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LA QUESTION MACÉDONIENNE SES DONNÉES — SON HISTOIRE

Le nom de Macédoine désigne une région dont les limites sont assez incertaines (i) et qui depuis des siècles a cessé d'être une unité politique. Mais deux caractères essentiels ont valu à ce pays sa renommée, faisant à la fois sa grandeur et sa misère.

Sa position d'abord. La Macédoine est ou peut être la tête d'étapes de très grandes routes mondiales. De Belgrade par Nisch, Uskub et la val-

Ci) Cette incertitude s'applique surtout aux frontières du Nord. L'opinion courante est que la Macédoine s'étend dans cette direction jusqu'au Kara Dagh et au Kara Planina, au delà desquels commence la Vieille-Serbie.

Les autres limites sont :

Au Nord-Est, la chaîne du Rhodope ; à l'Est, la Maritza; au Sud, la mer Egée (de l'embouchure de la Maritza au massif de l'Olympe), les montagnes de la rive droite de la Vistrica ; à l'ouest, les monts d'Albanie.

B. de B. — La Macédoine 1

lée du Vardar, descend vers le golfe Thermaïque un chemin rapide de l'Europe centrale à l'Orient méditerranéen. Une voie ferrée le suit actuellement jusqu'au bout (i).

La descente pourrait se faire aussi à travers la Bosnie et le Novi-Bazar si le chemin de fer rattachait Mitrovitza à Serajevo.

Une autre route très ancienne reliait autrefois Durazzo à Byzance, par l'Albanie et la Macédoine. C'était la fameuse via Egnatia des Romains dont ni les âges ni les Turcs n'ont entièrement effacé les nobles ruines ; un vieil arc dédié à Galère marque encore son passage à travers Salonique ; une chaussée turque, maintenant restaurée, et un chemin de fer la remplacent de Constantinople à Monastir. Puis, jusqu'à l'Adriatique, à travers l'anarchique Albanie, c'étaient jusqu'en 191 6 de mauvaises pistes auxquelles la guerre actuelle a substitué, de part vi d'autre du front, des routes militaires. Quel-

(1) A Nisch s'embranche une autre route qui, par le grand couloir de Sotta, Philippoli, Andrinoplc, atteint Constantinople.

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ques années d'ordre européen et balkanique à peu près stable suffiraient sans doute pour que renaisse, dans une splendeur modernisée, l'ancienne voie impériale. Continuée par les grandes routes italiennes, elle formerait un passage direct de l'Occident à l'Orient.

Ce carrefour de voies terrestres est aussi un centre de rayonnement sur les routes de mer. A travers l'Egée, Salonique est très près des côtes d'Asie Mineure, peu éloignée de celles d'Egypte et de Syrie. La position du port macédonien vaut presque, en importance, celle de Gonstantinople ou de Suez. Si elle garde moins étroitement des passages illustres, elle a l'avantage, étant à l'Ouest des deux autres, de les commander dans une certaine mesure. Par elle, peut s'exercer une véritable maîtrise sur la Méditerranée orientale et sur les chemins d'Asie.

Le second trait qui fait de la Macédoine un lieu célèbre est d'être le champ clos de races et de religions fort diverses. Après que les Yougoslaves eurent, pour s'y répandre, crevé les frontières affaiblies de l'Empire grec, arriva du fond

de l'Asie la horde tartaro-bulgare ; puis déferla le flot turc ; dans les montagnes s'accrochent de petits groupes compacts, des Valaques, issus dit-on dés anciens colons de Trajan; au xvi* siècle, une colonie de Juifs chassés d'Espagne, s'installe à Salonique ; aux confins occidentaux, viennent battre les Albanais, les uns catholiques, les autres passés à l'Islam ; et ces races ne sont pas confondues, elles demeurent distinctes et hostiles (i).

De ce double caractère de la Macédoine est issue toute la question macédonienne. Ces régions si bien placées, sont nécessairement fort convoitées, et la bigarrure de leur peuplement donne aux diverses convoitises des motifs plausibles. Il s'agit donc de savoir à qui elles doivent appartenir. Il s'agit aussi de tirer de l'anarchie les races entre- choquées qui les habitent

(1) Sans doute, de nombreux mélanges ont eu lieu entre les populations balkaniques, mais n'ont en général pas atténué les rivalités ethniques qu'entretiennent la différence des langues et des religions. Un Turc, par exemple, n'est pas moins profondément turc parce qu'il a du sang hellène ou slave dans les veines.

pour établir entre elles un ordre politique et économique.

Le régime turc, pendant quatre siècles, a résolu le problème d'une façon simple et brutale. Le Musulman régnant en Macédoine, ne s'occupe des populations chrétiennes que pour recevoir leurs tributs, réprimer leurs révoltes et les maintenir divisées entre elles. Lorsque l'Empire ottoman commença de chanceler, la Porte sut profiter longtemps encore de la division des Etats européens, les uns aspirant à l'héritage, les autres ne voulant pas qu'un rival s'enrichît. Au cours du xix® siècle, alors que sont libérées successivement la Serbie, la Grèce, la Roumanie, le cœur de la Turquie d'Europe reste ainsi au pouvoir des Sultans.

Les plus anciennes convoitises viennent de la Russie.

Celle-ci, depuis Pierre le Grand, cherche à briser la barrière turque pour atteindre la Méditerranée. Elle s'appuie sur les éléments chrétiens

des Balkans, surtout sur l'élément bulgare que ses émissaires galvanisent et organisent.

A ces ambitions s'opposent la politique anglaise et française. La descente russe vers la Méditerranée, c'est la route d'Orient aux mains d'une puissance formidable qui la peut barrer. L'Angleterre trouve là une raison suffisante pour soutenir le Turc de toutes ses forces. La France, plus généreuse, allie à cette politique d'intégrité ottomane une protection effective des chrétiens d'Orient, et des projets de régénération de ï'Islam.

Le traité de Paris (i856) à la suite de la guerre de Crimée, marque le triomphe des deux puissances d'équilibre, garantit à la Porte la conservation de son Empire, interdit même aux Russes tous armements dans la mer Noire.

Mais, après 1870, la Russie profite de la défaite française pour reprendre sa politique impérialiste. A la Gonféix^nce de Londres, elle obtient la suppression de la neutralité de la mer Noire et y lance ses flottes ; elle relève Sébastopol ; surtout elle entretient dans les Bal-

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kans une propagande intense qu'elle se propose d'appuyer par les armes à la première occasion.

Une autre puissance de convoitise se dresse pourtant en face d'elle : l'Autriche, que Bismarck, pour lui faire oublier Sadowa, lance dans les entreprises orientales. Mais le gouvernement de Vienne n'entre dans cette voie que mollement, et, loi^qu'elle juge venu le moment d'agir, la Russie obtient assez facilement sa neutralité en lui reconnaissant le droit d'occuper la Bosnie-Herzégovine.

L'Angleterre, isolée dans sa polftique, ne peut empêcher la guerre russo-turque qui, en 1878, aboutit au traité de vSan Stephano. Celui-ci brisait l'Empire européen du Sultan, créait une une grande Bulgarie s'étendant jusqu'à l'Egée et comprenant en particulier tous les territoires macédoniens. I^ gouvernement britannique intervint alors et trouva un appui aussi inattendu que formidable dans l'Allemagne. Celle-ci avait affecté d'abord de se désintéresser de la question et montré envers la Russie une neutralité bienveillante. Brusquement, son atti-

tude change. Bismarck, d'accord avec Beaconsfield mène les vainqueurs de Plewna au Congrès de Berlin où leur œuvre est à peu prt-.s anéantie (1878). La Bulgarie est resserrée entre le Danube et les Balkans. Des Balkans au Rhodope se constitue la province autonome de Roumélie Orientale (i). Quant à la Macédoine, elle retombe sous le régime ottoman. Seulement, par l'article 23 du traité, les puissances signataires s'engagent à procurer aux populations chrétiennes les réformes nécessaires à leur sécurité et à leur développement.

Tel est le statut macédonien qui va durer près de trente-cinq ans (2). Dans l'esprit des diplomates anglais il répondait à un double objet : maintenir dans les Balkans un état assez fort pour résister aux visées impérialistes des grandes puissances, pas assez pour aspirer lui-

(1) Réunie à la Bulgarie en 1885, à la suite d'une in; rection.

(2) De 1878 à 1913.

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même à une hégémonie orientale ; assurer en même temps aux Macédoniens une condition supportable. Attente qui, le traité à peine signé, se trouve déçue. L'Allemagne s'était posée, aux côtés de l'Angleterre, en champion de l'intégrité ottomane. De fait, elle continue de jouer ce rôle, mais pour des motifs bien différents de ceux de son alliée. Si elle défend le Turc, ce n'est pas pour éviter sur ses territoires la mainmise d'un grand Etat quelconque, mais pour qu'ils tombent au contraire sous la domination germanique. L'Empire des sultans lui apparaît un champ d'expansion magnifique. Si elle ne veut pas un dépeçage, c'est qu'elle prétend un jour l'absorber tout entier. Elle a l'espoir secret de convertir peu à peu en protectorat l'aide efficace qu'elle lui accorde.

L'Angleterre a vite deviné les appétits du nouveau et terrible convive et, du coup, renverse complètement sa politique. Elle pousse à la dislocation de la Turquie avec toute l'énergie qu'elle mettait autrefois à défendre son intégrité. Puisque la Porte ne sait pas garder ses

domaines contre l'Allemagne, il faut donner ceux-ci à de nouveaux maîtres qui les sauront mieux protéger. La dislocation est également souhaitée par Tltalic, que tentent certains morceaux. Les ambitions romaines s'appliquent d'ailleurs plus aux rives de l'Adriatique et de la Méditerranée orientale qu'au cœur même des Balkans.

Des deux puissances que le traité de Berlin appelle « directement intéressées », l'Autriche et la Russie, la première n'a pas encore inféodé complètement sa politique à celle de Berlin. Son succès en Bosnie-Herzégovine l'a sans doute mise en goût de conquêtes, mais elle procède avec prudence et pour intervenir, prétend s'appuyer sur les populations chrétiennes, non sur l'amitié otlomane. Quant à la Russie, sa déception a été immense, sa rancune contre l'Allemagne formidable ; pour accroître son amertume, la Bulgarie, qu'elle vient d'affranchir, s'est retournée contre elle, et, dans sa hâte de s'affirmer indépendante, paie sa bienfaitrice de la plus noire ingratitude. La Russie ronge donc

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son frein et suit les événements en guettant l'occasion d'une revanche;.

Le traité de Berlin consacrait, en somme, le système politique soutenu par la France depuis François l" : autonomie et intégrité de l'Empire ottoman, protection et garanties aux chrétiens. Ce système avait pour nous le double avantage d'assurer l'équilibre oriental et de profiter à notre influence. A la différence de l'Angleterre, pour qui importait peu le maître des Balkans, du moment qu'il jouait son rôle de gardien international, la France devait spécialement souhaiter que ce maître fut le sultan. Aucun Etat chrétien ne pouvait, en effet, lui donner les privilèges dont, sur ses terres, l'avait gratifiée le Grand Seigneur. Une seule chose était à craindre : la progression de l'influence allemande, sa substitution à la nôtre. Mais, jusqu'au début du xx' siècle, ce péril n'apparut pas si pressant que semblait le craindre l'Angleterre.

De fait, la France fut peut-être le seul Etat qui voulut l'exécution loyale du traité ; seulement

ses moyens d'action étaient assez limités. Le contrôle des réformes promises par l'article 23 avait été attribué à la Russie et à l'Autriche ; de plus, depuis 1870, l'attention française se détournait des affaires du Levant : le souci de ses frontières de l'Est, la fondation d'un immense empire colonial l'absorbaient ; si elle suivait les questions orientales, c'était en quelque sorle par acquit de conscience, pour ne pas renier le passé, ni sacrifier de gaieté le cœur, une situation acquise. Aussi notre politique se montrait-elle surtout médiatrice et temporisatrice. Elle s'efforçait d'aplanir les difficultés tout en laissant le fond des choses en état. Entre le gouvernement de Constantinoplc, les populations chrétiennes et les Etats européens, elle faisait un perpétuel appel à la conciliation.

Les six nations qui, ensemble, déclarent former l'Europe se partagèrent donc sur les questions balkaniques, en deux groupes. Le premier, à tendances impérialistes, comprenait l'Allemagne, l'Autriche, la Russie, et dans une certaine mesure, l'Italie. L'Angleterre et la France, sou-

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cieuses avant tout d'équilibre, formaient le second. Il eût paru logique que les puissances d'équilibre s'alliassent aux puissances de convoitise les moins fortes, pour faire échec à la plus à craindre : l'Allemagne. Cette répartition de forces ne se produisit pas pour deux causes. D'abord, parce que des Etats, poursuivant au fond les mêmes buts, prétendaient y arriver par des moyens différents : La France voulait l'équilibre en maintenant l'empire turc, l'Angleterre en le disloquant. D'autre part, la politique orientale de chaque puissance devait se subordonner à sa politique générale qui parfois contrariait la première. L'Italie, par exemple, dont les convoitises se heurtaient sur les rivages ottomans à celles de l'Allemagne et de l'Autriche, ne devait pas oublier qu'elle faisait partie de la Triplice. Les Anglais étaient rivaux des Allemands en Turquie, mais sur d'autres points du monde rivaux des Russes. C'est du reste cet enchevêtrement des situations, qui assura si longtemps le maintien du traité de Berlin. S'il n'eût dépendu que des grands Etats, la Macé-

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doine aurait même eu de fortes chances de rester indéfiniment turque.

Mais veillaient, en attendant leur heure, les petites nations balkaniques, Grèce, Serbie, Bulgarie, bien faibles encore, la dernière à peine née, mais dont les convoitises sont ouvertes aussi sur la riche proie, convoitises qui, à promière vue, semblent extravagantes. Aucun des trois Etats balkaniques n'était assez fort pour se mesurer seul avec la Turquie ; la Grèce en fit, en 1897, la cruelle expérience. D'autre pari, chacun se trouvant avoir des (( frères de race » dans toute la Macédoine, revendiquait celle-ci tout entière, il se heurtait donc fatalement aux prétentions des deux autres. Enfin, il avait à craindre toutes les grandes puissances intéressées dans la question : ou bien elles lui seraient franchement hostiles, ou bien elles exigeraient pour prix de leur concourt une vassalité déguisée. C'était cette dernière situation qu'avait connue la Bulgarie vis-à-vis de la Russie et contre laquelle s'étaient levés les efforts d'Alexandre de Battenberg et ceux de Stambouloff.

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Ces obstacles ne découragaient pourtant pas les Balkaniques. Avec une inlassable patience, ils épiaient l'occasion d'intervenir et surtout ils entretenaient soigneusement le motif éventuel de cette intervention : l'anarchie macédonienne.

Celle-ci était assez complète. Si, à la vérité, le gouvernement turc ne se montrait pas Ja machine d'oppression qu'on s'est plu à imaginer, il avait du moins un grand tort, celui de ne pas gouverner. Ce qu'il appelait de ce nom, c'était exclusivement percevoir des impôts ; ceux-ci n'étaient pas exagérés dans leur ensemble, mais le souci de leur répartition troublait fort peu les fonctionnaires de Sa Hautesse ; on trouvait tout naturel qu'ils fussent payés par ceux qui savaient le moins les éviter. En échange de ces contributions, il n'était pas alloué aux Macédoniens le moindre service public ; pas de routes, pas de ponts, pas d'écoles, pas de sécurité. La tolérance turque s'appliquait à toutes les industries, y compris celle de dépouil-

1er son semblable. Or c'était là le moyen d'existence propre aux Albanais.

Ajoutez à cela les luttes de trois nationalismes chrétiens ennemis : Le Grec, le Bulgare, le le Serbe, usant de tous les moyens de propagande : l'église, l'école, et même la bombe. Quant aux réformes promises par l'article 2-3 du traité, elles n'étaient pas même ébauchées. La Russie et l'Autriche, chargées d'en surveiller l'application, donnaient au Sultan de platoniques conseils auxquels il était répondu par de platoniques promesses.

C'est à partir du début du xx® siècle que l'ordre balkanique établi par le traité de Berlin commence à chanceler. Une série d'événements se déclanche, et leur enchaînement implacable amène peu à peu sa ruine.

En 1902, la propagande bulgare, dont l'action méthodique s'étend de jour en jour, allume en Macédoine une formidable insurrection. Les

Turcs la répriment à leur manière, qui est assez brutale. Mais ils vont au-devant d'une intervention européenne en proposant à la Russie et à l'Autriche un programme de réformes.

Ce programme, avec de fortes additions, est adopté par François-Joseph et Nicolas II dans leur entrevue de Mursteg, le 3 octobre igoS. Ils confient l'exécution des réformes à un inspecteur général turc, assisté et contrôlé par deux agents civils : l'un russe et l'autre autrichien. Des officiers européens doivent réorganiser la gendarmerie ; des conseillers financiers, le budget et les impôts.

Ce déploiement de fonctionnaires n'aboutit à rien. L'inspecteur général Hilmi Pacha et les autorités turques jugent vite abusive l'intervention des agents civils, et le désaccord survient. Il monte à tel point qu'en igoB, pour forcer la main à la Turquie, une escadre internationale saisit les douanes de Lemnos et de Mytilène.

Le désordre cependant s'accroît en Macédoine. Les menées bulgares l'excitent, et, pour leur

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iS INTRODUCTION

faire pièce, se produisent des menées grecques et serbes. Le malheureux pays est toujours à feu et à sang.

L'Europe comprend alors qu'une liquidation de la question va s'imposer, et chaque Etat prend des mesures pour en tirer le moins de désavantages possibles. De grands changements se sont d'ailleurs produits dans les rapports internationaux. L'action allemande se montre dans tout l'Orient turc de plus en plus pénétrante et dominatrice. Le « Drang nach Osten » s'affirme. Menacée par les agitations yougo-slaves, inquiète du réveil national qui suit, en Serbie, le retour des Karageorgevich, l'Autriche pousse dans les Balkans une politique nettement impérialiste qu'elle lie à celle de TAllemagne. A travers une Yougo-Slavie soumise ou réduite à l'impuissance, elle prétend mettre la main sur Salonique. Gomme travaux d'approche, elle s'efforce à travers le Sandjak de Novi-Bazar, de rattacher les voies ferrées de Bosnie à la grande ligne du Vardar.

D'autre part, l'Angleterre est sortie de son

isolement et s'est rapprochée de la France, puis, après la guerre de Mandchourie (1906), de la Russie ; ces trois Etats prétendent faire échec, dans les Balkans comme ailleurs, au pangermanisme. Le moyen, pour y parvenir, leur paraît être d'insister sur la politique d'intervention prévue à Mursterg. En faisant vivre en Macédoine des institutions contrôlées par l'Europe, ils espèrent donner peu à peu au pays une autonomie complète que couronnera quelque jour l'établissement d'un gouverneur général chrétien. La création d'un vaste réseau de voies ferrées en fera, d'autre part, un grand centre de relations internationales. Tel est le plan sur lequel s'accordent, à Revel, en avril 1908, le tsar et le roi Edouard VIL

Le nationalisme turc s'émeut et provoque la révolution de 1908, qui remet tout en jeu et semble devoir résoudre la question dans le sens de l'intégrité de l'empire. Elle affranchit tous les chrétiens, en fait, au même titre que les Musulmans, les citoyens d'un Etat libre, d'un Etat à la manière d'Occident. Ils ne peuvent

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plus se dire opprimés, et l'intervention européenne n'aura plus de raison d'être.

Cet espoir s'évanouit vite. Le gouvernement jeune-turc se montre aussi impuissant que l'ancien à faire cesser l'anarchie. 11 en amène même une nouvelle cause qui est la discorde entre Musulmans. Tandis que ceux-ci discutent dans les assemblées, des bandes armées ravagent le pays. Le plus clair bénéfice retiré par les Chrétiens du nouveau régime est d'être astreints comme les Musulmans au service militaire. Les Etats balkaniques, sentant que la pacification de la Macédoine serait un coup mortel à leurs prétentions, s'ingénient h entretenir le désordre. Les émissaires bulgares prodiguent les bombes, et les représailles s'ensuivent. Les Albanais multiplient les incursions et les massacres.

C'est alors que les pays balkaniques voient la possibilité d'une action hardie et décisive. L'année 191 a leur en offre l'occasion. L'anarchie est à son comble ; la guerre de Tripolitainc vient d'affaiblir la Turquie. Il faut d'autre part se hâter, car les Jeunes-Turcs désemparés se

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sont livrés à l'Allemagne, et c'est celle-ci qui, sous leur nom, sera bientôt maîtresse des Balkans.

Bulgares, Serbes et Grecs réalisent alors ce prodige d'oublier leurs haines séculaires, leurs intérêts opposés pour s'allier contre la Porte. En mars 191 2, la Bulgarie et la Serbie signent une convention militaire prévoyant une action commune et le partage éventuel des accroissements territoriaux qui peuvent en résulter (i ). Un autre traité lie la Bulgarie à la Grèce, au mois de juin suivant, mais sans régler l'attribution des régions à conquérir.

Geiie alliance s'est conclue sous l'œil bienveillant de l'entente franco-anglaise et sous le

(1) Ce projet de partage avait naturellement donné lieu h de laborieuses négociations. La Bulgarie avait d'abord essayé do faire prévaloir l'idée de l'autonomie macédonienne. Elle y avait renoncé devant la résistance de la Serbie et la nécessil-é de conclure l'alliance le plus rapidement possible. Les territoires macédoniens furent donc, par lo traité, répartis en trois zones : la première (vieille Serbie) était dévolue sans conteste aux Serbes. L'attribution d« la seconde (région d'Uskub) devait, à défaut d'accord amiable, être soumise à l'arbitrage de l'empereur de Russie, Enfin, tout le reste de la Macédoine était laissé par les Serbes aux Bulgares, sauf à ceux-ci à s'cnlendre avec les Grecs.

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patronage direct de la Russie. Puisque les projets d'autonomie macédonienne ont échoué, puisque le maintien en Europe d'une Turquie indépendante et régénérée se trouve impossible, ne peut-on pas espérer qu'une fédération des petits Etats chrétiens sera contre le Drang nach Osten la meilleure barrière ? Le principe « les Balkans aux Balkaniques >) ne s'accorde-t-il pas aussi avec les nécessités de l'équilibre oriental ?

Quand le 3o septembre 191 2, par une mobilisation brusque et simultanée, les nouveaux alliés, auxquels s'était joint le Monténégro, manifestèrent contre la Turquie des desseins d'agression immédiate, et que l'Autriche fit un suprême effort pour le maintien du traité de Berlin, aucune puissance européenne n'osa pourtant refuser de s'associer à cet effort. Avant de laisser s'ouvrir la voie sanglante dont le terme était inconnu, il y eut une hésitation. Des réformes furent demandées à la Turquie en vertu du fameux article 23 ; on invita les Balkaniques à rester en paix ; on les prévint qu'une

guerre (( n'apporterait aucune modification au statu quo territorial de l'Europe. » Les Balkaniques passèrent outre. Le 12 octobre 191 2, ils adressèrent au gouvernement turc une note si comminatoire, que ce dernier poussé à bout déclara la guerre le 17 octobre. Le sort de la Turquie d'Europe fut vite réglé : Au bout de quelques semaines les Alliés l'eurent presqu 'entièrement conquise, et la Porte demanda la Paix.

Devant ces succès, l'Europe s'inclina. L'Entente ne cacha pas ses sympathies aux vainqueurs. En novembre 191 2, le ministre russe Sazonoff déclarait que la « partie de la Turquie d'Europe conquise par les alliés devait, en vertu du droit d'occupation, être soumise à un partage amiable entre eux. C'est de cette manière seulement qu'on pourrait assurer une paix durable dans les Balkans ». Le malheur est que ce partage amiable n'eut pas lieu. La paix n'était pas encore signée avec la Turquie qu'un conflit violent opposait, dans l'attribution de ses dépouilles, la Bulgarie à la Serbie et à la Grèce.

ai INTRODUCTION

Le ti'aité serbo-bulgare réglait pourtant cette attribution. Mais l'intervention des empires du Centre et de l'Italie ayant refusé aux Serbes tout débouché sur l'Adriatique, ceux-ci prétendirent à des compensations en Macédoine. Selon eux, d'ailleurs, il n'était pas possible de prévoir au moment de l'accord, l'étendue des accroissements qu'allait réaliser la Bulgarie en Thrace et dans la région d'Andrinople. Laisser ces accroissements sans contre-partie, c'était rompre l'équilibre entre les deux Etats et de façon d'autant plus injuste que les armées serbes avaient largement contribué aux conquêtes communes. La Serbie demandait donc la revision du traité de 191 2. A cela les Bulgares répondaient que ce dernier ayant un objet bien déterminé, des faits étrangers à cet objet ne devaient pas modifier son exécution.

Aucun partage du territoire n'était prévu avec la Grèce. Elle réclamait toute la Macédoine méridionale et la Bulgarie estimait ce butin tout à fait disproportionné aux efforts donnés par l'armée hellène. Apre et vive discussion,

que la paix signée avec la Turquie (3o mai igiS) ne fît qu'envenimer. La Russie offrit son arbitrage prévu par la convention bulgaro-serbe. A grand'peine, il venait d'être accepté par les trois Etats rivaux, quand, bnisquement, le 16/29 juin, les troupes bulgares attaquèrent les armées alliées. Une seconde guerre éclata qui aboutit à la victoire complète des Serbo-Grecs auxquels s'étaient joints les Roumains. La Bulgarie dut accepter le 10 octobre, par le traité de Bucarest, un partage qui donnait à ses rivales la plus grande partie de la Macédoine, ne lui laissant que les bassins de la Struma et de la Strumica, ainsi qu'une petite étendue de côte sur l'Egée. En même temps les Turcs reprenaient Andrinople.

La rupture de l'alliance balkanique ruinait toutes les espérances conçues par. l'Entente d'un solide équilibre oriental. La Bulgarie, blessée dans ses ambitions les plus chères, ne devait chercher que l'occasion d'une revanche, et allait être dans la péninsule un terrible élément de trouble. Par là tous les espoirs germaniques

pouvaient renaître. En exploitant la division des successeurs des Turcs, la marche de l'Allemagne et de l'Autriche vers l'Egée était facile.

Quand la Grande Guerre fut déchaînée, l'Entente comprit qu'un de ses objectifs les plus importants devait être d'empêcher cette marche, de barrer les routes au « Drang ». Elle essaya donc de reconstituer l'Alliance balkanique. Un rapprochement fut tenté entre la Bulgarie et la Serbie moyennant des sacrifices de la part de la seconde. On sait à quel mécompte aboutit cette tentative. En octobre 191 5, la Bulgarie se déclara pour les Empires du Centre, envahit par l'Est la Serbie que les Autrichiens pressaient au Nord. Le gouvernement hellène, dominé par l'influence allemande, gardait la neutralité. Non seulement il ne secourait pas les Serbes, mais laissait les Bulgares prendre Cavala.

Les alliés n'avaient plus qu'une ressource : occuper eux-mêmes la Macédoine. Ils jetèrent à Salonique quelques troupes, qui, après une tentative sur le Vardar pour secourir l'armée serbe, se retranchèrent autour de la ville. A la

fin de 1 916, un vigoureux effort leur fit dégager la Macédoine occidentale, pénétrer en Albanie. Actuellement un immense front s'étend de l'Adriatique à la Struma (i).

Voilà la place qu'a tenu, dans la vie internationale contemporaine, la question de Macédoine. Voilà comment ce malheureux pays a été, pour la vieille Europe, un point de perpétuel lancinement. A l'heure actuelle, la question est rouverte (2) et sa solution livrée au sort des armes.

Cette solution n'a été du reste proposée, d'une façon ferme, par aucune des deux parties. Pas plus que sur les autres points, les centraux n'ont, en ce qui la concerne, défini clairement leurs buts de guerre. Leur intention évidente était pourtant d'attribuer à la Bulgarie tous les

(1) Il y a lieu de rappeler que cette étude a été écrite en 1918 (Noie des Editeurs).

(2) Complètement rouverte, puisque tous les Etats signataires du traité de Bucarest sont entrés dans la lutte.

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territoires macédoniens possibles, ceux de la vieille Serbie revenant à l'Autriche (i). Ainsi, par l'entremise d'Etats vassaux serait réalisée la domination allemande dans les Balkans (2j. Quant k l'Entente, elle s'en était tenue jusqu'ici, dans l'exposé de ses desseins, aux généralités. Un discours de M. Lloyd George, du 5 janvier 191 8, se borne à parler de la restauration de la Vieille Serbie et du droit pour les nationalités de disposer d'elles-mêmes. Un autre, du Président Wilson, prononcé quelques jours après, s'étend davantage : « La Roumanie, la » Serbie et le Monténégro devront être évacués, » et les territoires occupés devront être resti- » tués. A la Serbie, on devra accorder un accès » libre et sûr à la mer, et les relations entre les

(1) L'accord conclu en janvier 1918 entre l'Allemaeno et TAulriche comportait l'annexioii à l'Autriche de l'Albanie, du Monténégro et do la Serbie, ces trois pays conservant une certaine autonomie. Il semble évident que le mot. Serbie ne désigne pas toute celle qu'a créée le traité de Bucarest et dont la parti© méridionale est revendiquée par les Bulgares.

(2) La Grèce isolée ne pouvant opposer à cette domination aucune résistance, force lui serait d'accepter la situation d'allicc-vassale.

LA QT5ESTI0N MACÉDONIENNE 1t(^

» divers Etats balkaniques devront être fixées, )) d'entente amicale, sur les conseils des Puis- )) sances et d'après les base» de nationalité et de » suzeraineté établies historiquement. On four- » nira à ces Etats balkaniques des garanties )) d'indépendance politique et économique et » d'intégrité de leur territoire. »

Il résulte de là que les questions balkaniques en général, et celle de la Macédoine en particulier, donneront lieu à étude et à discussion. Il serait prématuré, sans doute, de prétendre indiquer aux Congrès futurs, d'une façon absolue et définitive, comment doit être réglé le sort de la Macédoine, mais il est du moins permis de rechercher les solutions possibles et de tâcher de discerner la meilleure.

Pour cela, un examen attentif s'impose des intérêts en présence ; il faut définir la nature de chacun d'eux, apprécier son intensité et les forces dont il dispose ; déterminer aussi la manière dont ces intérêts s'enchevêtrent, s'harmonisent ou s'opposent. Cet examen se divisera naturellement en deux parties? ; les aspects

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actuels de la question de Macédoine seront étudiés successivement par rapport aux intérêts des populations macédoniennes, puis par rapport à ceux des divers Etats européens et de l'Europe tout entière.

Ici se place une parenthèse importante. A cette analyse toute positive et documentaire doit se mêler une étude critique. La connaissance parfaite du jeu des intérêts ne peut mener à une solution sans un principe de jugement qui déclare certains d'entre eux légitimes et les autres non. Parmi les premiers mêmes, une hiérarchie s'impose où le secondaire se subordonne au principal, l'accidentel au permanent. Comme cette documentation ne saurait être rejetée tout entière à la fin de cette étude, mais doit s'opérer en grande partie chemin faisant, il faut de suite en indiquer les bases. Or ces dernières varient infiniment suivant les personnes. La légitimité d'un intérêt, notamment, peut être appréciée de façons fort diverses. Les bandes albanaises trouvaient très légitime de ran-

LA QUESTION MACÉDONIENNE 3l

çonner périodiquement certains villages macédoniens ou serbes. Elles considèrent comme inique toute organisation tendant à les priver de ces moyens d'existence. La philosophie pangermaniste ne raisonne pas très différemment quoique d'une façon plus doctorale. Par contre, MM. Lloyd George et Wilson posent à la base du droit le principe démocratique du choix par les peuples de leurs gouvernants et de leur mode de gouvernement. Le président Wilson n'a même pas hésité, pour l'amour de ce principe, à maintenir plusieurs années le Mexique dans une affreuse anarchie.

La justice sociale, la justice internationale sont en réalité à peu près impossibles à définir rationnellement. Chacun doit se contenter d'affirmer ce qu'il entend par là sans chercher à l'expliquer. Mes affirmations n'auront pour leur part rien d'original et se ramèneront à d'élémentaires truismes. Elles reconnaîtront à chaque peuple des droits naturels et primordiaux qui sont : l'indépendance et la propriété de son territoire, droits dont l'exercice ne sau-

3 à INTRODUCTION

rait être détruit ou limité pour le simple avantage d'un autre peuple. Seul, le bien commun des nations peut y faire poser des restrictions. Encore faut-il que ces dernières ne soient pas telles que le peuple qui les subit en arrive à ne plus participer au bien commun. Aux droits naturels s'ajoutent des droits acquis de nature infiniment variée et dont l'origine est historique ; enfin des droits conventionnels résultant des traités., lesquels ne sauraient être assimilés à des chiffons de papier.

Je n'entamerai pas davantage de discussions sur les rangs que doivent occuper entre eux les divers intérêts légitimes. Je déclare en toute simplicité qu'ils seront classés par ordre d'importance de la manière suivante.

Les premiers seront ceux de l'Ordre internanional et de, la paix du monde. La Société das Nations, dans le sens d'une Fédération mondiale, n'existe pas, n'existera peut-être jamais. Mais pour que la civilisation puisse se développer au service de chaque Etat, il est nécessaire qu'elle trouve au dehors une atmosphère

à peu près respirable. Il existe aussi des intérêts européens, des intérêts mondiaux, lesquels, dans la mesure où ils ne lèsent aucun droit national, doivent passer les premiers.

Vient ensuite l'avantage des habitants de la Macédoine, de cette fraction de l'humanité pour qui les affaires balkaniques sont la vie de tous les jours et une vie très douloureuse. Il est entendu que nous ne nous occuperons que des besoins effectivement et profondément ressentis par ces populations, et non de ceux que leur prêtent des politiciens idéologues et des étrangers intéressés.

Enfin un troisième point de vue, dont personne, je suppose, ne contestera le bien-fondé, sera celui des intérêts de la France et des Etats qui ont lié leur sort au sien.

C'est avec ces principes d'appréciation que nous allons examiner les aspects actuels de la question de Macédoine par rapport aux Macédoniens d'abord, puis par rapport aux divers Etats intéressés et à l'Europe tout entière.

B. de B. — La Macédoine

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