III. — La Grèce
Depuis la création de l'Etat grec en 1882, la politique hellène a reposé sur une idée fort simple, devenue populaire sous le nom de « Megale Idea » : la Grande Idée.
Elle consistait à affranchir du joug ottoman et à annexer au royaume tous les territoires
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réputés hellènes, depuis les rivages de l'Asie Mineure jusqu'à l'Epire, depuis la Crète jusqu'à la Macédoine.
Nous avons vu quelles étaient les prétentions grecques sur cette dernière, et quelle vigoureuse lutte l'Hellénisme y a menée, non seulement contre le régime turc, mais contre l'influence bulgare. Nous avons vu quel appui les Grecs du royaume ont donné dans cette lutte à leurs frères de Macédoine. Le succès ne répondait point du reste à ces efforts et, depuis le milieu du xix° siècle, l'influence grecque en Turquie d'Europe reculait lentement, mais reculait.
Un premier essai de conquête par les armes eut lieu en 1897. A dire vrai, la Grèce montra dans cette aventure autant de légèreté que d'imprudence. Malgré une insurrection qu'elle avait appuyée, elle n'avait pu obtenir de l'Europe l'annexion de la Crète, celle-ci devait devenir autonome sous la suzeraineté ottomane. Le sentiment national blessé, l'opinion publique exaltée exigeaient une compensation que le gouvernement n'osa refuser. Malgré les avertissements
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des puissances protectrices, la guerre fut déclarée à la Turquie. En quelques semaines, les armées grecques étaient battues. ÏA traité de Constantinople qui survint le 9 novembre 1897 (i) ne modifia pas du reste la frontière gréco-macédonienne. Les Turcs restituèrent la Thessalie qu'ils avaient conquise.
Les guerres balkaniques de 191 2-1 918 furent l'occasion d'une éclatante revanche. La Grèce en s'alliant à la Bulgarie et à la Serbie, n'avait fait aucune stipulation précise sur le partage éventuel des territoires macédoniens. Mais le succès de ses armes lui permit du moins d'en occuper rapidement une très grosse part. Tandis que les Bulgares refoulaient les Turcs à Kirk-Kilissé, à Lulé-Bourgas, que les Serbes les battaient à Kumanovo, les troupes grecques pénétraient facilement de Thessalie en Macédoine et presque sans coup férir arrivaient à
(1) Ce traité de Constantinople organisait l'autonomie Cretoise sous un gouverneur général qui fut le prince Georges de Grèce, second fils du roi. Il imposait à la Grèce une assez lourde indemnité de guerre.
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Salonique qui capitula le 8 novembre 191 2. Par contre, la résistance turque fut vigoureuse en Epire. Janina ne tomba entre les mains des Grecs qu'au printemps igi^.
Dans la seconde guerre, les Grecs, après l'échec des Bulgares devant Guevgueli, s'emparèrent de Sérès, de Demir-Hissar, de Strumitza et commencèrent à remonter la vallée de la Struma. En même temps, ils s'appropriaient tout le littoral jusqu'à la Maritza.
Le traité de Bucarest maintint à peu près à l'Etat hellène ses conquêtes, c'est-à-dire toute la Macédoine méridionale. Il laissait donc planer la menace d'une revanche bulgare. Mais contre cette revanche, la Grèce se trouvait beaucoup mieux prémunie que la Serbie. Elle n'était pas, en effet, pressée sur une autre frontière par un ennemi formidable et pouvait par conséquent, compter lutter à armes égales avec son adversaire du Nord-Est.
La <c Grande Idée » était donc réalisée en Macédoine : l'attitude grecque ne devait plus être de ce côté que conservatrice.
Mais la politique hellène, pour être saine, doit s'inspirer aussi d'un autre principe que la (( Megale Idea ». Réunir à l'Etat d'Athènes de nouveaux territoires serait une œuvre fort illusoire si cet Etat n'était pas lui-même indépendant. Or, il cesserait de l'être si une grande nation quelconque s'assurait l'hégémonie de l'Est Méditerranéen, supprimait la liberté de la mer, de cette mer dont vivent les Hellènes et qui unit entre elles leurs diverses colonies. Aussi la Grèce, a-t-elle toujours vu avec une certaine défiance les visées, en Orient, de la Russie, l'une pourtant de ses puissances protectrices. A plus forte raison, pouvait-elle craindre, dès qu'ils se révélèrent, les appétits germaniques, le Drang nach Osten. Ce Drang, d'ailleurs, menaçait directement ses nouvelles possessions, les convoitises autrichiennes portant, de façon précise, sur Salonique.
Ceci, dès le début de la grande guerre, devait pousser la Grèce à se ranger aux côtés de l'Entente. C'était l'opinion des patriotes grecs, celle en particulier du ministre Venizelos, de
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l'homme d'Etat crétois qui avait relevé la Grèce du désastre de 1897 ^^ préparé le succès de 191 2- 1913. Mais à cette simple et grande politique s'en opposait une autre : celle du roi, laquelle s'inspirait directement de Berlin. Les motifs de cette dernière attitude sont assez mal connus. 11 est probable que des raisons de famille, la peur des coups, l'argent allemand se combinaient pour l'inspirer dans une mesure difficilement appréciable.
C'est cette seconde politique qui, cependant, l'emporta jusqu'au printemps 191 7. Non seulement la Grèce demeura neutre avant l'entrée en scène de la Bulgarie, mais, en dépit d'un traité formel, elle laissa cotte dernière écraser la Serbie. Les forts de Rupel, les villes de Sérès, Drama, Kavalla, furent livrés sans résistance aux troupes bulgares. Aux armées alliées débarquées à Salonique furent opposées sournoisement mille difficultés. La connivence de la Cour d'Athènes et des empires centraux apparut ei marquée que, dans l'été 1916, un parti hellène conduit par Venizelos fonda h Salonique un
gouvernement provisoire coopérant avec l'Entente. Au mois de décembre, un odieux guetapens fut organisé à Athènes qui coûta la vie à une centaine de marins français. Ce ne fut pourtant que six mois après, lorsque la révolution russe eût privé le roi Constantin de l'appui qu'il trouvait à la Cour de Pétrograd, que l'Entente se décida à une action énergique. Le roi fut contraint d'abdiquer en faveur de son second fils et Venizelos fut porté au pouvoir. L'unité hellénique fut reconstituée et la politique du royaume remise dans ses voies nationales.
Cette politique en ce qui concerne la question macédonienne ne peut avoir que deux issues. La première, est de récupérer et de conserver la plus grande partie possible des territoires attribués à la Grèce par le traité de Bucarest. La seconde est d'établir dans les Balkans et dans l'Orient méditerranéen, un ordre international qui assure l'indépendance grecque et la liberté des mers. Cette seconde solution est évidemment de beaucoup la plus importante et c'est à
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elle que doit au besoin se subordonner la première.
Ces deux objectifs et leur dépendance réciproque apparaissent avec une telle évidence qu'il semble impossible qu'aucune fâcheuse nuée parvienne désormais à les obscurcir.