III. — La famille macédonienne
sa vie sociale et religieuse.
Les paysans macédoniens ne demeurent pas isolés sur leurs métairies qui, je l'ai dit, sont rarement d'un seul tenant. Ils vivent groupés en villages, ne comprenant que des gens de même race. Chaque village se compose de quelques familles dont l'organisation est patriarcale. Au foyer paternel et sous l'autorité du père vivent les fils mariés (i). A la mort du père, le fils aîné gouverne la communauté, gère le patrimoine. Toute famille comprend ainsi plusieurs ménages auxquels viennent s'ajouter les frères et sœurs, les oncles et tantes non mariés. L'abondance des terres et le régime agraire favorisent ce mode de vie, le bey étendant la tcnure quand la famille s'accroît.
De temps en temps un ou plusieurs ménages
(1) Les mies quittent la communauté paternelle pour entrer dans celle de leurs maris.
se séparent des autres comme un essaim d'une ruche (i).
Le partage du patrimoine, quand il y en a un, se fait alors à l'amiable, d'après l'avis des vieillards.
Les deux grands phénomènes récents, le développement de l'émigration et celui de la petite propriété, n'ont pas encore entamé cette organisation.
L'émigrant dont la famille a aidé le départ en fournissant les garanties nécessaires, ne se -considère pas comme séparé d'elle (2). Il lui envoie une partie de ses salaires qui est employée au profit de la communauté, en achat de
(1) C'est dans les régions montagneuses et pauvres, dans la boucle de la Cerna, par exemple, que les communautés sont les plus nombreuses. Dans le pays de Marichovo, on cite un village dont tous les habitants, une centaine, forment une môme famille sous l'autorité d'un patriarche. Sur les plateaux, dans les régions plus agricoles que pastorales, la communauté n'existe guère qu'entre frères, et les foyers sont de trois ou quatre ménages au plus.
(2) Les émigrants sont d'ailleurs souvent mariés au moment de leur départ. Mais il est très rare qu'ils emmènent leurs femmes. Par contre il leur arrive de se créer un nouveau foyer en Amérique et d'oublier complètement l'ancien.
terres, de bétail, en construction de bâtiments. Ainsi, avec l'argent d'Amérique, dans la période d'accalmie comprise entre la guerre balkanique et la guerre européenne, se sont édifiées dans beaucoup de villages des habitations plus spacieuses et plus belles que les anciennes. Quand l'émigrant revient, il reprend sa place au foyer et fait bénéficier les siens de ce qu*il a vu et appris (i). S'il ne revient pas, c'est-à-dire au cas où il a exceptionnellement réussi, il ne réclame rien.
Quant à la petite propriété, elle est encore de trop fraîche date pour avoir déjà une influence sociale (2).
(1) Sans aller jusqu'en Amérique, beaucoup de jeunes gens des deux sexes, ne trouvant pas à s'employer dans la maison paternelle, se louent aux environs comme ouvriers ou domestiques. C'est ainsi que la plupart des servantes employées par les Grecs de Monastir ou de Florina, appartiennent aux familles slaves des alentours. Mais, d'une façon générale, la tendance paysanne est de maintenir à chaque communauté « son plein », c'est-à-dire autant de membres qu'elle en peut occuper et nourrir. Ceux qui en sont sortis y rentrent dès que les circonstances le permettent, par exemple lorsqu'un décès ou le mariage d'une fille font une place vide.
(2) Il est cependant à prévoir que cette propriété, si elle continue à se développer, brisera, à la longue, en
56 LA IVIACÉDOINE ET LES MACEDONIENS
Si un intérieur macédonien rassemble plusieurs générations : aïeux, grands-parents et nombreuse marmaille, n'y croyez pas trouver pour cela une atmosphère de gaieté et de bonhomie. Ce peuple n'a ni l'énergie joyeuse de l'Occident, ni la molle indifférence de l'Orient ; il est âpre et triste. Les riants costumes des
Macédoine comme ailleurs, l'organisalion patriarcale. Pour que cette organisation subsiste, il faut en effet :
1* Que l'étendue des terres à cultiver se proportionne dans une certaine mesure à l'imporlanoe de la famille qui la cultive ;
2* Que lorsqu'une famille devient trop nombreuse et qu'une partie de ses membres s'en séparent, ces derniers ne réclament pas le partage des terres communes.
Ges conditions se réalisent sous le régime du tsiflik. Mais il est évident que quand les paysans seront propriétaires, quand les progrès de la culture ayant augmenté la valeur des terres il sera difficile de s'en procurer d'autres, les partants no voudront pas abandonner leurs droits et le morcellement s'en suivra. De même il sera difficile de continuer à exclure les filles do la succession paternelle, d'où une nouvelle cause de partage.
Pour empêcher ce résultat, il faudrait la transmission intégrale à un seul héritier, soit par droit de primogénituro, soit par l'usage de la liberté testamentaire. Or cette solution n'est pas dans l'esprit des populations macédoniennes très férues d'égalité, comme tous les primitifs. Elle n'est pas conforme non plus aux législations successorales grecque, serbe, bulgare, qui prescrivent le partage des héritages.
LE PAYSAN MACÉDONIEN b']
femmes : chemises brodées, tabliers éclatants, couvrent des corps usés et déformés ; les voiles blancs encadrent des traits durcis jusqu'à la bestialité. Seules, quelques très jeunes filles aux tresses blondes, avec l'éclat de leurs quinze ans, montrent des tailles souples, de frais visages étonnés : rayons de soleil bien vite éteints.
Le paysan se marie en général jeune, et le romanesque est tout à fait exclu de son amour. Les parents du fiancé choisissent leiu^ future bru, et, ce qu'ils veulent, c'est avant tout une fille vigoureuse, dure au travail, connaissant le filage, le labourage, le piochage et autres arts d'agrément. Le jeune ménage aura beaucoup d'enfants, mais le climat et le manque d'hygiène en enverront prématurément une grande partie au cimetière. Les autres poussent comme ils peuvent, et le souci de leur avenir ne tourmente pas les parents : cette progéniture travaillera comme père et mère et ne sera ni plus ni moins pauvre.
Le travail de la terre, travail lent, avec beaucoup de temps perdu par la mise en train,
par les déplacements, occupe la plus grande partie de l'existence.
Quand elles ne sont pas aux champs, les femmes filent ou tissent (i) à moins qu'elles ne s'épouillent mutuellement ou ne rendent le même service à leurs enfants.
Les hommes vont parfois s'asseoir silencieusement auprès d'elles, les mains croisées sur leurs cannes dans une apparente méditation.
Les maisons, même lorsqu'elles ne sont pas misérables, et c'est le cas d'un assez grand nombre, sont toujours laides et mornes ; les cubes de pierre percés d'étroites ouvertures, couvertes en tuiles dans les villages aisés, de pisé et de chaume dans les villages pauvres ; la
(1) Tous les vêlements sont ainsi confectionnés, dans chaque ménage, tuniques de toile chargées de broderies multicolores, casaques de bure blanches ou noires. Les Macédoniennes croient, en outre, s'embellir en s'enlouranl la taille de véritables paquets de cordages noirs. Elles réalisent ainsi assez bien des silhouettes de futailles. La plupart d'entre elles portent des bas de laine bariolés, sans pied, montant de la cheville au genou. Le costume des hommes comporte une chemise très ample et tombant sur la culotte bouffante, une casaque ressemblant à celle des femmes, des guêtres de drap. Ils sont coiffés d'une calotte ronde en feutre, remplacée parfois, très désavantageusement, par une casquette américaine.
moindre masure grecque ou turque, avec ses couleurs vives et ses lignes imprévues, est plus avenante que la demeure d'un riche paysan macédonien. A l'intérieur, des murs blanchis à la chaux avec des âtres rudimentaires ; comme mobilier, quelques coffres à serrer les effets ; sur le plancher ou sur le sol battu, des nattes ou des tapis communs pour dormir. Dans la même pièce : hommes, femmes, enfants passent la nuit sur la terre, roulés dans des couvertures. Le maïs, en pâte ou en gâteaux, forme le fond de l'alimentation et les paysans de la montagne n'en ont guère d'autre. Ceux des régions plus riches, aux temps de prospérité, avaient au contraire à très bas prix de la viande, du vin, des volailles, des œufs (i). C'est du moins ce qui, dans le présent troublé, ressort de leurs affirmations. « Nous avons connu tout ce qui est bon », me disait le vieux pope d'Eksissou. A l'entendre, ses ouailles auraient vécu autre-
(1) Ceci s'explique à la fois par la facilité des productions en Macédoine, mal^é l'insuffisance de la mise en valeur, et par l'absence de débouchés pour les sous-produits. Les céréales et les peaux seules s'exportent.
6o LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
fois dans la plus enviable abondance ; le regret du passé portait sans doute le digne vieillard à s'en exagérer l'excellence. 11 paraît du moins certain qu'en période de calme, cette population n'était pas économiquement malheureuse. Mais les périodes de calme ont été si rares en Macédoine I
Le paysan, lorsque la misère des temps n'en fait pas un vagabond, ne quitte guère son village ; ses rares absences sont pour se rendre au marché le plus voisin ; il y vend des légumes, des poules, des peaux et des toisons ; il y achète des instruments de culture et des objets de ménage, notamment des amphores poreuses aux peintures barbares, qui évoquent malgré tout un vague souvenir antique. Les femmes vendent aussi à des merc<intis juifs, dos chemises et des tabliers brodés. Le prix dérisoire qui leur en est offert dépasse tout ce que peuvent imaginer les sioeating Systems d'Europe et d'Amérique.
En dehors de ces sorties, la monotonie de la vie rurale n'est guère interrompue que par les
LE PAYSAN MACÉDONIEN 6l
rites religieux. Le paysan suit strictement les prescriptions de l'Eglise : prie chaque jour devant ses images, fait bénir sa maison tous les mois, se rend le dimanche à l'église. Celle-ci n*est qu'une bâtisse à peine différente des autres, sans caractère et sans beauté, dont le clocher carré s'ose à peine dresser dans le ciel. Des icônes laides et vulgaires couvrent les murs ; parfois de vieilles fresques quî imitent les sujets naïfs des sanctuaires d'Occident. On y voit des enfers (( où damnés sont boullus », comme dit le vieux Villon. La façon d'être (( boullus » ne diffère guère de celle des enfers latins ; une gueule de dragons vomit des flammes et des légions de diables. Ils y a des charbons pour les voluptueux, des humiliations pour les superbes ; un avare porte une balance suspendue à son nez, un paresseux traîne la charrue à côté d'un bœuf. Seulement dans tout cela rien du sentiment profond des imagiers de France et d'Italie, de leur observation candide et précise, de leur fraîche imagination ; aussi la gaucherie des procédés, au lieu de touchante n*cst que ridï-
cule. Anciennes ou non ces fresques ne paraissent que de mauvaises caricatures.
Dans ce pauvre décor privé de sa pompe, de ses encens et de ses ors, le culte byzantin apparaît d'une assez basse matérialité. Une touchante coutume de fraternité chrétienne le relève ; les fidèles les plus aisés apportent du pain, des gâteaux, qu'à la sortie de l'église ils offrent aux plus pauvres.
Le culte des morts tient dans la vie religieuse une place prépondérante ; les cimetières sont des lieux très fréquentés, non seulement lors des funérailles, mais aussi le lendemain, et quarante jours après quand est posée la pierre tombale, et encore à de multiples commémorations (i). Assis sur les larges dalles posées sur un soubassement de maçonnerie qui forment les tombes, parents et amis prennent des repas
(1) Il arrive même souvent qu'à défaut d'église^ le cimetière en tienne lieu. 'C'est ce que j'ai pu constater dans un village de la boucle de la Cerna, dont le temple, comme beaucoup d'autres, avait été détruit. Chaque dimanche matin, un pope des environs venait dire quelques prières sur les tombes devant les habitants réunis.
funèbres où la part du défunt n'est pas oubliée.
Lorsque les morts, lassés de leur sommeil s6Uis fin, Ouvrent leurs yeux brillants dans l'ombre froide et
[noire, Qu'ils trouvent auprès d'eux l'emphore pour y boire Et le gâteau de miel pour apaiser leur faim.
chante le chœur d'Alkestis. La vieille coutume païenne a traversé le Christianisme : ces rites funéraires sont les mêmes qu'au temps d'Euripide.
L'orthodoxie impose chaque année à ses fidèles quatre périodes d'abstinence scrupuleusement observées. Je me rappelle de quel geste scandalisé une pauvre petite fille, visiblement affamée, qui nous regardait un camarade et moi, déjeuner sur une pierre au bord du lac de Presba, refusa l'offre d'un morceau de viande froide, avec ce seul mot <( Carême ». Puis elle s'éloigna de quelques pas, et, quand elle se crut suffisamment à distance, nous jeta avec un indicible mépris, cette suprême injure : « Catholiques ».
Quel sentiment religieux s*abrite derrière ces
obseiTances ? Il serait, je crois, aussi inexact de dire qu'il n'en existe pas que de lui prêter de la profondeur ou de l'élévation. Sa nature est de l'espèce la plus simple et s'exprime par cette vieille formule : la crainte de Dieu. C'est parce qu'il craint Dieu que le Macédonien lui rend les devoirs enseignés par los prêtres ; c'est pour cela qu'il observe une certaine règle dans sa conduite ; ne vole pas ou peu et ne tue son prochain que lorsqu'il se sent de bonnes raisons de lui en vouloir.
Les habitudes religieuse^ et la vie patriarcale, impliquent toujours une certaine décence de mœurs. Les mœurs orientales, le voisinage des Musulmans restreignent d'ailleurs la liberté des femmes et leur imposent une grande réserve. Les plus jeunes, sans être absolument enfermées, sortent assez peu et leur sévérité, rebelle au plus innocent marivaudage, a beaucoup désappointé nos Français.
Ces apparences ne doivent pourtant pas faire croire à un puritanisme excessif. Dans certain village où je cantonnai, il était fort question
d'une très jolie fille que ses parents gardaient étroitement. On l'entrevoyait à peine et dès qu'elle se savait aperçue, s'enfuyait à toutes jambes. Renseignements pris, notre perle avait été achetée par le seigneur du lieu (un médecin grec de Monastir) pour être la maîtresse de son fils. Le jeune homme se trouvait prisonnier des Bulgares, et, en l'attendant, son honnête belle famille veillait avec un soin jaloux, autant qu'intéressé, sur le précieux trésor qui lui était réservé. Les faits de ce genre n'ont qu'une importance relative et n'empêchent pas l'organisation familiale d'être fort solide.