IV. — Le Paysan, l'Église et l'État
L'organisation familiale est, du reste, la seule que connaisse le Macédonien. En dehors d'elle, le malheureux n'a guère connu qu'anarchie et tyrannie. Les grands organismes sociaux, religieux, politiques, au lieu de l'aider et de le protéger, ne lui sont apparus que comme des instruments de désordre et de persécution.
Pas de classe supérieure, issue de sa race, sur
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laquelle il puisse se modeler. La culture permet au paysan de vivre, de s'élever même dans sa condition, mais non d'en sortir. Le commerce est entièrement aux mains des Grecs et des Juifs: la grande propriété leur revient aussi à mesure qu'elle échappe aux Turcs. Un abîme sépare ces seigneurs et ces bourgeois d'un prolétariat avec lequel ils n'ont rien de commun et dont ils ignorent même la langue.
L'Eglise orthodoxe n'offre pas non plus à ses ouailles slaves un bien grand appui. Le niveau du bas clergé est fort inférieur. Lorsqu'une paroisse se trouve dépourvue de pasteur, les habitants élisent pour pope un des leurs ou un homme des environs possédant quelque instruction et une réputation honorable. Les maîtres d'école sont assez recherchés pour cet office, mais, à défaut, on prond ce qu'on trouve. Les « Américains » ayant vu du pays jouissent d'une certaine faveur, et un respectable « pappas » m'a avoué avoir déchargé des navires i\ Montréal. Aussitôt élu, le nouveau prêtre est expédié sur un monastère, où, en quelques semaines, on
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lui enseigne le dogme et la liturgie ; puis il est ordonné et va exercer son ministère dans les limites de sa paroisse. Il vit alors du produit des quêtes à l'église, d'un maigre casuel et des cadeaux qu'il reçoit lors de la bénédiction des maisons. Le (( pappas » s'en va alors de porte en porte, suivi d'un gamin porteur d'une besace où s'entassent les pains, les gâteaux, les quartiers de viande.
Il accomplit ponctuellement les rites du culte, baptise, marie, enterre et satisfait ainsi le formalisme de ses paroissiens. Le prêtre est pour eux celui qui peut seul accomplir certains actes religieux ; on ne lui demande nullement d'être un apôtre, ce dont il serait fort empêché ; son influence morale est à peu près nulle.
Le haut clergé, ne pouvant pas être marié, se recrute parmi les moines. La plupart des archevêques ou évêques sont Grecs d'origine et tout dévoués à la cause hellénique, qu'ils dépendent du patriarcat de Constantinople ou du synode d'Athènes. La principale occupation de ces prélats, en Macédoine grecque tout au moins, est
la lutte contre les « schismatiquos » ; entendez par là les adhérents de l'Exarchat bulgare. Ce clergé orthodoxe trouve, en effet, auprès des Macédoniens, un concurrent redoutable dans celui de l'Eglise a autocéphale », dont le fîrman du lo mars 1870 a doté la Bulgarie.
D'après ce firman, VExarque ou Primat bulgare était placé sous l'autorité nominale du patriarche de Constantinople ; mais ce fragile lien fut rompu par le patriarcat lui-même lorsqu'il condamna la nouvelle Eglise. Le firman indiquait les territoires relevant de l'exarchat (à peu de chose près ceux de la Bulgarie actuelle) ; mais il comprenait en outre un article terrible ainsi conçu : « Ailleurs que dans les endroits énumérés ci-dessus, si la totalité ou du moins les deux tiers des habitants désirent l'autorité de l'Exarque, il leur sera permis de passer à l'Exarchat. »
Cette disposition fut pour les Macédoniens la source de maux sans nombre ; le clergé bulgare s'appuya sur elle pour entreprendre la conquête des sièges de Macédoine que le clergé
grec défendait avec une énergie désespérée. Une lutte religieuse perpétuelle fut ouverte dans laquelle chaque partie employa tous les moyens, y compris le meurtre et l'incendie.
Le malheureux paysan dut choisir, le couteau sous la gorge, entre deux prêtres qui professaient exactement la même doctrine, portaient le même habit et se traitaient réciproquement (( d'hérétiques », de « cornus » et de « damnés ». On assista aux évolutions religieuses les plus étonnantes et les plus rapides : un village orthodoxe passait un beau jour tout entier à l'exarchisme, puis quelque temps après redevenait orthodoxe. En fin de compte, l'Eglise bulgare remporta des avantages très marqués et conquit plusieurs sièges épiscopaux.
Depuis le traité de Bucarest, la situation a changé, chacune des deux Eglises se trouvant maîtresse de territoires déterminés, lesquels sont actuellement (en 1918) séparés par la ligne des fronts. Le premier soin de chacun des clergés a été de rendre dans sa zone la vie intenable au clergé adverse ; puis il s'est efforcé de con-
quérir ou de réconquérir les habitants et n'a paa hésité à recourir pour cela au bras séculier.
Je ne sais exactement, et pour cause, comment les choses se passent en pays bulgares, mais en Macédoine grecque, le gendarme a joué un grand rôle dans les conversions. 11 invitait le « Makedon » exarchiste à signer son abjuration, faute de quoi il devrait quitter le pays pour aller retrouver ses frères en hérésie ; aussi le vénérable archevêque de Vodena, tout en me faisant visiter sa cathédrale, pouvait-il m'affir- " mer, avec un bon sourire « qu'il n'y avait presque plus de schismatiquos dans sa province ».
Comme la lutte autour de l'Egliéc, le paysan macédonien a connu la lutte autour de l'école. Cette dernière, au temps des Turcs, était placée sous le contrôle des Eglises et entretenue en grande partie par elles ; le surplus des ressources provenait des gouvernements d'Athènes et do Sofia et de subventions particulières. Les patriotes grecs firent à ce point de -vue notamment le plus noble effort. La Macédoine du Nord
compte également un certain nombre d'écoles serbes, et il ne faut pas oublier de citer celles des missionnaires catholiques, autrichiens et français (i).
A la différence du conflit religieux qui ne fut pour le Macédonien qu'un fléau, la lutte scolaire lui profita. Elle multiplia l'instruction dans son pays, qui, sans ce combat, eût vécu dans la plus complète ignorance. Outre les écoles primaires ordinaires, existaient des écoles supérieures (appelées par les Grecs : écoles helléniques). si bien que l'enfant du plus humble raïa put, sans frais, en apprendre autant que n'importe quel écolier de France ou d'Allemagne. J'en eus la preuve à Monastîr où un jeune employé, fils d'un paysan des environs, n'ayant jamais quitté le pays, parlait parfaitement quatre langues ; il avait fréquenté successivement toutes les écoles de la ville : la grecque, la bulgare, îa
(1) Les Lazaristes notamment et l«s Filles de la Charité, ont ou avaient des établissements à Salonique, à Yénitzé- Vardar, à Monastir, à Cavalla.
française et rautrichienne (i). Des gymnases établis à Salonique fournissaient un personnel enseignant fort capable.
Le partage de la Macédoine, autant qu*on peut en juger à l'heure actuelle, oii la plupart des écoles sont fermées faute de maîtres, faute de locaux et parfois faute d'élèves, risque d'avoir à ce point de vue un résultat plutôt nuisible à l'habitant. Chacun des Etats copartageants veut faire de son école un instrument officiel d'assimilation et traque l'école adverse ; le petit paysan n'apprendra donc plus que le grec, le serbe ou le bulgare suivant le pays qu'il habite, et sa vraie langue, le dialecte macédonien, ne sera plus qu'un patois méprisé.
Que représentent maintenant, pour notre laboureur, les organes de l'administration et du gouvernement.^ Sous le régime turc, un seul lui rendait service, et c'était le plus humble : le pouvoir municipal. Le village macédonien ne
(1) L'usage de l'anglais est également assez répandu en Macédoine. Mais les éléments de celte langue ont été rapportés d'Amérique par les émigranls.
comprenant que des populations de même race et de même nature avait une liberté complète dans la gestion de ses intérêts (i). Chacun élisait sa municipalité ayant à sa tête un mouktar. Au-dessus s'étageait la hiérarchie des fonctionnaires ottomans : dans chaque kaza, un caXmacan ou sous-préfet ; dans chaque sandjak, un moutessarif ou préfet ; dans chaque vilayet, un vali ou gouverneur.
Les rapports du raïa avec les représentants de la Sublime-Porte se décrivent en trois mots : la dîme, la corvée, le bakchich.
La dîme était prélevée en nature sur la récolte. Sa perception était affermée, et souvent au propriétaire du tsîflik lui-même (2). Ce dernier, assisté d'un garde champêtre turc (lequel
(1) L'homogénéité de la population de chaque village est la règle dans les campagnes : il y a des villages slaves (orthodoxes ou exarchistes) et des villages turcs. Dans les villes, chaque race habile un quartier séparé.
(2) La dîme, d'après les contrats de métayage, était toujours prélevée sur la part du tenancier. Celui-ci devait laisser sa récolte sur place jusqu'au passage du collecteur. Si ce collecteur tardait à venir, la moisson pouvait être perdue.
naturellement exigeait sa part), recouvrait l'impôt sans contrôle et sans appel.
La corvée était surtout un instrument de chantage. Caïmacans et moutessarifs se soU' ciaient fort peu de travaux publics ; s'ils envoyaient, de temps en temps, des paysans travailler à vingt lieues de leur village, c'était uniquement pour les inviter à racheter leur liberté. Ceci fait, la route attendait.
Tout service à demander à un fonctionnaire était prétexte à bakchich (i) et il arrivait que le rançonneme.nt profitât du moindre prétexte. Dan« les villages riches, celui d'Eksissou par exemple, le caïmacan le plus voisin « tondait » périodiquement un notable. En bon pasteur, il se gardait d'ailleurs d'écorchcr à l'excès sa victime et il évitait que le tour du même revînt trop souvent.
Ces ressources prélevées, l'administratio.! turque se désintéressait absolument de« affairée
(1) La justice, en particulier, se vendait tranquillement. Les magistrats grecs ou turcs, mais également véreux, étaient choisis par les préfets.
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macédoniennes et n'assurait même pas la sécurité la plus élémentaire. Les bandes albanaises visitaient en toute liberté les villages des environs de Monastir, et, sous menace d'incendie ou de massacre général, exigeaient tribut. La visite la plus anodine n'allait d'ailleurs pas sans quelque meurtre ou quelque viol. Parfois un notable était emmené comme otage et rendu contre rançon.
Pour remédier à ces maux, des organisations révolutionnaires soutenues par les Etats balkaniques se constituèrent. Au début du xx® siècle, leur action atteignit toute son intensité et la condition des Macédoniens, de très pénible, devint infernale. Au Turc, à l'Albanais, s'ajoutèrent les comitadjis affiliés à l'organisation bulgare de Saloniquc. Mobilisés dès le premier signal, sous des chefs désignés à l'avance, renseignés et guidés par des maîtres d'école et des popes, prenant des armes dans des cachettcvs connues, ils tenaient campagne contre le» Turcs, organisaient de hardis coups de main.
Mais en même temps, ils terrorisaient le pay-
san, exigeaient ses services, le convertissaient d'autorité à l'exarchisme, puis l'abandonnaient aux atroces représailles ottomanes. Les (( Tchctas )) grecques et serbes s'inspiraient de si beaux exemples. De pins, les trois partis se faisaient la guerre entre eux ; à peine un malheureux villageois avait-il été forcé par imc bande de se déclarer bulgare bulgarisant qu'une autre bande lui arrachait des protestations de pur hellénisme ; sur quoi, les Bulgares, de retour, châtiaient son apostasie en brûlant sa maison, en violant sa femme et en le tuant lui-même.
La révolution turque, nous l'avons dit, n'améliora pas les choses, ne fît qu'accroître l'anarchie. Elle fit du paysan macédonien l'égal théorique du Musulman, lui mit en main un bulletin de vote, qu'il ne demandait pas et l'astreignit au service militaire, qu'il demandait encore moins. Les fonctionnaires du comité Union et Progrès ne valaient pas mieux que ceux d'Abdul-Hamid et n'avaient pas l'autorité suffisante pour assurer un semblant d'ordre. Les rivalités ethniques entre les libres citoyens de l'empire
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étaient plus vives qu'elles ne se montraient autrefois entre maîtres et sujets. Le brigandage atteignit son paroxysme.
Passèrent les guerres balkaniques, avec leur cortège d'atrocités. Dans la première, le Turc en se retirant, bmlait les villages chrétiens, comme le Chrétien en avançant brûlait les villages turcs. Dans la seconde, les Macédoniens étaient revendiqués par tous les belligérants, souffraient de tous.
Après la paix de Bucarest, la situation s'améliore. Chaque Etat balkanique se met pourtant en devoir (( d'assimiler » les populations de son territoire. Il a sur celui-ci, dans une certaine mesure (i), chasse réservée. Nous avons vu comment il utilise l'église et l'école.
Mais il intervient aussi directement, n'épargnant pas les opérations de police les plus rudes.
La guerre de igiB amène de nouveaux bom-
(1) Dans une certaine mesura seulement, car en Macédoine grecque ou serbe, les organisations bulgares subsistent, travaillant on sourdine pour leur cause.
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bardements, de nouveaux incendies, de nou* velles émigrations (i) ; et c'est seulement quand les fronts se fixent, à l'automne 191 6, que les habitants de la Macédoine occupée par les alliés connaissent une ère de tranquillité dont ils n'avaient pas l'idée (2). Quant aux populations
(1) Voici, à titre documenlaire, l'histoire des tribulations du village macédonien d'Eksissou (région d'Ostrovo) pendant la série des guerres. En 1912, les Turcs en incendient la plus grande partie et notamment la vieille église. Les ruines commençaient à se relever lorsqu'en 1915 arrivent les Bulgares. Lors de leur retraite, en 1916, ils obligent les habitants à les suivre dans leurs lignes. Toute la population se réfugie ainsi à Florina, mais dans le village restent des comitadjis qui massacrent des blessés français. Exécution desdits comitadjis et représailles sur le village dont un nouveau morceau est incendié. A la fin do 1916, Florina étant occupé par les troupes françaises, une partie des habitants d'Eksissou est autorisée à rentrer dans... ses foyers.
(2) L'administration militaire française notanmient s'est acquise le respect et l'admiration des populations rurales. (En Orient il est assez risqué de parler d'amour et de reconnaissance.) Non seulement l'ordre et la sécurité ont été assurés, mais un immense réseau de routes a remplacé les mauvaises pistes d'autrefois, comme l'embauchage payé a remplacé la corvée. Des miseions saaitaircs ont parcouru les villages. La culture a été stimulée par les débouchés ouverts.
Les administrations serbe et grecque ont recommencé à fonctionner dès 1916. Elles ont surtout servi d'intermédiaire entre le commandement allié et la population ci- \ile, notamment pour le ravitaillement de cette dernière.
LE PAYSAN MAGEDOMEN ^t)
de l'autre côté de la barrière, on ne sait pas grand'chose d'elles, sinon qu'elles subissent une bulgarisation fort énergique.