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II. — Le Paysan et la Terre

Le trait essentiel de cette race est, je l'ai dit, d'être avant tout rurale. On la trouve peu dans les villes. Pastorale dans les régions montagneuses, elle se livre dans les plaines et sur les

plateaux à une culture primitive et routinière, sans doute, mais qui exige de l'effort et du soin. Elle ne se borne pas, comme les Grecs à soigner la vigne et l'olivier, besognes relativement aisées, elle ne cherche pas exclusivement les cultures rémunératrices comme celle du tabac, elle s'attaque aux vrais travaux de la terre, à ceux qui rendent peu pour beaucoup d'efforts, elle cultive les céréales, le maïs.

Les Macédoniens ont du reste l'attachement passionné au sol qui distingue le vrai paysan. Ils sont âpres au gain et portés à l'épargne. Leurs femmes partagent ce caractère, les aident et au besoin les suppléent. Aux printemps de 191 7 et de 191 8, les hommes étant rares dans ces pays ravagés par les guerres, les champs des environs de Monastir étaient émaillés de voiles blancs penchés sur la terre.

Cette vie agricole a rencontré jusqu'ici des condRions assez défectueuses. Le régime foncier turc était celui du grand domaine ou <( tsiflik » comprenant souvent plusieurs milliers d'hectares et que son propriétaire, le hey^ tenait

ifi LA MACÉDOINE ET LE» MACÉDONIENS

à titre de fief, soit directement par ses ancêtres, soit de la générosité du sultan (i).

Une simple visite dans les campagnes macédoniennes renseigne sur la façon dont ce bey comprenait son rôle. On a souvent déploré dans bien des pays d'Occident « l'absentéisme » des propriétaires. On s'est indigné de ne voir auprès de villages misérables, que des châteaux fermés. En Macédoine les châteaux ne sont pas fermés pour la. bonne raison qu'il n'y a pas de châteaux, ni même de résidences rurales de quelque importance. L'habitation seigneuriale, dans chaque village, n'est, quand elle ee dis-

(1) L'organisation de cette féodalité musulmane date de la conquête du pays. Elle se différencie de la féodalité chrétienne en ce que les droits du feudataire turc sur son fief ou « Timar » étaient beaucoup plus précaires que ceux du baron d'Occident. Le Sultan pouvait toujours reprendre ce qu'il avait donné. Il arrivait mCme qu'un bey, ayant rendu des services signalés, se voyait enlever sa terre pour en recevoir une autre d'un revenu supérieur. C«tte précarité de la possession jointe à l'indifférence musulmane, explique le peu de souci que les beys prenaient de leurs domaines.

Certaines familles grecques avaient, d'autre part, conservé sous la dominatin turque et, moyennant finances, leurs anciens fiefs byzantins. Enfin, les monastères du Mont Athos avaient acheté des beys plusieurs grands domaines. Ils faisaient gérer chacun d'eux par une a metaxia » de quelques moiqes

tingue des autres, qu'une médiocre bâtisse carrée, isans fenêtres au rez-de-chaussée, appelée comme en Albanie a Kula », sorte de maison à demi-forte destinée à mettre en sûreté la part du maître dans la récolte. Ce maître ne venait que de loin en loin dans ses terres. Il habitait, dans une ville prochaine, à Yenitzé Vardar ou à Monastir, un grand palais de bois, à moins que la Sublime Porte ne l'employât dans quelque préfecture d'Asie ou dans quelque ministère de Constantinople. Quant à son domaine, il le considérait non comme un capital à faire valoir, mais rcomme un territoire dont les habitants lui devaient tribut. La notion de propriété se confondait chez lui avec celle de souveraineté. La conquête lui donnait le droit d'exploiter les « raïas » de sa terre, comme au sultan celui d'exploiter tous les « raïas » de l'Empire.

La condition des dits raïas était celle de métayers à moitié fruits. Le bey fournissait, outre le sol, le cheptel ou « denier bach » (i) et les

(1) Ce cheptel était assez important, la Macédoine ayant des prairies naturelles et de grands terrains de pftturç.

semences, mais à titre d'avances remboursables dans un temps donné (i).

La fixité des engagements était assez grande. Ces métayers se succédaient de père en fils sur un même domaine. Lorsqu'une famille s'accroissait, le bey lui attribuait des terres nouvelles. Chaque métairie n'était d'ailleurs pas d'un seul tenant : elle se composait de parcelles isolées.

Le paysan apportait son travail, ses attelages de buffles ou de petits bœufs maigres, ses instruments rudimentaires (2). Outre ses redevances, il pouvait être astreint à des services sur le domaine réservé du bey, mais il était rare

(1) Certains produits : le miel, les œufs, les volailles, les fruits, n'entraient pas dans le contrat. Mais il était d'usage que chaque métayer en fournît largement son Maître.

(2) Très rudimentaires : les charrues égratignent le sol. Les roues des chariots n'ont avec la circonférence que des rapports approximatifs et décrivent autour des essieux les courbes les plus inattendues. Les méthodes de culture sont à l'avenant. Le paysan ignore l'art des assolements : une môme terre fournit, chaque année, alternativement et indéfiniment du blé et de l'orge. Bien que le bétail soit relativement nombreux la fumure est insuffisante, les troupeaux n'étant jamais à l'étable.

que ce dernier abusât de ses droits. Le doraaine réservé comprenait surtout les pâturages et les bois. Les premiers étaient livrés au tenancier à condition d'y faire paître le bétail que le bey possédait en propre. Quant aux bois, les paysans pouvaient y faire des coupes ou en extraire du charbon, moyennant redevance (i).

Tels étaient les rapports officiels du propriétaire et du tenancier. De fait il s'y mêlait une certaine dose d'arbitraire. Certains beys se montraient fort avides, d'autres assez libéraux. De plus, le paysan, âpre et madré, arrivait souvent à frustrer d'une partie de sa part le grand seigneur éloigné et négligent. Entre les deux, et aux dépens de l'un et de l'autre, vivait, en général, un intendant, grec ou juif, mais toujours malhonnête.

Lorsqu'éclata la guerre des Balkans, ce régime foncier se trouvait, depuis le début du xx* siècle, en voie d'amélioration, sous l'influence de deux causes.

(1) Les bois sont d'ailleurs très rares. Le parcours du bétail et les coupes sans mesure ni méthode, les ont à peu près détruits.

B. de 13. — La Macédoine ^

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La première était le mouvement d'émigration qui entraînait vers le Canada et les Etats-Unis un grand nombre de paysans. Des agences étrangères le provoquèrent (i). Installées dans toutes les villes macédoniennes de quelqu'importance, elles enrôlaient des laboureurs et des manœuvres auxquels elles avançaient le prix de la traversée contre des garanties fournies par la famille (mise en gage de maisons, d'animaux) (2).

Le malheur des temps (on était en pleine période de troubles) valut à ces compagnies de nombreux clients (3). Les émigrants laborieux et économes, réussissaient généralement. Ils rapportaient au pays leurs épargnes ou les envoyaient à leurs parents. La révolution tur-

(1) La plupart grecques ou allemandes.

(2) Il arrivait même que l'émigranl vendît à l'avance son travail pendant un temps déterminé moyennant une certaine somme payée sur le champ. Il reprenait sa liberté s'il reversait cette somme avant le terme convenu.

(3) L'émigration macédonienne n'est, en effet, nullement causée par le trop plein de population. A ce point de vue la Macédoine serait plutôt une terre à coloniser. Si certains de ses habitants préfèrent la quitter, c'est que d'autres pays leur paraissent plus hospitaliers et qu'on y gagne davantage en moins de temps.

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que, en imposant aux chrétiens le sei^ice militaire, accentua le mouvement. Ainsi une source d'enrichissement s'ouvrit pour le paysan, en même temps que le séjour à l'étranger lui donnait de l'expérience et de la hardiesse.

D'autre part, les beys s'inquiétaient. A partir de 1902 surtout, les révoltes perpétuelles, la propagande bulgare et grecque, l'intervention des grands Etats montrèrent aux plus insouciants que les jours de la domination turque étaient comptés. Les propriétaires s'occupèrent alors de vendre leurs terres et les paysans, grâce aux bénéfices de l'émigration, purent, soit directement, soit par l'intermédiaire de marchands de biens, en acquérir quelques parcelles (i).

Bien que la conquête chrétienne ait respecté les droits de propriété des beys, ceux-ci n'en

(1) Le morcellement des grandes propriétés turques s'était du reste déjà produit depuis longtemps dans la banlieue des villes riches comme Vodéna, Verria, Naoussa. Là les chrétiens étaient admis assez vite à se rendre acquéreurs de terre grâce à l'influence de quelques-uns des leurs établis à Constantinople et protégés par les grandes familles phanariotes.

cherchèrent pas moins, plus que jamais, à se débarrasser de Icui^ fiefs. Ils ne paraissaient même guère en Macédoine que pour mener à bien cette opération ; aussi, les facultés d'achat du paysan ne pouvant suffire à cette offre, beaucoup de domaines passèrent-ils entre les mains de Grecs et de Juifs dont l'unique but était de les revendre avec bénéfice. En attendant, ils gardaient l'ancien mode de tenure turc, avec moins d'arbitraire peut-être, mais certainement avec plus de rigueur et d'àpreté.

Telle est la situation que surprit la guerre européenne ; cette dernière suspendit naturellement révolution en cours. Les achats et les ventes de terre cessèrent ; beaucoup de paysans, sachant par expérience combien est décevanle la culture d'un champ de bataille, laissèrent leurs champs en friche. Dans la Macédoine occupée par les Alliés ce n'est guère qu'en 191 7- 191 8 que rassurés et stimulés, ils se remirent à labourer et à semer. Encore un grand nombre étaient-ils absorbés par les travaux des routes militaires. Ils préféraient un salaire certain au

produit d'une récolte qu'ils estipiaient hypothétique.

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