LES VRAIS INTÉRÊTS MACÉDONIENS
Les intérêts de race, les intérêts régionaux ainsi connus, il est possible d'examiner combien et comment ils doivent peser dans l'attribution de la Macédoine et dans son organisation.
I. — Les intérêts Macédoniens et l'attribution de la Macédoine.
La question des nationalités, sauf l'exception concernant la vallée de la Vistrica, intervient dans la circonstance de façon toute négative. Il suffit de constater qu'un prétendu partage effectué sur cette base serait un dangereux mensonge.
Les intérêts territoriaux imposent-ils au contraire des solutions précises ? Ces intérêts, nous l'avons vu, se ramènent à trois : mise en valeur
B. de B. — La Macédoine 14
des ressources de la Macédoine, utilisation des grandes voies internationales dont elle est le passage naturel, enfin garantie à chaque région d'un débouché sûr et commode.
La satisfaction du premier besoin ne comporte évidemment pas de statut territorial déterminé. Que la Macédoine soit autonome ou partagée, ses gouvernants ont le même pouvoir de la rendre prospère en assurant sa sécurité, en la dotant de l'outillage nécessaire. Tout au plus peut-on admettre que dans ce pays essentiellement agricole, les Bulgares, agriculteurs capables, obtiendraient sans doute les résultats les plus rapides.
L'ouverture des voies internationales peut également se produire dans des conditions très diverses. Trois régimes sont possibles pour l'utilisation d'une voie de cette nature. Ou bien un Etat en possède la maîtrise, c'est-à-dire qu'il peut à son gré et sans souffrir lui-même la fermer aux autres. Ou bien elle est réellement internationalisée, et mise à l'usage commun de tous. Enfin, un troisième statut, le plus fré-
LES VRAIS INTÉRÊTS MACÉDONIENS 21 ï
quent pour une route de terre, est le sectionnement. Chacun des pays qu'elles traverse est maître du tronçon correspondant, mais il ne peut le fermer sans perdre du même coup l'usage de la voie, c'est-à-dire sans dommage pour lui-même. Aussi une pareille fermeture ne peutelle se produire qu'en cas de guerre. Elle ne saurait avoir lieu d'une façon systématique et permanente.
Les routes de Macédoine peuvent connaître l'un ou l'autre de ces trois états. La réalisation des plans allemands aurait notamment fait de ce pays en même temps qu'une terre subgermanique, une terre de grand transit, a L'Autri- (( che à Salonique, dit M. Risal, c'est la mer du « Nord qui communiquerait directement avec « l'Archipel. Une ligne germano-slave, passant (( par l'Allemagne, l'Autriche, la Bosnie, l'Al- (( banie et la Macédoine, abrégerait de treize à « dix-huit heures, le trajet entre Ostende et u Port-Saïd... Salonique connaîtrait ainsi une (( fortune immense. Toute l'Europe centrale « utiliserait son port magnifique qui devien-
« drait un des entrepôts les plus importants du « monde » (i).
De même un régime analogue à celui que prévoyait en 1908 le programme de Revel, pourrait neutraliser le grand carrefour macédonien et le port de Salonique : en faire un pays autonome sous le condominium de l'Europe ou tout au moins des Etats balkaniques. Cette solution a notamment toute la faveur des Israélites saloniciens.
Enfin, une Macédoine partagée peut parfaitement être un centre de relations européennes et de rayonnement maritime. Avant la guerre actuelle le courrier des Indes, de la mer du Nord à la Méditerrannée, traversait toute une série d'Etats. Les routes passant par le Gothard et le Simplon ne pouvaient être utilisées chacune que si trois nations au moins s'y prêtaient. Gela
(1) II est ù remarquer que si le génie allemand pouvait en effet donner un très grand trafic à la route descendant du Nord vers l'Egée, ce trafic n'aurait sans doute pas profité aux communications de l'Egée à l'Adriatique. Au contraire, les Centraux auraient pu sans préjudice pour eux, fermer à leur guise ces communications pour barrer à l'Europe occidentale le chemin de l'Orient.
LES VRAIS INTÉRÊTS MACÉDONIENS 2l3
ne les empêchait pas d'être fréquentées et cela pour l'avantage commun de tous les pays occidentaux. Dans l'Europe future, les voies qui aboutissent en Macédoine et la traversent seront, elles aussi, sectionnées sur la plus grande partie de leur parcours. Elles passeront en Allemagne, en Autriche, en Serbie, ou bien en France, en Italie, en Bulgarie, en Turquie. Dès lors pourquoi ne subiraient-elles pas le même régime en Macédoine même ? En admettant par exemple, que subsiste le partage établi par le traité de Bucarest, l'intérêt de chacun des co-partageants est évidemment que les régions à lui attribuées soient des lieux de grand transit.
Nous avons dit que Salonique ne pouvait être qu'un grand port international ou un petit port hellène. Or la Grèce a tout avantage à ce qu'il joue le premier rôle, comme l'Italie a tout avantage à ce que le port de Gênes serve de débouché à une partie des produits de l'Europe centrale. La question préoccupait avant la guerre le gouvernement d'Athènes : la transformation de Salonique on port franc et d'im-
2l4 LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
menses travaux d'aménagement étaient envisagés.
Mais une route internationale pourrait ne pas se constituer ou tarder à le faire. Un des pays qu'elle traverse peut même momentanément s'en voir interdire l'usage (i). Il est donc nésessaire, nous l'avons dit, que les diverses régions macédoniennes aient des voies d'accès absolument à leur usage, c'est-à-dire dont la maîtrise appartienne à l'Etat auquel ces régions seraient incorporées.
Mais cette nécessité n'implique pas un partage déterminé de la Macédoine. Les pays maritimes, quel que soit l'Etat dont ils dépendent, sont sûrs de leur débouché, qui est la mer. La plaine de Sérès peut indifféremment suivre le
(1) Il est possible, par oxcmplc, d'imatrinor l'hypothèse suivante : la Serbie exportant ses produits par une grande voie desservant l'Europe centrale et Salonique, la Grèce, en cas de conflit, pourrait gêner ou empêcher cette exportation. La Serbie aurait sans doute une façon de se venger : couper la roule et par \h ruiner la prospérité commerciale de Salonique. iMais elle s'aliénerait par là tous les autres Etats utilisant la voie. Elle hésiterait, par conséquent, A une pareille mesure. Elle souffrirait donc un préjudice sans pouvoir le réparer.
LES VRAIS INTÉRÊTS MACÉDONIENS 2x5
sort de Salonique ou celui de Kavalla ; la vallée de la Vistrica, celui de la Thessalie ou celui de la Macédoine.
Envisagée sous cet aspect, l'attribution des pays du Nord et de l'Ouest se prête également à des combinaisons multiples. La route d'Uskub, par exemple, pourrait être serbe avec un débouché sur l'Adriatique, bulgare en se tournant vers la route de terre qui la rattache à Sofia, on encore appartenir à une Macédoine autonome ayant son centre à Salonique.
Les environs de Monastir, à défaut de Salonique, ne peuvent avoir d'accès que par l'Adriatique. Cela semble les prédestiner à être Grecs ou Serbes. Si la puissance bulgare s'y installait, elle serait fatalement conduite, et dans l'intérêt même de la région, à chercher à descendre sur Salonique, ou à se faire une trouée vers l'Est jusqu'à la mer.
Ce n'est donc pas en se basant sur les intérêts régionaux, pas plus que sur les nationalités, qu'on peut régler l'attribution de la Macédoine. Tout ce qu'il est loisible de chercher, c'est que
2l6 LA MACÉDOINE ET LES MACÉDONIENS
celte attribution ne les lèse pas. A ce point de vuQ il y a lieu de critiquer le traité de Bucarest qui a séparé de Salonique les pays de l'Ouest pour le^s rattacher à une Serbie privée elle-même de tout débouché certain. Mais il est diverses manières d'écarter de pareils résultats et peu importe aux intérêts macédoniens que l'une soit adoptée plutôt que l'autre.
II. — Les intérêts Macédoniens et l'organisation de la Macédoine.
Une attribution de la Macédoine selon les principes qui viennent d'être indiqués, c'est-àdire sur une base indépendante des nationalités et respectant certaines nécessités économiques, permettrait seule de l'organiser au profit de ses habitants. Elle suffirait à apaiser le conflit des races en rompant complètement avec la politique d'assimilation. Etant donné que dans chaque région doivent vivre côte à côte des races différentes, et que le triomphe de l'une sur l'autre ne saurait amener de tnodification territoriale, l'intérêt des gouvernements serait que chaque race fût satisfaite de son sort. Ce résul-