LK CHEMIN DF. FEU I)K RAGDAI
monts; les fabricaiils allemands sont ccrlains d'encaisser le j)ri.\ de leurs rails, de leurs macliines, de leurs wagons (1),
Tous les risques se trouvent en réalili' eonrenlrés sur le eapital. (Ir, comme ce capital duil èlre fourni surtout par l'épargne française, et (|u'il peut être ensuite restreint aux dépens de celle-ci par le procédé indiqué plus haut (voir p. l!)a), il en résulte que les risques se trouveront par ce fait même concentrés sur les porteurs français.
Si l'affaire réussit, les titulaires d'actions ou d'obligations toucheront leur 4 ou leur 3 pour 100, ce qui paraît bien devoir être un maximum. Si la rémunération du capital n'a pas lieu suffisamment vite ou dans une proportion satisfaisante, ce qui est très possible, les cours de la Bourse déprécieront peut-être les titres et dans une proportion considérable, mais l'Allemagne n'en conservera pas moins les bénéfices qu'elle peut attendre pour ses sujets ou en tant qu'Etat de cette entreprise allemande.
Car, et j'y insiste encore, le caractère allemand du chemin de fer de Bagdad est assuré d'une façon inébranlable.
Le nouveau raihvay n'est en somme que lesimjde
(i) Ces derniers auront forcément la partie belle, puisque les fournisseurs français pourront lutter difTicilement ; sur ces divers produits fabriqués, les prix allemands sont notablement inférieurs aux prix français.
L'ALLKMAGiXE ET LA TURQUII' 211
prolomn'mentdes chemins de fer déjà allemands du réseau d'Anatolie.
Les écrivains d'outre-Rliin ne se font pas faute d'ailleurs de proclamer qu'ils travaillent en Asie pour eux-mêmes et à l'exclusion de tous autres.
Dans la préface de son Atlas commercial de l'Asie 3Iincure. le D' Ernst Friederich le dit sans ambages : « Cette carte commerciale des produits du pays a été établie spécialement pour les marchands allemands. En conséquence, lorsque les noms de localités ne possèdent point déjà unalpliabet latin, on a adopté intentionnellement des caractères allemands (1). »
LeD' Paul Rohrbach, de son côté, a marqué nettement la situation :
« Maintenant, il ne peut subsister aucun doute. La société du chemin de fer d'Anatolie, qui est aux mains de la Banque allemande de Berlin, aura la direction technique et financière de l'entreprise. On peut donc dire que le chemin de fer de Bagdad est en fait une entreprise allemande comme on l'a souhaité et comme on s'est efforcé de l'obtenir de notre côté et comme aussi nos ailversaires ont essayé à Constantinople de l'empêcher avec tant de jalousie et de ténacité (2). »
(1) Handeh und produkienkarte von Kleinasien, D' Ernst Friedrich. Sternkopf, Halle, 1898.
(2) D' Paul Rohrbach, Die Bagdadbahn, in dit Zeit, p. 549. Berlin, 30 janvier 1902.
212 Li; CIIKMIN l)i; KKIi l)K IIAODAI)
l^c li('iiti'ii,iiil-(uli)iicl Ilildclil'aiiill n"<'.sl pas moins afliiiiialir.
« La concession a (Hc accorilôo ii la lin de ISil'.l. et on prut oslinicr qu'ello a ('-te ol)t('nur •^vàn- à la politi(|U(' (lu nouNci'ncnient alloinaml. (|iii a rt'solunicnt r('von(li(|uc ponr son pa\ s le nilc ilc puissance niiinilialc dans le conceil îles iialions. La conslractiuii de la liniii' se troiin' donc en nidiiis allemandes ; il en est de mniie des Inslnllalioiis muriUmes considérables construites jar la conijiafjnie dWnatolie sur un emplacement qui fournira un port excellent et dans la baie d'Ismitll, à lendroil dit Haïdar- Pacha, près de Sculari. sur le Bosphore, en face de Conslanlindple. dunl ladite localité eonslilue en quelque sorte un faubourg (Ij. »
Un fait révélateuraurait dû déjà éclairer ceux qui, avec une obstination singulière, veulent voir dans l'affaire de Bagdad une entreprise internationale.
A la fin de mars 1902, les journaux turcs ont publié la note suivante:
« Jusqu'à ce jour, MM. Zander (représentant de la Deutsclie Bank) et Huguenin, agissaient comme présidents du conseil d'administration du chemin de fer d'Analolie. A partir de ce jour, J\I. Zander prendra le titre et les fonctions de Directeur des lignes de la nouvelle concession et M. Huguenin reste ilirecteur de la ligne d'Anatolie. »
(1) Internationale Bei'ue iiber die gesammtcn Aniieen und Ftolten, p. 73, mars 19Û2, von \Yitzlebe.\, Dresden.
L'Ai.i, i:.M .V(;nk i;t i.a tuiîquik iis
Coinuu" M. Zandcr csl iioloirciiieiil riioiiiino de Deutsche Bnuk et. (lu'il exerce iniiintcnai)l les fonclions (le directeur des lignes de la nouvelle concession, le caractère allemand de l'entreprise apparaît mar(|U(' aussi |)roi'ondr'nient (ju'il est possiljle.
L'AUeniagiie n"a donc jias à craindre de travailler pour autrui. Ses sécurités sont prises; elle peut sans inquiétude tâcher de recueillir les dill'érents bénéfices ([ui s'ofl'rent à elle.
Quels sont-ils"?
Le commerce allemand vient de faire dans le Levant des progrès remarquablement rapides.
« En 1880, le commerce de l'Allemagne avec l'Empire ottoman se montait à 8.500.000 francs ; en 1900 il s'élevait à 81.250.000 francs; en 1901, à 84.i")0.000 francs et avait par suite décuplé en ■vingt ans (i ). »
L'activité des Allemands et surtout le constant appui (jui leur est assuré de 15erlin leur a permis de réaliser ce prodige, mais la nécessité où ils se trouvent de vendre à tout pri.x leurs objets fajjriqués les oblige impérieusement à cbercher de nouveaux débouciiés.
Ils tiennent absolument à s'emparer de celui de l'Asie turque, et ils le disent.
« Le but que l'Allemagne poursuit par le cbcmin Ac fer de Bagdad n'est absolument lien autre que
>{1) Revue (le Géograpliii'. juin idOi, p. 492
214 l.i; CIIICMIN l)K KElt DK KAiiliAI)
l'extoiision elle renforcement Je ses relations l'-cononii(jues avec lEmjiire turc (i). »
Le major Schlagintweit est aussi catégori(|ue :
« De toutes nos forces nous devons tâcher ilrjà «le nousassurer commercialement ce territoiri'. 11 faut qu'il soit un (lébouché pour la production allemande, surtout au moment oii toute l'Amérique économique et induslrioUe se dresse en face de l'ancien monde, au moment où la Russie cherche à conquérir l'Asie entière et où l'Angleterre s'efforce d'établir avec ses colonies un seul territoire économique (2). »
Partant d'idées aussi fermement arrêtées, on peut être sûr que les Allemands, avec leur exclusivisme et leurs qualités d'activité si réelles, s'empareront commercialement de la Turquie d'Asie dans toute la mesure possible. Sans aucun doute, si quelques années après l'ouverture de la ^■oie ferrée il est possible de mettre en mouvement certaines entreprises industrielles, ce seront évidemment les Allemands les mieux placés pour tenter la fortune. Ils commenceront probablement par exploiter les charbonnages d'Éregli, puis, si les Turcs continuent à les laisser opérer librement, ou verra les pétroles de Kerkouk faire bientôt concurrence à ceux du Caucase et de Roumanie.
Comme commerçants, comme industriels, surtout
(Ij D' Paul RoHRBACH, Die Zeit, p. 550. Berlin, 30 janvier I90i. (2) Beilidge zur Kolonialpolitik und Kolonialicirtschalft. 2" année, i' cahier, p. 108. Berlin.
L'ALLKMAGNK ET LA TURQUlli 215
comme employés du chemin de fer, quekjues milliers d'Allemands trouveront ainsi à se caser.
C'est sous cette forme mitiyée que les Allemands coloniseront en Turquie d'Asie. Ce ne sera point là, certes, la colonisation du nombre, indispensable pour mettre en valeur les richesses agricoles du pays, mais ce sera la colonisation de (jualité.
Lorqu'on a constaté avec quelle méthode le torrent germanique est dirigé sur les points essentiels de la péninsule des Balkans (1), on ne peut pas douter de ce qu'il adviendra en Asie Mineure.
En Europe, le gouvernement de Berlin a toujours eu l'art de savoir discerner d'abord et de s'emparer ensuite des points politiquement importants.
Peut-on admettre que Guillaume II ne s'ingéniera pas à jalonner la route la plus courte vers les Indes de groupements allemands qui en assureront la garde, en même temps qu'ils rehausseront le prestige de son empire ?
Il y a cinquante ans, un voyageur allemand en Anatolie, Ludwig Ross, professeur à Halle, exprima pour la première fois la pensée que l'Asie Mineure pourrait être un champ de colonisation pour l'Allemagne. Depuis, cette idée a été reprise maintes fois. Le simple raisonnement nous montre aujourd'hui qu'elle est inapplicable sur de larges bases, mais si quelques milliers d'Allemands sont un grain de sable
(1) V. L'Europe et la question li'AutricJie au seuil du vinglième siècle, p. 330 et suiv. Pion. 1901.
210 LK Cil KM IN IJ K KKR 1) K liAGlJAI)
(le plus ilaiis les Jésorls nu'sopolaniiens, s'ils sont incapables (raugiiienlcr sensiblement le lialic du railw ay, ils n'en constitueront pas moins des jalons de l'inllucnce allemande, des consoninuitcurs sur un sol étranger des produits de la mère patrie, en même temps qu'ils trouveront un emploi de leur activité et peut-être, dans quelques entreprises industrielles, le cliemin de leur propre fortune.
C'est dans cette mesure que l'eutrejinse du cltemiii de fer de Baydad facilitera la roloiiisation allemande.
Si faible soit-ellenuméri(juement, cette colonisation allemande ne peut manquer d'avoir dans l'avenir son rayonnement politique.
Pour l'imaginer, il suffit de se rappeler ce fait que les colonies allemandes de Jall'a et Kaïlfa semblaient avoir complètement oublié leur origine; la visite sensationnelle de Guillaume II en 181)8 suffit à réveiller chez elle les vieux sentiments teutoniques qui n'étaient qu'endormis.
Si jamais les rails atteignent le golfe Persique, le railway de Bagdad, quel que soit son trafic, n'en constituera pas moins la route la plus courte ver les Indes.
Au point de vue du commerce, le fait sera loin sans doute d'avoir rinq)ortance qu'on se plaît sou vent à lui attribuer, mais au point de vue de l'influence morale, politique et militaire?
Qu'on songe un peu à la signification de ceci :
L'ALLICMAGNI-; KT LA TUHOLMi; 217
la route la jiliis courlo vers les Indes loiiibée dans les mains de la première puissance militaire du vieux monde !
Considi'ronsla poussée de rAIlcmaiine vers l'est :
Laissons parler un Allemand, Paul Delm : «Déjà Frédéric List reconnut la signilication économique de l'Orient pour l'Europe centrale allemande.
« A la liri de la guerre de Crimée, Roscher préconisait, non point l'émigration vers l'Amérique, mais vers le sud de l'Europe. « Il })0urrait en être tout « autrement, disait-il, si le courant de l'émigration « était dirigé vers les terres voisines de l'est, donc « vers les parties riches, mais peu peuplées, de la « Hongrie, vers la Moldavie et la Valacliie, vers la « Bulgarie et sur le côté nord de l'Asie .Mineure. »
«. Cette idée, Frédéric List la soutint toujours ardemment. L'indéniable génie de c«t homme en a marqué le caractère non pas théorique, mais pratique.
« Dans ces régions, il serait possible, par une concpjète pacifique, de créer une nouvelle Allemagne qui oiïrirait en grandeur, en population et en richesse à la vieille Allemagne le plus solide bastion contre le danger russe, contre le panslavisme (1). M
Cette politique, (jui a été suivie en Autriche et à ses dépens par le gouvernemci.t de Berlin, a
(1) Paul Deii.n, Deiitschland unil di; Oi ieiilbalinen. p. 41. G. Franlz, MunicI], 1883.
£18 Li: CHKMIN DIO FKR I) K liAGDAD
bicnlôl l'Ié aiipliiiuéc dans les Balkans. On va maintenant la tenter en Tunjuie d'Asie.
Lorsqu'on connaît les caractéristiques générales et les raisons du programme naval allemand, on s'explique alors beaucoup micu.x pour([uoi Guillaume II tient tant à la ligne de Bagdad.
« Le Nauticus posait en 1901 l'axiome suivant : c'est en Extrême-Orient et, particulièrement, en Chine, que se trouve à l'avenir le centre de gravité des intérêts économiques d'outre-mer de l'Allemagne (1). »
L'installation allemande à Kiao-Tcliéou en 1807 a marqué le début de cette action extrême-orientale. La récente insurrection des Boxers a facilité à Guillaume II la pénétration de la province de Chan-Toung, l'une des plus riches de la Chine.
Là-has, comme en Turquie, le prestige allemand a fait et fait d'énormes progrès.
Le lien entre les différentes étapes de l'expansion germaine n'est-il pas évident?
Si les Allemands s'installent avec leur railway en Turquie d'Asie, la radiation orientale de l'influence germanique s'exercera pleinement.
Maîtres de cette gigantesque voie ferrée qui s'étendi'a sans interruption depuis Hambourg jusqu'au golfe Persique, les Allemands feront de son point d'aboutissement la tête de ligne de leurs
. (Il Qi(eslions diiilonuiliijues et coloniales, n° du 15 mai 1902, p. 399.
L'ALLEMAGNK KT LA TUUyUIK 219
navires rapides à (losliiialioa de l'Exlrèiiie Orient.
Le Clian-Tounj;, dont (iuillaunic II est en train tic s'emparer conformément aux principes de la WcUiiolitik, se Irouxerait ainsi relié par les voies les plus directes à la Confédération germanique, dont on constaterait alors, dans toute sa \ igueur, la radiation extrème-orieiilale.
Enfin dans sa dernière forme, la ratliation serait pangi-rmaiiiste. « Créer des colonies et des cultures allemandes en Turquie, dit le D' Kaerger, est un plan qui, en dehors de ses conséquences pour la politique et le tralic universel, a une importance toute particulière pour le pangermanisme.
ce En raison de la situation de ce territoire, non seulement l'Empire allemand, mais le peuple allemand tout entier, devraient contribuer à cette tâche.
« Les tribus allemandes de la Suisse et surtout celles do l'Autriche devraient être appelées à y coopérer aussi bien que celles de l'Empire allemand (1). »
Rien n'est plus juste en eifet. Après la mainmise sur les pays des Balkans et de l'Orienl, la dernière phase de l'œuvre de Paul de Lagarde et du D' liasse pourrait être plus facilement accomplie : l'extension, au besoin par la guerre, de l'Empire allemand vers le sud.
Ce plan politique conçu dans la capitale prus-
(i) Alldeiihclie Dliitler, 1893, p. 224.
220 Lh: CHKMIN D K F i: It l)K lîACDAI)
sicmic iiiiiilii|U(' iK'cessaii'oimMit un cornll.iirc niililuire
Il n'y a pas (|iie ri'lal-major turc (iiii t'agiicra au railway ilc Bagdad. Lisons un oldcier allemand :
« Les Allontnids (ipjiorteiit, cit.r aussi, un i/tmid inti'Ti't straUkjique au iliemùi de fer deBaydad, car, lors d'un blocus cventuol du canal de Suez, blocus qui, par suite de difficultés politiques ou, plus tard, lors des opérations militaires, n'est pas à considérer comme impossible, cette ligne ferrée constituera pour l'Allemagne la voie la plus directe vers l'est de l'Afrique et de l'Asie et vers les possessions transocéaniques (1). »
Aujourd'bui, en elFet, en cas de conflit avec l'Angleterre, le canal de Suez n'existerait plus pour les Allemands, et s'ils voulaient faire contourner l'Afrique à leurs vaisseaux, ce serait à la fois perdre un temps précieux et les exposer aux coups des croiseurs britanniques.
Au contraire, tout serait changé du jour où une voie ferrée soumise à l'influence allemande, aboutissant au golfe Persique, permettrait le ravitaillement de la ilotte allemande du Pacifique.
11 en résulterait avec évidence une grande rapidité dans les manœuvres, partant une faculté d'offensive décuplée.
(1) Lii'ulenaut-coloncl Hilderrandt, Reçue intcrnalionale Uber die gesaminten Arnieen und Flolteii, mars 1902. p. 81. Von Witz- LEDEX, Dresdeo.
L'ALLKMACINI': KT LA TUHOUli; 2il
Lu S(''ciiriir' (les o|)(''ralioiis st'rait l)Caucou|i plus gramlc t'iicoïc si. au lieu d'èlro aux mains cxclusi\('s lies soldais lurcs. le ruilway de Bagdad était j)ri)tégé par des soldats allemands.
r,ette eoneciition audacieuse a di'jà germé outre Rhin.
Scimeider dit textuellement :
« La Russie a acquis par le traité de Saint-Pétersbourg de 18ilG le droit d'envoyer sur les cliemins de i'er de l'Orient chinois s'étendant surl.!jt)0 kilomètres de Mandchouric chinoise des détachements de cosaques de Sibérie pour garder la ligne. De même il serait nécessaire que, durant la construction du chemin de fer de Bagdad, des mesures analogues fussent prises pour assurer la sécurité des constructeurs contre les Bédouins et les brigands dans le Kurdistan, en Mésopotamie et en Babylonie » (l).
Un pareil vœu manifesté, même sous cette forme détournée, n'exprimc-t-il pas le désir de consolidation de con([uéte qui est inévitable avec les Allemands.
Certes, les Allemands ne sont pas et ne seront jamais sympathiques aux populations de l'iimpire ottoman, mais sur le parcours de la \oie ferrée qu'ils vont construire, les Kurdes, les Arméniens, les Arabes, n'aimaient pas les Turcs et quoi qu'on
(1) SiegiiiUQd Schneider, Die Deutsche BoijiUulbahn, p. 2. Weiss, Wien und Leipzig, 1900.
222 LK CIIKMIN DK FKR DIC IIAGDAI)
(lise, l(^ cliomiii do for pcrmollra aux snjcls ilc^ (iuillanmr 1 1 illiahiliici- j)rogrcssiveinent ces peuplades à leur coiilacl l'ar dos écoles, dos dispeiisaiics pdiir los iiialados établis fi cha(]ue station importaiilo, ils so créront peu à pou une oliontèle faisant pénétrer partout la souple influence f^erniani(pio.
Autre consé([uence, certaine celle-là :
La mainmise allemande sur la \oie ferrée de Bagdad a pour corollaire une mainmise plus complète sur les autres chemins de fer de la Turquie où les Allemands dominent déjà en droit et en fait.
Ce qui s'opère déjà donne une idée do ce que réserve l'avenir.
Au début, le français était la langue usitée dans les compagnies des chemins de fer « orientaux » et d'Anatolie. Il y a peu d'années, on a commencé à introduire l'allemand dans les écritures ; maintenant le mouvement s'accentue. Nul doute qu'après le triomphe de Bagdad il ne s'accélère.
Ce résultat est d'autant plus sûr que l'immi.vtion allemande dans les finances de la Turquie le rend inévitable.
Le 25 février 1882,1e Fremdenhiatt de Vienne constatait : « La maison berlinoise Bleichrôder s'implante dans les chemins de fer turcs; elle profite de l'intimité entre l'Empire allemand et la Turquie pour pénétrer dans toutes les grandes atfaires de l'Orient. »
Depuis la Di'utsclii' liaiil.- esl ciiIimm' on li^no, modeslcmcnl d'aljonl; elle a ensuite vlr sui- le picil (ri'galité avci- la Banque ottomane. Aujouririuii, ollo domine cet établissement financier, considi'ré jadis comme l'une des places fortes de rinfluence française.
On ne remarque pas assez que, depuis quelques mois, toutes les fois que le Sultan a besoin d'argent, il s'adresse tantôt à la société d'Anatolie, tantôt à la Deutsche Bank, dont la caisse est identique.
Le 13 février 1902, le Temps nous apprenait :
« La société allemande des cbemins de fer a consenti faire au gouvernement turc une avance de 400.000 livres turques, environ 9.200. 000 francs. »
Le 2 février 1903, le même journal annonçait encore :
« La Porte négocie avec la Deulsrhe Bank une avance de 300.000 livres à valoir sur le produit de la prochaine concession des pêcheries et 100.000 livres à la Régie des tabacs afin de pourvoir aux dépenses de la Macédoine. «
Comme ces prêts ont été faits dans des conditions fort mystérieuses et ont pour objet de payer les dettes ottomanes les plus criardes, est-il téméraire de supposer que les Allemands, intervenant toujours au moment psychologique, ont su se ménager les gros et parfois usuraires prolits que se réservent toujours les prêteurs en pareille occurence?
o->i LE CIIKMIX DK FKIt DK HAGDAH
Ces cunst'inu'iici's du railwiiy de Haf;(lail on voie de S(! réaliser e\iili(|iieiil loiile la |)()lili(|iie île l'Allemagne en OrienI
« Seule, dil le D' Hidii-l)a(li, iiiu' 'l'ni(|uie forte poliliquemenl el militairement peut nous permettre de trouver dans les terres de l'Euplirale et du Tigre un aecroissement de notre avoir national et une amélioration de notre balance économique.
« Pour une Turquie faible, pas un pfennig, mais pour une Turquie forte, donnons tout l'argent qu'il faudra (1 ). »
Ces quelques lignes n'aident-elles pas à comprendre l'attitude de Guillaume II dans les affaires d'Arménie, de Crète et de Macédoine et l'importance extrême qu'il attribue à bon droit à la pénétration de la Turquie d'Asie.
De tous les grands projets qui préoccupent la politique universelle, la tentative d'établissement du chemin de fer de Bagdad est certainement l'un des plus importants.
Son exécution doit mobibser une somme qui n'ira pas loin du milliard; elle donnera l'accès à des territoires qui furent les greniers à blé de l'antiquité ; elle livrera à la circulation rapide la route la plus courte vers l'Extrême-Orient.
Ces trois conséquences certaines de l'exécution du cbemin de fer de Bagdad suffiraient amplement
(1) DieBagdailbahii,^). 16. Wiegandt, Berlin. 1902.
LALLKMAGNK KT LA TUUUUII'; 225
à juslilicr h son propos la rivalité (Icsgraiiiies puissances. D'aulrcs raisons concourent encore à donner à cette entreprise une importance tout à fait exceptionnelle.
Le lieutenant-colonel Ilildebrandt rindi(|ueexaclement : « Du moment (juela voie la [)lus courte et la plus commode d'Europe vers les Indes orientales passera par l'Asie Mineure, il ne saurait manquer tle se produire un revirement dans les conditions actuelles de communication.
« C'est naturellement la Turquie qui doit bénéficier en premier lieu de la ligne de Bagdad, mais les profits que l'industrie et le commerce tireront de cette voie administrée par les Allemands seront absolument énormes. Dans le domaine technique en ce qui concerne les voies ferrées, c'est l'Allemagne qui, aujourd'hui déjà, a Id prépondérance en Asie Mineure, et ce fait s'accentuera encore, en raison du développement presque surnaturel de la technique ac tuelle (1). »
Or cette prépondérance de l'Allemagne en Turquie d'Europe et en Turquie d'Asie, c'est là un fait nouveau, de nature à modifier profondément la plupart des problèmes politiques.
Un Anglais anonyme qui a publié dans la National lieriew un clairvoyant article intitulé Le foyer de la
(I) Lieutenant-colonel Hiluehiianm. Internationale Bévue ilber ihe ije^ammtin Aimeen und Flollen. mars 1982, p. 80. Von Witzlfl;en, Drfslcn.
226 LK CHEMIN D K l' VAX DE KACiDAlJ
politique asiatique estime que le clieiiiiii de fer de Bagdad est le nu'ud de relations très compliiiuées entre l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne. Pour lui, l'affaire de Bagdad a tant d'importance (jue l'historien de l'avenir se demandera si le télégramme à Kriiger ou la concession obtenue du chemin de fer de Bagdad aura été l'acte déterminant du règne de Guillaume II (1).
Cette appréciation ne paraît pas exagérée. Si elle se réalise complètement, on verra ensuite, en effet, que par ses consé-quences politiques et militaires, je ne' dis pas commerciales, la mainmise de l'Allemagne sur le railway de Bagdad est peut-être le fait le plus important qui se soit passé dans le Vieux Monde depuis la guerre franco-allemande.
(1) The focus of Asiatic Policii bi) X, in yalional yiericiu, juin 1901, p. 624.