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LA RAGE DISPUTÉE

Dans toutes les campagnes de Macédoine se retrouve une race de paysans, parlant un dialecte slavon, de religion grecque orthodoxe et qui présente la plupart des apparences ethniques habituelles aux peuples slaves.

Ces pauvres gens ont le peu enviable privilège d'être revendiqués par trois nationalités différentes.

— (( Les Macédoniens, disent les Bulgares, sont des Bulgares. Ils en ont la langue et le cœur. C'est toute la chrétienté de la Turquie d'Europe que comprenait la grande Bulgarie créée par le traité de San Stéfano. C'est sous le nom bulgare que les victimes du traité de Berlin combattirent le joug turc ».

— « Les Macédoniens sont des Serbes, répond une voix aussi ardente. C'est toute la Macédoine qu'englobait l'Empire de Douchan le Grand (i). C'est le nom serbe qu'invoquent la littérature et les monuments qui ont traversé la domination ottomane.

Le langage macédonien n'est pas du bulgare, comme le disent des ignorants mal intentionnés, c'est du vieux serbe, du serbe arrêté dans son développement. D'ailleurs avez-vous jamais vu des Bulgares célébrer la Slava (2) ? Or les Macédoniens la célèbrent (3). »

Viennent les Grecs qui déclarent les Macédoniens sinon hellènes d'origine, ni même de langue, du moins hellénisés par la culture. « Ce n'est pas le sang, disent-ils, mais l'esprit qui

(1) Douchan le Grand, Tsar serbe qui, au xiv* siècle, conquit la plus grande partie des Balkans et tint en échec l'empire grec ; son successeur, Lazare, fut vaincu et tué en 1389, à la célèbre bataille de Kossovo, qui marqua la ruine de l'empire serbe.

(2) Fête patronale de chaque famille, célébrée dans tous les pays yougo-slaves.

(3) Les prétentions serbes en Macédoine sont exposées ou défendues do façon assez complète dans l'ouvrage de Balcanicus : « La Bulgarie, ses ambitions, sa trahison y>*

crée une race. Les Slaves barbares qui conquirent la Macédoine ont été organisés, policés par l'Empire grec, convertis par l'Eglise grecque. On peut dire d'eux qu'ils sont des Grecs comme on dit des Français qu'ils sont des Latins. »

Les Macédoniens n'auraient pas de caractère ethnique propre, que la dispute dont ils sont l'objet leur en donnerait un, au moins provisoirement. L'on ne saurait, en effet, prendre sur-le-champ parti dans la querelle, mais comme un fait du moins est indéniable, c'est que ces gens-là existent, il faut bien leur attribuer un nom.

Etre « peuple contesté » forme en somme un statut international équivalant à celui de territoire contesté.

Mais un observateur de bonne foi ira plus loin. Il constatera facilement que si le Macédonien s'apparente beaucoup aux Slaves balkaniques (i) il n'a absolument rien de l'Hellène .

(1) Les origines de celte population macédonienne sont aspcz obscures. On sait que l'invasion dos Slaves proprement dits précéda de deux siècles dans les Balkans celle

De plus, si par certains traits des mœurs, du culte, du langage (i), il ressemble au Bulgare, par d'autres, il ressemble au Serbe et ne s'identifie exactement ni avec l'un ni avec l'autre.

D'ailleurs, ce qui fait un Bulgare, un Serbe, un Grec, c'est, plus que toute particularité ethnique ou linguistique, la conscience qu'il a de

des Tartaro-Bulgares. Mais ces derniers, au contact d'une race déjà convertie au Christianisme, et relativement policée, se slavisèrent complètement. Ils prirent aux vaincus leur langue et leurs mœurs. Il est impossible de déclarer si les populations dites slavo-macédoniennes proviennent de la première invasion ou de la seconde.

(1) Le dialecte macédonien, se rapproche plus du bulgare que du serbe. Il présente toutefois avec ce dernier les analogies suivantes, indiquées par Mr. Victor Bérard (La Turquie et l'Hellénisme contemporains).

1' Le macédonien, comme le serbe, à la différence du bulgare, ne comporte pas d'article.

2° Le substantif macédonien se décline comme le substantif serbe; le substantif bulgare ne se décline pas ;

3' Le pronom Je est Ja en macédonien comme en serbe, « As » en bulgare.

« Ce ne sont ni des Serbes, ni des Bulgares, dit en parlant des Slaves de Macédoine, l'écrivain russe Amphithéatroff. C'est une nation slave autochtone possédant une langue simple, h racines propres et d'autant plus apte à s'adapter sous n'importe quelle forme à telle autre langue que lui suggérerait la civilisation slave. » (Amphilhéatroff : les « Malheurs Slaves » cité par Balcanicus : « La Bulgarie »).

sa nationalité et sa participation à une vie nationale organisée.

Or le peuple en question se distingue nettement des trois autres par le fait qu'il n'a ni conscience ni vie nationalos. Demandez ce qu'il est à un paysan des environs d'Ostrovo ou de Monastir. Il vous répondra neuf fois sur dix : <( Makedon ». Mais cette déclaration n'a nullement le caractère d'une profession de foi patriotique. L'interrogé l'a fait aussi bonnement qu'il dirait : <( Je m'appelle Dimitri ». Il constate qu'il est habitant de Macédoine, et c'est tout.

Un observateur de bonne foi classera donc à part cette population à laquelle le nom de « Slaves Macédoniens » ou simplement de « Macédoniens » paraît le mieux convenir.

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