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III. — Les Juifs

Il y a une population juive à peu près dans toutes les villes de Macédoine ; mais c'est à Salonique qu'elle est de beaucoup la plus nombreuse, comptant environ 80.000 âmes. Les groupements de l'intérieur ne sont d'ailleurs que des essaims de cette colonie-mère, venue d'Espagne, vers le milieu du xvf siècle, et dont le langage habituel est encore une sorte de sabir hébraïco-espagnol.

Ces Juifs saloniciens offrent un spécimen assez curieux d'humanité, celui d'une société à peu près purement Israélite, ayant subi au minimum l'empreint© ambiante, chrétienne ou musulmane. L'indifférence ottomane les a, en effet, laissés pendant des siècles à peu près maîtres de la ville, formant dans l'Etat turc une

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espèce d'Etat autonome et organisé ; celte organisation exclusivement familiale, ethnique et religieuse ne s'appuie en aucune façon sur le sol : des Juifs, bien plus que des Turcs, on peut dire qu'ils sont « campés » en Macédoine.

Financiers et commerçants, ils ne contribuent en rien à la mise en valeur du pays, ne connaissent l'arrière-pays que par leurs rapides tournées de colportage. Evidemment, ils sont intéressés à ce que cette zone puisse vendre et acheter le plus possible, mais c'est là un intérêt tout platonique. Jamais, ils n'en ont donné de témoignage palpable.

De Salonique, de leur ville même, ils se soucient fort peu. Pour les grandes aristocraties maritimes, pour les marchands de Carthage, de Venise ou d'Anvers, la cité natale était l'objet d'un culte. Ils y entassaient les palais et les temples. Au-dessus des murs rouges de la vieille citadeille de Ycdi-Koulé, autour de quelques vieilles églises byzantines, l'Israélite salonicien vit dans des maisons lépreuses. Seuls dans le quartier des campagnes, quelques nouveaux

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riches, réfractaires au ghetto, habitent des villas européennes de confortable laideur.

A défaut de monuments, pas même de travaux d'utilité publique, Salonique est un cloaque sans canalisation d'eaux, sans égouts ; le port peu à peu s'enlise dans les boues du Vardar ; les môles, les quais sont l'œuvre de compagnies étrangères.

Par contre, tous les liens qui, sans considération de lieu, attachent de Juif au Juif, sont puissamment développés. L'esprit de famille égale celui du Grec. La solidarité commerciale est étroite et basée sur une absolue confiance réciproque. L'Israélite a, en effet, cette supériorité sur l'Hellène, une absolue loyauté dans l'exécution de ses engagements. Sa parole vaut tous les écrits.

La communauté religieuse de Saîonique a toujours été renommée par sa ferveur. Son indépendance, son importance, la rareté de ses contacts avec les autres races, y ont conservé à l'état presque pur, la foi et l'esprit moïsiaque, Les rabbins saloniciens passent pour fort pieux

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et fort instruits. Leur influence sur leurs ouailles est grande, dépasse celle des prêtres grecs. Aux pieds de TOlympe désert, les fidèles du vieux Javeh entretiennent un foyer messianique. Le veau d'or leur donne parfois, il est vrai, quelques distractions.

L'assistance mutuelle a toujours été pratiquée de façon exemplaire par cette colonie juive. Dès son origine, elle a eu ses hôpitaux, ses hospices, ses bureaux de bienfaisance. Elle a eu surtout ses écoles, ses centres d'activité intellectuelle.

(( Ici, en Macédoine, Monsieur, me disait un jeune Juif de Monastir, tous sont méchants, tous sont sauvages : Turcs, Bulgares, Grecs. Nous Israélites, nous sommes les moins nombreux ; alors pour tenir notre place, pour compter, il faut que nous soyons les plus instruits, les plus avancée. Toutes les langues, nous les apprenons : le Grec, l'Allemand, l'Anglais, le Français surtout, que j'ai su par les curés. C'est la langue des plus civilisés. »

Si le Juif, dans sa soif de savoir, n'hésite pas

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à profiter de l'enseignement des « curés », il a su parfaitement se créer ses propres moyens d'instruction. Née à Paris vers 1860, l'Alliance Israélite universelle a couvert l'Orient de ses écoles. Salonique a été dès le début le siège de ses plus vigoureux efforts. Des écoles primaires et secondaires, des écoles professionnelles y fonctionnent pour les deux sexes. D'autres établissements ont été fondés à Monastir, à Verria, à Uskub, à Sérès. L'onseignement, il n'est que juste de le reconnaître, y est avant tout français et les écoles normales qui forment les maîtres sont installées à Paris.

C'est à Salonique qu'il faut également chercher le foyer de ce nationalisme juif qu'on appelle le sionisme. Nulle part, il n'a rencontré de plus fervents adeptes,

La société israélite de Macédoine, par le fait même qu'elle est puissamment organisée, a la crainte et la haine de toute organisation étrangère à elle-même. Ces hommes d'une moralité familiale irréprochable, ces pieux obseiTateurs de la loi moïsiaque, ces capitalistes jusqu'à

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l'usure, ces fanatiques de la race élue, sont en même temps les adeptes de toutes les doctrines sociales les plus échevelées. Socialistes, anarchistes, internationalistes, ils combattent avec acharnement la famille, la propriété, la religion, la patrie des autres. Ile le font d'ailleurs naïvement et spontanément, persuadés que tout ce qui peut les gêner dans leurs petites affaires est contraire à l'ordre divin. Beaucoup de chrétiens ou qui se disent tels, sont comme eux.

L'avenir du Juif salonicien est assez facile à prévoir. Il est subordonné à l'avenir du port : avenir sur lequel les Israélites n'ont aucune influence. Si la villci redevient un centre de commerce intense, ils y demeureront et prospéreront, ils reconstruiront leurs demeures et leurs boutiques incendiées en 191 7. Si, au contraire, les conditions économiques du futur statut balkanique, si, surtout la jalousie des Grecs, avides de détourner vers leurs anciens ports, l'activité de celui de Salonicjue, frappent mor-

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tellement la vieille cité macédonienne, ils Tabandonneront sans la défendre.

Cette communauté qui ne connaît que les liens personnels, à l'exclusion des réels, s'éparpillera comme une volée d'oiseaux de proie, et s'abattra de ci, de là sur des lieux de meilleur butin.

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B. çle B. — La Macédoine

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