LE PAYS MACÉDONIEN ET LES INTÉRÊTS RÉGIONAUX
De même qu'elle comprend des catégories d'habitants fort distinctes, la Macédoine se divise en régions naturelles nettement tranchées dont il est assez facile de saisir la physionomie propre et de dégager les intérêts.
La plaine de Salonique forme, en quelque sorte, le compartiment central : un grand amphithéâtre ouvrant sur la mer et que limitent les massifs de l'Olympe, du Kara-Tass, du Pajik, puis la petite chaîne qui sert d'attache à la Ghalcidique. Autour de cette plaine, les autres régions se disposent à peu près comme les alvéoles d'une ruche. Ce sont, au Sud-Ouest, la vallée de la Vistrica, haute et basse; puis entre le Kara-Tass et le Vorenon, le plateau d'Ostrovo Kaïlar, prolongeant au Midi celui de
Monastir dont il n'est séparé que par une mince chaînette. Le bassin de Monastir s'étend luimême du Nord au Sud entre les chaînes de Selecka et le massif du Peristeri. A l'Ouest de ce dernier et au pied des monts d'Albanie se tiennent les bassins de Prcsba et d'Ochrida.
Toute cette partie occidentale de la Macédoine est reliée au bassin de Salonique par la vallée de la Voda où passe la ligne de Salonique Monastir. Elle est d'autre part, traversée du Nord au Sud par la grante route (i) de Monastir à Larissa qui la rattache à la Thessalie.
Au Nord de la région salonicienne se trouve la vallée du moyen Vardar et, lui faisant suite, le bassin d'Uskub avec le pays de Tetovo. Ces deux régions sont desservies par la grande ligne de Nisch à Salonique.
Enfin, la Macédoine orientale comprend la pre9qu*île de Ghalcidique et la plaine de Sérès, séparée de celle de Salonique par de faibles hau-
(1) Le mot grande route signiflail en Macédoine, jusqu'à roccupation alliée du moins, une roule où l'on passe beaucoup. Il n'aurait fallu nullement y voir un indice spécial de viabilité.
teurs que franchit la ligne de Constantinople. Sur cette plaine de Sérès débouche, par des chemins assez malaisés, la vallée de la Struma. Puis, entre le Rhodope et la mer, se suivent la plaine de Drama avec le port de Kavalla et une série de petits bassins côtiers. On arrive ainsi à la vallée de la Mesta dont la rive droite seulement est macédonienne, et la gauche, thrace.(i)
(1) Il est à remarquer que cette division naturelle de la Macédoine n'a pas de rapports avec sa division politique qui est la suivante d'après le traité de Bucarest : Macédoine Grecque. Plaine de Salonique, vallée de la Vislrica, plateau d'Ostrovo-KaïIar, sud du bassin de Presba, plateau de Monastir (région de Florina, Chalcidique, plaines de Sérès et de Drama).
La population de ces territoires est évaluée à 1 million 2C0.000 habitants. Ils sont divisés en deux gouvernements, celui de Macédoine orientale ayant pour cheflieu Salonique, celui de Macédoine occidentale dont le siège est à Kozani. Chaque gouvernement comprend plusieurs nomes ou départements divisés eux-mêmes en sous-préfectures.
Macédoine Serbe. Nord du plateau de Monastir, Nord du bassin de Presba, bassin d'Ochrida, vallée du Vardar, bassins d'Uskub et do Tetovo. Ces régions sont divisées en cinq okrengs (départements), comportant en 1913 la population suivante :
Monastir 545,759 habitants.
Kavadar 97.763 »
Uskub 153.293 »
Tetovo 157.248 »
Istip Non recensé.
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l'ouest, faubourg populaire, misérable et sale. Le quartier turc, au pied de la citadelle, a également été épargné. Le port ne comprend qu'un immense quai et un bassin.
Salonique a été bien souvent décrite et sa triste histoire de (( ville convoitée » a fait Tobjet d'un fort intéressant ouvrage (i). Bien peu de vestiges évoquent d'ailleurs ce paissé : un vieil arc de triomphe construit par Galère et quelques églises pré-romanes ou byzantines. La plus intéressante de ces dernières, Saint-Déméter, a disparu dans l'incendie de 191 7. Ce sont les traces de la domination turque, les murs effrités de la citadelle, aux larges plaies couleur d'ocre, des minarets blancs auprès de cyprès noirs, des grands cimetières au sol bossue, hérissé d'un échevellement de pierres tombales, qui donnent à la ville sa seule note d'art et de poésie. Grâce à ces pauvres choses plane sur l'agitation levantine une sorte de noblesse faite toute entière du souvenir de l'Islam.
(1) Risal, La Ville convoitée.
Le commerce a toujours été toute la vie de Salonique (i), comptoir entre l'arrière-pays et los régions d'outre-mer. Il s'ensuit que la ville est prospère dans la mesure exacte où l'arrièrcpays est étendu, riche et accessible. Sous le régime turc, comme le dit M. Risal, le port disposait d'un hinterland de plus de quatre-vingtdix mille kilomètres carrés. Il servait de centre d'échange à quatre millions d'hommes. Le traité de Bucarest a enlevé un très grand morceau de cet arrière-pays. Il n'a rien donné en échange, le marché hellène, dans lequel se trouve maintenant compris Salonique, ayant ses débouchés dans les ports de la Vieille Grèce. Aussi l'annexion a-t-elle été acceptée sans aucun enthousiasme par beaucoup de Saloniciens.
Depuis 191 5, Salonique n'existe plus guère que comme centre de ravitaillement des années alliées ; cette situation d'ailleurs est fort loin d'être mauvaise. Marchands grecs et Juifs ne
(1) Il s'y trouvait aussi avant la guerre une certaine industrie : manufacture de tabac, moulins, brasseries, filatures de coton, soieries.
LES INTÉRÊTS BÉGIONAUX I75
dédaignent nullement des bénéfices de guerre qu'aucun impôt spécial jusqu'à œs derniers temps n'est venu rogner (i), et que le besoin du client, joint à son insouciance militaire, permet de rendre exorbitant. Mais l'incendie de 1917 a naturellement porté un coup sensible à cette activité. Le sort de la ville est en suspens et le restera sans doute jusqu'à la fin des hostilités.
Que deviendra-t-elle alors? Deux alternatives s'offrent et elles sont extrêmes. Ou bien les grandes routes européennes dont Salonique est la tête d'étapes, celle de l'Europe centrale à la Méditerranée et celle de l'Occident à l'Orient à travers les Balkans, s'ouvriront, et la ville deviendra un des lieux les plus importants du monde. Ou bien ces routes seront inutilisées et Salonique ne sera que le centre du petit marché de la Macédoine grecque. Il ne peut être qu'un grand port international ou un petit port hellène. Son intérêt est évidemment dans la pre-
(1) L'impôt importun a été un des premiers cadeaux du gouvernement vônizéliste a ses administrés.
mière destinée. Mais existe-t-il vraiment un intérêt salonicien ? A la différence de bien des grandes villes commerçantes, de Venise par exemple, ou des villes libres du Nord, Salonique n'a inspiré à ses habitants aucun attachement. Gens de toutes races (i) y sont campés comme en une foire perpétuelle, prêts à se disperser sans regrets si cette foire ne se tient plus ou se tient ailleurs. Ville sans âme et sans visage, où ne parle aucune vieille pierre, que nul de ses enfants n'a embellie ni célébrée, Salonique peut finir sans émouvoir de cœur humain, et sans que le monde s'aperçoive qu'elle n'existe plus.
La plaine qui s'étend autour de Salonique, entre les montagnes et la mer, porte le nom de
(1) La population de Salonique, d'après un recensement fait en 1913, comprenait :
Hellènes 39.956
Juifs 61.439
Musulmans 45.867
Bulgares 6.263
Etrangers . 4.364
LES INTERETS REGIONAUX I77
Kampania et ressemble d'ailleui^ d'une façon frappante à son homonyme la campagne romaine.. On y trouve la même grandiose désolation, les mêmes marais, on y respire les mêmes miasmes. Des troupeaux de buffles errent dans les hautes herbes. Le Vardar, la Vistrica, la Voda, le Galiko, la Moglenica, y débouchent et y roulent leurs eaux limoneuses. Au milieu, l'ancienne capitale de Philippe et d'Alexandre, l'antique Pella, devenue la ville turque et slave de Yénitzé Vardar (i), s'étend sur trois collines que séparent des terrains vagues, des jardins, des cimetières, et résume toute la tristesse du pays.
Si la Kampania est désolée, rien de plus riant que les flancs des montagnes qui l'entourent, arrosées d'eaux bondissantes, plantées de vignes, couvertes d'arbres et de pâturages (2).
(1) YéniUé Vardar est appelée Jonica par les Grecs ; 10.000 habitants. C'est le centre et le marché agricole de la région.
(2) Les montagnes du Kara-Tass, en particulier, offrent une végétation dont la magnificence surprend dans un climat méditerranéen^
B. de B. — La Macédoine 12
Aussi la plus grand partie de la population estelle fixée sur ce pourtour. De blanches et charmantes villes y sont bâties en terrasses : Vodena, l'Edesse de saint Paul ; Niousta, dont les vins sont célèbres; Karaferia, que les Grecs appellent Verria (i).
C'est dans la région de Salonique que peut s'observer le panachage le plus complet des races et des religions macédoniennes. Nous avons vu comment était peuplée la métropole. Les autres villes se partagent généralement entre Grecs et Turcs (2).
(1) Vodena, 12.000 h. ; Niousta,. 7.000 h. ; Karaferia, 12.000 h.
(2) L'ancien Sandjak de Salonique comprenait, au point de vue ethnique, les éléments suivants ; d'après une statistique à tendances bulgares (1905) :
Report 419.483
Musulmans 189.911 Protestants 896
Bulgares 148.092 Grecs 81.524
Bulgares grécisés 77.812 Valaqueà 15.759
Bulgares serhisés 1.136 Albanais 120
Uniates 2.532 Tziganes 2.512
A reporter 419.483 520.294
D'après une statistique à tendances grecques (1904) :
Musulmans 194.573 Valaques 5.403
Grecs 224.195 Uniates 2.086
Bulgares 70.022 Juifs 46.230
Serbes 1.375 Divers 5.474
LES INTERETS REGIONAUX I79
Dans les campagnes, outre un certain nombre de Musulmans, vivent des Slaves macédoniens, des Bulgares. Les pâtres valaques y font hiverner leurs troupeaux.
Les ressources du pays sont fort abondantes et lui assureraient, s'il était mis complètement en valeur, une très grande richesse. Les terres basses, terres d'alluvions, donnent du blé, du maïs, un tabac renommé et, grâce au climat méditerranéen, du riz et du coton. L'élevage des vers à soie est égalegment une source de revenus appréciable. Pas d'industrie encore, mais les nombreuses chutes d'eau qui tombent des montagnes donneraient une force motrice considérable.
Ainsi douée par la nature, joignant la mer, il suffirait à la plaine de Salonique d'un régime de paix, de quelque travaux d'assainissement,
On voit par ces états, la fantaisie et le parti-pris qui président dans les Balkans à l'établissement des documents de cette nature. La statistique bulgare ne mentionne même pas les Juifs et considère comme bulgares tous les slaves orthodoxes, alors que la statistique grecque les range évidemment parmi les 224.000 Hellènes.
l8o LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
pour devenir un lieu fort prospère. Cette fortune pourrait même prendre des proportions inouïes si Salonique devenait un grand port international, servant à sa banlieue non seulement de port d'écoulement, mais de centre de consommation. Lies paysans de la Kampania connaîtraient un bien-être et une abondance fort enviables, et, comme ils sont beaucoup mieux fixés au sol que les Saloniciens, on peut dire sans paradoxe qu'ils se trouvent plus intéressés que ces derniers à la prospérité de Salonique.
Au Nord-Ouest de la Kampania, la Moglenica débouche d'un petit bassin situé au pied du Karadzo et qui n'a pas d'autre issue. Là, s'est oniermée une population de Slaves convertis à l'Islam, de l'humeur la plus farouclie. Aussi le Meglen est-il un pays réputé à peu près inaccessible. Ses habitants, répartis en une quarantaine de villages, ne sont d'ailleurs pas à plaindre, car celle cuvetto bien arrosée et bien abri-
LES INTÉRÊTS RÉGIONAUX l8l
tée a upe fertilité plus grande encore que celle de la Kampania. (i)
Une autre annexe de la plaine de Salonique, celle-là d'aspect tout différent, est la presqu'île de Chalcidique ; des croupes boisées plongent dans la mer. A leurs pieds, au bout de l'un des fourcherons du trident que forme la presqu'île, les célèbres couvents du Mont-Athos. Là vivent, généralement dans l'ignorance et l'oisiveté, plusieurs milliers de moines des diverses nations orthodoxes : grecque, serbe, bulgare, russe, roumaine. Chaque nation fait de grands efforts pour maintenir le nombre de ses moines et l'importance de ses monastères. Respectés par les Turcs, ces derniers ont, en effet, sauvé ce qu'ils ont pu de la civilisation byzantine, conservé de nombreux et de précieux livres, des trésors d'art religieux. Lors de la renaissance chrétienne, ils ont été considérés comme un de K ses foyers, de ses centres d'influence. Leur rôle a même été, à certains moments, plus réaliste,
(1) La spécialité du Meglen est le paprika ou poivre d'Espagne.
l82 LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
le général Ignatieff, ayant caché dans les couvents, douze ou quinze cents soldats russes déguisés en moines.
Ces monastères sont fort riches. Ils possèdent en Macédoine, nous l'avons dit, des domaines que cultivent des métayers. Mais, à l'entour des couvents, la Ghalcidique même est à peu près déserte.
II. — La Macédoine Occidentale — La Vallée de la Vistrica — Le Plateau d'Ostrovo Kailar — Le Plateau de Monastir — Les bassins de Presba et d'Ochrida.
A la lisière Sud-Ouest de la plaine de Salonique, par un étroit défilé, à travers les rochers du Kara-Tass, débouche la Vislrica, dont la vallée inférieure présente tant de détours el d'obstacles qu'elle peut difficilement servir de voie de communication. Le bassin de Servia, qui en forme la partie basse, se trouve donc isolé de la Kampania. Ses débouchés, s'établissent au nord et au sud par la route de Monastir à Larissa. Puis entre des croupes jaunes, sèches et nues, déchirées de ravins ou hérissées de
LES INTÉRÊTS RÉGIONAUX l83
rochers, ce bassin offre l'âpre aspect des pays de l'Attique et du Péloponèse. Sa population, exclusivement hellène, répond à cette apparence. Accrochée aux pentes de la rive droite de la Vistrica, dominée par un vieux fort, la petite ville de Servia (i) garde les défilés de Thessalic, portes de la Vieille Grèce. Autour d'elle, des vignes et des vergers, des champs de blé et de maïs révèlent des ressources qu'au premier abord l'aspect désolé du pays n'eût pas fait soupçonner.
Un nouveau défilé conduit à la vallée supérieure de la Vistrica. Celle-ci coule maintenant du Nord-Ouest au Sud-Est à l'angle droit avec son cours d'aval. Cette haute vallée appelée Anaschica, beaucoup plus étendue que le bassin de Servia, présente un aspect à peu près semblable. Les montagnes d'Albanie la dominent à l'Est, celles du Vorenon à l'Ouest, les flancs creusés par de profondes vallées latérales. A leurs pieds s'enchâsse le petil lac de Kastoria :
(1) Servia ou Serfiaré, 3.500 habitants.
iSl[ la macédoine et les isl\gédomens
Kastoria elle-même s'avance au milieu des eaux sur une étroite presqu'île. Les ressources, si ce n'est qu'elles sont plus abondantes, sont les mêmes que celles de la basse Vistrica. Une population de paysans grecs ou hellénisés vit dans de gros villages : Grcvena, Siastista, Ghrupista, exploitant les faciles cultures de la vallée ou commerçant avec l'Albanie par les routes de la montagne (i).
La vallée de la Vistrica, haute et basse, a donc l'avantage rare pour un des pays que nous étudions, de Tunité de peuplement. Elle est nettement grecque. Les Valaques même qui l'habitent en assez grand nombre se déclarent Hellènes. La région forme une sorte de transition entre la Macédoine et la Grèce. Mais l'influence de cette dernière y domine incontestablement.
(1) Kastoria €?t le centre d'un commerce inattendu, celui des fourruros. Un très grand nombre de ces dernières, envoyées du Canada, généralement par des émigrants macédoniens, sont travaillées par les artisans du pays.
LES INTÉRÊTS REGIONAUX l8i1
La route de terre et la voie ferrée de Saloniqiie à Monastir, après avoir atteint Vodena par une forte rampe, s'engagent dans une gorge assez sauvage et franchissent un seuil peu élevé pour tomber sur les bords du lac Ostrovo, un grand lac aux frissonnantes eaux bleues que domine une très noble et harmonieuse ligne de montagnes. L'aspect général, la lumière, l'air doux et léger rappellent le lac Majeur. Malheureusement pas de végétation sur la rive ni sur les monts. Le parfum des îles Borromées manque tout à fait. Il faut se contenter de belles lignes et de belles couleurs ; mais elles y sont.
Le lac Ostrovo se trouve à l'extrémité Nord d'un grand plateau compris, nous l'avons dit, entre le Kara Tass à l'Est, et le Vorenon à l'Ouest. Une grande steppe, desséchée ou marécageuse selon les points, aussi dépourvue d'ombrage que les montagnes environnantes, en forme le fond. Cette cuvette est bosselée de croupes dénudées entre lesquelles, outre le lac
l86 LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
Ostrovo, s'en trouvent trois autres plus petits, ceux de Rudnik, de Petersko et de Sérigol.
Le centre du bassin n'est guère occupé que par les troupeaux qui s'en éloignent l'été pour gagner les prairies du Kara-Tass. Les villages sont, en général, bâtis au pied de la montagne où parviennent sources et ruisseaux. Des cultures les couvrent et des pentes plantées de vignes, les dominent.
La situation de ce plateau d'Ostrovo est importante, car elle commande à la fois la route de Salonique à Monastir et à l'Adriatique, et celle de Macédoine en Thessalie. Aussi le gouvernement ottoman y avait-il installé une importante colonie militaire. Les villages turcs sont à peu près aussi nombreux que les villages chrétiens (i). Le chef -lieu de la région, Kaïlar, est aux deux tiers musulman. Les autres habitants sont des Slaves macédoniens ou des Bulgares.
(1) Les villages Turcs ont tous été plus ou moins maltraités lors de l'invasion des armées grecques en Macédoine en 1912-1913.
Au Nord du plateau, des vallées s'enfoncent dans les montagnes. Profondes at fraîches, tapissées de prairies, ombragées de peupliers, elles forment un contraste complet avec les âpres environs d'Ostrovo. Le flamboiement oriental disparaît devant la lumière douce d'Occident. Le bruit des eaux, les cloches des troupeaux donnent l'illusion des vallées de Suisse ou de Savoie. La plus importante de ces vallées, celle de Kozani, conduit à la région de Servia. Kozani (i) depuis 191 3, chef-lieu de nomes et même de gouvernement, est une riante ville grecque, bâtie au milieu des vignes. Plus sauvage est la vallée de Zelenics au-dessus de laquelle ise trouve Neveska, autre ville grecque, dont les maisons peintes, soudain découvertes, étonnent dans ce paysage alpestre.
Le col de Kerli Derbend 011 passe la voie ferrée, relie au Nord le plateau d'Ostrovo Kaïlar à celui de Monastir, lequel offre avec beaucoup
(1) Kozani, 9.510 habitants.
l88 L.\ MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
plus d'étendue le même aspect : une immense plaine à peu près unie, coupée cependant, dans le sens de la largeur par une ligne de collines qui sépare la région de Monastir de celle de Prilep. A travers les marécages, la Cerna roule ses eaux jaunes. Comme ceux de la Kampania et du plateau de Kaïlar, le centre de cette plaine de Monastir, malgré la fertilité de ses terres grasses, est à peu près désort. Quelques misérables villages turcs ou slaves croupissent dans ses marais putrides d'où s'élève un perpétuel croassement.
Le rebord oriental du plateau présente un autre genre de désolation. Au pied du Kaïmakalan, sévère masse noire couronnée de neige et dont les contreforts s'étalent puissamment, c'est un chaos de croupes nues où se convulsent des roches de l'aspect le plus fantastique. On n'imaginerait pas autrement quelque fabuleux pays de mauvais génies. La Cerna sV taille des gorges profondes et magnifiques pour aller rejoindre le Vardar. Pas un arbre sur des lieues à la ronde, pas de culture. Les herbes du
désert nourrissent pourtant des troupeaux dont les pâtres habitent des hameaux épars.
Toute la vie de la région de Monastir est concentrée à la lisière des montagnes de l'Ouest, aussi verdoyante, arrosée, ombragée que celle de l'Est est aride. Là se trouvent, dans les prairies et les vergers, de riants villages. Au Sud du plateau, Florina (i) est bâtie sur une maigre rivière. Une route menant en Albanie y aboutit par le col de Pisodéri. Cette situation valait à Florina d'être un centre d'échange. Elle lui valait aussi d'être un des lieux les plus agités du monde aux confins de la sanglante Macédoine et de la non moins sanglante Albanie.
Monastir (2) a eu une destinée plus tragique encore. Elle peut disputer avantageusement à Salonique son titre de ville convoitée, étant le centre des appétits serbes, bulgares et grecs. Sous le régime musulman, on s'y massacrait d'un© façon chronique. Lors de la guerre balkanique, les Turcs, battus par les Serbes à
(1) Florina, 9.000 habiUnls.
(2) Monastir, 48.370 habitants.
igO LA MACEDOINE ET LES MACEDONIENS
Kumanovo assemblèrent leurs dernières troupes à Monastir et s'y défendirent furieusement pendant trois jours. En 1910, elle fut prise par les Bulgares et reprise par les Alliés en novembre 19 16. Lorsque j'y entrai en mars 191 7, le sort de la malheureuse ville ne s'était guère amélioré, car elle était l'objet d'un bombardement continuel. Une partie des habitants avait fui ; le reste vivait dans les caves ou rasait les murs. Ce sont là de mauvaises conditions pour juger d'une ville. J'y vis d'immenses casernes turques et des bâtiments administratifs à demidétruits, un quartier musulman aux alignements aussi fantaisistes que ceux de tout autre quartier musulman, avec de hautes maisons sévères, des murs de jardins moussus, des carrefours ombragés de vieux arbres. Le quartier chrétien, comme* le fait très bien remarquer M. Victor Bérard, a l'allure essentiellement grecque. Une rivière sale et puante, le Dragor, traverse la ville.
Vue de loin, rien de plus charmant et paisible que la situation de ce lieu terrible. Monastir
LES INTERETS REGIONAUX igi
repose dans un creux de montagnes aux pentes douces, dressant vers le ciel ses minarets tranquilles. Le Péristéri la domine de sa silhouette élancée qui fait contraste avec le massif du Kaïmakalan.
Au Nord du plateau, se trouve la troisième ville importante, celle de Prilep (i).
Le plateau de Monastir fournit des récoltes abondantes, notamment en céréales, et l'élevage est aussi une grande ressource. Il est relié à Salonique par le chemin de fer. Une route rejoint la vallée du Vardar par Prilep. Deux autres pénètrent en Albanie. La première, la plus ancienne et la plus fréquentée, part de Monastir sur Resna, Ochrida, pour arriver par Elbassan à Durazzo. Un embranchement contourne le lac de Presba et descend par Koritza vers Santi- Quaranta.La seconde prend au-dessus de Florina le col de Pisodéri pour aboutir à Koritza. Ces routes, avant l'occupation militaire du pays, n'étaient guère que des pistes. Les alliés ont fait
(1) Prilep, 22.000 habitanks.
des voies sérieuses de celles qu'ils possèdent. Les centraux ont sans doute agi de même, ces chemins d'Albanie servant surtout à ravitailler ce dernier pays et à écouler ses produits sur Monastir. Monastir et ses environs s'approvisionnaient et exportaient par Salonique.
La population comprend toutes les races de Macédoine auxquelles viennent s'ajouter un certain nombre d'Albanais.
Derrière le massif du Péristéri s'étendent trois bassins, ceux de Presba, d'Ochrida et de Koritza: les deux premiers occupés par de grands lacs. La région de Koritza est nettement albanaise et comprise dans les frontières actuelles de ce pays (i). Celles de Presba et d'Ochrida, peuplées de Slaves et de Turcs, font au contrairti partie de la Macédoine (2).
(1) Frontière que le traité de Bucarest n'a du reste fixée que d'une manière très approximative.
(2) Sauf la rive Sud-Ouest du lac d'Ochrida, avec Pograd, qui appartient à l'Albanie.
LES liNTÉRETS RÉGIONAtTX igS
Le lac de Presba, très encaissé, très découpé, est d'une sauvagerie fort romantique. Sur ses bords, quelques misérables villages. Au Nord seulement, une étroite plaine cultivée avec le bourg de Resna.
Le lac d'Ochrida a une noblesse plus aimable; les monts qui l'encadrent ont des lignes plus amples et plus molles, souvent estompées de brume. Ochrida se trouve au Nord : ville slave, jadis ardent foyer de bulgarisme, aussi sale d'ailleurs que misérable.
III. — La Macédoine du Nord — Le Moyen- Vardar — Le Bassin d'Uskub.
Le Vardar débouche dans la plaine de Salonique par une vallée assez large, laquelle, lorsqu'on la remonte mène au défilé de Cerigone, défilé peu profond et d'accès facile. Au delà se trouve le bassin étroit et allongé de Guevgueli attribué à la Serbie par le traité de Bucarest, présentant à peu près les mêmes cultures que la Kampania, celle du mûrier notamment. La
B. de B. — La Macédoine 13
ig/i LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
petite ville de Guevgueli (i) est un centre assez prospère, entouré de plusieurs gros villages. La population est turco-slave avec quelques éléments valaques.
Au-dessus de la région de Guevgueli, le Vardar franchit, tout comme le Danube, ses Portes de Fer, le défilé de Demir-Kapou, deux fois plus long que celui de Cerigone et plus profond. Ses pentes sont couvertes d'épaisses broussailles. Au bord du fleuve, quelques bourgades, entourées de maigres champs. Sur la rive gauche, entre le défilé de Demir-Kapou et la vallée de la Stroumica, une sorte de grand plateau, à peu près stérile, le Plans, établit une communication assez aisée avec le bassin de la Strouma.
Du défilé de Demir-Kapou à celui de Vélès, la vallée du Vardar s'élargit sensiblement. Surtout, elle se complète par celles d'affluents importants. A gauche, la Bregalnica et la Peinja; à droite la Cerna, la Babouna et la Topolka. Ces vallées sont, dans leurs parties hau-
(1) Guevgueli, G.OUO habilaiile.
LES INTÉRÊTS REGIONAUX lÇ)b
tes, sauvages et nues, tel le pays de Marichovo, traversé par la Cerna et qui prolonge la région désolée bordant à l'Est le plateau de Monastir. En arrivant au Vardar, elles offrent au contraire des parties cultivées et mêmes riches comme le bassin de Kocané (i), dans la vallée de la Bregalnica, celui de Tikvès dans celle de la Cerna.
Entre ces vallées se trouvent des massifs montagneux souvent fort élevés (2), couverts par endroits de belles forets et de grands pâturages, dénudés et ravinés sur d'autres points.
Il se trouve aussi des plateaux, comme l'Ovîe Polie, la plaine des Brebis, qui sépare le bassin de la Bregalnica de celui de la Pcnja : une grande steppe déboisée et dont le nom indique le seul usage. Forêts et prairies sont donc les uniques ressources des vallées hautes des montagnes et des plateaux. Aussi la vie y est-elle exclusivement pastorale. Les habitants sont des
(1) Le bassin de Kocané est un des plus fertiles de la haute Macédoine. Tabac et riz.
(2) L'Osogova Planina, au Nord de la Bregalnica, atteint 2.253 mètres.
Slaves, ayant gardé leurs mœurs patriarcales, ou des Valaques.
Les cultures des vallées basses sont les céréales et surtout la vigne. Ces vallées sont peuplées de Slaves et de Turcs. Ces derniers forment, notamment, dans la région de Tekvès, un groupe assez compact, chargé autrefois de garder les passages du Vardar.
Deux villes importantes dans tout le pays : Vclès (i), que les Turcs appellent Koprulu, sur le Vardar et Lstip (2), sur la Bregalnica. Elles doivent leur importance à leur situation.
Cette vallée du Moyen-Vardar est, en effet, un lieu de grand passage. La ligne de Nisch à Salonique suit à peu près le lit du fleuve, de plus des communications assez faciles existent avec les régions latérales. Une route joint Vélès, par lstip, à la vallée de la Stroumica, séparée de celle du Vardar par des plateaux aisément franchissables.
(1) Velès, 15.000 habitants.
(2) lstip ou Slip, 21.000 habitants, dont la moitié Turcs.
Au-dessus de Vélès, un nouveau défilé du Vardar conduit dans le bassin d'Uskub. La question de savoir si ce bassin appartient à la Macédoine est assez discutée. Les Serbes le rattachent à la Vieille-Serbie, mais l'opinion courante ne fait commencer celle-ci qu'au-dessus du Char- Dagh.
Ce bassin, assez peu étendu d'ailleurs et dominé par de hautes montagnes, n'est pas un pays riche. Des pâturages au fond, de la vigne et un peu de culture sur les bords. Sa population est exclusivement slave.
Uskub (i) est, avec Monastir, la ville de Macédoine que Bulgares et Serbes se disputent le plus âprement : la valeur qu'ils lui attribuent, vient beaucoup moins d'elle-même que de sa position. Elle est le point de jonction de la ligne Salonique-Belgrade et d'un embranchement se dirigeant par la vallée de Kossovo vers la Bos-
(1) Skoplié, 70.000 habilants. Actuellement (1921) la population serait de 50.000 habitants.
igS LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
nie. Cet embranchement s'arrête actuellement (191 8) à Mitrovitza. En se reliant au réseau bosniaque, il aurait, avant le traité de Bucarest, mis les terres autrichiennes en contact avec Salonique, sans traverser le territoire serbe.
Au Sud-Ouest du bassin d'Uskub, la haute vallée du Vardar porte le nom de pays de Tetovo, Elle est dominée à l'Ouest par les monts d'Albanie et communique par la Haute-Gerna avec le bassin de Monastir.
IV. — La Macédoine Orientale — La Plaine de Sérès — La Vallée de la Strouma — La Plaine de Drama — Les Bassins du littoral et la Vallée de la Maritza.
A l'Est de la campagne de Salonique, séparée d'elle par des collines arides et désertes qui prolongent au Nord le massif de l'IIortiac, s'étend la plaine de Sérès. Les deux régions sont unies par une sorte de couloir où se trouve le lac Doïran et que traverse la ligne de Salonique à Gonstantinople.
Toute une population de pêcheurs habite les rives de ce lac Doïran, et la ville du même
LES INTERETS REGIONAUX I99
nom (i) s'y étend en amphithéâtre, peuplée par moitié de Grecs et de Slaves, par moitié de Musulmans.
L'économie générale de la plaine de Sérès est celle de la plaine de Salonique : un fond bas 011 la Strouma, plus rapide que le Vardar, court comnie lui à travers ses limons pour aboutir à un immense marais encombré d'herbes qu'on appelle le lac Tachyno. Ce lac est séparé de la mer par une chaîne de collines que traverse la Strouma dans une véritable gorge. Elle débouche de là sur une plage de sable oli l'établissement d'aucun port n'est possible.
Cette région basse de Sérès, bien qu'assez malsaine est peut-être le pays le plus fertile et le mieux cultivé de Macédoine. Elle fournit abondamment coton, riz, tabac, maïs. De nombreux villages la parsèment. Au milieu, la ville de Sérès est peuplée do Grecs aussi avisés que les Juifs de Salonique et qui la rendent, toutes proportions gardées, aussi vivante et prospère
(1) Doïran, 7.000 habitants.
qu'était le grand port macédonien. Les pentes des montagnes au Nord sont verdoyantes et riches. Les villages s'y pressent. Au milieu d'eux la ville Turque de Demir-Hissar garde les passages de la Strouma.
La vallée de la Strouma communique avec la plaine de Sérès par une série de défilés étroits, où passe difficilement une mauvaise route. Ce n'est qu'au-dessus du confluent de la Stroumica qu'on arrive à un bassin un peu étendu, celui de Melnik fort désolé du reste et dont les bords seuls présentent quelque culture. La petite ville de Melnik (i) est bâtie en terrasse sur les pentes des montagnes de l'Est. Puis de nouvelles gorges, tellement resserrées celles-là que la route y est souvent en corniche sur le lit de la Strouma. Ce n'est qu'à plus de trente kilomètres au-dessus de Melnik que la vallée s'élargit en un bassin assez verdoyant. Dzumaja (2)
(1) Melnik, 5.500 habitants.
(2) Dzumaja, 4.000 habitants.
LES INTERETS REGIONAUX 20I
le domine, dans une position identique à celle de Melnik ; la population est bulgare et musulmane.
Au Nord du bassin de Dzumaja, sont les limites de la Macédoine et de l'ancienne Bulgarie. La communication s'établit d'un pays à l'autre par la haute vallée de la Strouma, c'est-à-dire par une série de défilés et par les bassins de Kuztenjil et de Radomir. Elle est en somme assez malaisée, et dans son ensemble, la vallée de la Strouma, qui semblait devoir former le chemin naturel de la Bulgarie orientale à la mer, ne joue ce rôle que d'une façon très imparfaite. Une route de terre s'y fraie difficilement un passage. L'établissement d'une voie ferrée serait un travail énorme.
Sur cette vallée de la Strouma s'ouvre, à l'Ouest, celle de la Stroumica, qui forme les deux bassins de Pétrie et de Stroumitza, tous deux larges, bien arrosés et fertiles. Ils communiquent, nous l'avons dit, par une route facile avec la vallée du moyen Vardar. La population est surtout bulgare.
202 LA MACÉDOINE ET LES MACÉDOiMENS
On passe du bassin de Sérès à celui de Drama, à travers des massifs rocheux, par les gorges profondes de l'Angista que traverse à grands renforts de tunnels, de tranchées et de viaducs, la ligne de Constantinoplc.
Encastré dans de hautes montagnes, ce bassin de Drama offre, avec moins d'importance, le même aspect et les mêmes ressources que celui de Sérès. Le fond de la cuvette est un perpétuel marécage. En terrasse, contre la paroi Nord, est bâtie Drama (i), plus turque que grecque, et dont l'indolence contraste avec l'activité de Sérès.
Mais la plaine de Drama a, sur sa voisine, un immense avantage, celui d'un débouché sur la mer. A travers une chaîne de collines, par un col aisément franchissable, passe une route qui conduit au port de Kavalla (2). Ce dernier présente un assez bon mouillage et quelques amé-
(1) Drama, 16.000 habitants.
(2) Kavalla, 29.000 hahilanl^.
LES INTÉRÊTS RÉGIONAUX 2o3
nagements. La ville, qui s'avance dans la mer sur un grand rocher fortifié, est surtout peuplée de Grecs. A l'entrée de la baie de Kavalla se trouve l'île de Thasos.
A l'Est de Kavalla, la chaîne du Rhodope se rapproche de la mer, laissant à ses pieds une zone littorale plate et marécageuse où se trouvent Iqs petits ports de Kalamuti, de Porto Lagos et de Makri.
Cette côte désolée par les fièvres est livrée surtout à la vaine pâture. Dans les parties les plus saines, au pied de la montagne se font les mêmes cultures que dans la région de Sérès. Deux villes importantes : Yenitzé Karazu (i) et Gumuldzina (2).
Tous ces pays étaient jusqu'à la guerre actuelle, le théâtre d'une lutte acharnée entre le Grec commerçant et le Bulgare cultivateur. La
(1) Yenitzé Karazu, 4.000 habitants.
{2) Giimuldzina, 16.000 habitant.s.
population turque y est également fort nombreuse.
Dans le bassin de Yenitzé débouche la vallée de la Mesta, assez étroite et présentant les mêmes obstacles naturels que celle de la Strouma. Elle est du reste fermée dans sa partie haute et ne peut servir de voie de communication. Elle ne comporte guère que dos pâturages et n'est cultivée que dans son bassin inférieur. Au centre de la région se trouve Ncvelkop, qui joue le rôle de foire au bétail. La population est à peu près entièrement bulgare.
Le cours inférieur de la Maritza est généralement considéré comme la frontière de la Macédoine et de la Thrace. Sa rive droite au pied du Rhodope appartient donc à la première. Elle est fertile et populeuse. On y trouve le port assez médiocre de Dédé Agatch, dont l'importance vient surtout de ce qu'il est le seul port bulgare sur la mer Egée. Situé sur la voie ferrée de Salonique à Constantinople, il est en outre, reli^ assez directement à l'ancienne Bulgarie par h grande ligne venant de la vallée du Danube,
LES INTERETS REGIONAUX 200
laquelle se rattache à celle de Salonique au-dessus d'Andrinople. Une partie du trajet emprunte donc le territoire turc.
La Macédoine n'est donc point du fait de la nature, une terre de désolation. Aux pays voisoins, à l'âpre Grèce, à la montagneuse Serbie, à la rude Bulgarie, elle apparaîtrait au contraire comme un lieu plein de promesses. Même ravagée par l'insurrection, elle exportait des quantités appréciables de produits agricoles (i). Il est évident qu'un régime de sécurité, de grands travaux d'assainissement et de voirie lui vaudraient à ce point de vue une très grande richesse. Le tabac, le coton, la sériciculture en seraient les éléments essentiels. Et ces cultures pourraient développer toute une industrie, faire
(1) Les exportations de la Macédoine par Salonique montaient en 1911 à 40 millions, dont une moitié représentée par le tabac et les cotons, l'autre par les céréales et les cuirs. D'autre part, les exportations de Kavalla étaient de 42 millions, presque exclusivement en tabac.
2o6 LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
prospérer des filatures, des manufactures de labac. Si le charbon manque, les chutes d'eau sont nombreuses et la population macédonienne fournirait une excellente main-d'œuvre. Les capitaux et la direction devraient seuls venir de l'étranger. La valeur du sous-sol n'a pas fait l'objet d'études approfondies, mais des gisements de pyrite de fer, de chrome, de magnésie ont été reconnus. Tirer parti d'aussi magnifiques ressources est évidemment un intérêt commun à tous les habitants de Macédoine, quelles que soient leur race et leur religion.
Un autre intérêt commun est l'attribution à la Macédoine du bénéfice de sa position géographique par l'ouverture de deux grandes voies internationales : l'une arrivant du Nord l'autre la traversant d'Ouest en Est. Outre la plaine de Salonique qui se trouverait à leur carrefour, presque tous les pays macédoniens seraient sur l'une d'elles : le bassin d'Uskub et la vallée du Vardar sur la première, les régions de Monastir, d'Ostrovo, de Sérès, de Drama et du littoral sur la seconde* Seule» les vallées de
LES INTl^RETS RÉGIONAUX 207
la Strouma et de la Vistrica, un peu à l'écait, n'en profileraient qu'indirectement.
A défaut de ces grandeiS routes européennes, ou pour le cas où elles seraient temporairement fermées, il faut au moins que chaque région macédonienne ait pour son ravitaillement et l'écoulement de ses produits un moyen d'accès sûr et facile. A ce point de vue les intérêts diffèrent selon les pays.
Les uns sont, du fait du voisinage de la mer, complètement indépendants, tels la Kampania, la plaine de Drama, le littoral. Non seulement ils ne se trouvent pas commandés par les autres, mais ils leur servent de débouchés.
Deux autres régions ont une demi-indépendance, par le fait qu'elles possèdent deux issues de valeur à peu près égale, et qu'il ne serait guère imaginable qu'elles les perdissent toutes les deux. Tel est le cas de la vallée de la Vistrica (haute et basse) . Son débouché est la route de Monastir à Larissa qui mène aussi bien en Thessalie qu'en Macédoine, à Volo qu'à Salonique.
De même la région de Sérès s*ouvre sur la plaine de Drama et de Kavalla comme sur celle de Salonique ; elle peut donc suivre indifféremment le sort de l'une ou de l'autre.
Très différente est la situation des pays de la Macédoine occidentale et septentrionale. Jusqu'en 1916, ceux là ont eu Salonique pour débouché indispensable. Ils ne peuvent en être séparés qu'à la condition qu'on leur en ouvre d'autres. — Pour les environs de Monastir ont no conçoit guère de nouveaux débouchés que sur l'Adriatique. Les régions d'Uskub et du Vardar en profiteraient également. Mais ces dernières pourraient être aussi rattachées au marché bulgare par la large dépression qui joint Uskub à Sofia.