UNIFICATION DE I. A DETTK OTTOMANE
Connue le gouvernement ottoman a di'jà ali'ecté expressément tous ses revenus au service des intérêts des divers éléments de sa dette, il en résulte que la Turquie est dans l'impossibilité mati'rielle de donner à la compagnie de Bagdad des all'ectations même simplement apparentes pour assurer le service de la garantie kilométrique. Dans ces conditions, l'affaire du cbemin de fer de Bagdad apparaît détestable; d'oii résulte l'impossibilité de lancer l'émission publique.
Qu"a-t-on fait? On s'est dit que si l'organisation linancière de la Turquie était l'objet d'un remaniement général, il serait alors possible, par d'babiles transpositions, de trouver en faveur de la compagnie de Bagdad les affectations indispensables, au moins sur le i)apier, et d'arriver ainsi enlin nu lancement de l'émission publique.
De là est née au moins pour une part l'idée de l'unification de la dette ottomane. Pour comprendre où en sont les clioses, le mieux est de suivre le développement, les progrès et les reculs de ce projet. Les dépêches communiquées aux grands journaux par les agences vont être pour
POINT DK VUE TECHMQUF. ET FlN.WCIEIl 15!)
nous (les points do repère précieux. Ces dépèclies, coinnie on sait, sont presque toujours soigneusement expurgées de façon à ne léser en rien les grands intérêts flnanciers qu'en général elles ont pour mission de servir. Pour mieux atteindre leur but, elles contiennent d'ailleurs une part de vérité ; d'heureux « recoupements » ou de simples rapproclienients de date permettant de lire entre les lignes.
Ces informations officieuses publiées à propos de l'unification de la dette ottomane sont caractérisées par une incohérence qui elle-même est hautement suggestive.
Le 12 décembre 19U1, le Joitriial publiait la dé- ])éche suivante :
Constantinople, 11 décembre.
« Le gouvernement a reçu une offre ferme d'un syndicat international pour la conversion de la dette ])ubliquc ottomane, à l'exception des lots turcs.
« Ce projet, qui('stpatronn('' par l'administration de la dette publique, se rapproche du projet de M. Rafiauf, conseiller au ministère des finances ottomanes, présenté autrefois au sultan et à la Deutsche Bank. »
Or, quel est ce M. Raffauf, conseiller au ministère des finances ottomanes? C'est l'un des hauts fonctionnaires civils allemands au service de la
KiO T.E CIIKMIN ])F. FKR DK BAGDAD
Tur(|iii('. ('.('ci nous (Wpliiiiie ilt'jà pour(|iK)i il a j)r(''soiil('' ;ui siillan cl ;i Ja Deulsclie. Hinili siiiiulliiiK''niciit un projet ile conversion de la delto publiciue. Constatons encore tiuc le nouveau projet annoncé par l'information connue émanant d'un syndicat international (!). terme bien vague, se rapproche de celui de M. Rail'auf au point d'éveiller une idée de quasi identité.
Pendant queliiur temps le projcl du s\ ndicat international (!) resta entouré d'un soig'neux mystère, mais il intrigua le correspondant du Times à Constantinople; celui-ci, ordinairement admirablement renseigné, écrivit le 3 février 1902 à son journal :
« On parle de l'existence d'un projet d'unification de la dette consolidée, dont la réalisation se ferait à brève échéance. En fait, il n'y a aucun projet d'unification qui soit mis en avant d'une façon concrète et personne n'a encore abordé le syndicat des bondholders ni l'administration de la dette publique à ce sujet... »
« Lorsqu'au moment du conflit franco-turc, Munir bey était à Constantinople, le sultan lui dit qu'il préférait l'unification et la conversion de la dette consolidée à tout autre genre d'opération, pour arriver à couvrir ledélicit de l'exercice en cours.
« Dès son retour à Paris, Munir bey écrivit que M. Routier avait un projet tout préparé sur l'opération même que le sultan désirait réaliser. Une copie du projet Routier fat transmise à Yildiz-Kiosk.
POINT RK VUE TKCHNIQUK ET !•' I N ANCI E R 161
« Ce document parvint au palais le 24 janvier et fut examiné par le sultan et Saïd paeha, qui tous deux déclarèrent qu'il était informe, incomplet et trop peu avantageux pour la Turquie Voilà où en est à l'heure actuelle le projet d'unification.
« L'unification de la dette consolidée et sa conversion en un fonds 4 pour 100, avec 1 pour 100 d'amortissement, procurerait environ un million de livres au trésor, mais cette opération ne saurait s'improviser. Il faut d'abord que les porteurs en acceptent le principe; alors on pourra préparer un projet pour le faire examiner et approuver par le syndicat des porteurs; ensuite il faudra qu'il reçoive la sanction impériale; enfin on devra modifier en conformité la loi de Moharrem.
« Somme toute, l'unification depuis la date de l'acceptation de son principe par les porteurs jusqu'à l'accomplissement des dernières formalités durera une année entière (1). »
Cette lettre du correspondant du Times est fort suggestive. Elle nous apprend déjà ce fait capital que le projet du syndicat dit international est en réaHté présenté par M. Rouvier, ancien ministre des finances français. On est bien surpris de trouver cet homme politique en cette affaire, mais ce n'est point encore le moment de nous étonner. Constatons simplement pour l'instant la connexion
(1) V. le Times, du 8 février 1902.
162 LK C H KM IN I) K FKIi D K ItAGDAI)
(les projcls lidinici- cl l^illaul', c'csl-à-dii'c de la UeuUche lidiili. (loiilrairciiicnt aux prcvisioii.s fort senséos du L'orrcspondaut du Times, les clioses semblent aller singulièrement Aite si l'on en juge, par cette dépêche reproduite par l'Écho île Paris du 24 février lilOn.
Constantinople, 23 février.
« La commission impériale composée des ministres des travaux publics, de l'instruction publi(iue et des finances s'est réunie sous la présidence du grand-vizir pour étudier la question de la conversion de la dette publique. Elle a ailopté le projet de M. Rouvier. ex-ministre des finances de France, comportant l'unification de la conversion des titres et la liquidation de la dette flottante. «
Le bluff' de cette information est évident. 11 apparaît bientôt, en effet, que les choses ne sont pas encore si prodigieusement avancées et qu'elles ne pouvaient pas l'être.
Le Temps écrit le 23 mars 1902 :
Coustanlinople, le 24 mars.
« Dans l'audience de vendredi, l'ambassadeur d'Allemagne a entretenu le sultan de la question de l'unification de la dette, démontrant l'intérêt qu'aurait l'appui de l'Allemagne dans la réalisation de ce projet, auquel elle est très favorable »
Voilà qui est grave à constater. L'Allemagne
l'OINT 11 F. VUK TKCIINIQfK ET FIXA NT. I F, H IC:!
s'engage à fond pour le projet de M. Rouvier, (|ue nous avions déjà des raisons de soupçonner n'être autre que celui de M. Raffauf, c'est-à-dire de la Deutsche Banh. L'intervention de l'ambassadeur de Guillaume II semble avoir eu quelque ellet, car le 10 avril l'.)02, le Times annonce :
« Afin de faciliter les négociations à M. Rouvier, la commission des finances a modifié considérablement les conditions stipulées primitivement pour l'unification de la dette turque. «
Le Bailij Teleijraph, reproduit le 24- avril 1902 par l'Echo de Paris, nous affirme : « M. Rouvier a informé le gouvernement ottoman qu'il ne pouvait apporter aucune modification à son premier projet. Le gouvernement, ayant besoin d'argent, est désireux d'en finir, d'autant plus que M. Rouvier serait disposé à faire une avance de cinq millions de livres quand l'unification se fera. »
Cin(| millions de livres turijues, c'esL-à-dire 5.000.000 X 23 = 115.000.000 de francs, C'est une somme. On ne savait pas M. Rouvier si ricbe. Dans quelle caisse peut-il avoir à sa disposition une somme aussi considérable. Le Temps vient à notre secours :
Constaiitinople, 1" mai 1902.
« En insistant sur l'acceptation du projet de M. Rouvier auprès du grand vizir, l'ambassadeur allemand a combattu toutes les objections de la
ir,4 r-K cil KM IN I)K FKH I) K BAGDAD
Porto. Lo, i^raiid \i/.ir a |iniiiiis t\t' [ircinlrc ces cxplicalions en considération. »
Cette ardeur du représentant du Kaiser en i;iveur du projet si cher à la Deutsche Banh no nous autorise-t-elle pas à penser que c'est cet étal)lisseniont financier qui a mis à la disposition de M. l{(juvier les lis millions que cet ancien ministre français fait miroiter aux yeux des Turcs.
L'Eclair du 5 mai 1902 déclare :
Cuiistanlino]ilf, 2 mai.
« On affirme que le sultan a pris un iradé acceptant le projet de conversion de 31. Hou\ ier avec quelques légères modifications. »
La nouvelle n'est point tout à fait sûre.
La Voix nationale, le S juin 1902, enregistre en effet :
M Un nouveau revirement s'estproduit en faveur du projet de conversion Rouvier. qui est appuyé auprès du Sultan par rambassadeur d'Allemagne malgré l'opposition de Sclim Malliamé.
« Un iradé impérial autorisant définitivement M. Rouvier à négocier avec les syndicats des bondholders sera promulgué incessamment. »
Le triomplie paraît proche. On l'annonce comme certain.
« Le conseil des ministres signera dimanche un mazbata en faveur du projet d'unification de M. Rouvier. » (L'Éclair, 8 juin 1902.)
l'ûlNT DK VUE TliCIlNIQUK KT !•' IN A .N'C.l Kll lG;i
Le sultan lutte cncoiv et clicrclie ;i obtenir de meilleures conditions. Le même journal nous apprend :
Constantinoplc, 17 juin 1902.
i( L'iradé relatif à l'unilication de la dette exprime le vœu qu(^ la nouvelle émission soit rt'duite à trente millions au lieu de trente-deux.
« Il stipule que 25 pour 100 des nouveaux revenus, et notamment l'accroissement des droits de douane résultant des nouveaux traités de commerce à conclure et le droit de timbre soient appliqués par le conseil de la dette publique exclusivement au service d'amortissement. Enfin l'iradé déclare que le gouvernement ottoman ne peut être tenu pour responsable dans le cas où le montant lixe annuel alloué à la dette publique par le service des intérêts et de l'amortissement n'atteindrait pas le cbiffre jirévu par le projet.
« A l'exception de cette dernière clause, on considère l'iradé comme favorable au projet.
(I On présume en effet que la Porte n'insistera pas sur la réduction, et il y a même Heu de croire qu'on trouvera unmodus vivendi pour le cas où le montant annuel alloué serait insuffisant. »
M. Rouvier et surtout ceux ponr qui il opère n'acceptent pas ces modifications.
Constantinoplc, 28 juin.
« Suivant un télégramme de l'ambassadeur de
105 LK cm; M IN l)K KKIt DK ISA CI) AD
Tui'i|ui(' il Paris, 31. Rouvicr nminlieiit intégralciiK'iil son projet relalivoineut au cliiil're do 32 millions (le livres et à la rosponsabililé de la Porte dans le cas où les revenus de la dette ne suffiraient pas au service deFannuité. » (Éclair, 2!) juin l!)02.) Les Turcs, sacrifiant tout au désir de touclicr un peu d'argent comptant, reculent inmiédiatcnient.
Constanlinople, 6 juillet.
« Le conseil des ministres a présenté au sultan un mémoire recommandant le projet initial de -M. Rouvier de préférence au projet amendé. » (A\-/f/(>, 7 juillet 1902.)
Constantinople, H juillet.
« Le conseil des ministres s'est de nouveau occupé mercredi dernier du projet de M. Rouvier, relatif à l'unification de la dette ottomane; le conseil des ministres a adressé ensuite au palais, à l'unanimité, un mazbata pour conseiller l'adoption du projet dans son intégralité. » (Matin, 11 juillet 1902.)
Puis nouvel arrêt :
« La promulgation de Tirade sanctionnant le projet Rouvier a été abandonné pour le moment, à la suite d'un avis que le conseil des ministres a donné hier, à l'unanimité, au sultan en faveur de la proposition d'un groupe de la Banque ottomane pour la conversion des emprunts des douanes de 1886 et des pêcheries de 1888 et pour la conclusion
l'OINT DE VUK T1■:C1I^MQUE ET FINANCIEU ir,7
d'un nou\ el cinpruiil de 2 millions de livres garanti par l'cconomie résultant de cette conversion. » (Petit Journal. 23 juillet 1002.)
Enlîn, le succès paraît devoir être dédnitif :
Coiislantiiiople, 2 août.
« Le pi'ojct Rouvicr, relatif à l'unification de la dette, a été approuvé par un iradé. Le sultan a approuvé également l'iradé relatif à la conversion de l'emprunt turc S pour KM) de 1880 garanti par les douanes, mais cette conversion ne devra être effectuée qu'une fois le projet Rouvicr mis à exécution.
« L'irmlé ncn'jitr toutes les coinlitious ilu projet Rouvicr, et le sultan en informera aujourd'hui M. Coustans d'une manière officielle au cours d'une audience. » (Liberté, i août 1902.)
Tiens, M. Constans a donc appuyé M. Rou\ier, mandataire de la Deutsche Bank? C'est un point curieux et intéressant sur lequel il faudra revenir Mais, nouveau retard, on n'a sans doute point pris toutes les précautions en usage avec les ministres turcs.
Le 31 août 1902, le Temps public :
Constantinople, 30 août.
« La promulgation de Tirade de la conversion des douanes est arrêtée à cause du ministre de la justice, ([ui refuse de signer le mazhata. »
168 LK CIIIÎMIN DE KKU DU lîAGDAn
Pourquoi?
Le 18 scpteiuhrc l!l()2. le Mutin nous renseigne :
Constantinoplo, 16 septembre.
« La seule cause du retard apporté à l'adoption du projet relatif à l'unification de la dette oltonimie est la (jucstion de la garantie. La Porte a soumis à M. Rouvier une nouvelle proposition à ce sujet. »
Une semaine s'écoule, puis paraît une noie semiémolliente, semi-comminatoire.
Constantinople, 24 septembre 1902.
« Le conseil des ministres a adressé dimanche au palais un mazbata d'où il semble ressortir que le projet relatif à l'unification de la dette publique ottomane n"a pas été abandonné. Cependant ce document est loin d'apporter à cette (jucstion une solution définitive.
« Le mazbata comporte des propositions que l'on a considérées comme peu précises et que M. Rouvier ne pourrait jamais accepter. Il est évident que le gouvernement ottoman clierclie à gagner du temps sans prendre aucune décision irrévocable. Cette incertitude se prolongera sans doute jusqu'à ce que l'une des puissances exerce auprès du sultan une pression sérieuse ou jusqu'à ce que les circonstances mettent lin aux atermoiements. » (Le Matin, 26 septembre 1902.)
Puis tout d'un coup le silence se fait. Les jour-
Point di: vue techniquk kt i-inancieu inu
iiaiix cessent de parler de runificalion de la dette ottomane. Quelques mois s'écoulent; enfin, après ijuelques notes vagues passées çà et là, le Matin publie le 8 février 1903 cette dépèche de l'Agence Heuter :
« Constantinoplc — G février. — Il n'y a que le svndicat français dont fait partie la Banque ottomane, et Tun des groupes allemands ([ui soient partisans du projet relatif à l'unification de la dette que la Banque ottomane a soumis h la Porte. Les autres syndicats, notamment le conseil des porteurs de litres étrangers, n'ont pas encore été consultés. Le succès du projet en question dépend de ladiiésion unanime de tous les groupes de porteurs de titres; cette adhésion est encore douteuse... »
Ces quelques lignes accentuent encore la vérité. Elles établissent, une fois de plus, que seuls les i groupes allemands et français ont soutenu le projet Rouvier, et cela évidemment parce que l'opération de l'unification de la dette était connexe à l'aflaire de Bagdad. L'ambassadeur de Guillaume II auraitil si activement manœuvré dans le seul intérêt des porteurs des fonds turcs?
Dès qu'il fallut renoncer à l'unification, seule opération assez vaste pour permettre de trouver, au moins sur le papier, la garantie kilométrique nécessaire à toute la ligne, et qui par son ampleur eût permis une vaste émission publitjue. les Allemands se rabattirent sur une combinaison de détail moins
170 LK CHEMIN DE FER \)V. liAGDAD
grandiose, mais pour eux aussi sûre. Ils se bornent à entreprendre la construction du premier tronçon de la voie, c'est-à-dire de Konia ."i Erégli. A FelFet de l'unification de la dette, qui devait permettre de réiiler d'un seul coup le sort de 2. 800 UilomèJres de voie ferrée, ils substituent un procédé dilierent qui ne vise plus que 200 kilomètres, mais ([ui pour linstant leur suflil (1).
D'ailleurs, si le projet d'unilicalion de la dette ottomane, motivé en grande partie par l'allaire de Bagdad, n'a pas encore abouti à l'instant où j'écris ces lignes, rien n'assure qu'il ne soit prochainement repris. La Deutsche Bcuik réussira peut-être finalement, mais alors la somme qu(; ferait gagner l'opération au gouvernement turc égalerait-elle les .']') millions exigés pour la garantie kilométrique?
Si on veut l'admettre, malgré toute vraisemblance, constatons au moins que ce n'est encore là qu'une hypothèse vague n'offrant pour l'instant aucune sécurité.
Relèvement des dîmes. — On présente encore comme une garantie d'avenir satisfaisante l'accroissement des revenus de l'I'^tat turc à provenir des impots et notamment de la dîme, qui, dit-on, s'accroitrait dans les sandjaks (provinces) traversés par le futur railway.
« Quant à la si''curit('' des \aleurs dos chemins de
POINT DK VUE TKCHNIQUK HT FINANCIER 171
fer ottomans, dit M. Rey, elle dépend h la fois des recettes dos Compagnies et du rendement des dîmes affectées à leur garantie. Or, on peut dire (jue chaque année ces valeurs sont consolidées, toutes réserves faites pour les circonstances spéciales et locales qui influent sur ce produit des récoltes; car les recettes moyennes et le rendement des dîmes sont en progrès depuis l'établissement des chemins de fer et cela s'exphque par le fait que hi facilité et le bas prix des transports engagent les culti\atcurs à étendre le champ de leurs exploitations agricoles (1).
Ce raisonnement est incontestablement juste, mais dans quelle mesure s'appliquc-t-il à la ligne de Bagdad?
Aujourd'imi, la fraction qui peut (Hre prélevée sur le revenu actuel des dîmes suflit tout juste au service des garanties kilométriques existantes. II y a donc un problème fort délicat à résoudre.
« Nous devons supposer, dit M. Hogarth, que le groupe de financiers représentés j)ar la Deutsche Bank et la Banijuc ottomane connaissent leur affaire. Ils ne concluront vraisemblablement j)as sans qu'une certaine sécurité soit assurée par la Porte. Mais comme chaque revenu de l'empire ottoman est déjà
(1) Alexis Rey, Slatistique des- principaux résultais tle l'e.rploitatalion des chemins de fer de l'Empire ottoman pendunl l'exercice 1898. Constantinople, 18y9.
172 LK CIIIOMIN I) K FKlt I)K liAGUAD
hiijiollièqur, nous sommes curieux d'ujiiirendre comment cette sécurité jiourrn être obtenue (1). »
E\ idcnimenl le gouverMeiiiciit oUoinaii peut toujours ('lever les impôts dans larégion traversée par le futur railway sous le fallacieux prétexte qu'il en augmente la prospérité. Mais ce ne serait là qu'une jonglerie d'écriture indigne de retenir l'attention. Les impôts ne rentrent pas d'après ce qu'on les fixe, mais on les fixe d'après ce que le pays peut donner.
On peut encore dire, ce qui serait plus juste : l'accroissement des impôts, de la dîme, dans les provinces traversées par le futur railway, permettra progressivement au gouvernement turc de trouver une partie des fonds qui lui sont nécessaires pour gager la nouvelle garantie kilométrique. Fort bien, mais dans quelle mesure les revenus de la dime dans les sandjaks traversés par les chemins de fer s'accroîtront-ils? Voilà qui est important. D'après le commandant Berger, ces revenus se sont accrus de 20 pour 100 dans les dix dernières années (2).
Mais, il s'agit là de la Turquie d'Europe ou des contrées les plus peuplées de la Turquie d'Asie. Sur le territoire qui sera desservi par le railway de Bagdad, en raison de la très faible population, de l'insécurité ou de la nature désertique du sol, le revenu des dîmes qui est déjà à peu près nul.
H)Nalional lieview, mai 1902, p. 468.
(2) V. Revue de Géographie, mai 1902, p. 387.
POINT I)h: VUE TKCIINIQUE ET FINANCIKR 173
même augmonli' de 20 jioui' 100. no rf'iiri'siMilcrait. encore qu'une somme infime.
Sur ce point, le profes.seur A. Yamlx'Ty a donné une note tout à fait juste :
« Prétendre que chaque nouvelh^ seclion aura pour effet immédiat de développer la riciiesse du pays et de permettre aux finances turques, toujours au bord de la I)anqueroute, de payer la garantie en comptant sur l'accroissement de revenus des droits et taxes, c'est ne pas connaître le caractère et le mode de payer des Orientaux en général; c'est ignorer le désordre de l'administration financière de la Turquie, et c'est oublier que cette fièvre d'accélération des communications qui concorde aujourd'hui avec l'esprit européen en mouvement sans repos n'est pas du tout adéquate aux Orientaux, qui ont pour pro\erbe : « La précipitation est l'œuvre du diable, la lenteur plaît à Dieu (1). ..
Cette appréciation se trouve corroborée par celle de sir Edgar Vincent :
« Jusqu'à présent, la construction des chemins de fer n'a pas amené les résultats espérés dans le développement de l'agriculture. Les causes de ce fait sont multiples ; on peut en trouver les principales dans le système absurde des (jœraiities brutes, les tarifs trop élevés des compagnies et les formalités
(1) A. Vambeby, l'Allemagne et VAyicjletcrre en Turquie. La Revue 1" août 1902, p. 272.
m LE CHEMIN ni; l'I.lt DK liAGDAD
a(liiiiiiisti'uli\os qui eiitrincnl. le coinriicrcf' (I ). »
Ces raisons otcps faits die ton (nolro appréciai] on.
Si l'on pcul (I mèmp. si l'on doit adniollrr: (pic les revenus des dîmes des sandjaks traversc's par le Inlur railway de Baj^dad se relèveront sensiblement dans l'avenir, il faut également penser que ce sera dans un temps beaucoup trop lointain pour qu'on puisse faire servir cette ressource au gage d'une garantie kiIométri(|ue (\u\ doit être trouvée préalablement à la construction.
La situation financière de la Turquie lui permetelle de contra<'ler l'obligation formidable (pie comporte un service régulier de la garantie kilométrique de la ligne de Bagdad?
Dans son rapport au sultan de 1890, sir Edgar Vincent, directeur de la Banque ottomane, a signalé le danger d'augmenter de ce fait les charges gouvernementales. Il dit textuellement : « Une nouvelle charge est venue peser sur le trésor public. Je veux parler des garanties accordées aux compagnies de chemins de fer »
Et plus loin : « Sur la dette et les garanties de chemin de fer, aucune diminution n'est possible (2).
« Je crois donc qu'en évaluant à 780.000 livres turques par an le total des garanties à parfaire, j'ai
(1) Rapport àe Sir Edgar Vincent à S. M. I. le Sultan sur la situation financière de l'Empire ottoman, décembre 1896. Voir l'Economiste français, 9 janvier 1897, p. 6.
(2) V. l'Economiste français, 9 janvier 1897, p. 3. Op. cit., p. fi.
POINT DIO VUK TICCHNIQUK ET FINANCIKR 175
pr(''vu le montant proljaljlc «le cliarijos devant grc- \ or le budget de Fenipire. (1) »
Or, 780.000 X 23 = 17.".)i0.000 fianes, soit 18 millions en chiffres ronds.
C'est là pour la Turquie une somme considi'rable ; la sagesse la plus élémentaire lui commando de ne point l'augmenter, de s'arrêter dans la voie des concessions à garanties kilomi'tritpies brutes, système que sir Edgar Vincent qualifie d'absurde. Von Presse! est du même avis. Pour lui, le système des concessions particulières et comportant des garanties kilométriques est onéreux pour le ti'ésor et les populations ottomanes (2).
Notre Wurtembcrgcois justifie ainsi son ajiprétion :
... « Examinons la situation à l'époque de l'achèvement de la section Konia-Adana-Maraciie, formant pour le tracé du sud le début de l'action.
« Pour cette œuvre les concessionnaires auront mis un capital surpassant de beaucoup la moyenne (surtout si on emploie l'écartement de 1 m. 44, chose excessivement difficile), et ils ne devront s'attendre pendant une longue période qu'tà un bien faible rendement. Les recettes seront nulles ou presque nulles, et dans tous les cas moindres que celles d'Eski-Chékir à Konia. Qui en souffrira? Le
(1) Op. cit., p. 9.
(2) Von Pressel, Len chemins de fer de Turquie d'Asie. Orell Fûssli, Zurich, 1902, p. 5.
tr('sor (lo rh]liil,, qui surcombo sous le poids dos garanties kilométriques (|u'il s'estengagéà paver (1 ). »
Il paraît donc :
1" Que le gouvernement turc ne peut pas raisonnablement, en assumant la charge nouvelle réclamée parle chemin de fer de Bagdad, tripler les obligations déjà lourdes, qui lui incombent du chef des garanties kilométriques;
2° Que le public, qui tablera sur des chiffres complaisants, s'exposera à de très sérieux mi'coniptes.
Procédant à la façon des chimistes, nous avons isolé chacun des éléments qui composent le corps dont nous faisons l'analyse, c'est-à-dire l'entreprise du chemin de fer de Bagdad; il n'est plus téméraire maintenant de tenter quelques conclusions générales.
Tout d'abord, si nous supposons la ligne de Bagdad entièrement et parfaitement construite, le nouveau raihvav peut -il donner, financièrement parlant, un résultat rapide?
(1) Op. cit., p. 72.
POINT I)K YUK TKCIINIQUE KT !•' I iN A NC I KH 177
La nécessité impérieuse de la garantie kilométrique reconnue par tous établit qu'au moins au début le chemin de fer de Bagdad ne saurait faire ses frais. Mais peut-on espérer, ensuite, un relèvement suffisanmicnt rapide du rendement kilométrique? Peut-on, par exemple, arguer des résultats donnés par les tronçons d'Anatolie, dont les recettes se sont, d'une façon générale, progressivement améliorées, et dire : ce qui s'est passé en Anatolie se reproduira en Mésopotamie? Un pareil raisonnement ne paraît pas justifié.
La future ligne Konia-Bagdad-golfe Persique traverse une région totalement différente de celle du tronçon Haïdar-Pacha-Konia. La Mésopotamie est souvent désertique ou marécageuse, et quand son sol est naturellement fertile, elle est presque absolument dénuée de population.
Précisons.
Quelle est la population des villes importantes et par kilomètre carré des vilayets ou provinces que doit traverser le nouveau railway?
Habitants
par Vilayets. Villes. Habitants. kilom. carré.
/ Konia 48.000 \
l Nigtlé 1.4.000
1Û)M.\ . . . / IsiKirta :« . 000 ' 1 1 ,7
Boufdour 28 000 l
\ Adalia :{1.000 ;
Adana 50 . 000 )
Ad.\na . . { Tarsous d9 000 tl.7
Mersina 12 000 )
178 LK CIIKMIN I)i: FDR DM BAGDAD
1 Mossoul 61.000 )
Mossoui,. Kerkouk 30 000 4,.'t
I Suléimanié 9.000 )
( Bagdad 180.000 j
1!a(;u.\ii . Hillé 41.000 6,4
' Kerbela 21.000 !
Bassora 22.000 )
Amara 10.500
.\SSORA. . ,. ..,,„ 5,,}
Soit une population urbaine de SHI.uOO télés sur un développement de voie ferrée dépassant 2.500 kilomètres!
Quant à la populalion rurale, elle est presque négligeable, au point i\o vue du trafic s'entend.
Dans le vilayet le plus peuplé, on ne compte pas 12 liabitants par kilomètre carré, et dans la majeure fraction du parcours la population rurale n'atteint même pas la moitié de ce chiffre. Encore ces ruraux sont-ils le plus souvent des nomades ou des pillards qui pendant long-temps seront nécessairement hostiles au chemin de fin*.
Or, ces données numériques, je les emprunte à von Pressel (1), l'homme peut-être le mieux (pialifîé pour avoir un avis en la matière, bien qu'il ait une tendance à être optimiste.
Ces constatations ne sont-elles pas plus que suffisantes pour autorisera conclure : il est impossible de compter sur un résultat rapide^ au foint de vue financier, de la ligne de Bagdad?
(1) Von Pressel, op. cit., p. 64, 65, 66 et 67.
POINT ni: VUK TECHNIQUE F.T FINANCIER 179
Je 110 suis pas seul à partugerccUcopiniori. C'est celle qu'exprime M. D. G. Hogartli dansla iV«/foMrt/ Review (1).
C'est encore celle do plusieurs Allemanils fort (pialidés. Le D' Hermann a publié dans la Deutsche Ruiulschm un article rien moins qu'enthousiaste sur le chemin de fer de Bagdad. Il se demande pouniuoi ce railway réussirait à enlever au canal de Suez son trafic maritime, alors que la ligne Uskub-Saloniquo no parvient pas à supprimer la route maritime de Trieste, et que la ligne d'Ismidt- Angora n'empêche pas les indigènes de transporter leurs marchandises à dos de chevaux, de mulets ou de chameaux. Pour le D' Hermann, croire que la future ligne pourra concurrencer les grandes voies maritimes est de l'aberration.
Le lieutenant-colonel Rogalla von Rieberstein, écrivain militaire allemand bien connu, manifeste des craintes analogues.
Cet officier a donné dans la revue allemande Uebei'cill ses impressions sur l'entreprise de Bagdad. Comme allemand et comme militaire, Tofficier de Guillaume II est enthousiaste du futur railway : « On suivra avec le plus grand intérêt, dit-il, une œuvre due à l'initive allemande et entreprise pour la plus grande partie avec des capitaux allemands. Cette œuvre ouvre au commerce, à l'industrie et à
(1) .\alionfil Bi-vieu\ niui d!m2, p. -nO.
180 Ll'. ClIhlMIN 1)K F 1:11 I) K lîAGDAn
la colonisatidii ilc l'AIlcmai^iio ilaits rE.\lr(''inc- Urieiil Mil Miiincl horizon promclfiinl Ixîancoup (I). »
Mais iiii poiiil de \ ne du Iralic, c'est-à-dire du roiulcinoiil linaiicier, le seul qid nous jiréoccujw dans ce chajiitre, le lieiileiiaiit-eoloiud von Biebersiein pense que « rétablissement de la nouvelle voie ne rt'alisera que dans un avenir assez (''loigiié les espérances que Ton fonde sur sa construction (2). »
Vraisemblablement, les Allemands n'obtiendront en Orient des résultais brillants que dans plusieurs dizaines d'années (.'j).
Est-ce à dire que l'entreprise de Bagdad doive être systématiquement condamnée? Point du tout. La possibilité d'un succès pour cette grande œuvre n'est pas exclue; il s'agit simplement de ne pas se faire d'illusions sur l'instant oii on l'obtiendra et à quelles conditions.
Le fait évident, le fait certain, c'est que ce succès linancier ne sera sensible, s'il advient, (jue quelques dizaines d'années après l'acbèvement de la \oie. Quant aux conditions de cette réussite, elles sont dictées par le simple bon sens et la nature même des choses.
La condition |)riniordiale est très nettement posée par von Pressel. 11 estime que « l'exécu-
(1) Revue du Cercle miUUtire, u" 13, 29 mars 1902, p. 358.
(2) V. Revue du Cercle mililaire, n» 12, 22 mars 1902, p. 322.
(3) V. Revue du Cercle militaire, n» 13, 29 mars 1902, p. 358.
POINT 1)1', VUE TKC.IIMQCE ET F I N A N C I i: U I8l
lion il'uii n'soau fcrn'' général serait un véritable siiccrs pour les capitaux qui y seront employés... jinarcu toiilcfois que l'œuvre soit coniluite sagement tant pour son instnllation que pour son exécution (1) ».
« Pour que les capitaux étrangers puissent avec confiance concourir efficacement à relever la situation économique de la Turcjuic, il faut, au préalable, que des bases sérieuses et bien calculées soient posées (2). »
n La iiyne de Bagdad est une entreprise réalisable si l'ou uc veut ]ias en cela faire un cou/i de bourse qui enrichisse les syndicataires au détriment des gens naïfs qui jirennent actions et obligations {H). »
^ oilà le grand mol hiclié. ( Ir, celte condilion iiiélucl.ibli'. sommes-nous cei'Iaiiis (|m elle sera réalisée'.'
Paul Delm rappelle la façon dont furent lancés les « lots turcs, » nécessaires à la construction des « Orientaux » :
« C'était au printemps de 1870. Les lots turcs furent introduits sur le marché de Vienne et sur celui de Paris au moyen d'une réclame extraordinaire. Il s'agissait d'une entreprise internationale pleine d'a\enir. On allait établir un cbemin
(1) V. Von PnEssiiL, Les clwiiiins de fer en Turquie d'Asie. Orell Fussli, Zurich, 1901, p. 25.
« Sagement conduite pour son installation " veut dire, surtout chez von Pressel : le choix d'une voie à petit écarteinenl et non de la voie normale.
(2) V. Von Pbessel, Les chemins de fer en Turquie d'Asie, p. i. (3)0/). cit.. p. 7.
iS-2 I, i; CIlKMIiX m: l'I'.lî IIK CACHAI)
(Ir fer entre rOccidciit et l'Oriciil, joindre Constuntinople, la mer Noire, Saloiii(|uc à rAulriclic- Hongrie et auréseiui européen ( ii passant pai- Belgrade, la Bosnie (1 ). »
La presse lit si l)ien (pie le l'.i mars 1X70 la souscription fut couverte; lu moitié des lots turcs furent j)laccs en Autriche-Hongrie.
Bientôt il fallut en rabattre. L'entreprise à peine commencée parut moins brillante. Les porteurs de titres prirent peur, les cours s'elfondrèrent.
« Les pertes causées par le jjaron de Hirscliavec ses lots turcs peuvent facilement sé-valuer, continue Paul Dchn.
« A l'émission, son papier \alait 18(1 fi-ancs et à la lin de 18H2, 2o francs seulement (2). »
Cette réduction momentanée formidable du capital initial fut tout entière supportée par les malheureux détenteurs de titres ; elle ne nuisit en rien aux lanceurs de l'alfaire.
« D'après un journal viennois, le baron de Hirscli se serait vanté d'avoir gagné dans l'émission des lots turcs 64 millions de francs et dans les affaires des chemins de fer turcs, en six ans, 12'} millions de francs (3j. »
(1) V. Paul Dbhn, Dcuischiaiid invt di,' Orii-nlbnlnini, p. 13. Franz. Municli, 1883.
(2) Op. cil , p. 16.
(3) Op. cit., p. 17.
POINT DE VUK TliClINlQUK ET ElNANCIEll 183
Ce sont là (les i)réc(;(lcnls dont il est sage de se souvenir.
La sécuiité des futurs porteurs de titres du railway de Bagdad exige évidemment que cette nouvelle entreprise soit soustraite aux spéculations fiiclieuses qui ont marqué rétablissement des Chemins do for orientaux.
Cette condition toute nioralo n'osl point la soûle qu'exige le succès de rontroprise du rail\\ay de liagdad. D'.iutres conditions, niatériollos ccllos-là, dcnuuidonl iMqiérieusomont h être réalisées.
La renaissance de la prospérité agricole antique du pays, — donc du trafic du chemin de fer, les marchandises devant consister surtout en produits du sol, — est subordonnée à l'exécution préalable de tout un ensemble de travaux.
Il faut que de nombreux embranchements de voie ferrée partant du tronçon principal aillent drainer les produits du solchms les régions les plus riches; il faut que le réseau des canaux fertilisants qui existait jadis soit rétabli; il est indispensable que les nomades soient enfin fixés sur ce sol, depuis tant de siècles champs clos de leurs razzias et de leurs luttes intestines. Le temps seul permet de réaliser un pareil programme. N'est-il pas évident que sa nature même exige des capitaux énormes et plusieurs dizaines d'années d'elforts bi(!n compris et surtout persévérants?
Ce programme de travaux implique encore une
18i !,)■: CHKMIN DK FKR I) K BAGDAD
opération préalablo : le roiit'orcemcnl dans dos proportions considéralilos de la population du pays, c'est-à-dire la colonisation de la .Mésopotamie.
Le lieutenant-colonel von Bicberstein estime que le chemin de fer de Bagdad, avec le temps, contribuera peut-être à la régénéresccnce de l'Asie Mineure.
« Toutefois, il ne pourra en être ainsi que si, grâce ù la nonvellc ligne ferrée et aux capitaux étrangers, on parvient à cultiver les rastes plaines fertiles de ht Mésopotamie et de la Babylonie (1 ). »
C'est là une condition sine qua non.
« Sur 17 millions et demi d'habilaiils. la Tur(|uie d'Asie ne com[>lepas 8 millions de Turcs ou populations assimilées; et sur ce nomluc près de "j millions habitent l'Anatolie (2). v
Donc, telle quelle est. la Mésopotamie est presque un pays désert et ses richesses naturelles sont sans valeur tant que des bras en nombre suffisant ne permettent pas de les exploiter. Or, la main-d'œuvre indigène, est-il possible de compter sur elle? Point du tout, car la population est infiniment trop clairsemée. Peut-on on outre se bercer de lespoir de plier brusquement au.\ travaux de la terre le Turc indolent, l'Arabe vagabond ou le Kurde pillard?
(1) Revue du Cercle militaire, n» ii, 1902. p. 322.
(2) Ludovic de Contenso.n, Chrétiens et Musulmans, p. 138. l'Ion. Paris. 1901.
POINT DK VUK TKCIINIQLIK KT K I \ A N C I iO U 18S
La maiii-d'œuvro qu'il faut à ro.xploitalioii de. la Mésopotamie, c'est la main-d'œuvre européenne. Depuis longtemps, d'ailleurs, les ('conomistes allemands y pensent. Depuis longtemps, ils tirent argument des petits groupements allemands qui ont réussi en Syrie et en Palestine pour préconiser une colonisation sur de larges bases dans l'est de la Turquie d'Asie.
11 V a moins de deux ans, Schneider é vo((uait déjà ré'Iablissemeni d'une bande de colons allemands allant du Bosphore au golfe Persique. 31. Herinann, inspecteur des exploitations agricoles des chemins de fer d"An;i(olie. conseiller des écoles d'agricuiluro lni(|n('s et adininistralcur d'une partie du domaine privé du sultan, ne croit jias à cette possibilité. Pour lui, la Turquie d'Asie n'a pas un climat si favorable et presque partout l'Européen doit subir l'étreinte épuisante de la fièvre.
« L'exemple des templiers allemands de Kaïil'a, dit-il encore, ne saurait être invoqué; en Anatolie les difficultés de colonisation sont bien plus grandes qu'en Palestine; le fanatisme musulman y est plus redoutable, l'administration plus tracassière et plus exigeante sur le backcbich. Le gouvernement ottoman ne favoriserait jamais une émigration, même allemande. Il multiplierait les conflits administratifs et les ferait traîner en longueur; pendant ce temps, les colons épuiseraient
18(1 Lie CIIUMIN Di: Fi;it UE l!A(il).\I3
leurs ressources. Ils l'erjiiciil en soininc une lr»!S mauvaise alFaire (I). m
Le lieutenant-colonel voii iiiclx'i'slein esl |)lus catégorique encore :
« En Mésopotamie, il y a 21 niillions il'lieclares de terrains alluviaux d'une fertilité extraordinaire et donnant deux récoltes par an. Mallieureuseinenl, connue la population de cetle région n'est (juc de quatre millions et demi d'habitants, on manquera de bras poui- cnlliver ces vastes étendues de sol. Il faudrait donc avoir recours à la coiotiisalion sur une vaste ('clielle pour rendi'c à celle i('>gion sa prospérité agricole d'autrefois. Reste à savoir si les musulmans toléreraient le développement de l'élément chrétien étranger auprès d'eux. D'ailleurs, ce ne sont, jias des milliers ou des centaines de mille de colons allemanils ou autres qu'il faudrait pour exploiter ces terres, mais des millions, et des capitaujo dans la même proportion. On estime que 10 à 15 millions de colons parviendraient difficilement à faire rendre aux terres de cette région même la moitié de leur valeur productive. Il serait difficile d'atteindre ce chiffre, car depuis 1820 le nombre des émigrants allemands qui sont allés habiter l'Amérique n'est que de S millions, et en 1901 ce chiffre n'a été que de 20.000 (2). »
(1) Hevnr. de (it-ogiapliie. art. Les inUrrts dt: VAHfnuigne dons l'Empire uUoinaii, par A. Bbisse, juin 1902, ji. 483.
(2) Revue du Cercle mililaire, 29 mars 1902, n° 13, p. 357.
POINT DK VUK TKCHNIQUK KT K I .NA iN C I K R 187
Le D' Paul Rolirhcich est sur ce point du même avis et apporte des arguments analogues. « Les colons souabes en Palestine, dits Templiers, l'ont une exception. Mais d'abord leurs établissements ont mis des dizaines d'années avant d'arriver h leur épanouissement actuel. Secondement, la plupart d'entre eux n'ont pas à vaincre les difficultés inhérentes à l'agriculture. Ils s'occupent de travaux plus faciles, de culture maraîcbère, d'élevage, des fruits du sud, des abeilles, de la fabrication du vin (Ij. »
Paul Lindenberg, qui a voyagé en Turquie d'.\sie en 1901, écrit aussi :
« Il y a sans doute en Anatolie suffisamment de place pour des centaines de mille d'agriculteurs, mais on ne peut songer à y créer une colonisation allemande ni grande ni petite. Abstraction faite de l'extrême méfiance que provoquerait cette mesure chez d'autres nations, la Turquie elle-même ne permettrait pas cbcz elle l'établissement d'un Etat dans l'Etat qui, rattaché fidèlement à la mère patrie, ne lui procurerait ultérieurement que des embarras politiques et des difficultés locales inévitables. La colonisation est irréalisable au point de vue politique (2). »
Le D' Dïiring pacha renforce encore cette conviction.
(1) RoHBBACH, Die Hacjdadbahn Wifijanal. Berlin, 1902, p. 20.
(2) Cité par A. Drisse. Les intérêts de l'Atlcmagne dans l'Empire ultuman, V. Revue de Géographie, juin 1902, p. 486.
ISS l.K CIIKMIN i)\: K K li I) K ItAGUAII
« Toul lo luoiidc, (It'claro-l-il, csl d'accord sur riiiipossibiliti' do la petite colonisalion. L'iiiipossi bilité do la grande repose sur des raisons d'ordre psycliologiquo : 1" le gouvernoiiient ne s'y prêtera jamais; 2° le Turc no souliaito nullonieni do voir la civilisation de TOccidenl s'introduire clio/. lui; il la considère plutôt comme un mallicur... Les conditions delà propriété foncière on Tunjuie sont si étranges, si embrouillées, si dilîérentes des noires, qu'elles constitueraient des obstacles insurmontables à l'acquisition des terrains jiar les grandes sociétés. La notion du représentant juridique n'existe pas on Turquie: rac([uisilion ne peut être qu'individucdle. Pour la rendre collective, on devrait entreprendre des pourparlers interminables... En supposant qu'une société par actions parvienne à se constituer, il lui faudi-ait, pour réussir, des privilèges spéciaux, une administration, une police, des collecteurs d'impôts particuliers; il en résulterait un sentiment de profonde hostilité chez l'élément indigène, traité avec moins de ménagements... La colonisation en grand par des Européens aboutirait à un asservissement moral et matériel des indigènes, à l'accaparement des meilleurs terrains exploitables. Or l'Anatolie est considérée par le musulman comme son dernier asile, sa suprême réserve. Los musulmans d'Europe, les Tcherkcsses, les Turkmènes du Caucase y émigrent continuellement... Il y aurait
POINT Di: Vli; Tl.ClINIQUE KT F I N'ANC I KR 18tl
conllil porptHuel. Les entreprises indusfriellcs el minières pourraient peut-être y réussir, mais elles so heurteraient à un gros obstacle : l'instabilité de la main-d'teuvrc. Le district minier d'IIéraclée occupe bien environ dix mille travailleurs; mais il n'v existe pas de population ouvrière dans le vrai sens du mot. Les ouvriers proviennent de différentes régions, travaillent de douze à quinze jours inovennant un salaire journalier de deux francs en\ iron. et retournent ensuite dans leurs foyers : le salaire ac([uis leur permet de payer les impôts. Ils redeviennent cultivateurs, ensemencent leurs ciiamps, et restent fidèles à leurs terres et à leur loit. La richesse minière de l'Asie Mineure est cependant extraordinaire. Des millions et des millions sommeillent sous terre. La région nordouest, avec ses ressources on houille, fer, nickel, cuivre, constituerait un district industriel de premier ordre. Mais il est totalement dépourvu de population, et aucun homme d'Etat turc ne se prêterait à son envahissement par la main-d'œuvre étrangère (1). »
Donc conclusion nouvelle : la colonisation euroliéenne pourrait arec le temps restituer à la Mésopotamie sa prospérité antique; dans l'état actuel des ciioses elle ne semble pas pi'obable. En tout cas, elle est sûrement impossible dans les proportions
(i) Revue (le géoijrajiliie. juin 1902.
iwo i.K ciiKMiN III-: ri:i! dk iiagdai)
qui seraioiil m'ccssaircs [xiiir (|ii"i'll(' IVjI criicju.'c.
Abordons un autre orJre de considi-rations.
Uneentreprise comme celle de Bagdad ne saurait être menée à bonne fin que si les travaux qu'elle comporte peuvent être accomplis dans de sunisanlcs conditions d(^ calme niatt'Tici et niin'al.
N'oublions pas que d'Aiiitab à Mossoul le tracé de la ligne passe sur le territoire kurde. Cette terre classique des pillards est le domaine de bandits patentés dont quelques-uns ont une véritable notoriété. On trouve parmi eux Ibrahim pacha, général des hamidiés; c'est-à-dire de cette milice irré gulière qu'Abd-ul-Hamid cherche à former avec des Kurdes ou des Arabes nomades sur le modèle des cosaques russes. Bien que nominalement représentant du sultan, en fait il est une sorte de souverain autonome et répand la terreur dans le pays. Un peu plus à l'est, entre Mossoul et Diarbékir, est le campement de Mustapiia pacha. Lui aussi est général des hamidiés; c'est un confrère d'Ibrahim, s'entendant fort bien, depuis des années, à lever sur les caravanes et les voyageurs des droits de péage irréguliers.
En pays kurde, les Ibrahim, les Mustapha de moindre importance, mais aussi dangereux, sont légion. Croit-on que ces belliqueuses populations vont laisser bénévolement s'accomplir des travaux qu'ils comprennent fort bien devoir être la fin de leurs rapines? Ce serait se tromper étrangement.
POINT DK VIIK TKr.IINIQUK l'.T F I X A N C I i: 11 191
Le consul général allemand Stcinricli, qui a accompagné la mission chargée crétuilier le ti'acé projeté, n'apas commis cette erreur : « L'insécurUé est telle dann toutes ces contrées, aurait-il dit. qu'il faudrait deux corps d'armée pour gardrr la ligne. »
La sécurité locale des travaux en Mésopotamie iiiétne ne sul'lit pas encore. Une paix suflisante dans l'empire ottoman paraît en outre nécessaire.
Or, les désordres vont croissant dans les États du sultan. Les affaires macédoniennes préoccupent toutes les chancelleries et mettent en question rexistonce du Turc en Europe.
En Asie, le Yémen tei d à se di'tachcr. Le Iledjaz commence à donner des signes d'agitation périodi(|ues. L'Irak Arahi. dejjuis Ibilla jusqu'au golfe Persique, est en insurrection, les Nedzéens viennent y donner la main aux tribus révoltées et, unies à celles-ci, livrent des combats sanglants aux troupes tunjues, qui, récemment encore, ont eu le désavantage et subi des pertes sérieuses.
Le sultan Abd-ul-Hamid est sexagénaire; des hommes connaissant bien le palais m'ont affirmé, à Constantinople, que le sultan est atteint de graves maladies chroniques.
Quoiqu'elles soient dissimulées avec soin, il est probaJjle qu'Abd-ul-Hamid ne vivra pas jusqu'à l'achèvement du réseau qu'il vient de concéder aux Allemands.
Or, si ré'signés que soient les Turcs, ils n'ont pas
VM LK Cil KM IN l>l. K K lî I) K I! AGI) Al)
Vil sans (''pi-din cr aulaiit, (riiiiiniliatioii (juo de co- Ktc les Allemands arri\er à pénétrer les cinq provinces de Konia. Adana, Alcp, Bafi^dad et Bassora.
Los TiuTS perspicaces comprennent fort bien qu'il ne s'agit pas seulement pour les intrus de tirer profit des ressources commerciales et industrielles de ces régions si chères à l'islam, mais aussi et surtout d'arriver à les coloniser, à s'assimiler ensuite la population indigène et à y dominer enfin.
Cette conviction n'existe pas seulement dans la classe élevée; elle est partagée par la classe moyenne.
Tant qu'Al)d-ul-lIamid vivra, il est probable qu'il ne détachera pas la Turquie des Allemands; il matera l'opinion turque et soutiendra quand même la société d'Anatolie et ses diverses entreprises. Mais du jour oii il disparaîtra, les Allemands auront à se défendre contre les mauvaises dispositions du nouveau sultan, que celui-ci s'appelle Réchad, Ahmet, Kemal. Eddin ou Yousouf Yzeddin.
Il est incontestable que, le firmau de concession ayant été délivré et les travaux commençant dans le délai prévu par la convention, le gouvernement turc ne pourra brutalement déposséder la société ; mais dès qu'en haut lieu les dispositions seront devenues mauvaises pour elle, les clauses les plus avantageuses qu'elle a fait insérer dans son contrat deviendront, par suite des interprétations qu'adop-
POINT DE VUK TECIINIQUK lOÏ KINANCIIOH 193
Icront les aulorités intermédiaires, des sources de difficultés et de dommages. On verra plus loin d'ailleurs que riiypotlièse d'une intervention militaire russe venant brusquement interrompre par la force les travaux est encore parmi celles qui doivent être envisagées (1).
Dernière condition générale (|ui serait ni'cessaire à la réussite financière du projet allemand. Il faudrait que la situation budgétaire de la Turquie allât s'amélioranl, sinon il est évident que la sécurité donnée par la garantie kilométrique, quelle qu'en soit la forme, finirait par devenir illusoire.
Mallieurcusement, il ne semble pas que les finances du pays turc, si riclie de sa nature mais si mal gouverné, s'arrangent
La situation budgétaire de la Tur(|uie est si embrouillée que le sultan, sans cesse aux abois, ne peut faire face aux plus vulgaires obligations. Depuis longtemps, c'est une règle établie que les fonctionnaiies ne touchent par an que trois ou quatre mensualités de leur traitement au lieu de douze. Les fonctionnaires de Constantinople étaient un peu ])lus favorisés : le jour de la fête de l'avènement du suhan, à la fin du mois d'août, ils étaient sûrs de toucher au moins une mensualité entière. En 1902, ce versement bien modeste n'a pu, pour la première foiS;, être fait qu'aux seules trou[)es de la garde du
(l; Voy. p. 31û.
194 LK CIIKMIN lii; K K It llK DAllDAl)
palais (le Vildiz. Yoilii un l'ail (jui cinlil loiii; sur la [ii'iiurie du Iri'sor oltoinau.
La di'lrcsse est si f^rande, la situation si inextri- (•nl)le(|ueles Turcs, avec leurfatalisme, ne cherchent miMiie plus k lutter. Ils s'abandonnent au courant, comptant beaucoup plus jiour sortir dembarrassur des expédients douteux et imprévus que sur des réformes (''tudiées, sérieuses et profondes.
Toutes ces conclusions partielles et diverses, tâchons de les fondre en une conclusion gént'-ralc, à la fois aussi courte, aussi expressi\ e et aussi juste que possible.
Peut-on dire (lue l'entreprise de Bagdad se présente dans des conditions favorables"?
Le contraire semble l'exacte vérité (1).
Le simple bon sens permet de prévoir, en eU'et, l'existence inéluctable d'une période fort longue exposant à des aléas considérables. Le rendement de l'entreprise en intérêts est par suite soumis à des risques difficiles à contester.
Le choix de la \ oie normale, au lieu de l'écarte-
(1) Bien noter qu'au cours de tout ce chapitre il s'agit strictemenl du point de vue teclmique et financier.
Il est évident que le chemin de fer de Bagdad sera utile aux villes dans lesquelles il passera: il en est ainsi du moindre chemin de fer élecloral.
On peut également soutenir que la civilisation générale gagnera à r « européanisation » de la Turquie d'.\sie.
Ces considérations, toutefois, ne suffisenl pas aux souscripteurs dont on sollicite les fonds.
POINT Di: VUK TKCHNMQUE ET FINANCIEB 195
ment réduit d'un mètre, paraît une faute extrêmement grave qui rend économiquement le proliième à peu près insoluble.
Sans doute, la période des difficultés, si longue soit-elle. ne se prolongera pas indéfiniment, mais pendant qu'elle aura cours, les actions et obligations de l'entreprise subiront une baisse considérable, et les souscripteurs d'Occident, surtout les Français, ne connaissant bien ni le pays ni l'affaire eUe-mème, s'estimeront iieureux de vendre à bas prix les titres acquis par eux très cher. Ces litres seront rachetés par les Allemands, et ceux-ci, toujours défendus par leur gouvernement, arriveront à calmer les autorités ottomanes, en payant bien quelques hauts fonctionnaires. On verra alors les Turcs, qui ne persévèrent pas plus dans leurs haines que dans leurs sympathies, se remettre au mieux avec la société allemande.
Cette opération sera d'autant plus aisée que les Allemands, ayant la haute main sur le conseil d'administration de la société d'Anatolie, seront merveilleusement placés pour prendre toutes les mesures propres à la préparer. On peut donc prévoir que, finalement, grâce à cette très large réduction indirecte du capital initial, opérée aux dépens des souscripteurs primitifs, les Allemands rendront peut-être viable l'entreprise au point de vue financier.