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II. — Les Turcs

La population musulmane de Macédoine comprend deux éléments : une classe supérieure, sorte d'aristocratie, et un prolétariat.

Dans la première se classent les grands propriétaires, les beys, issus de l'ancienne féodalité (( timariote » et parmi lesquels se recrutait aussi le haut fonctionnarisme ottoman.

Cette noblesse (i) terrienne, nous l'avons dit, habite en réalité les villes. Elle n'a souvent même pas, dans ses domaines, de résidence

(1) Le mot noblesse ne doit pas être pris dans son sens occidental. La Société turque ne comporte ni aristocratie de naissance, ni démarcation précise entre les classes. Les titres de « pachas », de « beys », d' « effendis », sont purement viagers ; mais le simple fait de l'hérédité des biens a constitué une classe supérieure, laquelle détient aussi pratiquement les grands emploi?.

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d'été. Mais chaque ville de Macédoine comporte un quartier musulman où elle vit. Les Turcs aiment, avant tout, l'air, les arbres et les eaux. Ce quartier est très étendu, avec d'immenses carrefours ombragés, traversé par des ruisseaux qui servent aussi d'égouts. Les habitations y sont semées de ci, de là, dans le désordre le plus désinvolte. Il faut une extrême bonne volonté pour donner le nom de rues aux terrains vagues qui les séparent. Beaucoup de ces maisons sont entourées de jardins aux murs plus ou moins ébréchés. Les plus belles (ij, comme nos vieux hôtels, se trouvent séparées de la rue par un avant-corps. Pas de boutiques, ou très peu. Auprès des mosquées, de petits cafés où les fidèles attendent l'heure de la prière. Dans la rue, les passants sont rares. Les femmes de qualité sortent très peu. Enveloppées de satin noir, une voilette épaisse tombant sur leur visage, elles s'en vont cambrées

(1) Les plus spacieuses, pourrait-on dire plus exactement, la conslruclion des maisons turques en bois et plfltre ^lant toujours fort médiocre.

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sur de hauts talons et suivies d'une duègne, visiter quelque amie.

Toute la vie de ces grands quartiers silencieux se cache derrière les moucharabehs grillagés de chaque demeure. Une famille comprend en général plusieurs ménages de frères habitant ensemble et auxquels il faut ajouter, les vieux parents, les frères et sœurs non mariés, les enfants. Aussi, bien que la polygamie soit devenue exceptionnelle, chaque foyer est-il très peuplé. Il est difficile, et pour cause, de parler de la vie des femmes, celle des hommes s'écoule à peu près oisive. Dans de grandes pièces, aux murs revêtus de boiseries, assis sur les tapis et les coussins qui jonchent le sol, autour d'un brasero de cuivre, ils boivent le café, fument et laissent tomber de temps en temps, une parole grave. Ceux d'entre eux qui furent autrefois fonctionnaires de sa Hautesse, menaient une existence semblable dans les bureaux des Karaks. Ils ne sortaient de leur torpeur que pour recevoir dignement les visiteurs de qualité, éconduire les autres et signer les

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papiers que leur présentait quelque scribe raïa. Ne croyez pas, d'ailleurs, ces hommes dépourvus d'intelligence et de culture. Ils ont, au contraire, un esprit méditatif, ouvert aux idé<*9 générales, à la spéculation désintéressée. L'instruction a pour eux cette noblesse, d'être un luxe pur dont ils n'attendent aucun usage pratique. Beaucoup parlent français ; la plupart en ont quelques notions. Ils s'intéressent aux choses de l'étranger, aux choses politiques sursout : les guerres, les alliances, les traités. Ces gens qui n'ont jamais eu l'idée ni les moyens de voyager, parlent avec précision de. telle ville, de telle région d'Allemagne, d'Angleterre. Causant avec un vieux Turc et son fils de la route que je devrais suivre pour rentrer en France, j'eus la surprise de les en voir montrer plus de connaissance que la plupart des Turcs l'ayant parcourue.

Cette aristocratie, même aux temps de la domination ottomane, était en décadence. Elle se ruinait lentement. Les partages successoraux morcellaient peu à peu des patrimoines qu'au-

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cun travail ne venait accroître (i). L'obligation pour les Musulmans de ne se marier qu'entre eux empêchait d'autre part, l'entrée, dans les familles turques, d'une partie des bénéfîceis des familles chrétiennes. Le mariage ne pouvait être qu'une occasion de dépense et je ne crois pas qu'il faille chercher ailleurs les causes du déclin des harems. L'insouciance et la prodigalité venaient achever l'appauvrissement. Le propriétaire turc, le plus souvent, n'administrait pas son domaine et n'en contrôlait même pas l'administration. Les revenus qu'il en tirait étaient ceux que voulaient bien lui laisser quelque homme d'affaires grec.

Le mal n'eût pas été grand si notre Turc avait subordonné ses dépenses aux ressources ainsi recouvrées. Mais le plus souvent, ce revenu était mangé d'avance ou même dépassé. En attendant la récolte, il fallait de l'argent pour célébrer dignement les fêtes du Ramadan, celle de

(1) Les partages étaient limités aux fils et reculés autant qu'il se pouvait, les biens restant, en général, indivis entre frères. Mais à la génération suivante, il fallait bien faire une répartition, au moins par branche.

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quelque mariage, ou simplement pour faire des cadeaux aux jeunes femmes. La faiblesse du mari et du père turc pour son harem et ses enfants est connue. Le Grec avançait les sommes nécessaires au taux modique de 5o ou 60 %. Bien souvent l'empnint dépassait le prix de la récolte. Au lieu d'engager seulement colle-ci, on arrivait vite à hypothéquer la terre et la situation devenait très grave.

Le seigneur turc avait, il est vrai, une ressource, celle de ne pas payer, de congédier avec une volée de bois vert le créancier impudent. Mais il usait rarement de cette extrémité qui eût découragé les prêteurs à venir. Il n'était d'ailleurs pas toujours possible d'y recourir. Certains cadis poussaient la vénalité jusqu'à donner raison à l'infidèle riche conti^ le croyant pauvre. Puis le Grec guettait l'occasion de sa revanche. A la mort du débiteur, il surgissait, brandissant sa créance accompagnée de quelques autres fausses, certifiées par de faux témoins. Les héritiers se laissaient faire, et payaient.

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Pour réparer les brèches de sa fortune, le Turc de condition ne pouvait compter que sur les profits des emplois impériaux, lesquels ne consistaient pas en émoluments illusoires, mais en réels backchichs. Il y aurait injustice à juger, sous ce rapport, le fonctionnaire ottoman, d'après nos idées occidentales. Recevoir un bakchich n'était pas pour lui une friponnerie, mais une conséquence logique du droit de conquête. Si les Turcs avaient quitté l'Anatolie pour prendre ce qu'ils pouvaient d'Europe, ce n'était pas pour faire le bonheur des populations chrétiennes, lesquelles ne tenaient nullement à leur visite. Ce n'était pas pour travailler des terres étrangères, mais, au contraire, pour éviter de travailler les leurs. En réalité, c'était pour vivre du labeur du raïa. Lorsque le sultan donnait un timar, il autorisait le bey k rançonner ses paysans. N'était-il pas naturel aussi que lorsqu'il donnait une fonction, il autorisât par làmême le titulaire à rançonner ses administrés.^ Aussi de respectables Turcs, tout en jugeant

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indigne d'eux de ne pas se laisser rouler dans un marché quelconque, n'avaient-ils point de scrupule de happer au passage une partie des revenus publics. Le reste était pieusement consacré aux mosquées et aux écoles musulmanes. Enfin, s'il était possible, on s'occupait de la police des routes et autres choses superflues.

Cette source de profits ne donnait cependant pas aux fonctionnaires ottomans tout ce qu'ils en auraient pu attendre. La possession des emplois, assez précaire, ne laissait pas le teihps de s'enrichir. Ensuite, il fallait rémunérer les hauts personnages de l'entourage impérial qui les avaient fait obtenir. Enfin, dans les dernières années du régime turc, la politique des réformes, si peu sérieuses fût-elle, n'en traquait pas moins le backchich. Consuls européens, contrôleurs et agents civils de toute espèce ne demandaient sans doute qu'à vivre sans affaires; mais tout de même quand les Macédoniens criaient trop fort, ils étaient obligés d'intervenir. La décadence du backchich, jointe au poids des dettes contractées par les propriétaires

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des patrimoines fonciers, menaient ainsi peu à peu à la ruine des familles seigneuriales. Les grands harems se fermaient; les terres passaient à (( l'infidèle ». Les insurrections du début du XX® siècle, les interventions européennes entraînèrent un mouvement d'exode. Les prévoyants vendaient leurs domaines, quittaient ce pays où bientôt le Chrétien régnerait, La conquête accomplie, ce fut une émigration en masse. Les Etats balkaniques avaient beau donner aux Musulmans les mêmes droits politiques qu'aux Chrétiens, respecter leur propriété, leur religion, leur statut civil, cette égalité parut justement insupportable aux anciens maîtres. D'ailleurs le patriotisme et l'honneur ne permettraient pas d'abandonner la Turquie blessée, le sultan dépossédé. Dans les quartiers turcs, la plupart des grands palais de bois se vidèrent. Il ne demeura que ceux que l'abandon de leurs domaines eût laissés sans ressources, ou qui furent chargés de liquider les biens de leur famille. La guerre actuelle vint interrompre cette opération, bloquer une partie des retarda-

taires dans la zone des armées alliées. Ils y attendent (191 8) la fin de la bourrasque avec une résignation toute musulmane, bien que leurs conditions de vie soient assez pénibles ; les métayers ayant peine à subsister eux-mêmes, ne paient guère la part du bey et c'est la gêne pour ce dernier. Il la supporte stoïquement, n'hésite pas, si le malheur des temps l'exige, à mettre la main à la pâte. V... cffendi, notable de Florina, personnage versé dans la science coranique, fait lui-même ses orges, rentre ses foins. Les broderies que de vieilles Turques vendent chaque semaine au marché voisin, sortent parfois de harems jadis opulents et sont l'œuvre de femmes du monde en détresse.

Lorsque la paix sera revenue, ces familles réaliseront leur avoir et s'en iront (i).

(1) Il est à remarquer que celles qui demeureraient serviraient mieux leurs int<^rftts pécuniaires. Un régime de paix, une mise en valeur de la Macédoine, ne peut donner que de la plus-value aux terres. Les boys profiteraient ainsi beaucoup plus de l'effort des chrétiens alfranchis qu'ils ne l'ont jamais fait de leur servitude.

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A côté du Turc gras, ou jadis gras, le Turc maigre, à côté de ITslam seigneurial, l'Islam artisan et paysan ; cette basse classe comprend la population d'anciens villages chrétiens convertis en masse; c'est le cas notamment des habitants du Moglen; elle comprend aussi de vieilles colonies de Turcs d'Asie, installés sur les terres de la couronne aux points stratégiques importants. La plupart de ces colons venant de la région de Konia (Iconium), le nom de Koniolis leur est resté. Enfin, un grand nombre de Musulmans de Macédoine sont d'origine albanaise. Ces brigands montagnards, enrôlés au service du Sultan, parfois demeurant dans leurs garnisons, y faisaient souche. Ajoutez à cela les familles seigneuriales ruinées, et nous savons si le Turc se ruine facilement !

Cette plèbe tirait naturellement de la domination ottomane beaucoup moins d'avantages que les beys. Elle ne fournissait guère de fonctionnaires, les bas emplois qu'elle aurait pu

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occuper étant en général tenus par des Grecs. Seuls les gendarmes, les gardes champêtres se recrutaient parmi les Musulmans. Ils encaissaient le backchich tout comme des pachas et, à la conquête chrétienne, furent congédiés exactement de la même manière.

Le reste du prolétariat turc ne connaissait le gouvernement que par les charges qu'il en subissait, notamment celle du service militaire, ignorée du chrétien. Ce service durait sept ans, et la libération se trouvait parfois arbitrairement ajournée. Il était accompli loin de la résidence du soldat, la Porte évitant par principe le recrutement régional. Il fallait ajouter les longues mobilisations quand l'état intérieur de l'Empire ou la situation européenne l'exigeaient. Lors des insurrections du début du siècle, les (( redifs » de Macédoine restèrent sous les armes plus de douze ans. La façon déplorable dont était entretenu le militaire musulman, mal nourri, mal vêtu, mal payé, n'avait d*égal que son intrépidité et sa constance.

Dans les villes, l'homme du peuple turc est

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généralement artisan. Il abandonne aux Grecs le commerce pour lequel ses aptitudes sont absolument négatives. Il choisit des métiers qui n'absorbent pas l'attention, s'exercent machi* nalement, s'interrompent facilement pour les prières rituelles. Il est savetier, cardeur de matelas, rétameur, parfois forgeron ; sa préférence est pour une petite industrie domestique où il puisse se faire aider par sa femme sans que celle-ci sorte de la claustration imposée aux Musulmanes. C'est ainsi qu'un certain Mourad, de Florina, ancien gendarme impérial, avait acheté une trieuse mécanique : mari attentif, pour ne pas écourter le sommeil de sa femme, il manœuvrait lui-même l'appareil depuis l'aube jusqu'à dix heures du matin ; il cédait ensuite la place à sa bonne moitié qui travaillait dans la chaleur du jour, toute empêtrée de SCS voiles (la machine étant placée dans une avant-cour constamment traversée). Au crépuscule, le dévoué Mourad relevait la malheureuse éreintée.

Il n'y a pas de la vie du Turc pauvre à celle

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du riche la distance qui se voit en Occident. L'un et l'autre ne travaillent que lorsqu'ils y sont absolument contraints. Le reste du temps est partagé entre la prière et l'oisiveté complète : or, il n'y a pas deux manières de prier et de se reposer ; le riche se livre seulement à ce dernier exercice dans une maison plus spacieuse, sur de beaux tapis ; à cela se bornent ses jouissances. La préoccupation religieuse donne d'autre part à tous les esprits, un pli semblable. En les dominant, elle les égalise ; aussi, la société turque est-elle une des plus démocratiques qui soient, en ce sens qu*à des degrés divers d'affinement se retrouve l'identité du type. L'artisan a parfois une noblesse de grand seigneur, le grand seigneur une simplicité d'artisan. L'existence du pauvre est surtout plus extérieure. L'homme est à son échoppe ou assis par terre le long d'un mur. Les enfants grouillent dans les rues, tous plus jolis et amusants les uns que les autres : petits Turcs coiffés du fez, Turquettes perdues dans d'immenses pantalons, bariolés, deux nattes blondes leur

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battant le dos ; ils portent, pour aller à l'école, une gibecière de drap aux couleurs vives. Les femmes traînent de mauvaises savates ; leurs grands dominos de satin, fortement effrangés, donnent tous les tons du verdâtre. Les toutes jeunes filles surtout, récemment voilées, vont en loques ; sans doute, comme elles doivent grandir encore, leur passe-t-on les effets de leurs sœurs aînées, de leurs mères, peut-être de leurs grand'mères. Mais les voiles blancs qui entourent leurs visages, ne laissant voir que les yeux, sont d'une propreté éblouissante et donnent à toute cette population féminine un vague aspect monacal.

La partie la plus intéressante de la classe inférieure turque est formée par les paysans. Ces derniers ne sont pas, comme la population urbaine, disséminés dans toute la Macédoine. Ils forment sur certains points des groupements assez compacts, dont les plus importants se trouvent dans la Kampania de Salonique autour de Yenitzé-Vardar, et, dans la Macédoine occidentale, de Monastir à Kozani. Une colonie mu-

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sulmanc existe également dans la région de Kavadar, gardant les passages du Vardar, une autre dans le Moglen.

A la différence du Slave qui travaille la terre d'autrui, le paysan turc est propriétaire de la sienne. Elle lui a été donnée par le Sultan lors de la formation de la colonie ou pour récompenser l'apostasie quand une population entière était passée à l'Islam. La jouissance de cette propriété est en général familiale : les patrimoines restent indivis le plus longtemps possible. Lorsque le partage devient nécessaire, il a lieu entre fils à l'exclusion des filles. La question de la limitation des terres ne se pose pas : autour de la zone cultivée, le bled est là sur lequel on peut prendre.

Que vaut le cultivateur turc ? Les opinions sont partagées à ce sujet. Cela s'explique du fait qu'il y a dans le caractère du paysan des traits qui sont absolument contradictoires. Les abords de son village témoignent plutôt en sa faveur. Les terres sont aussi soigneusement cultivéos que le permettent des connaissances et des ins-

truments i^udimentaires (i). Les vignes mêmes, (le fait est singulier chez un peuple rituellement buveur d'eau) sont parfaitement entretenues. Des plantations d'arbres entourent chaque village qui apparaît comme une oasis dans la plaine. L'homme qui vit là n'est évidemment pas un paresseux. Il a même le mérite de ne pas user comme le Macédonien de la maind'œuvre féminine. Sa femme plus étroitement cloîtrée que la musulmane des villes, ne travaille pas aux champs.

La besogne rurale, solitaire et lente, sans spéculations ni calculs, convient à ce solitaire, à ce méditatif. Tandis que ses bras peinent et il ne craint pas de les faire peiner, son esprit reste libre et son travail s'interrompt sans dommage quand vient l'heure de la prière.

Ce paysan déconcerte en ceci que la terre qu'il cultive aussi bien que tout autre, tient pourtant dans sa vie une place restreinte . 11 la domine au lieu de se laisser dominer par

(1) Méthodes de cultures et instruments agraires valent ceux du paysan macédonien.

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elle. Il ne subordonne pas son genre de vie à ce qu'elle lui donne, mais le fixe selon ses goûts, qui sont simples. Le village turc avec ses pauvres demeures de terre battue, groupées autour d'un minaret, donne l'impression d'un campement plutôt que d'un assemblage de foyers stables. Nulle impression de misère pourtant, le sentiment très net au contraire que ces gens-là sont satisfaits et que, s'ils n'ont pas mieux, c'est qu'ils ne le veulent pas. 11 leur faut de l'espace. Aussi leurs maisonnettes, au lieu de se serrer comme celles des villages chrétiens, se carrent-elles à leur aise sans le moindre souci d'alignement. Si beaucoup sont en ruines, n'en accusez pas nécessairement les horreurs de la guerre. Le Turc n'entretient pas sa demeure. Quand elle tombe de vieillesse, il l'abandonne et en construit une autre un peu plus loin. Il lui faut de l'eau, et des ruisseaux courant en tous sens, sur lesquels sont jetés des ponts de bois sans parapets. Il lui faut de la verdure et son habitation se blottit dans les arbres.

Auprès de la mosquée est la fontaine des

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ablutions. Autour, le cimetière. Pas plus que les vivants les morts n'aiment à être serrés. Aussi les pierres tombales, fichées en terre à la tête et au pied de chaque sépulture, s'aventurent-elles soit dans les champs, soit dans les carrefours. La chose paraît toute naturelle. L'existence individuelle compte fort peu dans l'Orient communautaire. La barrière si terriblement marquée qui sépare, chez nous, le monde des vivants de celui des morts, est ici une ligne imprécise et molle qu'on franchit sans y songer.

Laborieux et cependant sans désir de gain, le paysan turc apparaît dans ses rapports avec ses semblables comme le désintéressement même. Tous les voyageurs d'Orient ont vanté la générosité de son accueil. Il héberge gratis le passant. Au marché, s'il se trompe sur le poids, c'est à son préjudice.

Phénomène aussi remarquable : la facilité avec laquelle ce cultivateur abandonne son champ. Il a nécessairement ressenti beaucoup moins que les bcys les conséquences de la con-

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quête chrétienne, il n'a pas perdu de places ni d'honneurs. Lorsque la paix sera rétablie, sa situation se trouvera même très améliorée. La sécurité et l'organisation de la Macédoine nouvelle, les débouchés ouveiis aux produits, la plus-value des terres compenseront et au-delà, les impôts demandés au Turc comme au chrétien. Et malgré cela, dans la courte période qui sépara les guerres balkaniques de la guerre européenne, les Musulmans pauvres émigrèrent en grand nombre. Ils l'auraient tous fait s'ils en avaient eu les moyens et sans même se préoccuper de réaliser leurs biens. Le gouvernement de Gonstantinople favorisait le mouvement, distribuant en Anatolie et en Arménie des terres aux arrivants. La loi du chrétien, même juste, même si le Musulman y collabore, pèse terriblement à ce dernier. Etre « soldat de Vcnizelos » bien vêtu, bien nourri, paraît insupportable à ceux qui formèrent les armées dépenaillées du sultan. Obéir à des chefs chrétiens, porter le képi au lieu du fez, leur semble un opprobre. Un vieux Turc confiait au printemps 191 8

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à un officier français logé chez lui qu'il venait d'éprouver en une semaine deux des plus grands chagrins de sa vie : la mort d'Abdul- Hamid et la mobilisation de son fils.

L'émigration turque reprendra certainement après la guerre. Il est pourtant certain que, faute de pouvoir s'en aller, faute de moyens d'installation en Asie Mineure, un certain nombre de Musulmans resteront en Macédoine et s'y multiplieront.

LciS désirs de ces gens-là sont foii simples : modifier 1© moins possible leurs habitudes, continuer de vivre à la mode ottomane. Il est probable qu'ils n'y trouveront pas de difficulté sérieuse. Le développement économique de la Macédoine se traduisant, d'abord, nous l'avons dit, par une plus-value des terres, ne peut que retarder la décadence de l'aristocratie foncière. Quant au paysan, il vendra mieux ses produite et, ses besoins ne changeant pas, il se

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trouvera plus à l'aise. Les Turcs ruraux conserveront d'autant plus facilement leurs mœurs qu'ils vivent dans des villages à eux, complètement à l'écart des chrétiens, à peu près maîtres, quelle que soit d'ailleurs la législation communale de leur municipalité.

Dans les villes, la communauté musulmane n'a plus d'existence officielle, de représentants spéciaux, elle participe, au même titre que les chrétiens, à l'élection de magistrats communs : mais en fait, les vieilles coutumes se perpétuent, le Musulman, en minorité dans l'assemblée communale et ne pouvant compter sur elle, charge de la défense de ses intérêts ses chefs religieux : ses muphtis et ses imans. Ce sont ces derniers qui interviennent auprès des autorités grecques et serbes, auprès des armées alliées, veillent à la répartition des impôts, distribuent les secours.

Les écoles annexées aux mosquées sont également sous leur dépendance. L'enfant turc se trouve donc dressé selon l'esprit de sa race et cette formation originelle s'ajoutera aux causes

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diverses qui viennent d'être signalées, pour faire vivre pendant un temps indéterminé le monde musulman en marge et à l'écart du monde chrétien.

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