inspiration passée, il se juge difleremment. Toutes ces théories, dites scientifiques, et en fait lyrosophiques, extrêmement vastes, de vulgarisation aussi, condamnées d'avance par les esprits vraiment scientifiques et même par tous ceux qui simplement raisonnent sans lyrisme et qui connaissent les milliards d'inconnues paralysant de tels calculs, sont fondées sur le sentiment, Tenthousiasme prophétique, le délire romancier. Le flux lyrique brusquement inonde, toutes digues crevées, la conscience scientifique, y porte ce qui est scientifiquement désordre mais qui est pour lui son ordre propre^ ce qui est scientifiquement de l'a peu près mais qui est pour lui sa précision propre, la hâte, la fièvre,
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l'émotion, et charrie dans une œuvre d'inspiration allective telle poésie qu il rencontre avec cpielques épaves expérimentales. Darwin en est bien un autre exemple. Le raisonnement scientifique, ses analogies et ses déductions, se relâchent, se dévergondent, s'échevèlent comme ferait une métaphore de poète. La fantaisie se donne cours dans l'abus des syllogismes et de la règle de trois qui moudent, tournant à l'envers, des éléments sentimentaux, en une farine lyrosophique.
Lyrosophie et coefficient personnel encore chez Walter Moore Goleman, observateur de la télergie et chez le Dr Baraduc, son présurseur. Je cite Goleman :
(( La télékinèse est le déplacement d'objets matériels sans contact avec eux... Le Dr Baraduc de Paris, en 1891, cherchant la preuve de l'existence d'une aura humaine, trouva qu'une aiguille de cuivre suspendue par une fibre non filée, était déviée par le voisinage d'une main tenue pendant trois à six minutes à moins d'un pouce de distance de cette aiguille. A cet
appareil, il donna le nom fantaisiste de biomètre. Le biomètre fut présenté à l'Institut général psychologique et à l'Académie des sciences de Paris, et des expériences très approfondies montrèrent que ni la chaleur ni l'électricité n'étaient la cause de la déviation. Poursuivi par lldée d'une aura humaine s'étendant seulement à deux ou trois pouces du corps, le Dr Baraduc ne fit pas d'autres expériences. Plus tard on employa une paille, montée sur un diamant, au lieu de l'aiguille de cuivre. Un médecin répéta l'épreuve 5.ooo fois, mais aucun éclaircissement n'en résulta soit quant à la cause, soit quant à l'effet, et on abandonna la question comme curieuse, mais insoluble. Le Dr Schofield trouvait que l'aiguille subissait tantôt une attraction, tantôt une répulsion, sans apparence de règle, ni de loi ; prié d'écrire un article pour la Contemporary Review (mai 1907), il commença par dire qu'il ne pouvait que difficilement écrire un tel article sur une question au sujet de laquelle la science ne trouvait rien à dire. »
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Lyrosopliie aussi chez les innombrables commentateurs des théories d'Albert Einstein. Celle de M. Charles Nordmann est de trop pauvre qualité pour que j'en fasse état. Mais M. Lucien Fabre écrit à propos du temps variable mathématique : « Une femme encore belle, à cet instant si touchant et si douloureux d'une maturité adorable, quittant un matin sur les ailes du bon génie (i), sa fille jeune épousée, retournerait vieillie de dix-huit minutes, toujours désirable et retrouverait des petits enfants en cheveux blancs ! » Jules Verne eût été jaloux de cette phrase.
Enfin je citerai toute une mythologie : toxines, anaphylatoxines, apotoxines dont on se servait beaucoup depuis Richet, Roux, Besredka et qu'un travail récent de M. Auguste Lumière a mis à leur vraie place de phantasmes nés pour la commodité d'une hypothèse. Ces mots, car ils ne sont que ça décidément, furent un temps
(i) Volant dans un espace dont la courbure serait très différente du nôtre.
des substances réelles. Pareil est le mysticisme de mots qui règne dans les théories de la chimie générale. Partout on retrouve les stigmates lyrosophiques, et les problèmes s'embrouillent de façon insoluble.
On affirme des mots, on nie des mots, on précipite des mots qui véhiculent autant de lyrisme que de raison.
« La matière n'existe plus », a dit Faraday.
Mais je spécifie que je ne méprise nullement les lyrosophes, ni ne les offre à votre mépris. Ils sont comme ils sont, et comme nous sommes ou pourrions être. Il faut les prendre tels.