I. — Les Bulgares
La population bulgare de Macédoine a deux origines : l'émigration d'habitants de la Bulgarie et la bulgarisation des Slaves macédoniens.
De temps immémorial, un mouvement continu attire vers les campagnes de Salonique et de Sérès les montagnards du Balkan et du Rhodope. Ces émigrants n'arrivent point, du reste, en dominateurs, mais pour remplir les plus humbles tâches. Les hommes sont ouvriers agricoles ou manœuvres, les femmes servantes.
Une grande partie d'entre eux, quelques économies faites, regagnent leurs villages ; mais d'autres se marient sur place, deviennent métayers ou propriétaires ; insensiblement, ils parviennent à faire nombre. Leur rôle est d'autant plus important que, tout en se fondant
dans la population macédonienne, ils se l'assimilent peu à peu. Ils se l'assimilent, d'abord, I parce qu'ils lui ressemblent beaucoup. Les dif- ! férences ethniques et cJq dialecte sont insignifiantes; les mœurs sont identiques sous le rapport du travail comme sous celui de la vie familiale. Mais le paysan bulgare, à peu près pareil en tout au paysan macédonien, lui est en même temps supérieur, il représente un spécimen plus avancé du même type. Une sécurité plus grande, un régime déjà ancien de petite propriété en - ont fait un agriculteur appréciable, connaissant des méthodes assez avancées. Gela suffirait à lui assurer sur une race exclusivement agricole un prestige et une influence.
Cette influence est eensiblemont accrue du fait que le Bulgare, à la différence du Macédonien, çst puissamment encadré. L'organisation, dont il fait partie, dépasse de beaucoup les limites dQ la famille et du village, Derrière l'ouvrier pu le IçibQureur, et le ppussant en avant, se trouvent le prêtre et l'intellectuel .
Nou^ çiyons dit quel instrument d'e:^pansion
^tait l'Eglise exarohiçte, C'eat Je fait d'appartenir à cette Eglise (juii en quelque sorte, crée le Bulgare, le sépare et le distingue des autres races balkaniques. Il tombe ainsi sous l'influence d'un clergé aussi dévoué au gouvernement de Sofia que le clergé orthodoxe l'est à celui d'Athènes et nous savons quelle ardeur ce clergé, sans trop s'embarrasser des moyens, met à recruter ses fidèles (i).
En outre, le bulgarisme possède à son service, soit parmi les Bulgares d'origine, §oit parmi lee Macédoniens bulgaiisés, une classe supérieure, unç sorte de bourgeoisie.
Cette classe n'est pas sortie d'un patronat agri-
(1) Bvilgare et exarçhiste sont donc considérés en Macédoine comme synonymes. Il existe pourtant im certain nombre de Bulgares catholiques qu'on appelle « uniates ». Lorsque le gouvernement bulgare, par esprit nationaliste, résolut de rompre avec le patriarcat, il songea à un rattachement à l'Eglise romaine, fin 18G0 eut liqu dans ce sens un essai qui entraîna quelques conversions. Mais l'influence de la Russfc qui ne voulait à aucun prix la constitution d'une puissance catholique dans les Balkans enraya très vile ce mouvement. Le nombre des uniales en Macédoine, comme en Bulgarie, est fort restreint ; mais leur dévouement à la cause bulgare est égal à celui des exarchislcs. Ils sont donc aussi redoutés par les autorités hellènes et serbes.
go LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
cole, industriel ou commercial : ses membres appartiennent presqu'exclusivement à l'enseignement ou aux professions libérales. D'origine paysanne très récente, ils sont le produit des écoles et des gymnases qui en ont fait des professeurs, des médecins, des gens de loi, des journalistes et même de simples politiciens. Une pareille bourgeoisie s'est trouvée naturellement l'ennemi-née de la domination turque qui lui barrait le chemin des grands emplois, la maintenait vis-à-vis du bey ou du fonctionnaire ottoman dans une situation humiliante. Aussi est-ce elle qui a dirigé le combat contre cette domination, qui a multiplié et perfectionné les écoles créées par l'Exarchat. Ce sont les intellectuels bulgares qui ont formé les associations révolutionnaires, recruté et encadré les comitadjis. Mêlant la rudesse des races primitives au fanatisme idéologique, ils n'ont pas reculé devant remploi de la bombe, devant l'incendie et le massacre.
Dans les dernières années du régime turc, ils avaient même su tirer parti d'un instrument
LES RACES EN CONFLIT Ql
d'influence tout nouveau en Orient : le mouvement ouvrier, le syndicalisme révolutionnaire. Comme il arrive presque toujours aux natures frustes brusquement rapprochées de la culture occidentale, beaucoup de lettrés, d'étudiants bulgares s'étaient épris des idées dites « avancées », les plus accessibles aux esprits primitifs. D'autre part, le développement à Salonique d'une certaine industrie y avait attiré quelques milliers d'ouvriers, dont beaucoup étaient Bulgares. Les autres, Macédoniens, formaient pour le bulgarisme un terrain de culture excellent, les idées se transmettant plus facilement dans les faubourgs d'une grande ville que dans les campagnes. Le meilleur moyen de rallier cette masse était de prendre la défense de ses intérêts professionnels. Les intellectuels bulgares n'y manquèrent pas : ils prirent la tête de la Fédération socialiste qui entretint l'agitation ouvrière. A côté du bulgarisme religieux et national naquit un bulgarisme athée et humanitaire. On eût pu croire qu'il ferait échec au premier : en réalité, il ne cessa de l'aider. Après
92 LA MAÇEpQÏÎSE Çj l-ES WAÇeDOMENS
la révolution turque, alors que la luttç des races pouvait paraître §ans objet, i\ sut, SQU3 couleurs de conflits sociaux, maintenir contre le régime une hostilité permanente, fomenter de» grèvca,
empocher toute pacification.
Servi par §es prolétaires, §es popes et ses intellectuels, le bulgarisme était arrivé à prendre en Macédoine, avant les guerres balkaniques, une très grande influence. Dans les campagnes, le nombre des exarchistes serrait de près celui des orthodoxes (j). Des prélats bulgares siégeaient
il) Aucun renseignement slalislique sérieux ne peut êlre donné à ce sujet. Les documents bulgares et grecs &e contredisent. Les documents turcs, plus impartiaux, n'ont qu'une valeur très approximative.
Voici, à titre d'indication, trois statistiques à peu près contemporaines (1904-1905) de la répartition des races et des religions dans le sandjak de Saloniquc :
Statistique Statistique Slali»{iqu© grecque bulgare turque
Musulmans lOi.573 180.911 l?f)0.191
Bulgares 70.022 148.092 09.686
Uniales 2.086 2.352 »
Grecs et M^^côçIq-
niens hellénisés. 224.195 159.33G 212.90S
Sorhos 1.375 1.136 »
Divers (Juifs, Vala-
ques et Tzig;ancs) 57.107 19.287 51.250
LES flACÊS EN CONFLIT gS
à Okrida, Uskub, Vélès. Un réseau d'écoles, dont le gymnase bulgare de Salonique fournissait les maîtres (i), couvrait les vilayets de Salonique et de Monastîr. tJne grande association : r « organisation intérieure », siégeait à Salonique et dirigeait une armée de comitadjis. L'hellénisme reculait pas à pas, ne se maintenant guère que dans les villes.
Après le traité de Èucarest, la situation changea : leâ Serbeâ et les Grecs, maîtres par les armes de la majeure partie de la Macédoine, y traquèrent avec la dernière énergie tout ce qui
Dans l'ancien vilàyet de Moftastir la répartition aurait été la suivante :
Stâtisli(}iiô Statistique greequc bulgare
Musulmans 338.150 338.152
Bulgares 142.715 298.402
Grecs et Macédoniens hellénisés 279.964 114.802
Serbes .n.i...»*. 11.673 »
Divers 10.850 51.508
(1) Les maîtres, leur instruction faite à Salonique, étaient presque toujours envoyés dâtls léuf district d'origine; et là ils pouvaient exercer une influence.
était bulgare. On ferma les écoles, on chassa les prêtres exarcliistes, on convertit celles de leurs ouailles qui n'émigraient pas. Mais vint la grande guerre, et la zone d'influence bulgare, limitée par la ligne des fronts, reprit toute la Macédoine du Nord et de l'Est et une partie de celle de l'Ouest. Il est impossible de savoir ce qui se passe dans ces régions, si ce n'est que la condition de Serbe ou de Grec n'y doit pas être avantageuse. Même dans les territoires occupés par les troupes de TEntente en 1918, il ne faudrait pas croire que le bulgarisme ait entièrement disparu. Sans doute il évite de faire parler de lui. Mais en Macédoine grecque, M. Venizelos, au printemps de 191 7, avouait 80.000 exarchistes. Il faut en ajouter sans doute un certain nombre momentanément déguisés en orthodoxes.