‹ La Macédoine et les MacédoniensChapitre 11 sur 47 · V. — Les besoins du Paysan · texte numérisé non relu

V. — Les besoins du Paysan

Voilà donc une population qui, jusqu'à une époque très récente, dans des conditions d'insécurité absolues, avec un régime foncier médiocre, sans patronage ni protection d'aucune sorte, a su non seulement travailler et vivre, mais vivre organisée. Elle a su aussi profiter de toutes les occasions qui s'offraient à elle : facilité d'émigration, vente de terres seigneuriales pour améliorer sa position. En somme, à travers un cauchemar de vicissitudes, elle s'est plutôt élevée. Rien de commun entre cette race énergique et certains peuples d'Orient tellement déprimés et abrutis par une oppression séculaire qu'ils découragent toute sympathie. Le Macédonien, tenant à la fois du Serbe et du Bul-

Elles ont aussi rouvert les écoles et perçu Timpôl; ce dernier représenté par l'antique dîme dont la perception est toujours affermée, mais mieux surveillée.

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gare, n'a pas les qualités brillantes ni les traditions héroïques du premier ; il n'a pas le sombre patriotisme ni l'esprit politique du second : tout son horizon s'est borné jusqu'ici à sa famille et à son village. Au delà, il ne voyait que misères et horreurs. Mais les mérites obscurs qu'il a montrés dans cette existence limitée, laissent deviner ce qu'il pourra faire si un champ plus large s'ouvre devant lui.

Quels sont ses besoins actuels ? Au point de vue politique, le premier, l'unique même est celui de la sécurité. Il en est à ce point, dont parle Taine, où n'être tué ni dépouillé constitue le summum des désirs. Aussi est-il absurde de lui demander si ses sympathies sont bulgares plutôt que serbes ou grecques. Il faut répéter qu'il n'existe pas chez lui à l'heure actuelle de conscience nationale ; il appartiendra indifféremment et de bon cœur à un état quelconque, si celui-ci sait le protéger, le comprendre et se l'attacher.

Le comprendre et se Vattacher. La plus grosse erreur consisterait, en effet, à ne voir dans cette

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ràee qu'une masse inorganique, une « matière ethnique » pétrissable à volonté. Si les Macédoniens avaient été à ce point amorphes, ils n'auraient pas conservé pendant deâ siècles, sous le régime ottoman, leur foi et leurs mœurs ; ils au* raient passé à l'Islam, et, du coup, du camp des vaincus à celui des vainqueurs. Or, assez peu l'ont fait (i); la plupart ont mieux aimé tout subir que d'en arriver là. Peut-on penser qu'un nouveau maître ne trouverait en eux que des sujets auxquels il donnerait des institutions à sa convenance? Autant le Macédonien est indifférent à la constitution générale de l'Etat, autant ce qui touche à sa vie privée et locale fait pour lui l'objet d'habitudes séculaires auxquelles il tient passionnément.

Le plus grand service qui puisse lui être ren-

(1) Le Tunî, jusqu'à ces temps derniers du moins, ne connaissait entre les habitants de l'Empire que la différence doè tôligions. D'un côté le Musulman, lé maîtt-e, de l'autre le raia, l'esclave. Le nouveau converti se trouvait instantanément transporté de la seconde catégorie dans la première. Parmi les Turcs de Macédoine, il en est dont les origines chrétiennes sont certaines. Jamais le Musulman ne le* a traités autrettient que les purs osmanlis,

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du après la sécurité, c'est rétablissement d'un bon régime agraire. Il est habitué à celui de la grande propriété avec petite culture, avec une culture même fort primitive. En admettant que ce régime fonctionne sans exaction ni arbitraire, ses résultats ne sauraient être heureux. Le métayage, pour avoir de bons effets, comporte une véritable association du propriétaire et du métayer, le premier fournissant non seulement sa terre, mais l'améliorant et donnant les directives de l'exploitation. Or, le Turc, nous l'avons dit, ne fournissait ni direction, ni avances sérieuses. Les Chrétiens qui lui succèdent ne font pas mieux ; commerçants et financiers avant tout, ils se désintéressent de la mise en valeur de leurs domaines dont les revenus sont toujours avantageux par rapport au prix d'achat : immobiliser de l'argent en l'incorporant à la terre, répugne à leurs habitudes, et d'ailleurs, ignorant tout des choses agricoles, ils seraient fort embarrassés d'en régler l'emploi. Le paysan, d'autre part, est un agriculteur fort médiocre. En admettant qu'il ait des épar-

gnes, il ne les dépensera évidemment pas pour un domaine dont il peut être évincé d'un moment à l'autre. Le produit de l'exploitation est donc fort mince, et lorsque le maître a prélevé sa part, le métayer se trouve réduit à une portion à peine congrue.

Deux issues s'offrent à cette situation. D'abord l'amélioration du régime de la grande propriété par l'avènement d'une nouvelle classe de propriétaires composée de vrais patrons agricoles. Ils introduiraient la grande culture, ou bien, par une direction intelligente, rendraient la culture métayère plus productive. Cette solution serait évidemment la plus profitable tant à la richesse du pays qu'au sort de ses habitants ; mais il est peu probable qu'elle intervienne, aucune des races balkaniques ne pouvant actuellement fournir cette classe de propriétaires. Nous avons vu qu'il ne fallait compter ni sur les Grecs ni sur les Juifs. Les Serbes et les Bulgares, d'autre part, sont presqu'exclusivement des paysans : leurs bourgeoisie, très modeste et pauvre, ne se recrute guère que dans le petit

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commerce, les fonctionnaires, les professions libérales. Quant à de grands agriculteurs venus d'Occident, ils sont encôife fort peu nombreux (i) et rien ne fait prévoir une émigration considérable de leur part.

La deuxième solution consisterait dans le développement de la petite propriété qui tend à se constituer depuis le début du siècle par ïe morccillement des grands domaines. Ce morcellement ne rencontrerait aucun obstacle de la part des anciens et des nouveaux seigneurs : ils ne demandent qu'à vendre ou à revendre. L'unique difficulté résiderait dans la faculté d'achat du paysan ; mais elle n'est pas insurmontable, étant donnés l'activité, l'esprit d*épargne de ce dernier, les ressources rapportées de rémigration.

L'achat pourrait, du reste, être facilité, grâce à l'institution de caisses de prêt et par la solidarité des membres d'une même famille, d'un même village vis-à-vis de ces caisses. C'est le

(1) Seuls quelques capitalistes an^flais ont àchèlô dc§ terres aux environs (Je Salpnique.

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système qu'a introduit le gouvernement grec en Thessalie où une question agraire se pose à peu près dans les mênies conditions. Le caractère du paysan macédonien s'y adapterait facilement ; les parents qui garantissent à une agence d'émigration le prix des passages, trouveraient aussi naturel de garantir à une banque celui d'un champ. D'autre part, l'habitude de gérer seuls les affaires locales a créé un e§prit municipal assez fort pour qu'une commune puisse répondre de ses habitants, 11 $e constituerait ainsi en Macédoine une classe de paysanspropriétaires analogue à celle qui peuple la Bulgarie et la Serbie. Le régime de la petite propriété n'est sans doute pas une panacée propre à résoudre d'une manière absolue et définitive les questions rurales ; à côté d'incontestables avantages, il offre de sérieux dangers (i). Tout

(1) Le développement de ce régime donne, en effet, nçiissançe à tgutc une série de questions dont la plus importante est celle de la transmission des biens. Si aucune cause ne vient linailer le morcellement indéfini des terres par partages successifs, le régime de la petite propriété peut mener aulomaliquemel à la dépopulation et à la désertion 4u sol,

ce qu'on peut dire, c'est qu'à l'heure actuelle, il répond le mieux aux besoins du paysan macédonien, et que celui-ci a en somme les qualités nécessaires pour en tirer le meilleur parti possible.

Une réelle valeur sociale, dont il ne peut tirer un parti complet, parce qu'insuffisamment encadré, aussi bien sous le rapport politique que sous le rapport économique, voilà ce qui caractérise le Macédonien, voilà pourquoi il a toujours subi la prééminence et la pression d'autres races, recevant au besoin la plupart dos coups qu'elles échangeaient par-dessus sa tête.

Ce qu'il lui faut avant tout, c'est un ordre administratif et social qui lui permette de vivre à peu près tranquille en travaillant. On voudra bien reconnaître que ses prétentions sont modestes.

Ce danger peut ôtre écarté par l'usage de la liberté testamenlaire, par des dispositions légales posant des limites au morcellement et facilitant la reconstitution des petits domaines. En Macédoine, il sera très longtemps atténué par la persistance des habitudes patriarcales, par retendue des terres vacantes, par l'émigration.

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